« Je suppose que lors de ma naissance, ma marraine la fée ma dotée de la connerie comme cadeau ! Jai toujours eu des idées brillantes daccord mais des vacances romantiques, jamais, et pourtant cest le fin du fin, le Dom Pérignon de mes « perles » ! Des petits gros, de grands maigrichons : il y en a en veux-tu en voilà mais des James Bond en vacances ? Rien ! Pas même lombre d un John Travolta !
Jaurais mieux fait de me casser une jambe le jour de mon inscription à ce voyage organisé. »
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Assise à larrière de lautocar, près dune forte femme à lallure hommasse, Bérengère ruminait damères réflexions. Elle se souvenait du sourire prometteur de lagent de voyage lors de la réponse faite à sa question posée timidement, presque murmurée.
Nayez aucun souci. Nous sommes spécialisés dans les tours pour jeunes. Nous savons exactement ce que les jeunes gens et jeunes filles de votre genre recherchent. Cest aussi une des raisons pour lesquelles nos tours ne sont pas bon marché. Je ne peux vous promettre de rencontrer un jeune millionnaire ou un acteur à la mode mais vous croiserez certainement des gens « bien » . Je suis certain que vous viendrez me remercier à votre retour.
Dans lavion EL AL, en partance de Bruxelles pour Tel Aviv, elle avait entrevu quelques têtes sympathiques mais malheureusement, elle sétait retrouvée assise près dun jeune couple visiblement irrité par sa présence. Lorsque le jeune homme, presque un enfant, lui avait lancé un regard courroucé, elle sétait levée et avait changé de place. Pourtant, bien que le siège à son côté soit libre, personne nétait venu sy asseoir, personne ne lavait abordée. Aucun membre de la jet society nétait venu lui offrir un apéritif ! Lors de leur arrivée la veille à laéroport Ben Gurion, son malaise sétait accentué. Les voyageurs les plus quelconques, lui semblait-il, sétaient attroupés dans un coin près du délégué de lagence de voyage à laquelle elle sétait adressée à Bruxelles.
Maintenant, pour sa première excursion : La Mer Morte et ses environs, elle sétait retrouvée assise auprès dune grande femme volubile, un peu vulgaire, seule, à la recherche dun mâle sans aucun doute !
« Il y a de ces femmes qui nont aucune retenue ! » pensa-t-elle.
Ils étaient environ une trentaine dans lautocar : des jeunots barbichus, des gamines ayant lair malpropre et sans soutien, quelques couples plus âgés, un homosexuel distingué et dautres personnes que Bérangère navait pas eu le temps d'analyser..
« Pas marrantes mes premières vacances au Pays des Miracles. Quest-ce qui ma pris de vouloir suivre le troupeau, moi qui suis tellement individualiste ? Si au moins Michel était ici ! »
Elle soupira. Quand cesserait-elle de songer à Michel, de se limaginer sans cesse, de lui comparer tous les hommes quelle rencontrait ? Toutes les comparaisons tournaient inévitablement à lavantage de ce garçon sans cur.
Le guide toussota dans le micro. On arriverait bientôt à Jéricho. Après une halte dune demi-heure pour se désaltérer et se reposer, on repartirait pour la Mer Morte.
Comment décrire Jéricho ? Comment exprimer ce sentiment de monde, dépoque révolue ? songeait Bérengère.
Quel calme ! Quel charme se dégageait de ces maisons dormant parmi les palmiers étendant leur immense feuillage sur les cours entourées de murs de pierre crénelés ! On devinait le son cristallin des fontaines cachées au fond des jardins. Des fleurs mauves et rouges grimpaient le long des murets et rehaussaient de leur éclat le beige sale des pierres.
Mademoiselle, entrez dans le café. Ce nest pas bon de rester ainsi exposée au soleil, sans chapeau.
Le guide, en un français très accentué, la rappela gentiment à lordre.
Bérengère entra dans lunique café de la grand-rue de Jéricho. Une musique assourdissante et monotone en sortait. Elle commanda du thé au nana. Cette plante très appréciée des Orientaux donne au thé une saveur un peu aigre.
« Dommage que Michel ne soit pas là ! Arrête, du calme ! Il na pas voulu de toi, alors, un peu de fierté et cesse de penser à lui. »
Depuis sa plus tendre enfance, Bérengère avait pris lhabitude de dialoguer avec elle-même. En jouant au jeu des questions et réponses, elle voyait « plus clair » , cela laidait à résoudre beaucoup de problèmes, prétendait-elle.
Lorsque le guide leur annonça quil fallait repartir, Bérengère se prépara au combat !
« Cette fois, je ne massoirai pas près de cette femme. Elle ménerve ! »
Aussi, sans se préoccuper de convenances et de politesse, elle sinstalla doffice à lavant de lautocar, à gauche près de la fenêtre. Elle avait remarqué que cette rangée de deux places était restée inoccupée.
Puis-je minstaller à vos côtés ?
La jeune fille tourna sa tête blonde vers la voix agréable qui sadressait à elle. Son sourire se figea imperceptiblement sur ses lèvres.
« Décidément, la chance me poursuit !« se dit-elle en ironisant. Un homme de belle allure mais aux cheveux de neige lui souriait !
« Certainement, je vous en prie. » En tout cas, il a une voix agréable. Sil navait pas de rides et lâge de mon grand-père, ce serait mon type dhomme, songea
t-elle sarcastiquement.
Je suis content de masseoir près de vous. Je déteste prendre place près de personnes très
épanouies, dirons-nous ! Hélas, il semble que le mauvais sort sacharne sur moi. Aussi, remarquant une jolie fille voyageant seule et pas encore repérée par mes compagnons de voyage, je me suis dit que mon ange gardien se manifestait enfin et quil me fallait saisir la chance sans hésiter !
Conquise par tant de charme et de gentillesse, Bérengère se détendit et lui confia :
« Comme je vous comprends ! Il marrive très souvent de me lever dans les transports en commun pour ne pas sentir la mauvaise odeur des gens qui sassoient à côté de moi. On ne peut en vouloir aux grosses personnes mais je me sens mal à laise assise auprès delles : lodeur forte de transpiration, la place quelles prennent ! »
Quelques minutes plus tard, Monsieur Scherzo et Bérengère conversaient comme sils étaient de vieilles connaissances.
Cest votre premier voyage en Israël, Bérengère ?
« Oui, depuis des années je désirais visiter ce pays. Javais tellement entendu parler des kibboutzim, du courage, de la gentillesse de la population. Et maintenant, avec la guérilla, je voulais voir comment les gens supportaient tout cela. Il paraît quon se promène à Tel Aviv comme à Bruxelles. On ne se rend compte de rien. Michel
Elle sinterrompit quelques secondes, gênée. Elle avait mal quand elle prononçait le nom de Michel. Sa gorge se serrait.
« Donc, mon ami et moi avions projeté de passer nos vacances ici, cette année, et je suis venue. »
Monsieur Scherzo attendait la suite mais Bérengère ne poursuivait pas. Il ne posa aucune question. La jeune fille ne désirait pas parler mais elle se rendait compte que par politesse, il lui fallait donner quelques explications à son interlocuteur.
« Voyez-vous, jai une Licence en Histoire de lArt. Avec la crise, je nai trouvé aucun travail dans ce domaine. Aussi, parce quil faut bien manger, jai accepté de travailler dans une banque. Le salaire était excellent mais je mennuyais. Javais le sentiment de perdre mon temps, de ne pas vivre. Michel termine ses études de droit et il me disait continuellement que le volume du compte en banque est très souvent inversement proportionnel à lintérêt du travail. Aussi na-t-il rien compris lorsque jai décidé dabandonner mon travail. Il ma traitée dirresponsable et nous avons rompu.
Que faites-vous maintenant ?
« Je travaille comme vendeuse dans un magasin dantiquités au Vieux Sablon à Bruxelles. »
Je connais très bien le quartier. Lorsquil marrive de passer à Bruxelles, je trouve toujours le temps dy faire un tour. Latmosphère est tellement spéciale.
« Vous comprenez donc que je my plaise mais mon salaire «équivaut à la moitié de ce que je gagnais autrefois. Peut-être Michel a-t-il raison et je ne suis quune irréaliste, irresponsable ?» ajouta-t-elle tristement.
A ce moment, le guide leur annonça quils approchaient de la Mer Morte.
Le désert de Judée sétalait devant eux. Pas un arbre, pas un brin dherbe. Le paysage sescamotait peu à peu. Lair chaud et vibrant emplissait tout le paysage.
Des pentes escarpées rejoignaient lamphithéâtre dun désert presque rose.
La route asphaltée rencontrait la roche qui surgissait rouge sombre du sol
poussiéreux. Au loin, vers la gauche se dressait le rocher de Massada.
Majestueux, il dominait le paysage. Plus loin, les Monts Moab apparaissaient
recouverts dune légère brume bleutée.
Pendant que le guide se débattait dans des explications géologiques nintéressant pas grand monde, Monsieur Scherzo demanda à Bérengère :
Connaissez-vous lhistoire de Massada ? Non ! Alors, laissez-moi vous conter la révolte des Juifs, le lieu où ils ont préféré « une mort dans la gloire à une vie dans linfamie.
La Judée était sous domination romaine depuis plus dun siècle. Les Romains, si tolérants dhabitude en matière de religion, ne supportaient pas un culte qui refusait de sassocier à celui de Rome et de son empereur déifié. Quand en 66, Florus, le procurateur exigea une part du trésor du Temple de Jérusalem, ce fut la révolte. Pendant un an, un millier de Zélotes tinrent le coup dans leur nid daigles de Massada. Quand Flavius Silva, le commandant romain édifia une tour de siège et que les Zélotes comprirent quil ne leur restait plus despoir, ils tuèrent leurs femmes, leurs enfants et simmolèrent lun lautre plutôt que de tomber vivants aux mains de leurs vainqueurs. Telle est lhistoire de Massada. Elle prouve que la passion de liberté des Juifs ne fut jamais étouffée.
Bérengère ne pipait mot. Pour linstant, Michel nexistait plus. Lhéroïsme, lidéalisme des combattants de Massada la submergeait. Elle « voyait « les combats se dérouler sous ses yeux. Elle « sentait « Massada. Ses yeux étaient plein de larmes.
Monsieur Scherzo lobservait quelque peu surpris. Était-il possible quune jeune fille aussi moderne daspect puisse cacher une telle sensibilité, puisse réagir dune façon tellement émotionnelle ? Serait-elle, en fait, dune sensiblerie exacerbée ? A moins quelle ne « sente » Massada ? Monsieur Scherzo avait la conviction profonde quun paysage pouvait capter les images dun événement bouleversant. Cette mémoire des personnages ou dévènements pouvait être partagée par des personnes assez sensibles. Elles interceptaient les ondes qui vibraient dans latmosphère. Dans ce cas particulier, Bérengère semblait percevoir les bouleversantes images évoquées par Massada.
Lexcursion se poursuivait. Les touristes arrivaient à la tache verte qui marquait loasis de Ein Fashra. Leur guide leur expliqua que Ein Fashra, avant la Guerre des Six Jours, était le lieu de villégiature des riches Jordaniens. Leau bleue de Ein Fashra était un souvenir de la limpidité des mers non souillées par lhomme.
Le guide leur déclara quils ne pourraient y rester plus de deux heures, lhoraire étant très chargé. Néanmoins, les touristes désirant prolonger leur détente pouvaient le faire sans difficulté aucune. Des autobus étaient en service jusquà 16 heures. En outre, il y avait un téléphone à la cafétéria. On pouvait téléphoner à une station de taxis à Jéricho. Donc, si quelquun nétait pas près du car de touristes à 14 heures, le guide nattendrait pas. Les touristes en retard rejoindraient Tel Aviv par leurs propres moyens.
La horde de touristes se précipita vers la mer. Bérengère, tout naturellement, suivit Monsieur Scherzo. Elle ne songeait plus à déventuels James Bond.
« Dommage quil ne soit pas plus jeune. En tout cas, il est bien conservé pour son âge. » songeait-elle.
Ils sinstallèrent à lécart, à lombre des grands palmiers.
« Au fait, Monsieur Scherzo, où avez-vous appris à parler aussi bien le français ? »
Je suis archéologue et je voyage un peu partout dans le monde. De ce fait, avec lItalien comme langue maternelle, je nai pas eu grand mérite à maîtriser la langue française.
« Êtes-vous en vacances ? Je vous verrais plutôt en guide et non en touriste «
Non, je dois prochainement rencontrer des confrères et je profite dune journée de répit pour excursionner.
La dame hommasse, qui avait été la première compagne de voyage de Bérengère, passa seule. Elle sembla vouloir se joindre à eux, hésita un instant puis continua son chemin et se joignit à un groupe de touristes qui riaient à gorge déployée. Bérengère poussa un soupir de soulagement. Monsieur Scherzo éclata de rire.
