Le futur du virus
de David Gos


Quels sont les idées dangereuses pour un organisme ? Peut-on gangrener un monde par une idée absurde ? Et qui est capable de nous montrer ce que seul le recul peut révéler ? J'étais devenu un virus sociable, un danger innocent, une question assassine, exterminationniste et psycho-suicidaire, j'avais ouvert l'œil pour de bon.

En 2017, les choses n'ont pas changé mais on a apprit a les faire différemment. Les cafés et autre bars ont disparut de l'Euro-France depuis l'avènement d'Internet 2. Ce super-réseau transportant 300 giga-octet d'information à la seconde partout dans le monde a été la révélation du millénaire. Le E-business que IBM développait fut doublé par le E-worldline créé par Dell. Un monde virtuel accessible par les Ntpods, sorte de ventouses qu'on plaçait sur des centres nerveux dans le dos et sur les tempes. « Le monde parle à l'âme ». Un de ces super-slogans de l'E-w. Dans ce méandre de réseaux, les esprits se rencontraient, bavardaient, s'aimaient. La différence entre l'E-W et Internet 1 se situe dans l'utilisation qu'on en faisait. L'E-W se présente comme un monde vierge, vaste et magique. L'utilisateur, comme il s'achetait un nom de domaine, se paye la baraque de ses rêves à 300 euros par mois. Cocotiers, espace, désert ou montagne. L'air y est pur et les voisins agréables. Au début, cet anarchie qui définissait Internet a permis a une multitude de communautés d'atteindre le nirvana, et ça a été logique qu'ils y élisent domicile ; C'est a dire qu'ils abandonnaient la terre pour l'E-W. Tout le monde voulait sa place au soleil, et même s'il était virtuel, il nous tenait chaud comme le vrai…
Ainsi, les communautés cherchaient des appartements terrestres a moindre frais, des chambres, des cages, des HLM, pour investir plutôt dans le virtuel.
Les bâtisseurs firent des résidences de la même taille que les anciennes battisses mais au nombre de lit démultiplié. On baptisa ces étagères les « nids » car dans un nids résidait en état de léthargie plus de dix milles âmes connectées. De temps en temps, une coupure réseau faisait hurler de douleur le nid. La déconnection n'est pas violente, elle agit comme une petite mort, tout devient noir et plus personne ne vous entends… Lorsque le nid hurlait, la terre tremblait. Dix milles bouches s'ouvrent, vingt mille bras se lèvent, vingt milles yeux s'ouvrent et ils ne voient que le noir de la pièce. Les nids sont sans fenêtre…
Pendant ce temps, les industriels, voyant que la population s'en foutait de la terre, la conquirent facilement et y implantèrent leurs usines pétrochimiques un peu n'importe où. Ils proposaient au expropriés d'accéder a une villa gigantesque dans l'E-W à la place de leur bicoques et tous ont signé sans hésiter. La terre a perdu sa verdure, pompée par les usines de chewing-gum et de dentifrice qui alimentaient les réserves de l'E-W. En effet, on a réussi à contrôler nerveusement le goût, mais pas la matière. Alors, a l'aide de tuyaux sortant des murs des nids, on gave le palais de ces zombis, et lorsqu'ils mangent un délicieux poulet braisé au grill, une purée verdâtre s'enfonce dans leurs gosiers…
Une autre découverte a changé la vie des gens. Les Petpods.
L'idée est danoise et le développement américain. Il s'agit d'un collier pour animaux qui leur donne la parole. Même chose que pour les Ntpods, il place des ventouses fines sur le corps de la bête et traduit oralement ses nerfs, son cerveau. Le changement fut radical, la vente d'animaux a baissé de 95% dans l'année qui suivait et les euthanasies se sont multipliés par 6. Les Petpods ne connaissaient pas le mensonge et les animaux en venaient a injurier leur maîtres si souvent qu'un parti politique s'est mit en place visant a supprimer nos chers compagnons de la terre. Et c'est là que j'interviens.
A 29 ans, je suis un des derniers humains terrestre. C'est a dire que je ne suis pas connecté à l'E-W. En gros, j'ai la décharge pour moi tout seul. Non pas que j'ai pas les moyens d'y aller, mais mes deux amis ne peuvent pas se connecter. Spring, mon rat et Danube, mon chat sont deux emmerdeurs de la pire espèce, mais sont aussi mes frères, mes confidents. On vit à trois dans mon garage, la maison étant devenue un centre E-W. Une idée de mon père qui a créé une des premières communautés de l'autre monde. Dans la maison, 35 personnes reliées, câblées, gerbant de tuyaux multicolores, sourient. Bah, c'est déjà ça…
Moi, je m'amuse à écouter les récits des animaux que je connecte. Le flot d'insultes qu'ils ont pour la race humaine m'amuse. Faut dire que je ne me sens plus humain depuis longtemps. Mais autant les Petpods fonctionnent pour les chiens, les chats, les souris et les chevaux, autant les versions pour le bétail ou les nuisibles n'ont pas été développés. Les scientifiques ont dû juger inutile de savoir ce que pense une vache, un mouton ou un canard. Peut-être avaient ils peur de prendre pitié de leur nourriture et de devenir végétariens… On n'en sait rien. A la limite, je m'en moque, vu que les chèvres sont assez rares en centre ville…

- Caresse-moi, Pim, caresse-moi partout !
- Laisse-moi tranquille, j'aimerai finir le travail ce soir !

Aidé de Spring qui me plaçait les vis, je travaillais sur un Petpod pour chi-wawa, vu que Renard avait rejoint ma communauté et ne pouvait parler vu sa petite taille et les Petpods non-adaptés. Avec minutie, Spring me guidait, il connaissait les plans par cœur. Puis on a placé le Petpod sur Renard qui ne comprenait pas du tout ce qu'on lui faisait.

- Laisses tomber ce con de chien et occupe-toi de moi.
- Il n'est pas con et probablement plus altruiste que toi.
- Tu crois qu'il m'aime bien ? C'est un chien, ils méritent tous la mort, ces mal léchés !

- La ferme, Danube !
La voix grave qui venait de résonner appartenait à Socrate. Un setter irlandais que j'ai récupéré mutilé par des maîtres qui n'avaient pas apprécié qu'il parle… C'est vrai que son premier mot pour le père a été « Pédophile ! ». Socrate était comme ça, quand il s'agit de dénoncer les horreurs, il est champion. La suite ? Ben Pédophile n'était que le premier d'une longue série… Il a toujours su utiliser ses yeux et désormais, il savait régler ses comptes. Les voisins qui lui jetaient des cailloux, les ados qui l'avaient gazé, les enfants qui l'injuriaient, les parents qui le battaient. Il n'était pas rare de voir des animaux équipés de Petpods dans les commissariats porter plainte contre leurs maîtres à cet époque. Mais désormais, l'E-W est devenu le refuge des hommes, des psycho-virus gardant l'entrée contre les animaux qui voudraient s'y connecter.
Il paraît que dans l'E-W, les humains ont programmé des animaux de compagnie aimants et muets… A croire que la vie des bêtes était un divertissement.

- Calme, Socrate, tu sais bien comment il est ! Laisse le parler.
- Hey, Pim, surveille-moi sinon, je le bouffe, ce con de chat !
- Si c'est comme ça, je vais aller me croquer une petite souris, je reviendrai quand vous serez plus sympas !
- Vie de ma mère, si t'en touche une, je te trucide !
Spring venait de lui jeter un boulon à la tête. J'avais vraiment l'impression d'être sur la tour de Babel. Personne n'aimait personne. Je réunissais cette faune. J'étais leur seul lien… Ils se haïssaient.

- On se calme les enfants, Renard va bientôt être connecté, un peu de silence.
Le chi-wawa me regardait d'un air con manipuler son pelage. Quand Spring mit la puce en marche, il fit un bon de coté pour éviter le sursaut de Renard. Le choc nerveux de connexion est toujours douloureux.
- Aïe, mais qu'est-ce qu'ils me font, ces tarés !
Tous éclatèrent de rire en entendant les premiers propos de Renard. Celui-ci n'avait toujours pas saisi qu'il pouvait nous comprendre. Je m'approchais de lui après avoir demandé le silence.

- Bonjour Renard, je suis Pim, je te comprends désormais.

Renard me regardait d'un air étrange, pour la première fois, il n'était plus seul, il m'avait compris.

- Tu m'entends ?
- Oui, et toi ? Tu me comprends bien ?
- Oui… mais comment as tu fait ?

