Prologue
Douze mai mille neuf cent quatre-vingt seize, quatorze heures vingt cinq. Le Marshall Ronald Conrad sengouffra dans limmeuble abritant les bureaux du F.B.I. Furieux, il traversa le hall dentrée sans prêter attention à la réceptionniste qui linvitait à sinscrire sur le registre.
Un garde le prit en chasse
et lagrippa par le bras. Ronald, fort de son mètre quatre-vingt dix et de ses cents-vingt kilos repoussa sans ménagement lagent qui saffala lourdement sur le sol. Blessé à lépaule, celui-ci dégaina et voulut mettre en joue le shérif qui avait déjà disparu à langle dun couloir. Le gardien se saisit de son talkie-walkie et prévint la sécurité.
Ronald Conrad, dun énergique coup de botte, força une porte. Une immense salle composée dordinateurs, de bureaux lui faisait face. Les employés agités furent interrompus dans leur travail par lentrée fracassante du shérif. Celui-ci recherchait du regard un homme, le lieutenant Watt.
- Où est ce fumier ?
Le service dordre venu en renfort tenta de maîtriser le Texan. Mais, il ne se laissa pas faire
ce nétait pas ces quelques menus fretins qui allaient pouvoir lempêcher de lui casser la figure
dès quil laurait tiré de son trou.
Un policier dégaina et mit en joue le shérif
Une voix raisonna dans la salle.
- Rangez cette arme. Laissez-le !
Le surveillant obéit aussitôt et réintégra son arme dans létui. Ronald Conrad parcourut les quelques mètres qui le séparaient du Lieutenant Watt.
- Je vous avais prévenu
Vous ne deviez pas entraîner lagent Hoethler dans cette mission. Vous naviez quà envoyer un de vos policiers.
- Calmez-vous ! Cela ne sert à rien de vous énerver. Vous savez aussi bien que moi quelle sest portée volontaire. Elle était la plus compétente
elle connaît le terrain et les habitudes du meurtrier. Et par précaution, jai décidé de lui adjoindre un de mes plus brillants officiers
Elle ne risque rien !
Le shérif saisit le lieutenant par le col de sa chemise.
- Je nen ai rien à foutre de ton officier. Tu vas me dire où elle se trouve ! Je vais la tirer de là !
- Désolé Marshal, je nai pas le droit de mettre en danger la mission. Cela ruinerait des mois dinvestigation
Je ne peux pas courir le risque de le laisser séchapper une nouvelle fois. Trop de jeunes femmes sont mortes
Cétait notre seule chance de larrêter. Je nai pas eu le choix !
Ronald Conrad ne lâchait pas prise. Le regard noir, il fit une promesse au lieutenant.
- Sil lui arrive quelque chose, je te tue !
Un appel rompit le face à face.
- Lieutenant ! Nous avons un contact. Il provient du portable de lagent Hoethler
mais ce nest pas elle !
Ronald lâcha lofficier qui se précipita en direction dun téléphone.
- Ici, le lieutenant Watt du F.B.I. Qui êtes-vous ? Qui vous a donné ce g.s.m. ?
Lensemble de la salle était plongé dans le silence. Tous attendaient la réponse du mystérieux interlocuteur. Celui-ci demeurait silencieux. Lofficier réitéra ses questions.
- Qui êtes-vous ? Répondez
Nous sommes dans le cadre dune enquête fédérale.
Une voix à peine audible, celle dun jeune garçon résonna par les haut-parleurs.
- Je mappelle Kevin Kroll... Je lai découvert au bord de la route... jai dû appuyer
- Kevin, dis-moi où tu te trouves ?
- Près de la ferme abandonnée des Gallagard.
Lofficier sadressa au shérif Conrad.
- Vous connaissez ?
- Oui, elle se situe à une vingtaine de miles en direction du Nord.
Le lieutenant invita le jeune garçon à rester sur place et attendre son arrivée.
La procession de véhicules de police, toutes sirènes hurlantes, parvint rapidement sur les lieux. Le garçonnet âgé dune dizaine dannées, son vélo à la main, recula. Il était impressionné par ce déploiement de forces, par cette meute dhommes lourdement armés qui séparpillait tout autour de lui.
Le lieutenant, accompagné du shérif Conrad sapprocha du jeune garçon. Lofficier sagenouilla et conversa avec lenfant apeuré.