Vous me flattez mon petit. Appréciez-vous à tel point la compagnie dun vieux bonhomme ?
« Autant vous avouer la vérité, quitte à ce que vous devenez vaniteux : depuis la rupture avec Michel, je nai pas passé un instant aussi agréable avec un représentant du sexe fort. Je me sens détendue, je me sens bien. Jai confiance en vous et je ne crains pas que vous commenciez à flirter avec moi. Vous ne pouvez savoir combien il est désagréable de devoir repousser des avances sans trop blesser des garçons. «
Monsieur Scherzo la regarda avec attention. Une petite lueur espiègle jouait au fond de ses yeux noirs.
Croyez-moi, Bérengère, cest un bien pour vous cette séparation. Remerciez votre bonne étoile qui a écarté ce garçon de votre route. Cest un égoïste. Largent est indispensable dans la vie, du moins dans notre société. Cest un fait. Dans le cas de votre ami, votre salaire semblait lintéresser plus que vous. Pour certaines personnes, se réaliser dans le travail est plus important que le compte en banque. A celles-là, il leur faut de la poésie, du rêve. Vous faites partie de cette minorité. Vous êtes assez jeune pour vous permettre dhésiter, de faire marche arrière. Votre Michel, avec ses deux pieds sur terre, ne laisse aucune place à limagination, au rêve, à lenchantement. Cest un matérialiste.
« Quel être étrange ! Aucune des paroles habituelles de réconfort. » pensa la jeune fille.
« Vous avez sans doute raison mais il est si difficile dêtre seule, de ne pouvoir partager ses émotions avec un être qui vous est proche. »
Mon petit, Israël a été appelé le pays des miracles. Un ministre socialiste a même déclaré que celui qui ne croyait pas aux miracles dans ce pays nétait pas réaliste ! Qui sait, peut-être au cours de ce voyage vous rencontrerez le bonheur !
Un calme étrange sempara de la jeune fille. Il lui semblait que la paix qui régnait sur ces lieux semparait delle. Lharmonie imprégnant les environs agissait sur elle de façon physique. Son corps sallégeait, sélevait au-dessus du sol et contemplait le ciel, les nuages. Les bruits lui parvenaient de façon assourdie. Les bruits des voitures, les cris, les rires sestompaient. Ce Monsieur Scherzo serait-il un ange apparaissant sur sa route pour lui apporter lapaisement, la paix intérieure ? Elle se laissait aller à la rêverie.
Il faisait plus frais. Elle ouvrit les yeux. Elle était bien sur terre. Le ciel avait perdu sa luminosité. Tout était étrangement silencieux. A cet instant, elle vit Monsieur Scherzo qui sapprochait delle le sourire aux lèvres.
« Monsieur Scherzo, je crois que je me suis endormie. Je ne métais pas rendu compte que vous maviez quittée. »
Je crois que nous sommes seuls ! Je métais assoupi et lorsquil y a quelques minutes jai ouvert les yeux, jai remarqué que nos compagnons de voyage avaient disparu. Jai été au lieu de rendez-vous mais le car ny était plus !
Bérengère éclata de rire.
« Au moins, ce nest pas une situation banale. Mes amies vont menvier lorsquelles sauront que je me suis retrouvée seule, en plein désert, avec un homme ! »
Un bon conseil, ne leur dites pas que lhomme en question était un vieillard ! Mais trêve de badinage. Ce qui est bien plus grave cest que la cafétéria est fermée. Nous ne pouvons pas téléphoner pour quon vienne nous prendre. Le désert de Judée nest pas un lieu très recommandé en ce moment. Les soldats israéliens y font de fréquentes patrouilles. Ces derniers temps, les infiltrations de terroristes y sont de plus en plus fréquentes. Et noublions pas les nomades ! Vous êtes blonde, cela vaut trente chameaux mais comme vous êtes mince, votre valeur diminue. Le prix descend. Admettons que vous serez évaluée tout au plus à dix chameaux. Néanmoins, pour un nomade cest un gain très appréciable !
La jeune fille le regarda avec quelque appréhension. Il se moquait certainement delle. Néanmoins, elle était perplexe. Elle avait entendu de nombreuses histoires concernant le rapt de femmes. Les cheiks du désert étaient friands de chaire blanche. Cela ressemblait à un film daventures. Pouvait-il se passer quelque chose daussi rocambolesque au vingtième siècle ? Pouvait-il lui arriver une telle aventure, à elle, Bérengère De Tessier, si distinguée, si « comme il faut » ? »
Monsieur Scherzo reprit :
Rassemblez vos affaires. Il faut atteindre la route avant le coucher du soleil. Nous marcherons en direction de la route asphaltée qui rejoint Ein Gedi. Il doit y avoir une auberge de jeunesse là-bas, si mes souvenirs ne me trompent pas. On nous accordera certainement lhospitalité pour la nuit. Ce nest pas trop loin. Allons-y.
Il avait raison. Cétait la chose sensée à faire. Cétait amusant pensa-t-elle. Elle était la jeune femme moderne, capable, efficace et pourtant de façon naturelle elle laissait ce vieillard prendre la direction des opérations.
« Cest parce que je suis une femme et que mon éducation ma conditionnée à voir un mâle prendre les décisions, même si ce mâle a lâge de Mathusalem !
Soyons honnête, ce nest pas un vieillard. Il a lair bien pour son âge. Il doit avoir la septantaine ? »
Ils atteignirent rapidement la route. Le soleil commençait à descendre. La course sengageait. Qui serait le plus rapide ? Le soleil ? Eux ? De longues traînées violacées apparaissaient dans le ciel qui nen finissait plus. Cétait le premier coucher de soleil dans le désert auquel Bérengère assistait. Une étrange émotion sempara delle. Dans un tel paysage, tout était possible, tout était croyable. En fait, elle découvrait pourquoi des saints hommes allaient méditer dans le désert.
Dans un tel paysage, Dieu trouvait son cadre. Il sy révélait dans toute sa majesté, « ou du moins on peut ressentir cette impression « rectifia immédiatement son esprit critique.
Bérengère, cessez de rêver et avancez. Dici dix minutes nous ny verrons plus grand chose.
Ils continuèrent leur marche vers louest.
« Monsieur Scherzo, nest-il pas dangereux de marcher sur la route ? Une voiture peut surgir et nous écraser. Malgré tous mes problèmes, je tiens à la vie et jaimerais revoir Michel ! .
Oubliez ce Michel, il commence à magacer ! Néanmoins, vous avez raison mais nous longerons la route tant que la clarté nous le permettra. Marcher dans les falaises durant le jour est loin dêtre une partie de plaisir alors, imaginez-vous cela la nuit ! Continuons tant que cela nous est possible. Ensuite nous chercherons un abri pour passer la nuit. Les nuits dans le désert sont glaciales et je ne tiens pas à vous voir transformer en bloc de glace !
La jeune fille était heureuse. Il lui semblait que laventure avec un A majuscule pointait le bout de son nez. Monsieur Scherzo était adorable. Peut-être lui porterait-il bonheur ? Depuis quil sétait installé à ses côtés dans lautocar, Michel avait perdu de son importance. Ce Monsieur Scherzo était un magicien. Serait-il possible quil fût un ange envoyé du ciel pour laider à surmonter sa peine ? Cétait un fantasme mais elle était certaine quil était quelquun de bien et que ses vacances seraient spéciales.
Ils marchaient depuis une heure environ. Bérengère était épuisée. Courir les magasins un samedi après-midi, cest fatigant mais en rien comparable à une marche, la nuit, dans le désert !
Monsieur Scherzo était en pleine forme. « Comment tient-il le coup « se demandait-elle !
Yoga, ma chère ! répondit-il à sa question informulée.
Était-il doué du don de télépathie ? Il continua :
Rien de tel pour un vieil homme pour garder la forme, excepté la pratique du Kama Sutra !
Elle nen croyait pas ses oreilles ! Puis, elle sourit. Il était évident quen tant quarchéologue toutes les formes dart lui étaient connues Dautre part, un humour assez spécial lui était resté de ses années universitaires. Cétait rafraîchissant.
Nous devons arrêter. Nous ne pouvons plus continuer ainsi. Il nous faut chercher un abri. La nuit est tombée et ce nest pas prudent de marcher à découvert.
« Mon Dieu, quelle façon de sexprimer ! On dirait que vous êtes à la tête dune troupe de paras ! ».
Monsieur Scherzo ne répondit rien mais il se mit à gravir la falaise. Cétait plus compliqué quil ne semblait de prime abord. Parmi les grosses pierres, les rochers affleurant le sol, les ravines, ils avançaient prudemment. Les pierres roulaient sous leurs pas.
Bérengère ne voulait pas le dévoiler à Monsieur Scherzo mais elle était en proie au vertige. Elle se réjouissait de lobscurité. Elle ne se rendait pas compte de la hauteur à laquelle elle se trouvait. Néanmoins, son imagination était excellente et il lui semblait être plus proche du ciel que de la terre. Chaque mouvement était un supplice pour elle. Ses cuisses avaient la souplesse de morceaux de bois !
« Cest une leçon excellente. Désormais, au lieu de tempiffrer de crêpes, tu iras faire du sport. Dailleurs, tu talourdis. Tu auras bientôt lair dune vieille dondon ! Avance, ne geins pas sur ton sort. » maugréait-elle. Malgré ses bonnes résolutions, quelques minutes plus tard elle seffondra sur le sol.
Quy a-t-il ?
« Rien, Monsieur Scherzo. Je ne peux pas faire un pas de plus. Je suis tellement fatiguée ! .
Autant sarrêter ici. Nous sommes assez éloignés de la route pour être à labri déventuels malandrins. Je dois vous avouer que ces derniers temps il y a eu de fréquentes incursions de terroristes dans les parages et je ne veux pas prendre le risque dune rencontre si par malheur il leur venait à lidée de faire une promenade nocturne dans les environs.
« Monsieur Scherzo, le rocher bouge ! »
Bérengère sétait affalée contre une roche. En raison, sans doute, de la pression exercée par le poids de la jeune file, le roc bougeait un peu. Avec laide de larchéologue, le roc pivota sur lui-même. Ils contemplèrent un trou de la largeur du corps dun homme. Lextrémité dune échelle de fer était apparente !
Larchéologue et la jeune fille se regardaient en silence. Finalement, Monsieur Scherzo prit la parole :
Je vais caler le roc pour quil ne bouge pas. Bérengère, restez ici à portée de voix. Je vais descendre faire un peu de spéléologie !
Il sortit un briquet de sa poche et commença sa descente mais la jeune fille ne lentendait pas ainsi.
« Je vous suis, je ne veux pas rester seule. Si des nomades ou des terroristes venaient à passer et me trouvaient ici ! Rien à faire, je vous suis.
Monsieur Scherzo ne lui répondit pas. Peut-être avait-elle raison.
Bérengère sur ses talons, Monsieur Scherzo descendit les échelons. Il était beaucoup plus inquiet quil ne voulait ladmettre. Léchelle indiquait que cet endroit était employé fréquemment. Par des contrebandiers de drogues ou des terroristes ?
Lorsquils eurent atteint le dernier échelon, ils remarquèrent un long couloir sétendant devant eux. Larchéologue, suivi de la jeune fille, longea le couloir. Finalement, ils débouchèrent sur une salle de pierre. La flamme du briquet de Monsieur Scherzo vacillait légèrement. Il devait donc avoir une fissure, un trou dans cette caverne. Monsieur Scherzo nétait pas rassuré. Néanmoins, entre la possibilité de passer la nuit à la belle étoile, risquer de faire de mauvaises rencontres et celle de dormir probablement en paix dans cette caverne, il nhésita pas.
« Cette salle nest pas en trop mauvais état. Je me demande qui et quand on a installé cette échelle. »
Pour détourner lattention de Bérengère, Monsieur Scherzo répondit vivement :
Cest un trésor de propreté. Il ny a certainement pas dinsectes comme ceux qui doivent se promener au dehors ! Cest notre bonne étoile qui nous y a guidés ! Si nous devons passer la nuit ensemble, je propose que nous soyons familiers jusquau bout et que vous mappeliez par mon prénom ! Je me présente : Ricardo, à votre service.
Bérengère éclata de rire : « Il faut passer la nuit avec un homme pour connaître son prénom ! Avouez que le vingtième siècle est très spécial !
Content que Bérengère ne songe plus à léchelle, larchéologue reprit :
Savez-vous que nous sommes dans les environs de Sodome et Gomorrhe ?
Connaissez-vous lhistoire racontée par la Bible ? Je vais vous rafraîchir la
mémoire.