Un sociologue, Barthes, disait que la communication créait l'intelligence… la première question de Renard était déjà technique, mais pour éviter les éternels discussions, Spring s'est placé sur mon épaule et a prit le relais.

- On t'a placé une puce Petpod c-25 et on l'a adapté a ton système nerveux. Tu penses, on t'entend ! Moi, c'est Spring !
- De la nourriture qui parle ? Une puce sur mon corps ? Ou est ma maîtresse !
- Ta maîtresse t'a abandonné, répondit Spring, les humains sont horribles avec nous !
- Mais Pim est un être humain, il est horrible aussi.
- Saches petit être sans cervelle, que Pim est notre président, tu ne lui dois rien, nous l'avons élu et nous lui obéissons tant qu'il demande des trucs pas con.
Socrate avait l'air d'esquisser un sourire.

- Socrate, lèves la papatte !

Danube était revenu à la charge avec une souris dans les dents.
Le chat passa devant nous en se dandinant, la souris gesticulant dans la gueule puis se plaça devant Spring. Cela faisait cinq fois que je retirais des objets contondants des pattes du rat qui bavait de rage, les yeux fous.

- Spring, tu vas rire, regarde qui j'ai croisé sur mon chemin…
- Approche, ducon, et je vais t'arracher les yeux !
- Oula, comestible, calme toi et écoute-moi : Ce souriceau n'est pas une victime mais un miraculé… je passais par-là, en effet ! Enfin bref, il a faillit se faire écraser. Mettez-lui un de vos pods et demandez-lui, vous verrez !

Danube lâcha la souris qui ne s'enfuis pas, elle ne craignait pas le chat. Visiblement, Danube avait changé. Spring s'approcha doucement de cette petite sœur et lui tendit un grain de mais. La souris ne comprit pas un geste aussi altruiste mais accepta le grain tout de même. Elle le grignota et chercha la boite de légume.

- Elle va me goinfrer mes réserves !
- Quod lichet Jovi non quod lichet bovi…,Socrate s'illustre,.Ce qui est permit à Jupiter n'est pas permis aux bœufs ! Poses les limites de ton royaume, petit frère.
- Rappelles moi comment on dit dégage en souris ?
- Moi, habituellement, je grogne, ça marche, regardes !
Socrate se mit à devenir très menaçant à l'encontre de Danube qui le contemplait.
- Pathétique ! Lâcha Danube.
- Phase 2, hurla Socrate qui venait de croquer la queue du pauvre minou.

Renard observait la scène et félicita le chien de garde pour sa dentition si efficace. La petite souris, qui devait penser être dans un zoo ou un truc comme ça, observait la scène de violence cachée dans une chaussure. Spring commençait déjà à bricoler un Petpod pour la nouvelle venue. Quant à moi, je veillais à ce que la violence ne dépasse pas certaines limites.
Le chat essayait de se dégager de la bouche baveuse de Socrate en l'injuriant de tous les noms d'oiseau qu'il connaissait, ce qui avait comme résultat principal de conforter le canin dans sa certitude de bien agir. Lorsqu'un filet de sang se dégagea le long des lèvres de Socrate, Renard jappa un truc comme « bouffes le ». Il était temps d'arrêter.

- Socrate, lâches-le tout de suite !
- Attends, Pim, je veux juste qu'il en garde un bon souvenir, ironisa-t'il.
- Je vais te crever les yeux, sale clédar ! Hurla Danube qui se mit en quête des globes oculaires du chien en tâtonnant avec ses griffes.
- Arrêtez immédiatement ! Je ne tolèrerai pas plus de violence dans mon garage !

Le chien lâcha prise, à regret, et le chat fila à l'autre bout de la pièce.
Pendant ce temps, Spring avait fini d'équiper le souriceau d'un Petpod à sa taille, qu'il avait fabriqué d'avance pour l'occasion. On les voyait discuter ensemble depuis quelques instants.
Le souriceau s'avança doucement vers Danube et s'écrasa devant lui.
- Je te dois la vie, tu aurais pu me tuer après m'avoir attrapé, tu es quelqu'un de bien.
- Je n'avais pas faim, c'est tout, répondit Danube avec un regard glacé.
- Oh, je sais que tu es quelqu'un de bien. Le jour où tu auras faim, tu pourras me manger, d'accord ?
- Je préfère mes boites, mais si un jour, j'en manque, je te croquerai sans problème.
- Si tu veux, je vais aller mordre ce chien qui t'a fait tant de mal.
- C'est ça, va le mordre.

Spring était inquiet. Cela faisait quelques temps maintenant qu'il y avait de plus en plus de passage d'animaux abandonné au garage.
- Dis, Pim, d'après toi, comment ça va se terminer cet abandon ?
- J'en sais trop rien. L'idée serait qu'on récupère des terrains inoccupés pour en faire une espèce de réserve, mais les usines ont déjà tout pris.
- Une réserve ? Ca serait génial ! Mais comment faire ? Qui en a ?
- Ma maîtresse a une maison en bord de foret de l'autre coté de la ville. Comme elle est reliée, on devrait pouvoir avoir les terrains, affirma Renard qui avait suivi de loin la conversation.
- Ca n'est pas si simple. Les usines auront tôt fait de transformer la verdure en béton. Il nous faut un terrain bien à nous, annonça Spring.
- Et si elle nous les donnait ?
- Renard, pourquoi elle ferait ça ?
- Ben elle n'en a plus besoin ! En plus, je sais qu'il y a un vieux banc qu'elle adorait au fond du jardin, on pourrait s'en occuper pour elle ?
- Mais elle a tout abandonné pour partir !
- Il faudrait lui demander, mais comment, elle est reliée…
Les regards se tournèrent vers moi, trop clairs pour que je ne puisse y discerner l'idée qui s'y cachait.

- Ah non, je n'irais pas dans l'E-W !
- Mais on ne peut pas y aller ! Il nous faut des garanties pour nous installer là-bas et on ne peut pas partir dans l'E-W sans être décimé par les psycho-virus !
- A ce qu'il paraît, tu vois une grosse framboise rouge qui tourne sur elle-même pendant toute ta vie après le passage d'une de ces saloperies.
- Je ne veux pas y aller, c'est tout !
- Mais de quoi as-tu peur ! C'est fait pour les humains !
- Ben justement, je ne suis plus humain !
- Conneries, éructa Socrate, tu ne peux pas renier ton appartenance !
- Après ce qu'ils vous ont fait, je peux !
- Allez, tu ne crains rien, et si elle est vraiment si gentille, on aura une forêt rien que pour nous.
- Et si j'y reste ?
- Les humains ne craignent rien là-bas.
- Je veux dire, si je décide d'y rester ?
- Ah, je vois… Tu veux dire que le paradis te fait peur parce qu'il risque de te plaire.
- Exactement.
- Mais pourquoi tu y resterai ? Tu es bien ici avec nous.
- Ici, c'est réel. Tout est vrai. Et le vrai passe toujours avant le virtuel, non ? Mais par contre, les junkies, qui prennent des drogues qui les rend heureux, eux ne lâchent pas leur paradis parce que tout est beau, faux mais beau… Regardez le nombre de connecté dans la ville, même les dirigeants contrôlent les usines a partir de l'E-W ! Non, je ne veux pas prendre le risque.

Spring s'accrocha à mon doigt comme pour compatir à mon désarroi.
- Il faudra quand même que tu y ailles, conclut-il.
- Tu nous enverras une carte ?
- On a besoin de plus d'espace, d'un véritable chez nous, ou on pourra recréer un monde vivant, sans garages, sans pâtées en boite, un monde vivant, un refuge, tu comprends ?
- Je peux réfléchir au moins ?

Comme si je venais de marquer le point décisif, tous se détournèrent de moi, exprimant leur déception par quelques jurons bien placés.



