A rester chez soi, il ne vous arrive pas grand chose dintéressant il faut bien le dire.
A rester enfermer dans son bureau toute la journée non plus, cest un fait.
Depuis que jai pris la décision de ne plus travailler le lundi après-midi je me demande
si pendant des années je ne suis pas passée à côté de la vie pour ne pas dire ma vie ?
Ainsi lundi dernier
.
En ce moment et depuis environ deux ou trois ans lactualité publicitaire vient sécraser
de plein fouet dans mes goûts culinaires, je veux parler bien sûr de cette soudaine manie
de fêter à lAméricaine, tradition qui paraît-il nous revient de droit vu quelle était partie
de chez nous pour sencanailler chez loncle Sam il y a quelques siècles (2 maximum si
jen crois mes livres dhistoire), de fêter, disais-je, les morts, en creusant des citrouilles
à qui mieux- mieux
Et comme
y faut pas jeter
en en utilisant la pulpe dans de savoureux potages.
Hors, le potage à la citrouille, cest mon truc, et je nai pas attendu que tous les enfants
de mon entourage, suivis bien évidemment de leurs parents ravis et compatissants, se
déguisent en squelette, pour présenter sur ma table, la délicieuse recette que je tiens de
mon arrière-grand-mère restauratrice, elle-même fervente des cucurbitacées.
Lundi dernier, donc, je me dirige avec lenthousiasme incontournable de ces moments
précieux vers le supermarché du coin, innocente, je veux le préciser, vierge de toute
malice commerciale, car jai pour simple mission lachat urgent de sacs aspirateurs.
En effet, il faut bien lavouer, depuis quinze jours au moins ces précieux auxiliaires
ménagers manquent terriblement dans la maison et, si personne ny remédie au plus vite,
celle-ci sera bientôt envahie de poussière et, nous risquons de ne même plus y retrouver
nos moutons.
Là où ça commence vraiment mal cest que mes sacs, ils nen ont pas ; quand je dis ils,
je parle bien évidemment du pauvre attaché au rayon ménager que je mempresse de «pluraliser » dès sa première hésitation ; il est bien évident que si jen avais trouvé :
« Il en aurait eu ».
On ne sénerve pas laspirateur a été acheté dans ce magasin il y a juste un an
(jai un petit peu honte, parce que cétait une promotion, que je ne lai pas payé très cher
et que si ça trouve la logique voudrait quil ne marche déjà plus, et que s'il marche encore,
on peut imaginer que c'est parce que je ne m'en sers guère et que sous-entendu chez moi
Ce ne doit pas être loin dune porcherie) bon !
Mais je maccroche
Des sacs aspirateurs jen ai déjà achetés et ici même et il ny a pas
si longtemps et voilà
Avez-vous la référence ?
Et bien oui, tac ! Je lai
Moi qui nai jamais ce genre de truc, je lai là au fond de la poche. Et que je te la sors, et que je te la mets sous le nez et voilà !
Encore une fois !
Ah ! Oui mais là, la situation se complique parce que la référence ne sert plus à rien
Pourquoi ?
.
Parce que le magasin a été racheté entre temps
Et que : Nous avons changé de fournisseur et bien sûr ces sacs aspirateurs existent toujours mais sous une autre référence, alors pour linstant
Pour linstant, je ne peux rien vous dire
Il faut que vous retourniez chez vous
que vous regardiez sous votre aspirateur que vous releviez le numéro de fabrication et là on verra
Mais de toutes façons rien ne prouve que nous en aurons, mais au moins nous pourrons vous les commander
.
Ah ! Mais bien sûr de ce côté pas de problèmes
on vous les commande et vous les avez
dans les dix jours
.
Bon et bien je repasserai
A défaut daspirer
je ne suis pas loin de lexpiration
Et je repars
Je nirai pas jusquà dire que je sens une petite déprime, mais une sorte de lassitude quand même
Cest alors que
Quentrevois-je là quelques rayons plus loin ?
Pas sous mes yeux ébahis, mais presque :
un rayon de cucurbitacées, surmonté dun personnage en carton, les dents sanguinolentes,
un couteau mal planté dans le cerveau droit, essayant furtivement de sen échapper par une triste issue serpentée vers la gauche.
Je marrête.
La citrouille, cest un peu ma madeleine de Proust ; si toute ma jeunesse nest pas enfermée là-dedans, où est-elle ?
Aussi, indifférente à mon entourage, commence-je à soupeser
ces bastions de ma mémoire ancestrale dans une contemplation béate digne des états de
transe des hystériques de Charcot
Arrive un petit garçon de dix ans environ, devançant à la corde mère et grand-mère qui visiblement surveillent ses excès consommateurs.