Les habitants de Sodome et Gomorrhe étaient connus pour la perversité de leurs murs. Dieu décida de les châtier. Abraham, le père du peuple israélite, supplia le Seigneur de leur pardonner. Finalement, Dieu et Abraham conclurent un marché. Sil y avait dix Justes dans la ville, le Seigneur ne la détruirait pas. Des anges exterminateurs furent envoyés à Sodome pour tenter de trouver des Justes. Les anges ne rencontrèrent quun seul Juste : Loth ; Ils le prévinrent : « Nous allons détruire ce lieu car le cri de ces gens sélève de plus en plus à la face de Yaveh et il nous a envoyés pour les perdre. Loth, sa femme et ses filles senfuirent. Les anges lui dirent : « Ne regarde pas derrière toi, ne tarrête nulle part dans la plaine, sauve-toi dans la montagne, de peur que tu ne périsses toi-même avec les autres. Mais la femme de Loth, ayant regardé derrière elle, fut changée en statue de sel. Cest la fameuse colonne rocheuse que lon voit toujours photographiée près de Sodome.
« Pensez-vous, Monsieur Scherzo
Ricardo, Bérengère, Ricardo
Pardon, il me faut du temps pour mhabituer à vous appeler ainsi, pensez-vous quil ny ait eu que trois survivants ? Et cette destruction, cest un phénomène naturel qui en est la cause ? »
Je ne sais que répondre. Dans la Bible, on ne parle que de trois survivants. A lheure actuelle, on prétend que la Bible, en fait, relate lexplosion dentrepôts darmes atomiques et que cette explosion aurait provoqué la destruction des deux villes se trouvant à proximité. Qui le saura jamais ?
« En tout cas, jespère que nous navons pas dérangé les fantômes de ces deux villes et quils ne troubleront pas notre sommeil. Je suis morte de fatigue et je crois que je vais mendormir comme une souche bien que ces pierres ne remplacent pas un lit confortable ! Bonne nuit, Ricardo. »
Bonne nuit, Bérengère.
Néanmoins la jeune fille avait du mal à sendormir. La rocaille qui perçait son corps, les évènements de la journée, la pensée de la saleté sincrustant dans ses cheveux blonds la tenaient en éveil. Peu à peu une sensation bizarre sempara delle. Il lui semblait être sur le qui-vive. Elle sentait la présence dun fauve aux aguets. La question était de savoir si elle était le fauve ou la proie.
Finalement, elle sendormit. Son sommeil était agité. Elle entendait des bruits de pas assourdis, des voix chuchotant des mots quelle ne comprenait guère. Limpression dune main frôlant son visage la fit se dresser brusquement. Alors, elle sut ce que voulait dire : « Mourir de peur » . Souvent, lorsquelle lisait cette expression, elle sinterrogeait sur les impressions ressenties par une personne et qui la conduisaient à la mort. Elle tentait de se limaginer mais elle ne pouvait ressentir de telles émotions. De ce fait, elle se disait que cette expression était une exagération littéraire. Pourtant, cette fois, elle ne chercha pas à comprendre, à analyser. Instinctivement, elle « ressentait » . Devant elle, deux grands gaillards ligotaient Monsieur Scherzo. Un troisième homme tenait une lampe de poche éclairant cette scène. Bérengère enregistrait ces images à la façon dune caméra, des détails qui lui reviendraient en mémoire probablement dans le futur : des hommes ayant un faciès sémite très prononcé, des tuniques rayées en guise de vêtements, des pieds nus dans des sandales de cuir et de lourds revolvers pendant à des lanières de cuir en guise de ceinture. Pour linstant, une peur abjecte sétait emparée delle et elle ne pouvait que songer : « Mon Dieu, mon Dieu, quils ne lui fassent pas de mal, quils ne le tuent pas. » Elle voulut crier. Sa bouche sentrouvrit mais les sons ne sortaient pas. Un nud se formait dans sa gorge. Le froid et la chaleur envahissaient son corps. Des rigoles de sueur lui dégoulinaient le long du dos. Elle ouvrit la bouche pour crier. Comme un éclair, une pensée insolite lui traversa lesprit : « On voit certainement mes plombages ! Jaurais dû insister pour avoir des implants ! . Elle serra instinctivement les lèvres. Son sens à voir le ridicule de chaque situation la sauva de linsanité. Peu à peu, elle reprenait son sang-froid. Entre-temps, les deux hommes lui ligotaient les bras derrière le dos. Les cordes étaient fortement serrées autour de ses poignets mais elle ne ressentait aucune brutalité de la part de ces hommes.
Ricardo, abasourdi, commença à rouspéter :
Qui êtes-vous ? A qui croyez-vous avoir affaire ? Nous nous plaindrons à la police !
Soudain, une voix séleva du fond de la grotte :
Silence, taisez-vous. Si vous ne le faites pas volontairement, je serai obligé de vous bâillonner.
« Bizarre » se dit Bérengère. « Qui est-ce ? Il parle correctement le français mais avec un léger accent qui nest certainement pas arabe. En tout cas, cela doit être une belle canaille sil se trouve avec ces hommes. »
Larchéologue et la jeune fille furent poussés vers lextrémité de la grotte. Ils ressentirent un courant dair. Grâce à léclairage de la lampe de poche, ils perçurent une crevasse assez étroite. Ils sy engagèrent en rampant.
Il semblait à Bérengère que le boyau descendait. Après quelques minutes, elle eut limpression quil remontait. Soudain, le passage sélargit. On aida Bérengère et Ricardo à se relever. De gros rochers étaient disséminés sur le sol. Fatiguée, la jeune fille trébucha. Un homme la souleva et la marche se poursuivit. Elle rêvait probablement mais il lui semblait quune légère odeur dafter shave, du Paco Rabane, émanait de lindividu. Michel aussi aimait cette eau de toilette. Cétait probablement cet homme qui leur avait parlé en français. Elle songea au léger accent quelle avait discerné. Elle voulut en avoir le cur net.
« Que voulez-vous ? Laissez-nous partir. Nous ne trahirons pas votre présence. »
Je vous en prie, taisez-vous.
Les cellule grises de Bérengère fonctionnaient à toute allure. Elle nétait pas linguiste mais elle était certaine que lhomme avait une légère intonation allemande.
Ricardo, de son côté, se demandait qui étaient ces hommes. Des Israéliens ? Certainement pas. Un pays qui veut remplir ses coffres de devises étrangères na pas lhabitude de kidnapper ses touristes ! Ce nest pas la meilleure publicité qui soit. Sils étaient des terroristes, pourquoi un tel déguisement ? Luniforme dun Che Gevara aurait fait plus dimpression que ces accoutrements bibliques. Cet affublement devait obéir à une logique, incontestablement, mais laquelle ?
La marche continuait. Bérengère somnolait. Bercée par le balancement, se sentant bien dans les bras solides qui la serraient, elle se laissait transporter sans aucune résistance.
Le groupe sarrêta enfin. Un homme tâtonna la paroi rocheuse et une lumière électrique se répandit dans la salle où ils se trouvaient.
Des néons, suspendus dans des niches naturelles formées dans les parois, diffusaient la lumière. Cette salle, assez large, paraissait avoir été créée par la nature. Seul, le sol déblayé de toute rocaille semblait avoir été aménagé par la main de lhomme. Quelques jeeps, assoupies au flanc de la roche invitaient déventuels passagers à sy installer.
Bérengère monta à larrière de la première jeep, Ricardo dans la seconde et le reste de la cohorte dans deux autres jeeps.
Une dizaine de gardes, rien à tenter, se disait Ricardo.
Les gardes ne parlaient guère. Ils semblaient indifférents. Mais lorsque la jeune fille se déplaça légèrement, son dos la faisant souffrir, elle sentit le canon dun revolver pressé entre ses côtes.
Ricardo songeait au financement de lagencement de la grotte, du tunnel. Qui avait avancé les fonds ? Le tunnel était certainement ancien mais les néons, les jeeps étaient bien modernes.
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Lespace sélargissait. La première jeep simmobilisa et fit plusieurs appels de phare. Un grincement se fit entendre suivi de bruits métalliques.
Une grille actionnée électroniquement ! Mais qui sont ces gens se demandait Ricardo. Bérengère poussa une exclamation de surprise. Ils avaient débouché sur une gorge senfonçant au milieu des falaises. Tout le monde mit pied à terre, excepté les quatre conducteurs qui sen retournèrent avec leur jeep dans la direction doù ils étaient venus. Les falaises se serraient à tel point quil fallait marcher en file indienne. Le soleil sétait déjà levé. Il faisait encore très froid mais le ciel virait au gris clair. La jeune fille nen pouvait plus. Si elle ne trouvait pas un endroit isolé où faire ses besoins, elle éclaterait ! Ny tenant plus, elle cria à Ricardo :
« Je dois absolument aller aux toilettes. Si on ne me laisse pas seule un instant, je ne réponds plus de la décence de mes actes. Je ne peux plus me retenir ! »
Un homme très grand sapprocha delle. Il avait les cheveux blonds et les yeux bleus. Son after shave le trahissait. Cétait lui qui avait parlé en français et qui lavait tenue dans ses bras.
Mademoiselle, je vais dire à mes hommes de se retourner mais pas plus de 5 minutes. Jespère que cela vous suffira. Ne tentez pas de fuir. Ce serait de la folie. Nous sommes en plein désert, sans eau, éloignés de tout et de toute façon, ils ont lordre de tirer sur vous et votre compagnon si vous tentez de vous échapper.
Ce type est un Allemand, jen mettrais ma main au feu. Dans quelle histoire sommes-nous embarqués ? se dit Ricardo.
Dix minutes plus tard, la troupe se remettait en marche. Le soleil réchauffait agréablement Bérengère. Le ciel était presque clair. Elle cligna des yeux. Elle se demanda où elle avait laissé ses lunettes solaires et où était passé son sac. Lhomme aux cheveux blond lobservait et la voyant grimacer lui tendit son sac.
Vous y trouverez vos lunettes de soleil et tout ce quil y avait dans votre sac. Nous ne sommes pas des voleurs. Néanmoins, jai ôté le film qui se trouvait dans votre appareil photographique.
Elle ne prit pas le peine de lui répondre. Pourtant, elle ne pouvait sempêcher de lui trouver fière allure dans sa tunique dun autre âge.
Ils marchèrent quelques minutes. Soudain la jeune fille et larchéologue sarrêtèrent impressionnés. Devant eux se dressait un monument taillé dans du grès rose. La façade était ornée de colonnes, de chapiteaux, de reliefs.
Ricardo était abasourdi. Pressés par leurs gardes, ils continuèrent leur route. Le défilé était beaucoup moins étroit. A leur gauche, ils aperçurent un énorme théâtre romaine, semblait il à Bérengère, taillé dans le roc. Finalement, ils sortirent de la gorge et débouchèrent dans une plaine ceinturée de toute part de falaises. Un temple se dressait devant eux. La jeune fille se retourna pour demander des explications à Ricardo. Celui-ci ne semblait pas faire attention à elle. Il était perdu dans ses pensées. Avant quelle ne pût lui demander quoi que ce soit, lhomme aux cheveux blonds leur indiqua la porte du temple ; Ils pénétrèrent dans une grande pièce. Un large escalier sans rampe sélevait au fond de la salle. Lhomme blond, dun geste, leur fit signe de monter.
Les marches débouchaient sur une grande salle voûtée, éclairée par deux larges baies creusées à même le roc. Un immense tapis bleu recouvrait le sol. Une banquette chargée de coussins et tapis se déroulait tout le long de la salle.
Bérengère et Ricardo, de commun accord, sinstallèrent côte à côte sur la banquete.
Je suppose que vous avez faim et soif ?
Lhomme blond tapa dans les mains. Deux femmes voilées, vêtues de noir, surgirent dune portière détoffe brodée. Lune portait un plateau de cuivre chargé de plats divers et de bouteilles, lautre une aiguière dargent ciselé et plusieurs serviettes fumantes. Elles disposèrent le tout sur des tables en bois, très basses.
Ricardo se pencha et prit un morceau de pita, une galette ronde et plate, molle comme un crêpe, et la plongea dans une pâte couleur mastic.
Cest du houmous-tehina, Bérengère. Mangez. Cest de la purée de pois chiches broyés dans lhuile de sésame.
Il y avait également du fromage blanc, des ufs, des tomates.
Nous pouvons être certains dune chose, ils ne veulent pas nous laisser mourir de faim. Mangez, Bérengère. Quand on a le ventre plein, le cerveau travaille mieux.
« Ma parole, on croirait entendre parler ma mère », se dit la jeune fille. Sadressant à lhomme aux cheveux blonds resté à leur côté, Ricardo demanda :
Nous expliquerez-vous finalement cette mauvaise plaisanterie ? Pourquoi avons-nous été enlevés ? Vous, un Européen, que faites-vous avec ces hommes ?
Le moment venu, vous recevrez une réponse à toutes vos questions. Sachez seulement que ce nest pas une plaisanterie. Je regrette que vous ayez dû nous suivre mais cétait indispensable. Pour nous, il ny avait guère dautre possibilité. Croyez-moi, je le regrette autant que vous, sinon plus.