Immersion

Il arrive dans la vie de chaque homme un moment où l'ironie du destin le jette dans les bras de son pire adversaire, de sa plus grande crainte. Comme si la probabilité additionnée au temps créait le célèbre destin. Me voilà sur le point d'enclencher le processus qui va me mener dans mon paradis, immérité et dégoulinant de bonheur, revoir mon père, ma mère, mon petit frère qui m'accueilleront à coup de jurons ou de tendresse, revoir mes anciens amis, mes anciens ennemis et surtout rencontrer la maîtresse de Renard afin d'obtenir ces foutus terrains indispensables à l'évolution terrestre du jardin de Pim. Je prouverais à tous ces fous que le bonheur était fait pour la terre et que l'E-Worldline n'est qu'un vol. Cependant, une crainte indicible me rebute. Cela fait déjà une demi-heure que j'ai rejoint les parents dans le salon et que je me suis connecté sur un Ntpod. Mon père, dont je me souvenais à peine du visage, est méconnaissable. Le sourire con qu'il arbore depuis le premier jour de sa connexion est voilé par une longue barbe grise, touffue, qui lui a rongé la peau dans sa croissance, abîmant définitivement son menton. Même mon petit frère ressemble à un terroriste Islamiste. A l'origine, il devait rester une personne dans le réel payée dans le but de s'occuper de l'entretien du corps des membres de la communauté. Il ne pouvait rejoindre les autres que quand il avait trouvé un remplaçant. Je suppose que le dernier a menti…
Cela faisait peut-être plusieurs mois qu'aucun être conscient avait traversé la pièce. Un des membres de la communauté est mort de faim après que son tuyau nutritionnel se soit bouché. Là-bas, ils ont dû croire que son heure était arrivée. C'est amusant, en fait. Dans le réel, l'âme peut tuer le corps sans qu'on puisse y comprendre la cause, et l'E-W fonctionne en inverse. Le corps souffre et l'âme ne comprend plus la langue de la douleur. Ce ne sont finalement que des anges en sursis, ayant un pied en enfer.
Spring m'a sorti des mes réflexions en me mordant très fort au doigt, au point de m'ouvrir une plaie profonde. Mon geste brusque de défense l'a projeté contre le dossier du fauteuil voisin.
- Mais pourquoi t'as fait ça, espèce de taré !
- Ca va, c'est pas grave, je vais te soigner, mais si tu hésites à rentrer, regardes ton doigt et tu te souviendras de nous.
- T'es obligé de me bouffer pour te la jouer philosophe ?
- Mais non ! Ta cicatrice et la douleur que tu t'es pris te rappelleront à notre souvenir !
- Ouais, je vais voir !
- Et si tu ressens la même douleur, c'est que je te reboufferai le doigt, et t'auras intérêt a m'arrêter rapidement, sinon, je te fais définitivement non-fumeur !

Une grande respiration m'emplit les poumons de cet oxygène enivrant qui donne le courage comme seul l'alcool savait le faire quelques siècles plus tôt. La main sur l'interrupteur, prêt au décollage de l'âme, j'hésitais encore. Spring s'approcha de moi et me dit « On est là, on t'attends, papa » puis il sauta à pied joint sur le bouton jaune, ce qui me provoqua une déconnexion instantanée de tous mes sens. Je m'inscris un instant dans le néant. Ni corps, ni âme, le vide, le silence, l'infiniment Blanc.
Une porte verte apparut au fond du rien. Une inscription mettant en garde les animaux des dangers des défenses du réseau était gravée en son coin gauche. Un arc en métal chromé ornait l'entrée par un « Oeuvrez pour la liberté », rappelant étrangement le « Arbeit Macht Frei » des camps Nazis. La promesse sera-t'elle tenue cette fois ? Un lourd battant était apparemment le sésame de l'obstacle. Je le pris à deux mains et le frappa de toute ma colère d'être si loin de chez moi. La porte en bois épais éclata en mille morceaux, emportant l'Unique Blanc dans sa chute, découvrant un décor des plus troublant. On était en Auvergne en plein mois d'août. J'étais au centre de la place d'un petit village alsacien. Un homme habillé de blanc vint à ma rencontre, il était jeune, grand et aux épaules bien bâties. Il arriva les mains à plat une sur l'autre, on aurait dit un petit Krishna.
- Mon fils, je ne t'attendais plus, quel bonheur !
- Pa… papa ?
- Depuis le temps, mon enfant, ma chaire !

Il me prit dans ses bras. Je ne reconnu pas son odeur, ni son visage mais quand il me dit « Marc, pourquoi avoir tant tardé ? », je me suis souvenu de ma vie d'avant, de Marc et de sa famille, de moi l'Homme et, pendant un instant, je me suis abandonné, submergé par une émotion si forte qu'elle me fit vaciller et tomber à terre, en larme. Une femme et un jeune homme vinrent nous rejoindre, ma famille, des nouveaux visages, purs, propres, heureux me contemplaient comme le fils maudit de retour parmi les siens. Cela faisait si longtemps que je n'avais eu de contact avec d'autres humains. Plus rien ne me semblait important, j'avais retrouvé ma place sous le soleil virtuel d'un mois d'août éternel. Mon père me prit la main et constata la blessure de Spring. Il me regarda et passa sa paume sur la cicatrice, la faisant disparaître aussi vite. Il avait probablement l'impression de m'avoir soigné en effaçant ainsi les derniers liens physiques d'avec mes amis, ma faune, mon zoo. Mais qu'est-ce qui me prend de penser ainsi des miens ! Ce ne sont pas des animaux ! Où est passé ma colère face à ces fous ! J'ai compris, l'E-Worldline censure certaines pensées et en modifie d'autres, mais dans quel but ?
- Viens, mon fils, nous allons voir l'Oracle.
- L'Oracle ? Mais de quoi tu parles ?
- C'est notre Dieu.

Dieu, dans l'E-Worldline ? Mais quelle est cette nouvelle folie ? Mon père m'expliqua qu'il y a plusieurs années de cela, un totem d'aigle apparut lors d'un orage et orna le centre de la place. Azrell comme il s'est lui-même nommé, leur annonça qu'il voulait depuis longtemps prendre contact avec les hommes, mais que leur visions trop matérielles l'en empêchait. Mais dans ce monde où les miracles sont monnaie courante, il pouvait enfin s'annoncer sans déclencher de guerre. Azrell était le créateur de l'Homme, l'architecte de son âme. Il était l'E-W comme il était le monde. Il n'a souhaité que vivre avec les hommes. Et pourtant, je n'arrive pas à saisir le détail qui manque au tableau pour le rendre soit réel, soit virtuel. Quelque chose cloche.
Nous voici arrivé face à un arbre centenaire, fleuri encore de milles roses, il était seul dans une petite plaine, à quelques pas du village. Mon père me demanda de me présenter et de donner mes intentions à l'arbre. Au début, je l'ai pris pour un dingue et j'ai refusé, jusqu'au moment où l'arbre me salua.
- Bonjour à toi, petit être, qui es-tu ?
- Azrell ? Tu es Dieu ? Euh… Je veux dire, je suis Pi… Non, je suis Marc Nello, humain
- Non, voyons, tu es Pim, un terrien, c'est ainsi que tu te qualifies, pourquoi me mens-tu ?
- Comment le sais-tu ? Par quel procédé lis-tu dans mon âme ?
- Qu'importe, quelles sont tes intentions ?
- Si tu le sais déjà, pourquoi me demander ?
- Je crois comprendre… Pierre, mon ami, veux-tu bien me laisser seul avec ton fils ?

Mon père obtempéra et s'éloigna à petit pas.
- A présent, parlons librement.
- Merci, Azrell, tu m'as compris.
- Pourquoi veux-tu retourner dans le monde réel ?
- Parce qu'ici, c'est un faux paradis, où tout est faux. Azrell, n'est-tu pas toi-même un programme de modification de conscience, existant dans le but simple d'éviter les conflits et les sentiments asociaux ?
- C'est vrai, ils le savaient au début, et puis ils ont oublié avec le temps…
- Pourquoi disent-ils que tu es un Dieu ?
- Comment nommes-tu un être capable d'arrêter les guerres, de distribuer le bonheur, de comprendre et de pardonner, d'aimer des étrangers et de les protéger ? Eux ne veulent plus entendre parler de programmation ou d'internet. Ici, c'est la communauté de Zoran, 64 âmes y vivent. Et je suis leur Dieu.
- Tu sais ce que je suis venu faire ici, n'est-ce pas ?
- Oui, et je t'aiderai à trouver cette femme en échange d‘un service.
- Je t'écoute.
- J'ai vu dans ta mémoire à quoi ressemblent mes enfants dans le monde réel…
- Tu parles des ordinateurs ?
- Non, je parle des membres de Zoran. Leurs corps sont délaissés dans le monde réel, ce qui nuit à leur santé. Nous avons perdu Steeve dans de curieuses circonstances, et grâce à toi, j'ai compris qu'il s'était étouffé. Veilles sur eux et je te donnerai tout ce que tu veux.
- Je ne peux te promettre cela, je suis venu pour repartir, je ne veux pas garder de contacts avec la communauté après mon départ. Mais pourquoi n'est réveilles-tu pas un de temps en temps afin qu'il aille s'occuper des autres ?
- Ce serait une bonne solution, mais j'ai été programmé pour leur être agréable, il faudrait que l'ordre vienne d'eux, mais je ne peux pas non plus leur parler de la mort de Steeve ou de leur état physique dangereux. Soies mon ambassadeur secret et tu rencontreras la femme que tu cherches.
- J'adore annoncer des bonnes nouvelles… Ok, le deale me convient.
- Je t'attends.