Là, je sens que je vais peut-être avoir un allié, un complice qui sait ? dans le choix de ma citrouille. Mais non ! Cest un rival ! Une sorte dennemi, dont limage se dessine immédiatement sur lenfantin visage.
Départ un peu tendu car nous avons jeté notre dévolu sur la même et quil na pas lair
davoir un caractère à lâcher comme ça.
Faisant semblant den repérer de plus orangées, de plus rondes de plus lisses, de plus appétissantes, je mapproche subrepticement de la belle convoitée et reprends espoir quand sa mère intervient pragmatique et autoritaire
Tas regardé le prix au moins ?
Le prix il ne peut pas le rater car nous avons létiquette sous le nez tous les deux.
On ne sen rend peut-être pas bien comptes mais cest à ce moment précis que mon histoire commence vraiment ou du moins quon peut commencer à y trouver un intérêt quelconque
Donc, je ne peux plus vous tolérer une seule seconde dinattention à partir de cette ligne car vous êtes prévenus vous venez de rentrer dans le vif du sujet.
2 ¤
Répond-il me toisant insolemment
2 ¤ ! et combien y pèse ton truc, moi je vais pas mettre de largent dans un machin
qui va même pas me servir
la soupe à la citrouille chai par faire, chai pas faire du tout
Pas 2 ¤ le kilo !
2 ¤ la citrouille chte dis !
Et là, il me lance un regard de triomphe incroyable, parce que notre citrouille, celle que
nous sommes entrain de nous battre dans une lutte tribale est une bien belle grosse citrouille
et si jai pu espérer un moment que vendue au kilo, elle ne pourrait pas méchapper, vendue
à la pièce ça a un air de foutu. Sil arrive à décider sa mère
elle va bien évidemment trouver plus économique, même si elle ne sait pas quoi en faire, den avoir plus pour le même prix.
Petit répit la grand-mère sen mêle
Et quest-ce qui va en faire de sa citrouille ?
Alors le gamin explique comment il va découper la calotte de la citrouille avant de la
creuser, retirer la pulpe à la cuillère dessiner des yeux et une bouche et installer une
lanterne à lintérieur pour la mettre au grenier
Et quest-ce que tu vas en faire de ta citrouille dans le grenier, personne y monte dans le grenier !
Bon, pendant ce temps là, jai réussi à embarquer la citrouille, je ne suis pas très fière
davoir fait ça à un gosse mais il ne maurait pas fait de cadeau non plus et puis de toutes façons si ça se trouve les deux anti-citrouilles vont avoir gain de cause et comme on nest jamais très loin des fables de La Fontaine, un troisième larron pouvait aussi bien se présenter
et nous chiner la citrouille
On aurait lair malin
Alors que là au moins, en ayant atterri dans mon caddy cest quasiment comme si elle lui appartenait encore un peu
Et pour me déculpabiliser à fond je me dis que le rapt que je viens dopérer sous ses yeux
peut le motiver plus encore et lui donner la fougue et les arguments nécessaires à la
réalisation de son souhait.
Dailleurs qui viens-je de voir passer entre deux rayons surgelés ?
Mon ennemi !
une autre citrouille collée sur son cur, lair las mais béat, suivi de ses deux femmes
flouées probablement comme à lhabitude.
Je vous rassure mon histoire ne va pas tarder à se révéler, nous en étions bien sûr à lintroduction.
Ce quil était essentiel que vous compreniez cest que le prix de la citrouille était non pas
au poids mais à lunité
Je vous le redis donc afin que vous ne perdiez pas le fil de lhistoire
2 ¤
pièce.
Me voilà à la caisse, pas de chance pour ceux qui sont derrière, mon chariot est plein car
jen ai profité dans ma bonne humeur pour nettoyer les rayons.
Ma caissière mignonne et jeunette ma lair inexpérimenté, probablement recrutée pour le rush des vacances de la Toussaint, au moment où mon sac de pommes de terre passe elle dit :
Ah ! les pommes de terre le sac
2 ¤
ça je sais
Phrase rassurante à laquelle je ne peux mempêcher dajouter car je la tiens maintenant dans la main gauche depuis que je me suis enfuie du rayon légumes en caddie :
Oui, cest comme la citrouille, cest 2 ¤
Et là
je ne vois pas venir
je ne vois pas venir
Parce que je ne suis pas assez méfiante ; dun naturel trop optimiste probablement je ne sens pas toujours arriver les foudres démoniaques des coincés du marketing
Et pourtant, elle prend le sac plastique qui contient la citrouille et le déplace légèrement de côté, plus près delle que de moi, plus près de la caisse que de mon chariot
me disant
(attention les dialogues vont devenir un peu hard
)
Ah ! vous fêtez Halloween
Non ! dis-je classique, mais jaime la soupe à la citrouille
Ah ! La soupe à la citrouille renchérit-elle ça a quel goût ça, je nen ai jamais mangé
Et alors là, le plus inattendu sopère, en un quart de seconde je deviens une sorte de héros,
de personnage extraordinaire, car tandis quelle continue de faire défiler mes articles sur le tapis roulant, une conversation passionnante sengage entre ma caissière les trois bonnes femmes qui derrière moi attendent patiemment que «ça se fasse » et ma personne bien sûr, nouvellement libre le lundi et héritière de tout un passé aristocratique de la cuisine à la citrouille.