Bérengère lobservait avec attention. Qui lui rappelait-il ? Il lui semblait le reconnaître. Grand, blond, les yeux bleus, lair viril en diable
Elle pâlit un peu et regarda larchéologue qui poursuivait son repas.
Lhomme blond reprit :
Appelez-moi Friderich. Je vous laisse vous reposer. Je reviendrai plus tard.
En sortant, son regard sappesantit sur la jeune file.
« Ricardo, avez-vous bien observé Friderich ? »
Elle sétait rapprochée de larchéologue et instinctivement, elle avait baissé la voix. Son ton était si véhément que Ricardo lobserva avec surprise. Elle poursuivit sans attendre sa réponse :
« Il est grand, bien bâti, il ressemble à un jeune athlète. »
Devant le sourire narquois de Ricardo, elle sentit ses joues sempourprer. Néanmoins, elle poursuivit :
« Ce nest pas ce que vous pensez. Il est grand, blond, il a les yeux bleus. Cela ne vous rappelle rien ? Il a le type aryen ! Il fait songer aux vieux documentaires montrant les jeunesses hitlériennes saluant Hitler. De plus, il a laccent allemand. Que croyez-vous que fasse un Allemand au milieu des Arabes ? Leur enseignerait-il le maniement des armes ? Les entraînerait-t-il pour exterminer les Juifs habitant Israël ? »
Larchéologue ne souriait plus.
Je dois avouer que votre raisonnement est parfaitement logique. Ce gars a tout du néo-nazi ou de lextrémiste de gauche. Tous les extrémistes se ressemblent. Il nous faut savoir de quel bord il est ; Le fait de pouvoir parler sa langue nous sera peut-être de quelque utilité.
« Mais Ricardo, je ne connais pas lallemand. Et vous ? »
Je voulais dire que si nous savons quelles sont ses idées politiques et que nous semblons y adhérer, cela nous aidera. Moi non plus je ne connais pas lallemand, enfin, un peu. Maintenant, écoutez-moi attentivement. Vous avez sans doute remarqué mon émoi lorsque à notre arrivée nous avons aperçu ces monuments. Avez-vous vu la couleur de la pierre ?
« Oui, cest du granit rose »
Et cela ne vous dit rien ?
« Non, je ne vois vraiment pas. »
Voyons, la fameuse ville en pierre rose du Moyen Orient ? Pétra !
« Je regrette de vous décevoir mais je nai jamais entendu parler de Pétra. Qua-t-elle de spécial, Pétra ? »
Pétra était une ville dune extrême importance. Elle était située au croisement de deux pistes contrôlant le transport caravanier : la piste Syrie-Mer Rouge et celle des Indes-Golfe Persique-Méditerranée. Des royautés indigènes sy succédèrent : les Edomites, ensuite les Nabatéens. Finalement, Cornelius Palma, gouverneur de Syrie, sempara de Pétra. La ville tomba dans loubli. Ce nest quau dix-neuvième siècle que le Suisse Burckhardt redécouvrit le site.
« Cest très intéressant mais je ne vois pas en quoi cela peut vous bouleverser à ce point »
Bérengère, Pétra se trouve à quatre-vingts kilomètres au sud de la Mer Morte, à cent kilomètres au nord dAkaba. Pétra est en territoire jordanien ! Vous rendez-vous compte que nous sommes parvenus à quitter le territoire israélien et à pénétrer en territoire jordanien sans avoir fait surface ! Grâce à ce tunnel, les terroristes peuvent une fois leur coup perpétré en Israël passer la frontière sans être inquiétés.
« Nous sommes donc prisonniers des terroristes ? Sans le vouloir nous avons découvert lentrée du tunnel. Cest la raison pour laquelle ils nous ont enlevés ! «
Bérengère se tut, réfléchit puis reprit la parole : « Ils ne nous relâcheront jamais. Nous risquons de révéler le passage. Ils nous tueront. »
Calmez-vous. Sils voulaient nous tuer, ils lauraient fait depuis longtemps et ne nous auraient pas emmenés jusquici.
La peur envahissait les traits de la jeune fille. Les larmes perlaient à ses cils.
Bérengère, soyez calme. Nous ne sommes pas des ressortissants israéliens. La situation est meilleure que vous ne le pensez. Nous les menacerons de nous plaindre à nos ambassades ! Sils ont pris la peine de nous amener jusquici, rien nest perdu.
A cet instant, Friedrich fit son apparition. Un bref regard à la jeune fille lui fit hausser imperceptiblement les sourcils.
Notre hôte, le chef du campement est prêt à vous recevoir. Suivez-moi.
Sil avait entendu la conversation des deux prisonniers, il nen laissa rien paraître.
Le soleil impitoyable étincelait dans un ciel bleu, sans nuages. Ses rayons frappaient la roche rose. Un léger brouillard semblait surgir de lor pâle du sable. Quelques tentes de laine noire étaient installées dans la grande cour intérieure. De maigres poulets grattaient le sable. Quelques chèvres et moutons étaient affalés au pied de la falaise. De vagues silhouettes de femmes drapées détoffe noire étaient accroupies près de petits brasiers où elles cuisinaient.
Ils longèrent deux obélisques hauts de six à sept mètres. Finalement, ils atteignirent une grande cour rectangulaire. Une voie dallée se dirigeait vers une construction gigantesque ressemblant à un palais. Ils passèrent la porte et se trouvèrent dans un vestibule de marbre noir veiné de vert. Une petite sale ronde souvrait à gauche. Friedrich la désigna et leur dit :
Attendez-moi ici.
La salle était fraîche. Des coussins étaient éparpillés sur le plancher. Bérengère se demanda soudain si Friedrich, le cas échéant, leur porterait secours. Cétait peu probable. Que fallait-il attendre dun extrémiste ? De quelque bord quils soient, ces « idéalistes « sacrifiaient des êtres humains au nom de leur but, à savoir : une société humanitaire, meilleure que celle dans laquelle ils vivaient Ce serait à mourir de rire si ce nétait aussi tragique. De la démagogie à létat pur. Ce qui était affolant cest quil semblait que la seule force agissante à lheure actuelle, la seule qui puisse faire réagir les masses était celle des extrémistes.
Friedrich réapparut à lentrée de la salle.
Veuillez me suivre.
Ricardo pressa la main de la jeune fille. Bérengère ne put sempêcher de constater que le vieil archéologue avait la peau encore douce pour son âge.
« Certainement une bonne crème, de la gymnastique, des soins coûteux » se dit-elle.
Ils sengagèrent dans un large escalier de pierre. Sur chaque marche, un jeune homme vêtu dune tunique rayée, chaussé de sandales de cuir, un burnous blanc sur la tête, était posté. Ces gardes avaient un cimeterre à leur ceinture et un revolver à la main !
Cela sent la production hollywoodienne de très mauvais goût. Si cela continue, nous aurons droit à un tapis volant et au génie de la lampe, déclara Ricardo avec un sourire.
Friedrich ne put empêcher un léger sourire dapparaître sur ses lèvres. Finalement, ils entrèrent dans une vaste pièce rectangulaire. Au fond, assis sur une estrade jonchée de tapis et coussins, un vieillard les regardait. Il était enveloppé détoffes blanches. Son visage était buriné par le vent du désert. Il semblait frêle. Surmontant un nez rappelant un bec daigle, un regard perçant observait les moindres réactions des prisonniers.
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Au premier étage dun immeuble désuet de la rue Jaffa Tel Aviv, dans le vieux Tel Aviv, un jeune homme se précipita dans une grande chambre faisant office de bureau. La pièce était tout à fait quelconque. Les murs étaient peints à la chaux. Le néon dispensait la lumière. Un bureau massif en acajou occupait la longueur du mur. Ce bureau faisait face à la porte. Une petite fenêtre, fermée par des volets à lextérieur et tendue de lourds rideaux à lintérieur, ne laissait pas parvenir la lumière du jour.
Pendus au mur, derrière le bureau, des portraits : Ben Gurion. Moshe Dayan, Itzak Rabin.
Un homme était assis derrière le bureau ; Quelques cheveux gris recouvraient un crâne presque entièrement dégarni. Un visage long et étroit surmontait un corps daspect vigoureux. Il état plongé dans létude dune carte dÉtat-major du Sud du pays. Cette carte occupait tout le mur, jusquà la porte.
Tu as lair agité Eytan ? Quelque chose dintéressant ?
Je viens de recevoir un message. Tout ne se passe pas comme prévu. Regarde !
Eytan, un jeune homme qui venait de pénétrer dans le bureau, tendit à son chef une feuille de papier comportant les lignes suivantes :
« Oncle bien arrivé ainsi que tante. Prévenez cousin »
Cest arrivé en code prioritaire. Que faisons-nous Aviel ?
Il me semble que cest clair. Nous allons prévenir nos cousins. Dès maintenant, la ligne reste ouverte jour et nuit.
Comme Eytan était sur le point de sortir, Aviel lui dit avec un bon sourire :
Dis à Haim de tacheter des pitot, du café et des cigarettes. Je ne voudrais pas ten priver pour ta nuit de garde ! Elle risque dêtre fort longue.
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Le silence était de plus en plus oppressant. Soudain, une voix basse sortit du corps frêle. Le débit était rapide, saccadé. Friedrich faisait office dinterprète :
Moi, Karim el Din, descendant de la glorieuse Maison des Rois de Sodome, je vous salue. Étant arrivés jusquà nous, par la volonté dAllah le très Vénéré, il nest que juste que vous soyez mes hôtes. Vous honorerez ma demeure et aucun mal ne vous sera fait. Malheur à celui qui vous offensera. Le Très Puissant vous a placés sur ma route afin que vous maidiez à combattre les descendants de Loth. Maudit soit-il ainsi que sa descendance et cela jusquà la millième génération. Maudit soit celui qui protégera les exterminateurs de ma ville. Maudit soit cette engeance ! Allez en paix et que le Très Puissant vous guide dans la Juste Voie.
Friedrich reconduisit les deux prisonniers éberlués dans la salle voûtée où ils sétaient restauré quelques heures auparavant. Bérengère saffala sur les coussins. Elle ne savait que penser.
« Alors, cela ne vous fait-il pas songer à un film daventures pour enfants ? » dit-elle en sadressant à Ricardo et Friedrich.
Javoue que jai ressenti un choc lorsque pour la première fois jai eu droit au discours de ce pantin. Reposez-vous. Je suis certain que vous en avez besoin. Ce soir, vous aurez lhonneur si pas le plaisir de rencontre le véritable chef de notre organisation.
Sur ces mots, Friedrich quitta la chambre.
« Ricardo, quelle est cette histoire de fous ? Que pensez-vous de lattitude de Friedrich ? «
Une question à la fois, Bérengère. Tant que nous naurons pas rencontré le fameux chef dont parle Friedrich nous ne comprendrons rien à cette histoire rocambolesque. Javoue que tout semble tellement farfelu. Dautre part, nous avons une organisation très efficace, qui semble disposer de beaucoup de fonds. Je vous conseille de reprendre des forces. A lallure où se développent les évènements, jai limpression que nous naurons plus beaucoup dheures de tranquillité.
A cet instant, les deux Bédouines qui les avaient servies le matin apparurent. Elles déposèrent sur les tables du chachlik, ces brochettes dagneaux si connues en Orient et du riz fortement assaisonné. Après avoir bu du café noir très sucré et additionné de hell, plante à la saveur rappelant la menthe, Ricardo et Bérengère sallongèrent sur des coussins à même le sol. A la surprise de la jeune fille, les coussins étaient fort moelleux. Quelques instants plus tard, elle sendormait. Larchéologue, quant à lui, sétait immédiatement abandonné aux bras de Morphée.
Le soir était tombé depuis peu lorsque les Bédouines revinrent. Elles apportaient des lampes à pétrole quelles déposèrent dans les cavités du mur. Bérengère ne pouvait sempêcher dadmirer la scène.
« Dommage que Friedrich mait enlevé le film. Cela aurait été une scène peu banale à photographier. Je me demande ce que peut pousser un gars pareil à sassocier avec une telle bande de canailles. Avec son physique, il pourrait faire du cinéma. Je me limagine mieux en militaire ou en explorateur. »
Comme si ses pensées avaient agi sur Friedrich, celui-ci apparut. Elle ne pût sempêcher de rougir légèrement et de sentir son cur battre plus rapidement.
Friedrich lui semblait différent. Il paraissait plus grand, plus rigide, plus robotisé. Il sécarta de la porte et avec un geste théâtral, quelle trouva ridicule, dun ton grandiloquent, il dit :
Je vous présente Heinrich Richter, le véritable chef de notre organisation, son âme !
Un petit personnage grassouillet apparut. Les deux Bédouines, les yeux baissés, sortirent rapidement de la chambre. Il était impossible de donner un âge à cet homme. Il avait des yeux clairs, la peau rougie par le soleil, des cheveux châtains clairsemés et luniforme du soldat de brousse.