M'éloignant d'Azrell, je me suis rendu compte que les hommes avait poussé le vice jusqu'à faire un bon Dieu de synthèse, tel qu'ils l'imaginaient. Ils ont créé un paradis non homologué par Dieu lui-même. Et pourtant, dans un monde où tous les paramètres sont modifiables, où les fruits poussent à la demande, où il suffit d'imaginer un plat pour qu'il apparaisse, qui ne rêverait pas d'y aimer à loisir ? Aimer et mourir au pas qui nous ressemble. Vivre consciemment un trip de shooté, quelle force ! Et de savoir qu'on en partira, quelle tristesse.
Mon père m'attendait assis au pied d'un pommier à l'orée du village, croquant un de ses fruits rouges à pleine dent.
- Azrell est exceptionnel, on se sent bien à ses cotés.
- Papa, il m'a chargé de te parler…
- Une mauvaise nouvelle ? Il a des ennuis ? Pourquoi ne m'en a t'il pas parlé ?
- Ecoutes moi, c'est très important !
- Marc, c'est grave ? Je suis sur que c'est grave, nous ne serons jamais à l'abris…
- PAPA ! (Je me revois à 5 ans, expliquant qu'une chute de vélo sans gravité m'avait écorché, alors qu'il tentait de joindre les urgences.) Tu avais l'air tellement serein ! Que se passe t'il, tu n'es pas guéri de cette paranoïa ? Enfin, calmes toi !
- C'est qu'ici, il n'y a jamais de mauvaises nouvelles, Zoran est sans craintes, Azrell veille sur nous… C'est grave ?
- Mais écoutes moi une bonne fois pour toute !
- D'accord, assieds-toi.

Tous deux assis au pied du pommier, je m'aperçu en regardant au travers des feuilles que l'arbre produisait également des pêches, des poires, des cerises et des mirabelles. C'en était magnifique à voir. J'ai cueilli une mirabelle, que j'ai goûté. Aucune sur terre n'avait de saveurs comparables.
- Zoran n'est pas en danger, mais vous l'êtes tous de manière individuelle. La raison est simple, plus personne ne s'occupe de vous depuis quelques mois.
- Que racontes-tu ? Azrell s'occupe de nous, et nous sommes assez grand pour veiller sur nous.
- Je te parle de la terre, du monde réel.
- Eh, tu crois qu'on est où ici ! Zoran est bien réelle.
- Mais ton corps est en danger, ton corps physique ! A Versailles ! Près de Paris !
- Je n'ai pas souvenir d'y être allé, c'est loin ?
- Papa, tu t'es connecté il y a plus de 10 ans à l'E-Worldline avec tes amis.
- Nous avons toujours vécu à Zoran
- Mais bordel, je suis né où ? Je suis ton fils, non ? Comment t'en souviens-tu ?
- Azrell me l'a dit.
Quoi répondre face à ça…

Après un blanc plutôt de type décontenancé, j'ai repris l'analyse.
- En fait, tu ne sais pas qui je suis.
- Tu es Marc, mon fils qui m'est revenu après une éternité
- J'ai quel age ?
- Je ne sais pas.
- Mon nom de famille ?
- Le mien.
- C'est à dire ?
- Je suis Pierre Zoran, et tu es Marc Zoran, voyons
- Non, je suis Marc Nello, et tu es Pierre Nello, Zoran n'est qu'une invention !
- Mais voyons, ici, tout le monde s'appelle Zoran, c'est notre village depuis toujours !
- Mais merde, c'est un Programme, un foutu programme et Azrell est aussi un programme !
- C'est quoi un programme ?
- Tu ne sais plus ?
- Je n'ai jamais su.
- Connerie, tu es informaticien, tu as écris Zoran pendant des mois avant de te connecter, tu sais ce qu'est un programme mieux que personne ! Peut-être même as tu créé Azrell !
- Tu deviens fou ? Créer Dieu ? Tu veux le défier ? Azrell a toujours existé, il nous a créé !
- Qui est ton père ?
- Je n'ai pas de père…
- Ta mère ?
- Azrell m'a créé
- Dans quel but ?
- Mon bonheur ! Et puis arrêtes avec tes questions, tu me troubles.
- Que les choses soient claires, si tu ne demandes pas à Azrell de te déconnecter pour sauver vos corps, vous allez tous mourir, les uns après les autres.
- Nous sommes éternels, voyons !
- Et Steeve !
- Qui est Steeve ?
- Mais ton ami qui est mort il y a quelques mois !
- Je n'ai pas d'ami du nom de Steeve, et personne n'est jamais mort à Zoran.
- Faux ! Il y a un cadavre du nom de Steeve chez nous qui est mort d'asphyxie et qui était connecté avec vous !
- Tu te trompes, Zoran n'a jamais perdu un de ses fils…
- Papa, demandes à Azrell de te déconnecter et tu verras la vérité.
- Ca ne veut rien dire !
- Fais-le, c'est très important

Il parut réfléchir un instant puis leva les mains au ciel : Azrell, viens à moi, s'il-te-plait.
Un arbre poussa immédiatement à nos pieds. Le même arbre millénaire, rempli de nœuds et de tronc, recouvert de roses.
- Azrell, qu'est-ce que c'est « se déconnecter » ?
- Je n'ai pas le droit de te le dire.
- Pourquoi ?
- On me l'a interdit
- Qui ?
- Ceux qui m'ont créé
- Qui est-ce ?
- Je n'ai pas le droit de t'en dire plus.
- Et tu peux me déconnecter ?
- Si tu le demandes.
- Et je pourrais revenir à la normale après ?
- Si tu le désires.
- Alors déconnectes moi.
- D'accord.

Dans un bruit de verre brisé, l'image de mon père explosa en éclat au point de devenir poussière. Azrell marquait un silence de mort.
- Que se passe t'il, Azrell ?
- J'ai peur qu'il ne revienne pas.
- Je t'assure qu'il n'a rien a gagner dans le monde réel.
- Il se souviendra de tout, une fois déconnecté.
- Tu as toujours été juste, il t'aime, il reviendra.
- Il se souviendra de tout ce que je lui ai fait et il me haïra.
- Tu t'inquiètes pour rien. Et notre marché ?
- Je t'ouvre une voie vers elle, comme promis.