Le temps sarrête, suspendant son vol et je jouis du bonheur dêtre pour une fois au milieu
des autres, femme parmi les femmes, ménagère parmi les ménagères, cuisinière parmi les cuisinières, cliente parmi les clientes
reconnue, acceptée, assimilée, membre de ma société, à part entière, disons-le mot
une femme bien
même très Bien !
Il ny a aucune agressivité entre nous malgré les recettes diverses, les avis contraires, les
petits trucs destinés à améliorer lordinaire, on se croirait dans un film dEric Rohmer et
notre caissière berce ses automatiques gestes de son lancinant :
Oui ! Mais ça a quel goût ?
Cest alors quun homme arrive.
Jaurais du men douter mes 2 ¤ elle ny a pas cru, jai bien vu quelle navait pas relevé.
Ce matin, avant de commencer, on du lui dire de se méfier des clients qui essaient toujours den rogner un peu et de faire passer un article pour le prix dun autre, et pour peu que jarbore une tête plus rusée, plus malhonnête que je ne le crois, il est possible que mon air
ne pas y toucher inspire la méfiance.
Bon, ne le prenons pas mal, le chariot est vide, dès quon se mettra daccord sur le prix de la citrouille je vais méclipser laissant la place à celle qui met du lait
(du lait cest incroyable !
) (Chut ! Cest celle qui est juste derrière)
dans le potage à la citrouille
- (il paraît quon lui a donné ce conseil ou quelle la lu dans un livre je nen sais rien, enfin cest dément, mais jai préféré me dominer, jallais pas tout gâcher, jai juste dit
Ah ! Oui ça ne me serait pas venu à lidée
Avec un petit rictus que je ne vous décris pas mais que jai eu un peu de mal tout de même à contrôler).
Un homme arrive qui na pas du tout lair content.
Visiblement on vient de le déranger, linterrompre sans doute dans une fonction fondamentale pour lentreprise. Ce quil faisait, on nen sait rien mais à se prendre son regard de reproches, cétait pas de la gnognote, ça avait du sens, cétait pas le genre de truc quon cesse comme ça pour autre chose, si cette chose nest pas dune importance vitale
Et quest-ce quil dit là devant les futures nouvelles copines, que je ne me suis pas faites sans prendre sur moi comme vous pouvez le constater Et quest-ce quil dit à la caissière, mais, en me regardant bien en face, je vous le donne en mille
Il dit tout haut devant tout le monde ma citrouille sous le bras prêt à piquer un sprint vers le rayon légumes.
Et si en plus elles ne pèsent pas !
Comment ça je ne pèse pas !
Moi je pèse quand il faut !
Et, je ne pèse pas quand il ne faut pas voilà tout !
Et là, cest pas marqué quil faut quon pèse, c est marqué 2 ¤ pièce ! Parce que quand cest pas marqué le prix à la pièce je suis comme tout le monde
Je pèse !
Et le voilà parti.
La caissière me sentant un peu exacerbée par la remarque tonitruante et vexante de son supérieur tente de mamadouer
Vous comprenez dhabitude on ne fait pas la citrouille, ce nest pas un légume qui se vend bien
on dit que cest fade et peu de gens savent la cuisiner, on nen trouve que sur les
marchés
reconnaissez !
Alors là on fait un effort, cest juste pour la fête dhalloween
Mais on na pas lhabitude et on nen connaît pas bien le prix, alors si par-dessus le marché la cliente ne pèse pas !
Derrière moi ça commence à bouger et je sens que ma notoriété de tout à lheure, quand je nétais encore quhéritière dune restauratrice, est entrain de sacrement en prendre un coup.
Visiblement personne ne sattendait à ce que je ne pèse pas
Moi non plus dailleurs car je sais lire et cétait pas marqué quil fallait que je pèse jen suis persuadée.