Tel était donc lhomme qui tenait leur destin entre ses mains. Il allait leur dévoiler leur avenir.
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Mon Colonel, un message vient darriver. Nos
.cousins lont envoyé en Code Numéro 1.
Un sourire juvénile transformait la face sévère du Lieutenant Mohamed Ben Moussa. Il navait pas plus de trente ans mais la petite moustache noire, lallure très compassée, très britannique le faisaient paraître plus âgé. Le Colonel Achmed Husseini le regarda avec perplexité.
Lopération nétait-elle pas prévue pour le mois prochain ?
Oui, Colonel. Il semble quil sagisse seulement dun avertissement. Tenez, lisez. Il lui tendit le message : « Visite imprévue. Tenez le repas chaud »
Que faisons-nous ?
Rien ! Jusquà ce que les Juifs ne nous donnent pas le feu vert, nous ne bougeons pas. Ce qui ne veut pas dire que nous ne gardons pas les yeux et les oreilles ouvertes. Lieutenant, vous ne bougez pas dici. Le moindre message doit me parvenir immédiatement.
Mon Colonel, puis-je demander à Selim de me faire monter un repas chaud ?
Le Colonel Achmed Husseini sourit. Il avait fait preuve de bon sens en insistant pour que son bureau soit situé au-dessus dun restaurant. Si les ventres étaient pleins, les hommes ne rouspétaient pas et travaillaient dautant mieux. Il navait fait que recopier la stratégie des empereurs romains : contenter la foule, leur offrir les jeux du cirque et la plèbe se tiendrait calme. Lui, il offrait à ses hommes de la nourriture et ceux-ci lui étaient dévoués.
Son front se rembrunit. En bon militaire, il avait toujours admiré les Juifs pour leur courage, leur audace, leur stratégie et lamour de leur pays. Néanmoins, il déplorait quil faille travailler avec eux dans le but danéantir des frères, des extrémistes il est vrai. Il sourit au portrait qui était accroché au mur qui lui faisait face. Le « petit roi » savait ce quil faisait. QuAllah lui prête longue vie !
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Heinrich Richter souriait. Il ressemblait à un loup prêt à croquer sa proie.
« Mais qui peut se vanter davoir vu sourire un loup » pensait Monsieur Scherzo.
Avant tout, je tiens à savoir comment et pourquoi vous avez pris part à cette affaire.
Le ton était sec, tranchant. La voix était dune brutalité extrême. Il ne semblait pas homme à perdre son temps en badinages. Il était certain quil savait comment se faire obéir.
Ricardo prit la parole et lui raconta les circonstances exactes de leur aventure.
« Cest tellement invraisemblable quand on entend raconter cela » se disait Bérengère. Elle ne pouvait sempêcher de jeter de temps à autres un regard à Friedrich. Celui-ci se trouvait assis sur un coussin, près de la porte, la main posée négligemment sur la crosse de son revolver.
« Il est vraiment ridicule dans cette tunique bariolée » pensait-elle mais elle se rappelait avec quelque ennui comme elle sétait sentie bien entre ses bras.
Larchéologue se tut. Il avait tout raconté, sans rien cacher. Dailleurs, il ny avait rien à cacher.
Heinrich Richter les considérait de son il froid.
Jusquà nouvel ordre, je veux bien vous croire. Cette histoire est tellement farfelue et ridicule quon aurait du mal à linventer. Si ce nétait pas la vérité, je ne crois pas que vous auriez imaginé une histoire qui vous ridiculiserait à ce point !
« Mais pour qui se prend-il ce gros poussah « se disait Bérengère. « Il est tellement sûr de lui, tellement vaniteux. Il ne semble pas quil y ait une once de bonté dans cet homme. »
Je vais vous mettre au courant de mes projets.
Cela ne me dit rien qui vaille. Pourquoi nous laisse-t-il admirer son affreux visage ? Pourquoi tient-il à nous révéler ses plans ? Jai limpression quon nen sortira pas de si tôt pensait Ricardo.
Karim vous a donc raconté quil est le descendant des rois de Sodome. Je ne sais sil faut se fier à ses allégations mais la famille de ce vieux fou est gardienne de cette tradition. Vous auriez dû connaître son frère Achmed ! Jusquil y a peu de mois, son frère aîné régnait sur la tribu. A lentendre, les Hachémites et compagnie nétaient pas digne de poser leur regard sur lui ! Seule sa famille était digne de régner sur cette partie du monde. Il voulait réunir le monde arabe sous son étendard. Un nouveau Lawrence mais cette fois dorigine sémite ! Vous voyez, vous imaginez ce chien gouvernant cette vermine ? A mourir de rire ! Heureusement, ce vieux fou est décédé. Il aurait fini par nous créer des ennuis. Maintenant, cest lautre illuminé, son frère Karim qui la remplacé. Selon Karim, ses lointains aïeux étaient partis visiter des parents à Seboïm. Sur le chemin du retour, à peu de distance de Sodome, ils entendirent des bruits de pas et de voix. Ils se cachèrent dans une des crevasses qui se trouvent dans les falaises car il na jamais été prudent de se montrer à des étrangers. Une voix prononça distinctement :
« Loth, comme nous te lavons promis, Toi et ta descendance serez
sauvés. Il ne restera rien de ces villes impies qui clament leur perversité
à la face du Seigneur. Allez votre chemin mais ne regardez point
derrière vous. »
Un bruit assourdissant séleva. Aussitôt la famille de Karim entendit des cris terribles qui sélevaient à la surface de la terre. Puis, ce fut le silence le plus complet. La famille de Karim resta terrée quelques heures dans la crevasse, en fait la grotte où vous avez passé une partie de la nuit. Un des fils fut envoyé en reconnaissance. Il ne revint jamais. Ne sachant que faire, la famille explora la grotte. Le père découvrit un réseau de galeries. Pour raccourcir lhistoire, ils empruntèrent le chemin que vous avez suivi. Ils arrivèrent jusquà la gorge qui se trouve non loin de la ville nommée Pétra. En fait, après quelques mois, semble-t-il, ils refirent le trajet en sens inverse et tentèrent de retrouver des survivants. Ils ne trouvèrent que des cendres sélevant de la terre semblablement à la fumée dune fournaise. Le soufre sortait du sol. Se rendant compte quils étaient les seuls survivants, ils retournèrent à Pétra et épousèrent des nomades. Ils ont toujours conservé le secret de ce réseau de galeries ainsi que leur haine tenace de Loth et de sa descendance qui firent un pacte avec des étrangers pour détruire leur ville !
Évidemment, il y a erreur historique ! Loth nétait pas israélite ! intervint Ricardo.
Richter se mit à rire. Le son était agréable. Cela était dautant plus terrible que ce rire frais et gai contrastait avec le physique porcin de lAllemand.
Vous pensez bien que je ne perdrai pas mon temps à rétablir une vérité historique, oh ! combien encombrante dans ce cas ci !
Mais quel rôle jouez-vous dans cette histoire ? Je peux comprendre Karim, à la rigueur, mais vous et Friedrich ?
Cest très simple : la haine du frère de Karim était telle que lorsque Arafat constitua ses groupes de terrorises, le dit frère les contacta. Il leur proposa son aide. Cette aide consiste à guider nos hommes dans les galeries, une fois leur tâche accomplie. Les Israéliens ne comprennent rien à ce mystère. Ces Juifs sont tellement arrogants ! Ils simaginent être plus intelligents que les autres ! Une fois les attentats commis, un des hommes de Karim attend les terroristes à un endroit convenu et les aide à fuir. Ce vieux fou nous rend un service bien réel mais nul n'est indispensable ! Pour linstant, nous nous plions à ses caprices. Mais dans peu de temps, cette vermine verra qui est le véritable maître ! Il ne permet pas que nous recrutions ses hommes dans notre organisation, il interdit à ses femmes de sapprocher de mes hommes, il oblige les hommes de sa famille à se vêtir de façon semblable à celle du royaume de Sodome ! Mais un jour très prochain, nous en finirons avec ce vieil idiot ! Il nest quun chien, un esclave comme cet Arafat !
Ricardo réfléchissait intensément. Sil pouvait faire entendre au vieux Karim ce que lami Richter pensait de lui, ils auraient peut-être une chance de sen sortir ! Mais il ne parlait pas lArabe, seule langue que le vieux Karim connaissait, probablement.
Heinrich Richter se servit de thé au nana. Il en but quelques gorgées. Pendant ce temps, il dévisageait Bérengère. Celle-ci sentait lanxiété la gagner. Le regard de Richter la souillait.
« Mon Dieu, pensait-elle, faites quun miracle se produise ! Quil ne me touche surtout pas ! Soudain, elle leva les yeux vers Friedrich. Celui-ci lobservait et il semblait à la jeune fille quelle percevait de la compréhension, de la pitié dans son regard.
Heinrich Richter poursuivit :
Le mouvement néo-nazi relève la tête dans le monde. Nous encadrons tous les mouvements de « résistance « dans le : monde. Nous leur accordons le bénéfice de notre expérience mais en fait, nous plaçons nos hommes à des postes-clés. Nous ne laissons pas de tels mouvements être dirigés par des races inférieures ! Par exemple, Friedrich a gagné la confiance du vieux Karim. A lheure actuelle, il a presque autant dautorité que le vieillard. Le moment venu, personne ne contestera lemprise de Friedrich.
Il sinterrompit quelques secondes puis reprit :
Si je vous raconte tout ceci, cest parce que jai trouvé en vous des alliés idéaux. !
Bérengère se reprit à espérer.
« Si ce crétin pense avoir trouvé en nous des alliés, il va nous relâcher et alors je lui réserve une de ces surprises ! »
Vous allez travailler pour le mouvement néo-nazi en Europe. Nous avons besoin comme messagers des personnes non-inscrites au Parti, des membres au-dessus de tout soupçon. Votre rôle exact, je vous le dévoilerai plus tard. Évidemment, vous accepterez. Dans le cas contraire
.Et sadressant à Bérengère : je ne suis pas partisan d une mort rapide. Rapide, elle ne pourvoit pas les vertus purificatrices de la souffrance qui elle est une expiation. Je vous assure quaprès être passée entre les mains dhommes qui nont pas touché à une femme depuis des semaines, vous appellerez la mort. Vous deviendrez un torchon, une épave et vous implorerez la venue rapide de la mort. Combien celle-ci vous semblera douce! Imaginez des êtres ne connaissant pas lusage du savon, des hommes bâtis en orang-outang ! Quant à vous, Monsieur Scherzo, jai quelques hommes qui sont des lanceurs de couteaux émérites ! Pour les maintenir en forme, jexige quils sexercent sur des cibles vivantes ! Mes commandos arrivent dans deux jours. Je ne doute pas quaprès les avoir vus votre réponse sera positive. Ah! , Jai oublié un petit détail, il sagit en fait dune simple formalité. Lorsque vous collaborerez avec moi, nous vous photographierons durant votre participation à une des actions de mes commandos en Israël. Ainsi, vous pourrez vous glorifier de votre contribution à lélaboration dun État palestinien et les Juifs ne vous oublieront jamais si cette photo devait leur parvenir.
Heinrich Richter ne riait plus. Lhomme souriant avait fait place au gardien sadique des camps de concentration. Le triomphe et la cruauté se lisaient dans son regard. Il quitta la pièce ,suivi de Friedrich.
Toujours rien, Eytan ?
Non, Aviel ! Dès quun message parviendra, je te préviendrai.
Très bien. Peu importe lheure. Ce soir, je dîne chez mon beau-frère, alors, nhésite pas à me prévenir. Je ne peux pas sentir cet insupportable prétentieux ! « Ricardo, je vous en prie : tuez-moi ! Je ne veux pas que ces monstres me touchent. »
Bérengère sanglotait. Larchéologue, assis à ses côtés, la berçait dans ses bras comme on berce un enfant et tentait de lapaiser.
Cessez de dire des bêtises. Nous allons devoir faire travailler nos cellules grises pour nous en sortir. Alors, évitez de tomber dans le mélo. Il nous reste cette nuit et demain. Il faut mettre ce temps à profit pour observer et éventuellement nous faire des alliés. Sincèrement, je ne crois pas que nous trouverons ici des alliés. Donc, il ne nous reste que la fuite. Il faudra repérer le meilleur moyen, la route la plus sûre. Je vous promets que si cela ne marche pas, je ne vous laisserai pas tomber entre leurs mains. Mais jai le sentiment que nous en sortirons. Qui a donc dit que « rien nest aussi mauvais quon le pense et rien nest aussi bon quon le souhaite » ?
« Ma mère me le dit à tout instant « répondit la jeune fille, les yeux embués de larmes. Elle se pencha vers larchéologue et lembrassa sur la joue.