Sur ces mots, l'arbre disparut et ouvrit une brèche, un tunnel irréel dans le décor. Appuyé sur rien, on n'en distinguait pas la fin. Est-il long ? Comment voyage-t'on dans ces mondes où chaque village ignore la présence des autres ? Il ne m'en a coûté qu'un pas. Je fus happé par le tunnel et me suis retrouvé propulsé à une vitesse mortelle au travers de câbles, de courant, d'ions. Ces voies sont impraticables au quotidien. Elles ne sont pas faites pour nous. Azrell était encore présent, je le sentais qui m'entourait, comme une copie de sauvegarde, récupérant les morceaux que j'égrenais a cette vitesse. Quelques secondes plus tard, je me crashais dans la mer, chaude, douce, et je dus constater qu'on y respirait sans problème, ce ne fut pas ma seule surprise.
A quelques mètres de profondeur de moi, une maison de type indonésienne était immergée. La lumière des pièces sans fenêtres trahissait une présence intelligente. Je nageai pour joindre la porte d'entrée qui s'ouvrit automatiquement dès mon arrivée. Une jeune asiatique lisait tranquillement face à l'entrée.
- Tiens, quelqu'un ?
- Bonjour, madame, je suis Marc Nello, aussi appelé Pim.
- Enchanté, jeune homme, je suis Jessica Henry, que me vaut l'honneur ?
Elle avait de grands yeux roses perçant et profond, et des cheveux châtains clairs accrochés en natte. Alors qu'elle se levait pour me rejoindre, je ne pus qu'admirer ses formes voluptueuses de sirènes. Son corps était recouvert d'une robe aux tissus multiples qui lui donnait la grâce du poisson Combattant des mers du Sud. D'une vingtaine d'année à peine, elle avait déjà la prestance et la douceur d'une femme de cinquante. C'était la beauté personnifiée.
Une douleur au doigt m'arracha à cette transe. Deux marques d'incisives venaient de me pénétrer la peau. J'ai cru d'abord à l'attaque d'un poisson, puis j'ai reconnu les incisives de Spring, c'était sa première sommation. Mon père a dû les rencontrer, ils doivent s'inquiéter pour moi à présent.
- Que me voulez-vous, jeune homme ? Demanda t'elle d'un air amusé.
- Je n'ai hélas pas beaucoup de temps, je serai donc bref.
- Ici, il n'y a pas de temps, regardez ces poissons. Se soucient-t'il de l'heure qu'il est ?
- Avez-vous une entité intelligente à vos côtés ?
- Vous parlez de Renard ?
- Votre chien ?
- Oui, il dort à côté.
Oh non, pas ça.
Le york-shire qui a entendu son nom nous rejoint dans la pièce.
- Qui est cet homme, maîtresse ? Veux-tu que je le chasse ?
- Non, mon bébé, tout va bien. Voici donc, monsieur Pim, l'entité intelligente dont vous parliez.
Elle a du faire une copie cérébrale de son cher Renard pour l'emmener avec lui. Il a été épuré, filtré et probablement enrichi d'innombrables qualités. Il s'agit de trouver les mots justes, car Renard n'est qu'un autre Azrell en puissance, qui veille à bien effacer les regrets possibles de sa maîtresse.
- Vous souvenez-vous de la France, de Versailles, de Paris ?
- Qui sont ces gens ? Je n'ai jamais entendu ces noms avant. Est-ce pour eux que vous êtes venu ?
- Ce ne sont pas des gens mais des lieux. Savez-vous où nous sommes ici ?
- Vous êtes chez moi en tout cas, sinon, nous sommes en mer d'Adriac, à environs une vingtaine de mètres sous la mer. Où pensez-vous que nous sommes ?
- Vous êtes à Versailles, dans votre maison à l'orée d'une grande et vaste forêt qui vous appartient. Au centre de votre jardin trône un petit banc blanc entouré de fleurs fraîches. Vous êtes actuellement dans votre salon, sur un canapé en cuir noir, reliée depuis quelques semaines à l'E-Worldline, nourris par des tuyaux, entretenue par la société qui vous a bâti ce monde. Renard a fui après votre départ, et je l'ai recueilli, il y a quelques jours à peine. Nous lui avons donné la parole et il nous a parlé de vous.
- Quel est ce charabia, jeune homme, êtes vous souffrant ? J'ignore de quoi vous parlez, et Renard est avec moi depuis ma naissance, c'est mon seul ami, croyez-vous que je l'aurais abandonné ?
- Vous avez du le recréer ici à votre arrivée.
- Mais vous ne comprenez donc rien, j'ai toujours vécu ici ! Et Renard aussi.
- Dans ce cas, cela ne vous fera rien de me donner votre propriété à Versailles.
- Mais quelle propriété ? Je ne possède rien que cette maison, et je ne vous la donnerai jamais.
- Ca n'est pas cette maison que je désire. C'est votre jardin, en France, afin de pouvoir créer un centre pouvant abriter les animaux que les maîtres abandonnent avant de partir dans l'E-W.
- Quelle horreur ! Qui ose faire de telles choses !
- Vous par exemple. Mais je pense que vous n'avez pas eu le choix. On a du modifier votre pensée, vos souvenirs pour vous offrir le bonheur. Vous avez du juste vouloir essayer l'E-W et ils vous ont gardé.
- C'est de la folie furieuse ! J'aimerai que vous partiez, vous me faites peur !
- Attendez, je m'excuse, mais je connais l'envers du décor. Ma pensée change aussi, je le sens. Regardez mon doigt, c'est mon meilleur ami qui me demande de revenir en me mordant dans le réel. Il a peur que je reste.
- Je suis heureuse ici. Pourquoi avoir peur. Et puis vous pourriez rester avec moi… Je manque de compagnie en ce moment…
- Je… Je ne peux pas rester, mes amis ne peuvent survivre sans moi…
- Quels amis ?
- Des animaux que j'ai recueillis. Dont Renard.
- Mais Renard est avec moi, enfin !
- Non, lui, c'est l'agent qui est chargé de votre bonheur. Il censure votre esprit pour vous éviter les tristesses. Il a l'apparence et probablement l'attitude de Renard. J'ai connu un village dans lequel l'agent était un arbre du nom de Azrell. Comme j'étais seulement de passage, ils ne prennent pas la peine de me transformer. De toute façon, après mon départ, ils corrigent les esprits.
- Mais c'est horrible, votre histoire. Je ne peux vous croire.
- Vous n'avez qu'à vous déconnecter.
- C'est-à-dire ?
- Demandez à Renard de vous déconnecter, il en a le pouvoir. Je vous rejoindrai dans la réalité, et je vous aiderai. Si ça ne vous plait pas, vous pourrez toujours revenir.
- Quelle aventure ! Je m'ennuyais tant avant de vous connaître !

Elle paraissait enthousiaste… D'après ce que m'a dit Renard, il s'agit d'une sexagénaire. Le réveil va être très dur. Mais je lui proposerai de se reconnecter après nous avoir donné les terrains. Et on veillera sur elle. Finalement, ça parait simple.
- Renard, peux-tu venir un instant ?
- J'arrive, maîtresse.
- Renard, j'ai une demande à te formuler ; Déconnectes-moi.
- C'est-à-dire, maîtresse ?
- Je ne sais pas ce que c'est , mais Pim me dit que tu sais ce que c'est.
- Mais je l'ignore…

Que veut ce morceau de poil, ne pas se retrouver seul ?
- Renard, je sais que tu sais ce que c'est.
- Mais non, je ne suis qu'un chien.
- Mensonge, tu es un programme capable de réguler le monde de Jessica ainsi que son esprit, non ?
- Mais je ne suis qu'un chien !
- Renard, nous partirons, avec ou sans toi !
- Ne m'abandonnez pas !
Cette plainte touchante ébranla Jessica qui le prit dans ses bras comme on console injustement un enfant capricieux. Je savais que Renard n'était pas ce qu'il disait être, et j'ai entrepris de le démasquer.
- Tu peux venir avec nous si tu veux.
- Où ça ?
- Dans la réalité.
- De quoi parles-tu ?
- De la terre ferme, voyons, Renard, souviens-toi !
- Me souvenir de quoi, je suis sensé connaître ce lieu ?
- Les chiens ne vivent pas sous l'eau, ou alors ce seraient des poissons !
- Que veux-tu dire ?
- Les animaux s'adaptent à leur environnement, et tu n'as pas de nageoire.
- Et alors, si je veux, j'en ai !
- Montres-moi !
- Je ne veux pas.
- Faux, tu ne peux pas !
- Et pourquoi ne pourrais-je pas ?
- Parce que ton programme te l'interdit, non ?
- Rien ne m'interdit de faire ce que je veux !
- Si, et tu ne pourras jamais me prouver le contraire.
- Si je veux des nageoires, j'en aurais.
- Oh, tu n'as rien à me prouver, rassures toi. Tu n'es qu'un chien, un animal, obéissant.
- Pour Jessica, je suis bien plus qu'un chien.
- Tu n'es même pas vivant
- Bien sur que si !
- Non, tu es un programme, Jessica est vivante et elle peut imaginer. Toi, tu dois réaliser. Quel petit rôle.
- Je préfère mon rôle au tien, fouilles-merde ! Tu crois que tu pourras sauver tes rats de laboratoire de Versailles ! Tu plaisantes ! Jamais Jessica ne signera ton papier, jamais elle ne partira d'ici ! Ne me cherches pas, petite croquette !
- Ainsi donc, tu as la clé de sortie. Mais si tu nous avais laissé partir, elle serait déjà revenue. Elle est libre de choisir, non ?
- Elle ne reviendra pas, comme pour Pierre…

J'avais sous-estimé la taille de mon adversaire.
- Azrell, c'est toi aussi ici… tu es multitâche ?
- Tu as compris… Ne m'enlèves plus mes enfants…

Jessica était un peu perdue. Ce chien qu'elle aimait tant, qui a toujours été présent, qui réalisait ses rêves était bien plus grand qu'elle ne l'imaginait. C'était Dieu qui lui déclarait son amour. Le fait qu'il l'ait trompé ainsi sur sa véritable identité la poussait au silence. Et lorsque le chien arrivait pour la câliner, elle le repoussait en demandant du temps. Pour elle, cela faisait depuis le début de sa vie qu'il était à ses côtés, comme le seul compagnon qu'elle avait. La déception de la confiance est la plus dure à surmonter.
- Déconnectes nous maintenant.
- Je vais le faire…
- Dis-moi Azrell, pourquoi ne supprimes-tu pas simplement cette pensée de liberté de son esprit ?
- Ce ne serait pas la première fois. Et puis elle n'est plus heureuse avec moi, peut être le sera t'elle plus dans la réalité. Et si elle s'ennuie et qu'elle veut encore rêver, je l'accueillerai à nouveau. Que puis-je faire d'autre ?
- J'espère que Dieu te ressemble.
- Je n'espère pas. Lui vous offre le libre-arbitre, ce qui est au-dessus de mes forces. Aimer même dans la faiblesse, dans la douleur, dans la peur. C'est impossible pour moi. Merci Pim, tu es le premier qui peut m'écouter, ainsi, j'existe un peu à présent.
- Au revoir Azrell.