Dailleurs, un peu timide mais convaincue je my réessaye
Cétait marqué 2 ¤ pièce !
Mais personne ne mécoute plus
Tout le monde se fiche éperdument de ce que jai à dire.
Même celle qui a noté ma recette sur un petit carnet commence à me regarder lourdement
et je vois sa main plonger dans sa poche
ça y est, jen suis certaine elle doit être entrain
de chiffonner le morceau de papier bleu, celui sur lequel elle avait inscrit comme un post- scripum,
ne pas oublier
une noix de crème fraîche.
Alors je sens une espèce de tristesse menvahir. Et si jétais en tort, en y réfléchissant bien, jaurais peut-être dû peser quand même.
Plus jy pense plus je maperçois que depuis quelques temps je pèse moins, avant je pesais sans rechigner pour un oui pour un non. Cela ne me serait jamais venu à lidée de me présenter à une caisse sans avoir peser, plusieurs fois même, jaurais peser plusieurs fois,
Je naurais même pas hésiter à retourner peser une dernière fois si on me lavait demandé.
La caissière me regarde toujours avec indulgence elle doit se dire que cest normal que
quand on vieillit on pèse moins et puis il y a dautres trucs quon doit faire moins ou mal
faire car il a dit
Et en plus
Je me sens une mauvaise cliente, une méchante, une sorte de révoltée, de révolutionnaire
des carrefours, une qui refuse de peser
une qui doit être le genre à comparer les prix, à contester certaines marques ou certaines provenances, une sorte décolo des légumes, une extrémiste de la consommation, une soixante-huitarde de la conserve, une coercitive du
rayon laitier.
Le temps me paraît long de plus en plus long, dailleurs jen ai perdu un peu la notion
Cétait quand ?
Quand je me suis garée, insouciante et frivole devant le supermarché pour acheter un sac aspirateur
Cétait il y a si longtemps oh ! Si longtemps !
Derrière moi cest comme une foule maintenant, les femmes et leurs chariots sagglutinent
et leur impatience vient par vague jusquà moi. Dautres clients se sont laissés attirer par le mouvement, je vois des enfants maintenant des messieurs retraités probablement pas tout jeunes mais encore virulents sil le faut, prêts à sengager dans le combat pour gagner une place à la caisse
Jentends murmurer des
quest ce qui se passe,
et des bribes de réponse humiliantes viennent jusquà ma honte
Cest une dame qui ne pèse pas, elle embête tout le monde
Je ne sais pas je crois qu elle a essayé de voler une citrouille
Une citrouille ? Pourquoi faire ?
Elle fait la fête dhalloween chez elle
Et bien son déguisement est tout trouvé elle na quà faire la sorcière
Bon ! Ça va durer longtemps, ah ! la la ces bonnes femmes qui pèsent pas
Jai un petit mal de tête qui monte, ce doit être tous ces regards malveillants, et je vois
le gosse là bas toujours avec maman et mamie dans lallée marchande, il a du passer
sans problèmes à une autre caisse car il se trimballe avec sa citrouille et sa mère et sa
grand-mère qui continuent de lui demander ce quil va en faire, mais il sen fiche lui au
moins il la sa citrouille.
Soudain un client plus irascible que les autres hausse le ton :
Je ne vais pas passer ma journée ici parce quil y a une abruti qui veut pas payer
Je ne veux pas payer !
Comment ça, je ne veux pas payer, jai ma carte bancaire à la main depuis une heure, et un carnet de chèques au fond du sac, je ne vais pas étaler le solde de mon compte bancaire sur
la caisse pour calmer lattente.
Et dabord quest ce quil fiche lautre avec ma citrouille ?
Pourquoi ne revient-il pas ?
Si ça trouve pressé comme il était de retourner à ses comptes sérieux il a glissé sur un pot
de mayonnaise échappé dun rayon et sest vautré sur la console des chocolats,bonbons, gourmandises, gâteries ,sucreries, tout ce qui colle et qui fait grossir ,tous ces trucs infantiles, si délicieux, si interdits, si controversés, si glissants !
Parce que ça cest en truc fréquent les pots de mayonnaise ou de moutarde ou de je ne sais quoi qui sont négligemment reposés au bord du rayon par un consommateur averti ou déçu
de létiquette et qui sécrasent dans un feu dartifices de gouttelettes brunes, jaunes, vertes
ou rouges, balançant des virgules partout sur tout ce qui bouge et éventuellement sur vos chaussures neuves si vous passez juste à ce moment-là
Donc on en est à peu près sûr maintenant, il a dû sétaler dans du ketchup, et si ça se trouve avec ma veine il sest fait un truc hyper grave et on attend lambulance et il va falloir
lopérer, et ce nest pas du tout certain quil sen sorte
Et alors qui dit que je ne suis pas responsable avec mon histoire de citrouille
Tout le monde me regarde maintenant avec des éclairs de haine dans les yeux ; même mes complices de tout à lheure me détestent maintenant je le sens, ma recette de la soupe à la citrouille personne ny croit plus.