- Cest bien de nous avoir attendu. Jétais sûr que je pouvais compter sur toi. Tu me donnes le g.s.m.
Kevin tendit le minuscule appareil. Le policier examina attentivement le portable puis il sadressa à son unique témoin.
- Tu me montres où tu las découvert ?
Le garçonnet désigna un bloc de pierre couché au bord de la nationale. Le lieutenant Watt sapprocha et fouilla les alentours du rocher, à la recherche dun indice, une autre trace du passage des deux agents de police. Il se redressa et contempla les environs. Le shérif interpella lofficier.
- Quest ce quelles sont venues faire ici ?
- Je ne sais pas. Nous avions eu des informations concernant le meurtrier. Mais elles avaient reçu comme consigne de nous prévenir en cas de changement ditinéraire.
En face des deux hommes, une bâtisse délabrée était distante, à vol doiseau, de deux miles
La ferme des Gallagard. Ils avaient péri, il y avait plus de cinquante ans, dans lincendie de leur grange. Le couple avait tenté de sauver ses bêtes mais aucun des deux nétait jamais sorti du brasier. Nayant aucune descendance, le bâtiment et les terres du couple furent laissées à labandon.
Le lieutenant Watt décida dinspecter la ferme. Il fit signe à un de ses agents de demeurer avec le jeune garçon. Le reste du groupe remonta en voiture.
La petite maison blanche avait échappé miraculeusement aux flammes de lincendie. Le bois vermoulu résistait obstinément à lusure du temps.
La demeure paraissait ne pas vouloir disparaître.
Lofficier fit signe à ses hommes dinspecter les environs puis il entrouvrit la porte dentrée et pénétra dans le hall
talonné par le Shérif. Les deux hommes traversèrent la cuisine
. La poussière, les toiles daraignées recouvraient lentièreté de la pièce. Un grincement leur parvint aux oreilles. Ils se précipitèrent immédiatement dans le living
Un rocking-chair mû par une force invisible oscillait lentement.
Lofficier vit un jeune homme recroquevillé dans un coin de la pièce
Il ne semblait pas être conscient de la présence des policiers. Il dandinait de la tête tout en murmurant des sons, des chants. Ses vêtements, ses mains étaient maculées de sang. Un couteau se trouvait à ses pieds. Larme baignait dans une mare dhémoglobine.
La voix du shérif Conrad résonna.
- Merde, ce nest pas vrai
Le lieutenant se tourna en direction du marshal
Celui-ci était agenouillé, penché au-dessus dun corps, dune femme dénudée. Il continuait à hurler.
- Britney
Mon enfant ! Ce nest pas possible
Lofficier sapprocha du shérif qui enlaçait le corps mutilé. Watt comprit aussitôt le lien de parenté qui liait le shérif à la défunte. Britney Hoethler sétait inscrite sous le nom de sa mère afin de ne bénéficier daucun traitement de faveur.
La vision était terrible
Jamais il navait assisté à une telle scène dhorreur.
Un policier, les larmes aux yeux, pénétra dans la pièce.
- Lieutenant, nous avons découvert le sergent Molson. Elle est morte.
Des éclats de rire entremêlés de paroles retentirent et se répercutèrent tels des échos.
- Elles sont mortes
Je les ai tuées
Oui, cest moi qui les ai tuées
Je
Le jeune homme se frottait, se barbouillait le visage du sang frais de ses victimes.
- Je les ai aimées
. Elles étaient si belles
Jai aimé
Jai aimé
Le shérif Conrad nen pouvait plus. Il ne supportait plus les vociférations du dément. Il déposa délicatement sa fille puis se jeta sur lénergumène qui continuait à se balancer.
Hors de lui, le marshal frappa de toutes ses forces le meurtrier qui poursuivait ses élucubrations. Il cognait à plusieurs reprises
ses poings étaient en sang
Il voulait le faire taire à tout jamais !
Le lieutenant Watt se précipita à la rescousse du malade. Il agrippa le Marshall, le prit à la gorge. Mais le père de la victime ne lâcha pas prise, il cognait à mort
Lofficier du F.B.I. se saisit de son arme et frappa violemment le shérif au niveau du crâne. Ronald Conrad saffala sur le parquet.
Le meurtrier toujours conscient, le visage meurtri par les coups
, en sang samusait de lambiguïté de la scène qui se déroulait sous ses yeux.