A quelques centaines de mètres du campement, deux hommes dissimulés dans un recoin de la falaise parlaient à voix basse :
Honorable vieillard, tout se précipite. Il faut les prévenir.
Ne crois-tu pas mon fils quil faille attendre ? La précipitation nuît et le Sage dans son infinie patience peut plus que lagité.
Noble vieillard, tu as raison mais souvent la surprise peut plus que linfinie patience.
Agis pour le mieux mon fils et quAllah le Très puissant nous garde.
Les deux hommes se séparèrent. Il faisait nuit mais le ciel dencre semblait serti de mille diamants. La lune paraissait attendre les offrandes que les rochers de Pétra ne manqueraient pas de lui présenter. Le décor provenait dun autre âge, dun âge où les Dieux descendaient se mêler aux humains, dun âge où tout était démesuré le Bien comme le Mal. Les deux hommes ne voyaient rien de tout cela. Leur seule préoccupation était de retourner au campement sans se faire remarquer.
Je vous propose Bérengère de tenter une expérience. Nous allons quitter la salle. Je désire savoir où sont postés nos gardes. De plus, il sera utile de pouvoir se repérer la nuit. Essayez de vous rappeler le moindre détail. Il faut être prêt à toute éventualité.
« Très bien mais que dire si on nous surprend ? »
Vous ne vous sentez pas bien et nous sommes partis à la recherche de Friedrich.
Ricardo et Bérengère sapprochèrent en silence de lentrée de la chambre. Aucun garde nétait visible. Ils descendirent lentement lescalier, en se tenant le plus près possible du rocher. Trente-sept marches ! A cet instant, ils entrevirent les silhouettes de deux gardiens. Ils étaient immobiles à lextérieur du temple. Ils néchangeaient aucune parole. Si la lune avait été moins brillante, on ne les aurait pas distingués. Larchéologue et la jeune fille attendirent quelques minutes. Les gardes ne bougeaient toujours pas. Sur un signe de tête de larchéologue, la jeune fille et larchéologue remontèrent les marches. Dans leur chambre, Ricardo faisait les cent pas. Bérengère lobservait. Soudain, elle se rendit compte quelle mourait de soif. Il ny avait plus de thé ni de café.
« Dommage que les Bédouines ne soient pas là. Mais au fait, elles franchissent toujours la portière détoffe brodée. Il y a peut-être un garde-manger ou qui sait, un moyen de fuite ? » réfléchit-elle.
Sous le regard intéressé de Ricardo, elle se dirigea vers le fond de la salle, entre les deux baies, et souleva la portière. Un petit renfoncement contenait des provisions, un brasero, des paniers dosier. Pas descaliers. Néanmoins, par acquit de conscience, elle fit le tour de la salle. Il lui semblait percevoir léclat de la lune. Elle sapprocha dun amoncellement de paniers dosier. Elle commença à les déplacer. A hauteur de son visage, il y avait une trouée dans le roc. Elle sen approcha. Lorsquelle se pencha par cette sorte douverture, la nuit orientale lemprisonna ; La majesté du ciel arabe sabattit sur ses épaules. Qui na connu les nuits étoilées du désert ne peut comprendre le sentiment de participation à linfini que lon ressent! Lhomme, loin dêtre écrasé par tant de grandeur aspire de tout son être à prendre la place qui lui revient parmi les dieux. Porteur de létincelle divine, il est dieu parmi les dieux.
« Si jétais alpiniste, il me serait peut-être possible de sortir par cette fissure, de magripper à la roche et dêtre libre mais je suis sujette au vertige.
Elle revint sur ses pas et fit part de sa découverte à Ricardo. Pendant quelle restait de garde dans la salle, il alla examiner louverture.
Bérengère, vous avez déniché le gros lot ! Cette ouverture est notre seule chance de salut. Personne ne songera que nous sommes assez fous pour nous échapper par-là. Demain, nous irons nous promener et nous tenterons d examiner cette ouverture de plus près, de repérer la route à suivre.
Ils sinstallèrent sur les coussins, à même le sol, pour dormir. Mais le sommeil ne venait pas pour la jeune fille.
« Je désirais tellement vivre une aventure mais maintenant que mon rêve devient réalité, jai limpression de vivre un cauchemar. Pour rien au monde je ne lavouerais à Ricardo mais peut-être vaudrait-il mieux dire à cet ignoble Richter que je suis prête à laider ? Qui sait ? Je pourrais éviter de participer à un attentat ? Jai peur de me casser quelque chose en menfuyant ou pire encore, de rester paralysée si je me casse la colonne vertébrale ! Je ne suis pas sportive et jai le vertige ! Les idéaux, cest beau mais je ne veux pas mourir ou pire encore passer le restant de mes jours sur une chaise dinvalide ! Dautre part, comment pourrais-je me regarder dans une glace si je tue des innocents ! Mon Dieu, aidez-moi. »
Ricardo, de son côté, réfléchissait.
La petite ne sait pas ce qui lattend. Cest une bonne chose. Elle craint un viol mais elle ne connaît pas ces animaux. Ils la tortureront et si elle en réchappe, elle sera une épave, un végétal, une chiffe molle. Si je ne peux la sauver, je devrai la tuer. Cest affreux mais la laisser tomber entre leurs mains est un crime.
Le lendemain, Bérengère séveilla pleine dappréhension. Elle tenta de ne pas le montrer à son compagnon. Ricardo, lui, se livrait à des exercices de yoga ! En position de lotus, il semblait aussi impassible quun yogi de vieille souche.
« Ricardo, si nous nous en sortons, je fais le vu de devenir une adepte du yoga et des arts martiaux ! »
Après quelques minutes, larchéologue remua et parla :
Prête pour une promenade matinale ? Noubliez pas de vous couvrir la tête. La température approche des quarante degrés à lombre. Ce nest pas le moment dattraper une insolation !
A cet instant, les deux Bédouines de la veille firent leur apparition. Elles jacassaient entre elles tout en disposant des mets sur la table.
Bérengère, elles admirent votre pull-over. Faites-leur en cadeau. Qui sait, cela peut nous concilier leur aide !
La jeune fille ne se le fit pas répéter. Les deux femmes, ravies, lui souriaient. Comme des enfants, elles examinaient le pull et finalement, lune delles lessaya.
Bérengère était heureuse de leur joie. Elle faisait très souvent cadeau de ses vieux vêtements à des personnes moins privilégiées quelle mais jamais elle navait vu une telle joie dans le regard de ces personnes.
Après sêtre restaurés, Ricardo et Bérengère descendirent les escaliers. Les deux Bédouines tentèrent de leur faire comprendre quelque chose mais ils ne saisirent pas ce quelles disaient.
A la sortie du temple, deux gardes leur barrèrent le chemin. Dun air très détaché, ils tentèrent dexpliquer quils désiraient se promener. Rien ny fit. Dun air très déterminé, les gardes levèrent leurs sabres.
Cest à ce moment que Friedrich apparut.
Que se passe-t-il ? Il vous est interdit de bouger sans mes ordres. Retournez immédiatement dans votre chambre !
Le ton était tellement brusque que Bérengère et Ricardo ne savaient que penser. Jusque là, le jeune homme sétait comporté de façon en fait assez civilisée. Quavait pu provoquer ce revirement ? Comment auraient-ils pu se douter que la vue de Bérengère en soit la cause ! Vêtements froissés, nayant presque plus de traces de maquillage, les cheveux en queue de cheval à cause de la chaleur, elle semblait tellement fraîche que Friedrich ne pouvait s'empêcher de la trouver attirante. Comment pourrait-il la protéger ? Se sentant coupable de telles pensées, il avait réagi inconsciemment et pour se punir de sa faiblesse, il sétait montré dur afin de se purifier de ses pensées injustifiables !
Friedrich, nous désirons seulement nous promener dans lenceinte de la ville de pierre. Si vous le voulez, vos gardes peuvent nous accompagner mais nous navons aucune intention de fuir. Comme nous la expliqué votre ami Heinrich, nous navons pas une chance sur mille de réussir ! Aussi, permettez-nous de nous dégourdir les jambes et expliquer cela à vos deux cerbères !
Friedrich regarda Ricardo droit dans les yeux puis dit quelques mots en Arabe aux deux gardes.
Cest bien, promenez-vous mais sachez que des gardes sont postés à lentrée de la gorge et toute tentative dévasion sera vaine ! Quant à vous, dit-il en sadressant à Bérengère, couvrez-vous la tête et les bras. Le soleil est dangereux par ici et vous risquez dattraper une insolation.
« Je suppose que cela vaut mieux que dêtre le jouet des commandos de Richter ! Laisserez-vous ces animaux maltraiter une innocente touriste ? »
Friedrich ne lui répondit pas et séloigna. Larchéologue regardait la jeune fille avec inquiétude. Si elle simaginait pouvoir vamper Friedrich et lamener à les aider, elle se trompait !
Friedrich revint porteur de deux kaffiot blanches. Il les leur tendit sans prononcer une parole. Après lavoir remercié, Bérengère et Ricardo se mirent en route. Le soleil, impitoyable, dardait ses rayons sur eux. Bérengère nen pouvait plus. Elle était oppressée. Il lui semblait que lair chaud quelle respirait létouffait. Ses lunettes de soleil protégeaient à peine ses yeux de léclat du soleil. Se déplaçant vers le centre de la place, ils atteignirent le campement bédouin. Quelques hommes étaient assis en cercle, à côté de la plus grande tente. Des melons, des sacs de grain samoncelaient près des piquets des tentes. Des outres pleines deau étaient suspendues aux perches. Un des hommes se leva et présenta une outre à larchéologue dabord, à la jeune fille ensuite. Ils burent comme sils avaient parcouru de longs kilomètres. Ils nétaient même pas sortis une dizaine de minutes !
Buvez beaucoup Bérengère. Il ne faut pas se déshydrater !
La jeune fille observait les plateaux de cuivre, les pots dargile posés sur des sacs de laine.
« Cest cela lOrient, le véritable Orient et non pas les fanatiques qui osent des mines, tirent sur des cars bondés denfants. »
Vous avez raison mais malheureusement nous avons affaire à des fanatiques qui endoctrinent de pauvres gens. Aussi, nous ne pouvons pas voir en eux des descendants des compagnons de Laurence dArabie mais nous devons les considérer comme les serviteurs des monstres qui sont à leur tête.
Le temps passe Bérengère et nous devons rentrer
.
Rien ne presse ! Nous avons léternité devant nous à moins que vous nayez rendez-vous avec une personne précise, à une heure précise ? Ha, ha ha
Heinrich Richter, entouré dune bande de jeunes gens habillés de vêtements militaires disparates, avait surgi don ne sait où. Quelques-uns uns de ces jeunes gens étaient fort beaux. Ils avaient une quinzaine dannées tout au plus. Ils étaient propres, ce qui en soi était extraordinaire. La cruauté se lisait sur leur visage. Tous les regards étaient tournés vers Bérengère. Les effluves de haine qui se dégageaient de ces adolescents quelle voyait pour la première fois la terrorisaient.
Ricardo, quant à lui, pensait :
Je suppose que ce sont les mignons de Richter et que la vue dune jolie fille les met hors deux. Je peux les comprendre. En tout cas, un point est acquis. Richter ne se réserve pas Bérengère pour son usage personnel.
Heinrich reprit :
Je vous présente ma garde personnelle. Ils me sont dévoués comme des chiens. Ils feraient nimporte quoi pour loi. Sur mon ordre, ils tueraient leur mère. !
Désireux sans doute de prouver ses dires, il attira un garçon se trouvant à sa gauche. Il lui lança un ordre en Arabe. Soudain, larchéologue et la jeune fille virent le jeune homme sagenouiller devant Richter et il commença à lui lécher les bottes. Richter le laissa faire jusquà ce que sa botte gauche fut nettoyée de la poussière du désert !
Devant ce spectacle ignoble, Bérengère pâlit. Comment pouvait-on assujettir des êtres humains à ce point ? Ce gamin semblait avoir vu Dieu devant lui ! Il fallait exterminer cet être immonde quétait Richter et détruire tout ce quil représentait.
Friedrich, survenu don ne savait où, observait la scène. Son regard froid ne laissait deviner aucune de ses pensées. Heinrich Richter, suivi de sa garde personnelle sen alla. Le silence planait sur le campement bédouin. Il était certain que les nomades nétaient pas habitués à un tel comportement. Ils ne semblaient guère apprécier la scène dont ils avaient été les témoins. Silencieux, les Bédouins commencèrent à fumer leur pipe. Ensuite, ils se mirent à échanger des propos à voix basse. Bérengère, quant à elle, avait décidé de fuir. Elle ne voulait pas être réduite à cet esclavage infâme, comme ces malheureux gamins. Mieux valait se casser la jambe en tentant de fuir ou même de mourir mais elle ne se laisserait pas ravaler à ce degré dintimidation. Comment un être humain pouvait-il trouver plaisir à dégrader d'autres êtres humains à ce point ? Elle avait lu ce que les Nazis faisaient aux Juifs à lépoque dHitler mais lire est une chose et le constater de visu en est une autre.