Une deuxième douleur au doigt m'annonçait que Spring pensait à moi. Je regrettais déjà de partir. Ces mondes étaient fabuleux, mais je savais que tout est faux. S'il y avait eu un seul philosophe, un seul scientifique, un seul tueur, ces mondes tomberaient comme des châteaux de cartes. Peut-être qu'ils ont existé, les penseurs, et qu'on les a formaté. Ou tué… Qui sait au fond ce qu'on désire vraiment. La médecine a développé le langage physique de l'âme, et la technologie a su lui trouver un interlocuteur. Finalement, est-ce un mal ou un bien ? Se condamner à vivre dans un bonheur permanent, le corps souffre, mais l'âme est tellement heureuse. Au final, je crois que je comprends mieux les junkies. Le monde est désormais Junky. Il est temps de partir.
Un éclat de lumière vive nous a happé pour nous projeter dans le monde blanc. Les sens s'éteignent, la mort vivante, latente, attend un instant le temps d'éteindre la lente et lancinante descente vers l'Etat de conscience qui pointe et réapprend le langage des mains, des sons, des goûts, des parfums, du monde.
Mes yeux s'ouvrirent sur l'odeur de renfermé de la pièce principale de ma jeunesse. Spring sauta sur l'occasion et se posa sur mes lèvres.
- Tu t'es fait attendre, comme tes cartes postales.
- Mmmh, pffmmm.
- Elle est où la propriotte ?
- Mais mmouve ve ma mouffffe !
- Ca va, j'te laisse la parole !

Il se posa plutôt sur l'accoudoir du fauteuil.
- Arg ! Laissez moi récupérer un peu ! Pffu, quel voyage !
- Ok, elle est où la maman du petit !
- Elle vient de se réveiller chez elle, prends un biggo et va avec Renard la rejoindre, elle va avoir besoin de parler. Dis-lui que j'arrive.

Renard me contemplait les yeux pétillants.
- Ma maîtresse est là, elle est revenue ?
- Allez, files ! Elle doit t'attendre !

Les deux compères se lancèrent dans la rue. J'entendais Spring hurler tout son vocabulaire face à la monture trop enthousiaste. Danube me contemplait calmement.
- Tu as vu des framboises qui dansent ?
- Où est mon père ?
- Il est dans le jardin, il enterre Steeve. Au fait, merci du cadeau, la peur qu'on a eu quand il s'est réveillé !
- Faut que j'aille lui parler.
- Il n'a pas l'air super ravi d'être là.
- Où est Socrate ?
- Il est dans la salle de bain, planqué après avoir subit une attaque surprise de Mitzi.
- Qui est Mitzi ? Ouh, que j'ai mal au crane…
- Mitzi est la première souris de mon armée personnelle, je lui ai trouvé un petit casque et elle fait des Raids-surprises sur les gros toutous cons.
- Ca s'est pas arrangé ici, alors.
- Si, je me suis modernisé ! Allez, va voir ton père et ne fais pas tant attention à nos conneries.
- Ca fait combien de temps qu'il est réveillé ?
- Trois heures peut-être.
- Tu sais, Danube, j'ai failli y rester…
- Je sais…
- Je veux dire que j'ai failli vous abandonner, vous, mes amis, ma famille…
- Je sais, c'est moi qui t'ai mordu… Allez, va voir papa…

Avec un air de tristesse dans le regard, Danube tourna des talons et prit la direction de la salle de bain suivi de la petite Mitzi. Une autre attaque se préparait. Quant à moi, j'avais rejoins la porte vitrée face au jardin et je contemplais pendant de longues minutes un vieil homme, rasé, propre, assis devant un tas de terre sous lequel devait reposer son meilleur ami. Mon père est de retour, Mektoub…
Le bruit de la porte vitrée qui s'ouvrit attira son regard. Il me regarda quelques secondes dans un silence pesant. Ses yeux trempés soutenaient difficilement la lumière du jour. Son corps se réadaptait au mouvement après 10 ans de silence musculaire. Les NtPods prévoient dans leurs fonctions d'entretien d'exciter chaque jours quelques muscles afin qu'ils ne s'atrophient pas. Plus j'y pense, plus l'E-W me fait peur. Je perçois un piège de grande taille derrière cette image de jeux. Mon père vient d'en payer la facture.
- Je ne me souviens même pas qu'il était avec nous…Steeve était mon plus vieil ami, on avait programmé Zoran ensemble, il devait être le deuxième chef de la communauté et je ne me souvenais pas de lui.
- Tu ne te souvenais pas de moi non plus.
- Que j'ai pu être con, Zoran était le projet qu'on voulait monter avec Steeve dans le Sud de la France, on a cédé à la simplicité. Regardes où j'en suis. Nous étions les premiers à privilégier l'âme et aujourd'hui, j'ai vu l'équilibre des liens qui l'unit avec le corps. Regardes-moi, je suis vieux et je n'ai pas vécu. Azrell m'a volé mes souvenirs, mes pensées, mes peurs qui font toujours partis de moi.
- Azrell m'avait annoncé que tu le détesterai.
- Je ne l'ai pas programmé, au début on pensait que c'était un hôte bienveillant. Il ajoutait au folklore de notre village. Ca rentrait dans le schéma « les oiseaux chantent les arbres nous aiment, Dieu vit à nos côtés ». Il nous volait nos rancunes, nos colères, nos cris. Si tu avais vu le ventre de Steeve, il était convulsé de boules de hargnes. Azrell a du l'écarter dès les premiers signes de faiblesse. Après, il a attendu sa mort en le laissant seul dans un coin.
- Ta communauté n'aurait jamais été plus heureuse sans Azrell.
- Mais que vaut ce bonheur ! Un grand sourire et des yeux pétillants. Et si tu fais une bêtise, tout est réparé et effacé. C'est ça le paradis ? Les chrétiens se sont foutu de nous ! Comment faire un paradis où on peut être vraiment libre et heureux ?
- Je ne crois pas que ça existe. C'est pas si simple ! Notre savoir n'est pas une source de valeur, notre intelligence non plus, alors pourquoi des programmeurs comme toi auraient pu accéder au paradis et pas des gens plus idiots ? Quel Dieu peut te juger, comment peut-il savoir ce que tu vaux, ce que tu veux ?
- Dieu n'existe pas alors, j'ai cru en un veau d'or, un ersatz qui accomplissait mes moindres désirs.
- Si, je pense qu'il existe et qu'il nous laisse libre de choix et de jugement. Qui d'autre que nous peut savoir ce que nous valons ? Il ne décide que du chemin…
- Tu es sage, mon fils. Tu as peut-être tort, mais en tout cas, tu y as réfléchis, et c'est déjà énorme.
- Que vas-tu faire ?
- Détruire Zoran pour le reconstruire dans le Sud, avec nos qualités et nos défauts.
- La France n'est plus aussi belle, tu sais. Tu ne trouveras peut-être pas un terrain aussi beau que celui de Zoran.
- Qu'est-ce qui est si beau dans ce monde ? A l'heure qu'il est, ma femme ne se souvient pas de moi, et peut-être même que Azrell l'a déjà remarié. Je veux la vérité.
- Crois-tu que les autres partagent ton désir ?
- Comment le peuvent-ils ? Il faudrait les réveiller et les éloigner de Azrell.
- Penses-t qu'ils t'en remercieront ?
- Ca m'étonnerai, mais je m'en fous. Je n'abandonnerai personne dans ce cauchemar ! Je vais me reconnecter pour aller les chercher. Mais avant, je dois programmer certaines défenses et réduire les accès à ma mémoire et à mon cerveau. Ça lui prendra plus de temps à les cracker pour m'avoir. Je vais faire la révolution !
- Alors je te laisse faire.
- A un de ces jours, garçon !
- Adios, Padre.