Le lieutenant Watt sadressa à un de ses adjoints.
- Emmenez-moi cette pourriture avant que je ne labatte.
Lagent passa les menottes à lhomme qui se laissa entraîner sans résister.
Un
Pénitencier de Whinville ; David Hinsh dun pas lent traversait les longs et étroits couloirs de limmense bâtiment carcéral. Lhomme, à quelques mois dune retraite bien méritée connaissait les moindres recoins de ce dédale de galeries.
Il sarrêta devant une ultime barrière. Une grille métallique interdisait laccès dun goulet sans autre issue que la mort. De sa position, le gardien discernait lunique cellule
la dernière demeure des condamnés à la peine capitale.
Dans le but de faciliter la surveillance du détenu, le cachot était éclairé en permanence. Toutes les précautions avaient été prises afin déviter que celui-ci ne mette fin à ses jours. Il navait pas le droit de se soustraire à la sanction prononcée par ses semblables.
La cellule truffée de caméras était occupée par un jeune homme de vingt-huit ans au visage dange à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession. Il sappelait Mike Hammer.
Face au cachot, une porte grise donnait accès à une salle aseptisée. Dans quelques heures, le prisonnier y vivrait les dernières minutes de son existence.
David à laide de son pass, une carte magnétique enclencha louverture, le lent coulissement de la grille.
Anxieux, le surveillant pénétra dans le couloir de la mort ; La porte se referma automatiquement derrière lui.
Le gardien hésitait à reprendre sa tournée. Une odeur âcre le saisissait à la gorge. Malgré les vérifications effectuées par léquipe de maintenance, personne navait pu découvrir lorigine de cet effluve saumâtre. Cétait une odeur persistante, prenante qui lui remémorait les exécutions auxquelles il avait assisté précédemment.
Les images lui revenaient inlassablement à lesprit : Des hommes agonisants, frémissants de tout leur corps, les mains crispées, les yeux exorbités. Ils imploraient les cieux puis soudainement ils retombaient de tout leur poids ; Cétait fini ! Chaque fois, cette odeur particulière emplissait la salle ; Celle de la chair brûlée !
Heureusement, aujourdhui, il nétait plus question de chaise électrique. Le comté, voici une dizaine dannées avait décidé dexécuter les condamnés dune manière plus humaine ; linjection létale avait été institutionnalisée.
David Hinsh cherchait dans la poche de son pantalon son passe-partout. Une désagréable sensation, comme si quelquun leffleurait le rendait nerveux. Le trousseau lui échappa et tomba lourdement sur le sol. David ramassa précipitamment les clefs.
Tout en se relevant, il esquiva un regard en direction de la cellule. Il aperçut Mike Hammer : Celui-ci était de dos, couché paisiblement.
Le gardien ouvrit rapidement la porte et entra dans la salle. Une fois à lintérieur, il verrouilla immédiatement la serrure.
Soulagé, le gardien tenta de se raisonner. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. En plus de quarante ans de carrière au sein du pénitencier, il en avait vu des meurtriers, des assassins : Des individus ayant commis des crimes horribles, qui face à la mort, se retrouvaient comme des enfants, perdus, vulnérables. Certains pleuraient, suppliaient. Dautres plus orgueilleux, face à cette fin atroce, jouaient au caïd, tentaient de dissimuler leur angoisse. Mais leur regard, leurs yeux les trahissaient comme ceux du bétail quon mène à labattoir !
Par contre, celui qui allait mourir ce soir nétait pas comme les autres. Il navait aucune appréhension, aucune peur de la mort. Il était insensible à la fin brutale qui lattendait. Cétait comme si cette épreuve nétait quune étape sans importance, un banal aléa de lexistence..
Après avoir effectué les dernières vérifications, David quitta la sinistre salle.
A lextérieur, les yeux baissés, lemployé traversa le couloir de la mort à toute allure. David trépigna devant la grille ; Celle-ci étrangement, malicieusement, semblait jouer avec les nerfs du gardien. Freinée par une force invisible, elle glissait avec une inhabituelle lenteur.
David, pris au piège, perçut une ombre, une présence dans son dos. Il pouvait sentir son souffle, ses mains prêtes à le saisir.
Le surveillant, transi de peur, nosa pas se retourner, faire face. Contre toute logique, David appréhendait de se retrouver nez à nez avec le détenu.