Comment quelquun qui ne pèse pas et qui en plus ne paye pas peut-il être crédible ?
Cest à peine si jarrive à suggérer à la caissière, ma voix est toute cassée :
Je
je
je ne peux pas payer mon chariot là et partir, la citrouille tant pire je ne la prendrai pas.
Elle paraît suffoquée, la caissière ! Cest la meilleure !
On ne lui avait pas encore fait celle-là !
Après avoir enquiquiné tout le monde, dérangé son chef, mécontenté une clientèle habituellement calme docile fidèle, fait baisser son rendement journalier, jai limpudence
de demander si je peux partir, prête à abandonner la citrouille, là sur le coin de sa caisse comme le font certains clients mal appris, elle nen revient pas
On lavait prévenu, dans ce métier on voit de tout, mais alors là ça dépasse les bornes.
Je navais pas encore vu mais ses ongles sont longs fins acérés couverts dun vernis noir
et je suis là à me demander combien de temps elle va encore tenir avant de me lacérer
le visage.
Il nest pas mort, il revient ; il sautille, il sexcuse il a simplement été arrêté en cours de chemin par une responsable de rayon qui, elle avait un véritable conflit à régler, quelque chose de sérieux
Il sexcuse encore
Bon alors où en étions-nous ?
Au temps pour moi, il dit, cest indiqué en tête de console,
la citrouille comme tous les autres cucurbitacées, cest pas au poids
Cest 2 ¤ pièce !
Donc tu comptes 2 ¤ à madame, et 2 ¤ pour tous ceux qui prendront une citrouille
Et il sen va, il est content, cest terminé.
Cest terminé !
La caissière passe la citrouille, fait son total et le regard vague réajuste la bonne tenue de
ses boucles brunes en attendant que je me décide cette fois à sortir mes choux, heu !
mes sous
Pardon.
Après avoir été adulée puis haïe, je retombe dans lindifférence totale
Maintenant le seul souhait qui mentoure cest «prends la citrouille et tire-toi » !
Jhésite à recoller la zone en faisant ma maligne mon érudite végétalienne en leur disant
à tous :
...Responsable, vendeurs, caissière, clients, que lobjet de toute cette saga ça ne sappelle
pas une citrouille mais un potiron, et que cest bien beau dembêter le monde pour savoir
si ça se vend au poids ou la pièce quand on est aussi nul en botanique encore plus en vocabulaire, mais une idée bien plus solitaire vient de me grignoter le cerveau.
Je rentre chez moi.
Je regarde sous mon aspirateur, je vide la citrouille, je prépare mon potage et je minstalle devant une feuille blanche pour écrire une histoire insensée qui sappellera :
la soupe à la citrouille ou la soupe à la grimace ou prends le potiron et tire-toi
Ou pourquoi pas ? Jen fais un remake provincial et halloweenien de mon maître à cuisiner Woody Allen et je lenvoie en recommandé à toutes mes copines qui, comme moi, souvent, traînent leur désespérance intellectuelle dans les rayons abhorrés mais incontournables de notre société de consommation.
La pulpe de la citrouille était pourrie Je nai pas pu faire ma soupe
Jaurais dû la laisser au gosse, tiens !
Je dédie cette nouvelle au responsable du rayon légumes de la grande surface où je mapprovisionne trop rarement je dois le dire.
Jespère quil ne men voudra pas de le projeter ainsi sous le feu de lactualité littéraire juste au moment où lon sapprête à en décerner les prix
et quil bénéficiera au contraire des retombées de toutes les récompenses que je ne vais pas tarder à recevoir et de la reconnaissance au panthéon de la gloire que mes pairs scribouillards ne vont pas tarder à mattribuer
Combien de responsables du rayon légumes peuvent ils se prévaloir dun tel honneur ?
Avoir quelque part, en faisant tout simplement leur travail dans le respect de leur fonction et des exigences de leur employeur, permis un Goncourt ?
Alors, pardon encore de mêtre ainsi servi de vous et surtout ne changez pas ! Restez simple, ne subissez pas le poids de la pression des médias luttons luttons ensemble pour que ce : « Faire les courses » si cher à toute femme, demeure pour toujours, ce moment privilégié tant attendu tant savouré tant aimé
une joie !
D.K. (nov.98)