Bérengère et Ricardo continuèrent leur promenade. Sans échanger une parole. Tous deux se rendaient compte que le temps pressait et quils devaient fuir cette nuit même. Outre la tribu du vieux Karim, comportant à peu près une cinquantaine dhommes, il y avait la garde de Richter. Celle-ci comportait une dizaine de gamins qui seraient postés aux points stratégiques de la ville de pierre. Il faudrait donc chercher la fuite, non point par les endroits assez facilement accessibles mais par un chemin défiant toute imagination : la falaise !
Pendant près dune heure, ils continuèrent à se promener. Rompus par la chaleur, ils décidèrent de retourner au temple. A quelques mètres du temple, Ricardo donna à Bérengère des explications concernant larchitecture de lédifice. Il était peu probable quon les écoute et que quelquun comprenne le français mais il valait mieux être prudent. Tout en admirant la pierre, ils tentèrent dapercevoir la fissure. La jeune fille ne distinguait rien. Après quelques minutes, Ricardo déclara quil avait le gosier sec et quil désirait rentrer se désaltérer.
Friedrich, jen ai assez de ce fichu pays ! Quand jai vu la fille, je me suis rappelé lAllemagne, ses femmes blondes. Jen ai assez de ces moricauds. Jen ai assez de ce Karim qui se prend pour le bras droit du prophète. Dès que les commandos arriveront, tu le liquideras.
Heinrich Richter, en disant ces mots, leva un verre de whisky et le vida dun trait.
Friedrich songea quoutre des documents importants, le coffre-fort comportait certainement une importante réserve de Black and White !
La chambre où ils se trouvaient était située dans le palais où le vieux Karim avait reçu Bérengère et Ricardo.
Combien de commandos arriveront ? Il nous faut être certains que si nous nous débarrassons de Karim, ses hommes ne nous résisterons pas. Je les tiens bien en main mais tu sais combien est profond lattachement de ces nomades à leur vieux chef.
Ne ten fais pas Friedrich. Il y aura à peu près une trentaine de commandos.
Richter sourit et éclata de rire.
Friedrich, je tai bien eu ! Ils narriveront pas dans deux jours mais demain. Javais peur quune indiscrétion quelconque puisse faire rater le plan. De ce fait, les informations que jai données étaient erronées ! Cette opération est tellement importante pour moi que je ne me fie à personne. Ces commandos déclencheront le retour de la prédominance nazie dans le monde. Nous leur fournirons des vêtements, de largent, des faux passeports. De Jordanie, ils partiront pour Chypre et puis pour lÉgypte. Il se tut, but une autre rasade de whisky. Friedrich ne disait mot.
Friedrich, tu es le seul à même de comprendre lingéniosité de mon plan. Ces hommes arriveront comme touristes en Israël. Ils se mêleront aux groupes de touristes visitant la Knesset, la mosquée dOmar, le Mur des lamentations à Jérusalem. Le même jour, à la même heure, pour la gloire et la grandeur de lidéal national-socialiste, ils se suicideront en faisant sauter les explosifs quils porteront sur leur corps. Ils se seront sacrifiés mais ils auront exterminé des centaines de personnes ! Imagines-tu lexplosion de haine ? Personne ne pourra arrêter le déferlement de haine entre Juifs et Musulmans ! Ils se massacreront les uns les autres. Ce sera lApocalypse, le Crépuscule des Dieux !
Heinrich Richter criait presque tant était grande son excitation.
Friedrich le contemplait avec admiration. Comment cet homme était-il capable de concevoir un plan aussi génial dans sa simplicité ? Sans Richter, les terroristes ne seraient pas ce quils étaient aujourdhui. Avant lui, un meurtre, une explosion par-ci par-là. Depuis, les choses avaient bien changé. Dans son domaine, lhomme était un génie.
Richter se calma.
Fais attention, Friedrich. Ouvre lil. Cet archéologue et la fille ne me disent rien qui vaille. Peut-être sont-ils des agents de renseignement ? Pour qui travaillent-ils ? Je nen sais rien et je ne crois pas que ce soit important. Il nous faut les tuer. Mais dabord, il faut attendre la venue des commandos.
Colonel, le signal est arrivé.
Très bien, lieutenant. Jarrive tout de suite.
Lorsque le Colonel Husseini arriva, le lieutenant Ben Moussa semblait excité. Il lui tendit le message arrivé de Tel Aviv.
Donc, cest pour demain. Nous allons réserver à ces fils de chien une surprise à laquelle ils ne sattendent pas !
Mon Colonel, pourrez-vous maccorder une faveur ? Jaimerais participer activement, sur le terrain, à cette opération.
Je regrette Lieutenant ; je sais ce que vous ressentez mais vous êtes un militaire avant tout. Votre place est ici. Vous me serez beaucoup plus utile ici. Jestime que vous faites un excellent travail et je ne peux vous permettre de quitter ce poste maintenant.
Le lieutenant Ben Moussa ne répondit pas, claqua les talons et sortit du bureau.
Le Colonel Husseini soupira. Il savait quel avait été le chagrin du lieutenant quand son jeune frère sétait joint aux groupes de terroristes. Son désespoir sétait transformé en haine féroce lorsque les ragots colportés par les terroristes emprisonnés dans les cellules du « petit roi « avaient atteint ses oreilles. Driss, son petit frère chéri faisait partie des mignons dun Allemand sadique. Le lieutenant sétait juré dêtre linstrument de la perte de ce pourceau. Le Colonel Husseini le comprenait. Il aurait agi de la même façon mais en tant que militaire de carrière, il ne pouvait laisser aucun élément émotionnel entraver la bonne marche des opérations.
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Ricardo, mangeons peu ! Si nous devons jouer aux singes ce soir, autant ne pas être trop lourds !
Je trouve, Bérengère, que votre sens de lhumour est déplorable. Pourquoi nous comparer à des singes et non pas à Tarzan et à Jane ?
La jeune fille songea peu charitablement quelle aurait très bien pu passer pour Jeanne mais Ricardo en Tarzan ! Même Hollywood navait jamais poussé lextravagance aussi loin : prendre un vieillard pour jouer Tarzan !
Soyons prudents ! Il faut que tout paraisse normal. Nous devons parler, agir naturellement.
« Pensez-vous que nous ayons une chance de réussir ? «
A dire vrai : cest très improbable mais qui ne risque rien na rien. Dailleurs, si je me rappelle bien, Napoléon disait que « impossible nest pas français ».
« Quallons-nous faire au sujet de la boisson et de la nourriture ? Où allons-nous les mettre ? »
Ce nest pas la nourriture qui est importante mais bien la boisson. Je crois quil faut descendre au campement bédouin, nous promener, admirer des babioles et subtiliser aux Bédouins une gourde.
« Mais que se passe-t-il ? Pourquoi vous mettez-vous sur la tête ? »
Ma chère, noubliez pas que je suis un vieux bonhomme et que cette nuit mes articulations seront mises à rude épreuve. Rien de tel que le yoga pour me revigorer !
« Oui, je suppose que cela doit assouplir. Quand vous voyez les poses dans le Kama Sutra
» Confuse, rougissante, elle sinterrompit. Parler de telles choses à un homme qui pouvait être son grand-père !
Le vieux monsieur la regardait dun air narquois mais ne disait rien. Désireuse de changer le sujet de conversation, Bérengère ajouta :
« Comment se fait-il que les néo-nazis soient tellement puissants ? Je pensais que cétait un groupe de vieillards radoteurs, rêvant du passé et de jeunes sadiques adorant parader au son des hymnes militaires ! Mais cela a lair beaucoup plus sérieux.
Monsieur Scherzo la regardait dun air sarcastique mais il lui répondit très sérieusement :
Je crois que le problème est très complexe. Les raisons principales à ce renouveau tellement bien orchestré, daprès moi, sont les suivantes :
En Europe, la situation économique est loin dêtre satisfaisante. Les démocraties, à force de se vouloir humaines, compréhensives, égalitaires, tolérantes ne sont plus agissantes. Elles se révèlent faibles. La question théorique qui se pose cest de savoir si le fait dêtre démocrate rend un régime faible ou si ce sont des dirigeants sans envergure, sans vision, qui produisent un régime faible. Mais ceci est un problème philosophique. Les masses, elles, ont besoin de se reconnaître dans un Homme, un Parti, une idée personnifiant la fermeté, la solidité, la défense du faible. Ne trouvant pas cette force, cette pureté dans nos hommes politiques, qui nont guère de charisme, les Jeunes se tournent vers des hommes, un Parti, une idée qui leur permette de sassimiler à leur vision dun monde fort, pur, plus beau. De plus, nombreux sont les Juifs en Europe qui réussissent intellectuellement et matériellement. Pour la grande partie des Européens, le Juif symbolise la cause de tous les maux. Cest loppresseur du peuple. Noublions pas que la défense du prolétariat était une des thèses favorites dHitler. De plus, les Israéliens sont un peuple fier, fort, vainqueur. Tout naturellement, les sympathies des intellectuels vont vers les faibles, les opprimés. De plus, peut-être inconsciemment nos intellectuels européens ont-ils mauvaise conscience de ne pas avoir réagi pendant la guerre. Comble de lironie, pour se blanchir, ils veulent défendre le peuple palestinien et de ce fait se retournent contre les Juifs ! Et last but not least, nous vivons malgré tout dans une situation de bien-être matériel assez peu connue par les classes moyennes en Europe. Ce bien-être mutuel saccompagne dune perte de spiritualité. Les religions sont remises en question. Néanmoins, lêtre humain a besoin de spiritualité. Il se tourne vers les devins, les astrologues, les vieilles croyances païennes germaniques. Tout cela mal digéré, prépare le terrain aux théories pseudo-intellectuelles de la supériorité de la race aryenne. Évidemment, il faut aussi considérer des intérêts financiers
.
« Ricardo, je croyais que vous étiez archéologue ! Vous venez de me donner un cours de sciences politique ! Cest effrayant. Je découvre de nouveaux horizons. Navez-vous jamais pensé à publier vos réflexions ? »
Je suis très timide ! Je naimerais pas voir la critique me dévorer !
Quelques heures passèrent. Ricardo et Bérengère ne parlaient pas. Finalement, larchéologue dit :
Bérengère, êtes-vous prête ? Il fait sombre, cest le moment.
A ce moment, Friedrich se dressa dans lentrée de la pièce. Le cur de la jeune fille se serra. Avait-il entendu les paroles de Ricardo ?
Friedrich savança et se laissa choir sur un coussin. Le silence était de plus en plus lourd.
Asseyez-vous. Jai à vous parler et autant le faire assis.
Après quelques minutes de silence, Friedrich reprit.
Certains hommes agissent par idéal. Ce sont les purs, les seuls valables pour moi. Dautres agissent par intérêt. Je ne leur porte aucune estime mais on ne peut nier quils apportent souvent une aide non négligeable. Pourtant, parmi ces personnes, il y a des motivations différentes qui les poussent à agir. Si demain vous ne vous ralliez pas à notre cause, vous souffrirez de mille morts. Je sais de quoi sont capables les commandos de Richter. Je sais que vous nêtes pas et ne serez jamais des nôtres mais pensez à ces hommes et femmes qui nont pas voulu se joindre à Richter. La mort leur est apparue comme une bénédiction. Je ne peux rien ajouter, je sais que vous êtes seuls juges et que votre décision vous appartient mais je tenais à vous prévenir des conséquences de votre réponse.
Il se leva, rajusta sa ceinture. Ricardo lui demanda :
Pourquoi prenez-vous la peine de nous avertir ?
Je nai aucune sympathie particulière pour les Fils du Désert et je ne peux considérer avec joie lidée quune femme blanche leur soit jetée en pâture. Ils ne sont pas capables dapprécier !
Sur ce, il sortit. Bérengère pouvait à peine respirer. Elle suffoquait. Les terreurs quelle avait vainement tentées de dissimuler depuis la veille relevaient la tête et la submergeaient. Ricardo qui suivait les traces des angoisses sur le visage de la jeune file lui déclara sans ménager ses mots :
Cest un fameux service que Friedrich nous a rendu. Grâce à lui, sil nous restait un doute quant au bien fondé de notre fuite, nous sommes fixés. Il faut nous enfuir sur-le-champ. Bérengère, reprenez vos esprits. Mais quest-ce que cest ?
Son regard sétait posé sur le coussin sur lequel Friedrich sétait assis. Entre les coussins et la pierre, un objet doré brillait. Cétait une petite dague. Elle avait sans doute glissé de la ceinture de Friedrich.
Dieu, Allah, Bouddha, Le Grand Architecte sont avec nous ! Cest un signe du destin !