Profitant dune minuscule ouverture, il sengouffra et actionna la fermeture durgence. La barrière métallique stoppa puis fit marche arrière.
David examina le chenal. Il ny avait aucune trace du détenu ; Celui-ci était toujours enfermé dans sa cellule.
Dailleurs enchaîné, comment aurait-il fait pour sextraire de son trou ? Il était temps quil arrête, quil prenne sa retraite, pensa le gardien.
Arrivé devant le bureau de la direction, David appuya sur linterrupteur. Un clignotant rouge lui signala que le Boss était en réunion. Le surveillant patienta devant la porte.
Après une dizaine de minutes, le voyant séteignit. David entra dans la pièce.
Affalé dans son fauteuil de cuir, le maître des lieux sinforma sur la présence de son subalterne.
- Que se passe-t -il David ? Un problème ?
- Non, tout est en ordre, mais cest quà propos de lexécution de ce soir, je
Le directeur interrompit sèchement son employé.
- Si tout est Ok. Je ne comprends pas ce que vous voulez !
David Hinsh, mal à laise, ne pouvait exprimer clairement ce quil ressentait, ce quil pressentait. Tout ceci, dailleurs, ne lui ressemblait pas. Mais la situation, la personnalité du condamné le contraignait à avertir son supérieur.
- Je ne peux pas vous dire pourquoi mais je ne crois pas que nous devrions
Le Boss se leva. Furieux, menaçant, il sapprocha de son employé. David reculait, craignant les foudres du Boss.
Le haut fonctionnaire, un homme imposant, sûr de lui fixait le gardien. David penaud, fuyant le regard noir de son patron, regrettant mille fois son audace se préparait à subir des remontrances violentes. Le Boss lui cracha au visage.
- David, vous savez que je vous aime bien. Mais il me semble que vous avez la mémoire courte. Vous devez vous rappeler à qui vous devez votre poste. Sans laide de mon père, vous auriez terminé dans la rue. Jose croire que ce bref instant dégarement est dû à votre âge avancé ! Enfin, dans quelques semaines, vous prendrez votre pension. Vous aurez tout le loisir de réfléchir, de culpabiliser. En attendant, je nen ai rien à foutre de vos états dâme. Vous savez ce que vous avez à faire !
Face à une telle agressivité, nayant pas le choix, David sinclina.
- Oui
Le directeur satisfait, tapota sur l épaule du surveillant.
- Je savais que je pouvais compter sur vous. Pouvez-vous me laisser car jai à compléter les derniers formulaires de lexécution de ce soir.
David Hinsh regarda lhomme regagner son bureau. Désarçonné, le surveillant quitta la pièce sur la pointe des pieds. Il rejoignit la cafétéria qui était située dans laile sud..
Au milieu du tapage et de lexcitation, la télévision posée sur le comptoir diffusait son flot dimages et de commentaires sur lactualité du jour : Lexécution de Mike Hammer.
Lenfance, ladolescence, les anecdotes les plus insignifiantes concernant le condamné avaient été recueillies auprès de citoyens qui avaient par hasard côtoyé ou croisé le chemin du Condamné.
Les informations recueillies sur le terrain étaient analysées, disséquées, rabâchées par toutes les télévisions du pays. Les reporters, avides de sensationnel, de macabre, nhésitaient pas à afficher les photos des malheureuses victimes atrocement déchiquetées, baignant dans leur sang.
Du fond de la salle, un gardien, un verre de bière à la main vociféra :
- Jespère quil va souffrir, ce pourri ! Moi, je lui aurais fait subir ce quil a fait à ces pauvres filles. Avec moi, pas question de piqûre ! Même la chaise cest trop doux pour ce salaud.
Sur ces mots, les collègues du surveillant manifestèrent violemment leur approbation : Les injures, les invectives résonnèrent, submergèrent les analyses dispersées par le petit écran.
Les phares dune petite voiture éclairaient la route qui conduisait au pénitencier de Whinville. Assis derrière le volant, le pasteur Jim Kawinski, plissait les yeux. Lunique chemin menant à la prison était plongé dans la pénombre, ce qui contraignait le religieux à redoubler dattention.