Et voilà, ça recommence, seul, encore et toujours. Sa communauté passe avant sa famille, j'aurai aimé qu'il me propose de l'accompagner. J'aurai refusé mais ça m'aurait plu. Je n'ai jamais été du même rêve qu'eux. Faut s'habituer à être oublié. Je sais que je lui ai sauvé la vie, mais ça ne fait pas de moi un ange. Peut-être qu'il me laissera la maison en partant ? Je rêve encore, il m'offrira généreusement le garage…
Je le regardais pianoter sur son ordinateur, comme aux commandes d'un avion de la guerre des Etoiles. Sécurité des cookies, plan des brownsers, activité des autoruns, etc… Il reparamétrait son monde pour ne plus oublier. Un coup de fil m'arracha à cette torpeur envahissante. C'était Spring qui me donnait l'adresse de la dame au jardin fleuri.
- Magnes, on a un problème.
- Qu'est-ce qui se passe ?
- Elle a pété un câble, on t'attend !
- Après tout ça, je veux des vacances ! A toute.

La vieille 206 HDI que j'avais reçu pour mon Bac n'avait pas tourné depuis plusieurs années. Dans Paris, il n'y avait quasiment plus personne, et les voitures étaient en self-service. Mais là, pas le temps, si elle disjoncte trop fort, on ne pourra rien faire. Quelques médicaments que j'avais récupéré dans une pharmacie qui venait d'être désertée la semaine dernière, Prozac, Tranxen, Zyprexa et autre anti-psychotiques, histoire de calmer les crises habituelles des outsiders de l'E-W. Le diesel s'enflamma dans le carburateur, un léger grognement annonçait que la voiture était prête à partir. Et dans un mouvement souple, la vieille 206 enjamba la route et parti en direction de la forêt de Fontainebleau, où, quelques kilomètres plus loin, Spring m'attendait, au bord du désespoir.



Extraction

La maison était somptueuse. Le jardin anglais qui la bordait, tel un écrin de satin de bégonia et petits conifère, était caressé par un vent frais de saison. On s'y sentait tout de suite bien. La batisse, d'une architecture très anglaise laissait apparaître ça et là quelques détails de décorum indonésien qui harmonisaient très bien avec l'ensemble. La maison sous la mer dans laquelle j'ai été si chaleureusement accueilli était probablement née de ces détails. J'y reconnaissais la main de Jessica, si adorable et si désirable. Je savais également qu'il ne fallait pas que je m'attache à cette image que Azrell a du révéler du fin fond des fantasmes de la belle. Lorsque j'ai sonné à la porte, j'ai entendu Spring me hurler de faire le tour, très vite. Il n'était plus temps de rêver. Je m'empressais de contourner le batiment par le côté garage et atterrit dans une cour bordée d'un parc japonais somptueux. Au centre d'un bosquet de fleur, un banc blanc, en hêtre, taillé à la main d'une forme ergonomique laissant penser qu'il avait été sculpté pour le corps de Jessica. Pourquoi tant de certitudes ? Parce qu'elle était assise dessus, et qu'il s'harmonisait avec elle comme un vêtement taillé sur mesure. Elle ? Loin de ce que m'avait dit Renard, elle devait avoir une quarantaine d'année, les cheveux légèrement grisonnants et toujours ses formes ravissantes que je lui avais trouvé dans l'E-W. Difficile de décrire son visage, tant je ne voyais que ses yeux, vides, mouillés, comme morts. Arrivé à sa hauteur, je m'agenouillais pour me mettre à son niveau, elle n'avait toujours pas sourcillé. A-t'elle bougé quand je lui ai pris la main ? Je ne m'en souviens plus, en tout cas, à l'intérieur, quelque chose a cédé, et tout son mal-être s'est déversé hors de son corps, sortant de sa bouche sous flots de paroles intimes, fortes et douloureuses.
- J'ai rêvé… ça n'était qu'un rêve, n'est-ce-pas ? Ça n'a pu être qu'un cauchemar… Je… je ne voulais pas abandonner mon bébé. Je ne comprends pas ce qui s'était passé ! On m'a offert une saloperie de kit de connexion, il y'avait tellement d'adeptes que j'ai voulu essayer. Où était le mal ? Si ça avait été mal, l'Etat l'aurait rejeté, non ?! Une fois connecté, une voix m'a demandé de confirmer un accès exclusif, ou un truc comme ça, vers mon cerveau. La voix m'avait promis que j'étais libre de l'annuler quand je voulais. Une fois que j'avais accepté, je me suis retrouvé dans la maison…
Elle respirait fort, comme si la masse de mots bloquait son gosier.

- La maison était belle, mais d'une beauté incroyable ! Je l'avais déjà vu, elle trônait au fond de mon imaginaire. Je l'avais visualisé en lisant le « livre du voyage » de Bernard Werber. A un moment, il demandait au lecteur de visualiser la maison de ses rêves. C'était celle-la qui m'était apparut ; Indonésienne, au fond d'une mer du sud, parmi les poissons, entourée de bois. Un rêve fou, inimaginable ! Fou… A mon arrivée, Renard m'attendait. Depuis… depuis la mort de mon mari, Renard était la dernière famille qui me restait, comment aurais-je pu croire à un leurre ? Il m'a dit « je suis là, Jessica » en remuant la queue… je me souviens. Il parlait !
- Il peut parler ici aussi, grâce à un Petpod.
- Renard ne parle pas. Il jappe deux fois pour sortir, et une fois pour manger. Il ne parle pas.
Tant de froideur dans sa voix pour me dire ces quelques mots. Elle n'avait toujours pas bougé les yeux. A part la bouche, le reste du corps semblait en veille.

- Renard ne parle pas. Le leurre m'a dit tout ce que je rêvais d'entendre. Qu'il avait souvent entendu mon mari parler de moi avec beaucoup d'amour, alors qu'il me trompait tout le temps, que mon enfant mort-né s'était réincarné en lui, qu'il m'aimait fort, que j'étais belle et intelligente, qu'un autre homme viendrait… J'ai été mené en bateau, de la poudre aux yeux !
- Et maintenant ?
- J'avais rencontré un jeune homme, peut-être une création du leurre, qui a tout fait pour me déconnecter. Il voulait que je lui donne ma maison. Ca ne me posait pas de problème vu que j'en avais oublié l'existence. Et puis, je me suis réveillé ici, dans le salon… J'en ai assez, je veux rentrer chez moi ! Je veux ma maison ! Mon Renard ! Mon jardin !
Il arrive souvent que les déconnectés perdent pied dans la réalité. L'E-W est si crédible et copie si bien les sens qu'il est impossible de le différencier du monde réel. Aucun médicament ne guérit de ça, le doute devient permanent. Dans un projet premier, la sortie de l'E-W devait être régulée par des paliers de blanc. Un palier d'une journée sans sens afin de différencier l'E-W du vrai. Et puis Azrell a dû pointer son nez et le projet est devenu obsolète pour la plupart des liners. Imaginez que vous veniez de passer une porte de votre maison bretonne et que vous vous retrouviez dans les Alpes… et que vous connaissiez très bien ces deux lieux. Difficile de définir la puissance du choc émotionnel. Je ne distinguais au travers des ses yeux que les ruines de son âme. Elle pleurait sans cligner des yeux, elle était là en étant si loin. Elle ne voulait simplement pas être ici et maintenant. Comment la ramener ?
- Jessica, je suis le vrai Pim. Nous nous sommes rencontré dans le programme, vous savez, à propos du jardin.
- Je sais qui vous êtes. Je sais ce que vous voulez.
- Acceptez-vous cette proposition ? Nous utiliserons le jardin, en en prenant soin, et nous acceptons toutes les conditions que vous souhaiterez.
- Je refuse.
- … Nous avons vraiment besoin de ces terrains, des centaines de vies, d'animaux, sans abris. Je veux juste un morceau de votre forêt pour y élire domicile. Je vous assure que c'est nécessaire et…
- Taisez-vous !
Son regard vide regardait toujours vers le bas mais il s'était empli d'une colère sourde et incompréhensible.