Ils éteignirent les mèches des lampes à pétrole. Ricardo portait sur lépaule droite une petite outre quils avaient trouvée dans le débarras. Ils avaient décidé que voler une outre chez les Bédouins pourrait attirer lattention sur eux. De ce fait, ils avaient longuement fouillé le débarras et avaient déniché une outre et un sac assez grand pour contenir quelques provisions.
Ricardo se glissa en silence jusquà louverture quils avaient repérée. Elle se trouvait à hauteur dhomme. Y arriver, sasseoir, faire passer ses jambes au dehors était un jeu denfant. Même Bérengère, plus jeune mais nayant aucun entraînement pouvait le faire facilement.
Bérengère, je passe le premier. Faites exactement ce que je ferai. Rappelez-vous quen sautant, il faut être détendu et il convient datterrir sur la pointe des pieds. Autrement, vous risquez une entorse ou pire ! Respirez à fond plusieurs fois. Cela vous détendra. Et si vous savez prier, priez ! Cest le moment ! Sil y a quelquun là-haut qui peut nous donner un coup de main, cela ne sera pas de refus.
Larchéologue, assis, les jambes pendant dans le vide, tentait dévaluer la distance qui le séparait du sol. Deux possibilités soffraient à lui : se pendre par les bras en faisant face à la falaise et tenter dagripper avec son bras gauche un roc pointu qui se trouvait à portée de main. Ensuite, lagripper par la main droite et à la force du poignet se soulever, effectuer un rétablissement sur la corniche se profilant derrière le roc. Lautre alternative était de faire un bond de deux mètres et datterrir sur un sentier courant le long de la falaise. Dans les deux cas, sil ne réussissait pas ; Bérengère était en possession du stylet. La jeune fille serait maître de son sort. Il se demanda si Friedrich navait pas laissé ce stylet dans cette intention. Nul doute, toute pitié nétait pas morte dans ce néo-nazi de style moderne ! Si la jeune fille navait pas été avec lui, Ricardo aurait choisi la corniche mais il était certain que la jeune fille ne parvidendrait pas à accomplir un tel effort. Il se décida donc pour le saut de deux mètres.
QuAllah le miséricordieux fasse que je ne me casse pas la figure !
Il sagrippa, par les bras, au rebord de louverture. Son corps pendait parallèlement à la falaise. Il dégagea son bras gauche. Suspendu uniquement par son bras droit, il pressa fortement la roche de sa main gauche au moment où il s »élança pour se laisser choir. Il atterrit sans difficulté sur le sentier qui était plus large quil navait osé lespérer. Immédiatement, il se mit à labri, derrière un tas de rocaille. Il lui sembla que sa chute avait causé un bruit terrible. A cet instant, un cri séleva. Le diapason monta pendant quelques secondes et se termina en une plainte déchirante. Bérengère, qui entre-temps sétait agrippée au rebord de louverture, nhésita pas. Elle se laissa choir sur le sol et se releva aussitôt. Un de ses ongles était brisé.
« Et jai oublié ma lime à ongles « pensa-t-elle.
Vite, mettons-nous à labri. Vous avez enfin trouvé votre vocation !
« Laquelle ? »
Para commando ! Votre saut était remarquable. On croirait que vous navez fait que cela toute votre vie !
« Je dois avouer que jai eu tellement peur en entendant ce cri. Croyez-vous que cétait un prisonnier que lon torturait ? »
Non, cétait une hyène ! Cest assez impressionnant. Maintenant, voici mon plan : nous allons tenter de retrouver le tunnel par lequel nous sommes arrivés. Nous tenterons de progresser à la hauteur à laquelle nous nous trouvons maintenant. Personne ne pensera à lever la tête pour nous trouver. Du moins, cest ce que Baden Powell prétend ! Alors, il nous faut marcher sans bruit mais aussi rapidement que possible. Il fait nuit et nous devons en profiter. Lorsque le soleil se lèvera, nous ne rirons plus.
Et la pénible progression commença. Bérengère suivait Ricardo pas à pas. La peur décuplant sa prudence, il semblait à la jeune fille quelle progressait plus souvent à quatre pattes ou sur son postérieur que sur ses jambes. Ricardo avait vraiment eu une bonne idée ! Avant de senfuir, il lui avait ordonné, oui, ordonné, de rouler sa blouse dans la poussière. Il ne voulait pas quon puisse repérer les taches claires de leurs vêtements. Elle avait même déchiré le tissu noir dun des coussins pour couvrir ses cheveux blonds.
« Je me demande quel grade il avait et dans quelle arme il servait à larmée ? Il semble dans son élément. Il faut bien ladmettre, je crois que sil nétait pas aussi âgé, jen ferais bien mon dessert. A vrai dire, jen ferais bien mon plat principal. »
Vieil homme, tout se déclenchera demain. Il faut se tenir prêt.
QuAllah le miséricordieux nous protège ! Que feras-tu de l homme et de la fille ?
Je suppose que ce chien de Richter ne les appellera pas jusquà larrivée de ses commandos. Il veut les tourmenter, les laisser se morfondre. Donc, jusquà cet instant, ils ne craignent rien. Lorsquil les fera appeler, il faudra les délivrer.
A cet instant, des cris rauques se firent entendre dans le campement. Les deux hommes se regardèrent inquiets. Les vociférations de Richter dominaient tout. Les deux hommes se séparèrent immédiatement.
Friedrich, je te lavais dit ! ces deux là ne minspiraient aucune confiance. Ce soir, javais décidé damuser ma garde, montrer à la fille de quoi sont capables mes gars et je lai envoyée chercher. Rien
! Les oiseaux se sont envolés !
Les deux Bédouins qui étaient de garde à lentrée du Temple avaient été traînés par les mignons de Richter au centre du campement. On leur avait noué les poignets et leurs bras avaient été tirés vers le haut pour les attacher à une perche de lune des tentes. Les coups de fouet se mirent à siffler. A chaque fois, des lambeaux de chair étaient arrachés. Les Bédouins se tordaient de douleur. Des sons horribles sortaient de leur gorge. Un sourire aux lèvres, les mignons de Richter les regardaient. Tels les Romains lors des jeux du cirque, ils se repaissaient du spectacle que leur offrait la souffrance.
La voix sifflante du vieux Karim claqua dans la nuit. Heinrich Richter se re tourna vers le chef bédouin. La haine brûlait dans les yeux de lArabe. Deux des mignons de Richter, le fouet à la main, regardaient celui-ci. Ils étaient indécis. Karim répéta ce quil avait dit. Personne ne bronchait. Tous semblaient pétrifiés. Finalement, Friedrich donna lordre de détacher les deux gardes. Les deux malheureux seffondrèrent sur le sol. Sans mot dire, Richter quitta la place en direction du plais. A quelques pas, Friedrich le suivait.
Dès larrivée des commandos, je fouetterai de mes mains ce chien de Karim. Sa mort sera lente, il me suppliera den finir avec lui. Même ses femmes ne le reconnaîtront plus. Ensuite, je jetterai les débris de son corps aux porcs. Comment cette charogne ose-t-elle me donner es ordres, à moi ! Comment ose-t-il minterdire de châtier ses hommes ? Je le briserai ! Personne ne tient tête à Heinrich Richter !
LAllemand ne se contenait plus. Sa voix nétait quun son aigu ? Il semblait en proie à la folie.
Friedrich ne disait rien. Quand Richter était dans un tel état, il valait mieux se tenir coi et attendre que la crise passe. Lorsque Richter se tut, Friedrich demanda :
Dans quelle direction les prisonniers se sont-ils enfuis? Combien dhommes sont-ils à leur recherche ?
Trois hommes. Cela suffira amplement. Ils sont partis en direction de la gorge. Je pense quils tenteront de gagner Israël par le chemin quils ont emprunté pour arriver ici. Cest logique et je ferais de même si jétais à leur place. Nos hommes nauront aucune peine à les ramener. Un vieillard et une jeune pimbêche ne les tiendront pas en échec. Je me demande si en fait, ils ne se cachent pas dans un des recoins du temple ou eut-être même dans le campement. Friedrich, à toi de les retrouver. Tu es responsable de lopération. Préviens-moi dès que tu auras du nouveau. Il me tarde de les questionner.
Le regard fou de Richter se posa sur Friedrich. Celui-ci sentit une peur irraisonnée le saisir. Son chef, il en était convaincu depuis longtemps, était fou.
Friedrich était très préoccupé. Si les deux prisonniers avaient fui, il se pouvait que la peur seule les eût poussés. Il se pouvait aussi quils fussent des agents étrangers. Cela bouleversait tous ses plans. Richter avait raison. Il fallait les retrouver le plus vite possible. Mais comment étaient-ils parvenus à sesquiver ? Il retourna au temple. La salle était vide, bien rangée. Tout semblait normal. Néanmoins, il commença une fouille méthodique. Quelques instants plus tard, il tenait en main le coussin dont Bérengère avait déchiré le tissu. A quelle fin pouvait servir un morceau de tissu noir pas plus grand quun fichu ? Un fichu !
Elle sen est servie pour couvrir ses cheveux ! Donc, ils avaient préparé leur fuite minutieusement. Penser à de tels détails révèle un homme de métier et non pas un amateur. Mais je ne peux croire quelle est une espionne. Elle a lair si pure, tellement innocente. Je pencherais plutôt pour la peur. Ni elle ni le vieux ne sont des idiots. Ils ont certainement pris mon avertissement au sérieux. Ils ont donc décidé de fuir cette nuit même. Comme ils ont certainement lu et vu des films policiers, ils ont conclu quil fallait faire vite et ne pas se faire remarquer.
Friedrich continua de fouiller la chambre. Il se demandait comment les deux prisonniers étaient parvenus à senfuir sans que les gardes ne saperçoivent de quoi que ce soit. Nayant plus un coin à fouiller, il se dirigea vers la portière détoffe brodée. Il la souleva et pénétra dans le cagibi. Après quelques minutes de fouille, il découvrait l ouverture dans le roc.
Un sourire se dessina sur ses lèvres.
Ils nont pas froid aux yeux. Comment ont-ils eu le courage de sauter ?
Il revit limage de Richter.
Oui, cela explique tout.
Il sortit de la chambre et redescendit les marches du temple. Il ne remarqua même pas les étoiles qui scintillaient dans le ciel. Il aimait lOrient. Il était sensible à sa beauté, à son mystère mais dans de tels moments, il ne voyait plus rien. Il pensait uniquement à sa mission. Quelques heures encore et tout serait terminé.
Bérengère serrait les lèvres ; ses pieds la faisaient souffrir. Elle ne pourrait plus chausser les sandales roses et or quelle avait achetées à lAvenue Louise ! Idiote, pense à te sauver et non pas aux sandales » se dit-elle.
Ricardo, lui, marchait sans ressentir la fatigue, tout au moins cest ce que pensait la jeune fille. Il avait le pied sûr, ne trébuchait pas. Lorsquil y avait un endroit difficile à escalader, il lattendait et laidait.
« On, dirait quil a passé sa vie à marcher. Je suis certaine quil sen tirerait beaucoup mieux si je nétais pas là..
Elle songeait aussi que les étoiles en Orient étaient dune beauté indicible. On ne devait pas les sertir dans de lor ou de largent, comme les pierres précieuses, pour que leur beauté soit mise ne valeur.
Chut, on vient !
Larchéologue simmobilisa, prit Bérengère par la main et ils se dissimulèrent rapidement derrière un grand piton rocheux.
Bérengère, le cur battant, tentait de percevoir un bruit. Elle nentendait rien. Se pouvait-il que Ricardo se fût trompé ? Quelques instants plus tard, elle perçut des bruits de pas. Cela faisait penser à une petite troupe en marche mais bien plus bas, dans la plaine. Elle nosait plus respirer. Il lui semblait que chaque inspiration résonnait comme un roulement de tambour. Ricardo sétendit de tout son long sur le sol et commença à se déplacer lentement vers le bord de la falaise. Bien que ses sens fussent exacerbés, Bérengère ne percevait rien. Le temps sécoulait mais elle nen avait plus la notion.
Bérengère, ce sont les commandos annoncés par Richter. Nous avons eu de la chance de nous enfuir cette nuit. Quelques heures plus tard et nous aurions pu rêver de loccasion perdue ! Venez, pressons-nous. Nous aurons eut-être une chance darriver à la gorge.
« Oui, mais comment ferons-nous pour trouver lentrée du tunnel ? »
Je nen ai aucune idée mais chaque chose en son temps ; de toute façon, nous devons marcher vers le sud, en direction de la frontière israélienne Allons, assez parler et mettons-nous en marche.
Bérengère avait les pieds en sang. Elle se serait fait couper la langue plutôt que lavouer. Mais elle ne put retenir un soupir. Elle avança, buta contre un caillou et saffaissa de tout son long.
Qui y a-t-il ? Avez-vous mal?
La jeune fille gémissait tandis que Ricardo essayait de la remettre debou