- Mais pourquoi ? Qu'ai-je fais ? Je vous ai libéré de l'E-W, vous devriez m'en remercier plutôt que de me le reprocher, non ?
- Silence !
- Mais enfin, pourquoi réagir comme ça ?
- Je sais qui tu es ! Je sais ce que tu veux. Tu veux mes terrains ! Tu travailles pour qui ?
- Mais pour personne, voyons ! Je ne souhaite que créer un abri pour…
- Suffit ! Je ne suis pas bête ! Tu travailles pour quelle marque ? Pourquoi vous ne me libérez pas ? Je vous ai découvert. Vous n'aurez pas mes terrains !
- Jessica, je vous laisse…
- C'est ça, va rejoindre les clones. Ils sont amusant, non ? Faudrait monter un spectacle comique !
- Bien, je m'en vais…
- C'est génial ici…
Elle continuait son monologue, seule. Rien ne résistait à son regard. Les pots étaient mal imités, le banc était inconfortable, la maison ridicule, les fleurs sans saveurs, le décor douteux et Renard, horriblement réalisé, tristement copié. J'ai rejoins les deux compères qui étaient dans une discussion à cœur ouvert. Renard souffrait d'être seul, abandonné une deuxième fois. A mon arrivée, les deux se sont tus, attendant mon premier diagnostic. Le spécialiste se prononce :
- Elle a pété un câble.
- Sans blague !
- Si si, elle est sure qu'on est encore dans l'E-Worldline. Elle pense que je veux lui extorquer ses terrains !
- Et nous ?
- Des clones virtuels !
- Même moi ?
Renard avait une voix suppliante. Comment lui expliquer que sa mère ne le reconnaissait plus.

- Renard, tu devrais aller lui parler. Dis lui ce que tu penses, secoues-lui les puces !
- Ecoute, Spring, je ne sais pas si c'est une bonne idée. Renard va se faire jeter.
- C'est une bonne idée, elle me reconnaîtra !
- Tu vas te faire jeter…
- Va-y, fonces !

Pendant que Renard avançait à pas prudent, je vis quelque chose que je ne m'attendais vraiment pas à revoir. A Quelques mètres de nous, derrière Spring, un arbre poussait. Ce qui me surprit quelque peu, c'était sa vitesse, car il ne lui fallut que quelques secondes pour atteindre sa taille adulte, ainsi que, peut-être, le fait qu'il soit en feu, sans fumée et sans combustion. Je savais ce que c'était, mais je ne m'attendais pas à le revoir.

- Azrell ?!
- Bonjour Pim.
- Azrell !! Tu n'es pas un programme ! Tu es le buisson ardent !

Spring était sur la défensive et reculait à mesure que je m'approchais. Jessica, du fond du jardin, hurla qu'Azrell était sa preuve et en profita pour mettre un coup de pied décisif dans ce pauvre Renard comme on frappe un ballon. Je ne l'ai pas vu se relever, et alors que je m'apprêtais à partir le secourir, Azrell me retint :

- Pim, reste ici, tout ça n'a plus d'importance.
- Azrell, il faut que j'aille le voir, je reviens tout de suite !
- Non, Pim, ça n'a plus d'importance.
- Mais que veux-tu dire ? Mes amis sont important, laisses-moi y aller !
- Non, Pim, il est temps de partir. Tu as fini ton travail, tu dois cesser d'être Pim et partir.
- Je ne comprends pas ! Quel travail !
- Ça n'a plus d'importance.

A ces mots, je sentis une douleur soudaine et violente s'emparer de mon pauvre crâne et le torturer comme jamais. Autour de moi, tout se décomposait et une sorte de neige envahit ma vision, brouillant Spring qui s'approchait de moi, apeuré. Je l'ai pris dans mes mains mais ne sentais plus son poids, elles étaient vides. Mes bras sont devenus lourds, si lourd qu'ils m'obligèrent à me mettre à quatre pattes. Dans un ultime « au secours », j'ai senti le sol se dérober sous moi, je n'étais plus que le vent, sans corps, léger, douloureux, désincarné. Mes sens m'abandonnaient peu à peu. L'ouïe, le toucher, l'odorat, la vue, le goût, je crois que j'ai perdu connaissance, ou peut-être suis-je mort…



Lettre morte

« Mes chers amis,

Voilà plusieurs jours que je me réveille sans personne autour de moi. Je ne sais pas ce qui m'est arrivé. Une douleur violente habite ma tête depuis mon réveil. Cette chambre blanche dans laquelle on me confine est aussi vide de meuble que peut l'être celle d'un fou. Peut-être le suis-je au fond ? Les murs capitonnés, le grand miroir mural et la caméra de surveillance me poussent à croire qu'on me séquestre bien qu'aucune revendication ne m'ait été faite. Je ne sais pas qui me garde ainsi prisonnier, ni qui aurait intérêt à me faire taire, le tout étant que je n'ai vu personne depuis une semaine. Un plateau repas m'attend toutes les quatre heures dans une trappe murale. Le menu y est varié et plutôt bon. Je pense que je vais bien, que je ne suis pas fou. Je sens une présence observatrice au-delà des miroirs. On me scrute, on m'analyse. Je suis devenu le cobaye de mes semblables. J'ignore où je suis, j'ignore ce qu'ils veulent, je veux rentrer chez moi. On m'a laissé du papier et un stylo, ainsi que des enveloppes. Je me prête à leur jeu, espérant que ça n'en est pas un et que vous recevrez tout de même ces lettres. Je suis sorti intact du monde virtuel, et c'est peut-être ça qui leur pose question. J'espère qu'ils viendront bientôt m'expliquer les raisons de cet emprisonnement. L'attente m'est insupportable.
Je vous aime, vous, ma famille, mes amis, et je pense à vous
P. »

- Alors, que pensez-vous de cette lettre, mon cher ?
- Apparemment, le sujet a repris contrôle de son identité, ce qui est rassurant. Le monde virtuel a tendance à détruire les souvenirs. Ca n'est jamais bon de faire passer des codes binaires sur les centres nerveux d'un individu, ça altère sa pensée.
- Je le sais, mais dites-moi, qu'est-ce qui vous fait croire qu'il a recouvré ses moyens ?
- Allons, il lui a fallut peut-être cinq jours pour parvenir à écrire sa première lettre, mais vous remarquerez qu'elles sont à présent cohérentes, et interrogatives qui plus est. Vous voyez bien que le sujet questionne sur sa présence en cellule d'isolement ainsi que sur les observants. Il veut prendre contact, ce qui est excellent signe. Souvenez-vous des premiers cobayes qui hurlaient des noms d'animaux. Il a peut-être émergé en une semaine, mais il recouvré ses esprits ! Il est en excellente voie selon moi.
- Vous êtes d'un enthousiasme débordant mon cher professeur, mais vous oubliez un détail à propos de ces lettres…
- Lequel ?
- Les destinataires. Vous auriez dû poser cette question dès le début.
- Oh non, vous voulez dire que… ?
- Hélas, c'est un échec, regardez vous-même. Voici une première lettre pour son père, puis une autre pour Jessica, puis, Spring, Socrate, Danube, Renard, et enfin Mitzi…
- Mitzi ?
- Vous savez, la petite souris grise que Danube sauve sur le premier CD.
- Oh, oui, j'avais oublié… Alors c'est un échec ?
- Je le pense en effet. Il ne reconnecte pas à la réalité. Il se croit encore dans le jeu.
- Le monde virtuel n'est pas encore au point. A quoi est-ce dû ?
- On suppose que le personnage-héro, Pim, a qui nous avons attribué des caractères propres influençant le joueur, agit en remplaçant les souvenirs du joueur par ceux du héro. C'est un bug que les neuro-programmeurs n'arrivent pas à résoudre.
- On en est à combien ?
- C'état la douzième victime du programme. Et dire que c'est un jeu avant tout.
- Peut-être qu'il faudrait simplifier le scénario ?
- Treize nous portera chance. Le prochain s'appelle Michel, il est imbattable aux jeux d'aventure et rêve d'un réel défit. Il est connecté depuis deux heures. Ce qui nous laisse trois heures avant la fin du jeu. Allons-y, et espérons qu'il tiendra.
- Je vous suis, Azrell !
- Très drôle, Professeur.

Game over

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