Malgré la vitre ouverte, une atmosphère accablante régnait dans lhabitacle du véhicule. Jim cherchait nerveusement dans la poche de son veston ; Il en sortit un mouchoir soigneusement plié et sépongea le front. En le rangeant, le pasteur posa le regard sur le siège passager. Il distingua un livre revêtu dune couverture de cuir, orné dune croix. Apaisé de ne pas avoir oublié son précieux recueil, il se concentra de nouveau sur la route.
Une cinquantaine de miles plus loin, Jim Kawinski distingua nettement le pénitencier. La forteresse était illuminée par de puissants projecteurs. Au fur et à mesure quil approchait, les mains du pasteur frémissaient, étaient prises de spasmes de plus en plus importants. Jim sagrippa au volant et sefforça de se calmer.
Lhomme déglise reprit son mouchoir et se frotta une nouvelle fois le visage.
Jim calme-toi ! Tu te doutais que cela arriverait un jour ! Ce moment tellement redouté est là. Tu dois te montrer digne de la mission que le Seigneur ta confiée ! Pense à ce garçon qui va bientôt mourir. Ton devoir est de laccompagner dans ses derniers moments dexistence et de
Les pensées du pasteur furent interrompues par le son dune sirène hurlante. Jim regarda dans son rétroviseur. Il entrevoyait les lumières bleuâtres de gyrophares.
Le religieux ralentit et se gara sur laccotement. Quatre véhicules de police le dépassèrent et séloignèrent à toute vitesse en direction de la prison.
Aux abords du parking faisant face à limpressionnant bâtiment pénitentiaire, le véhicule du pasteur fut immobilisé. Impossible davancer, ni de reculer. Jim était au centre dun vaste embouteillage. Les propriétaires des véhicules abandonnaient leurs biens dans les champs avoisinants.
Des manifestants, des adversaires de la peine capitale sétaient donnés rendez-vous au pied du pénitencier de Whinville. Ces citoyens anonymes, venus pour la plupart en famille, en paix, désiraient afficher leur désapprobation, exposer au monde entier la politique ancestrale appliquée dans lEtat du Texas, labomination de ces mises à mort. Dautres, plus virulents, avaient le projet de forcer les barrages établis par les forces de lordre, dempêcher manu militari la mise à mort dun être humain.
Jim Kawinski décida de parcourir le reste du chemin à pied. Après sêtre garé dans une prairie, il sortit laborieusement et sappuya contre sa voiture. Le religieux observa les alentours : Eclairés par des flambeaux, des hommes, des femmes, des enfants se dirigeaient silencieusement en direction du sanctuaire. Les visages faiblement éclairés par la lumière des torches étaient blafards, fermés, sans émotion.
Jim Kawinski se pencha et saisit sa Bible. Il referma la portière puis se fondit dans lémouvante procession.
La garde nationale appelée en renfort était venue en nombre. Les militaires armés et appuyés par des autopompes canalisaient les rebelles, les abolitionnistes.
Face à cet impressionnant déploiement, les protestataires sasseyaient au pied des barrières ceinturant la prison. Des chants religieux, des prières venues de toute part rompirent le silence de la nuit.
Jim, la Bible serrée contre sa poitrine, tentait de se frayer un chemin, de rejoindre lentrée de lédifice.
Soudain, une adolescente qui ne devait pas avoir plus de quatorze ans ans, sinterposa. Intrigué par cette apparition, Jim sarrêta et observa le visage de linconnue. Eclairé par son flambeau, le pasteur distingua une larme qui coulait le long de la joue de la jeune fille.
- Mon père, pourquoi Dieu laisse-t-il faire cela ?
Jim Kawinski, troublé par cette interrogation ne pouvait lui répondre. Attristé, impuissant, il lui caressa la tête. Ladolescente baissa les yeux puis retourna auprès de ses compagnons.
Le pasteur, attristé, la suivait des yeux. Linconnue sévanouit dans la foule.
Secoué par cette rencontre inopinée, par ces paroles éprises de justice et de bonté, Jim ressentit une douleur aiguë au niveau du torse. Il vacilla, se rattrapa de justesse au grillage. Sa respiration devenait de plus en plus forte ; son cur tambourinait. Le serviteur de Dieu ferma les yeux, se concentra afin déradiquer la douleur.
- Seigneur, donnez-moi la force, le courage. Aidez-moi à me montrer digne de la mission que vous mavez confiée !
Lentement le mal sestompa. Le pasteur rouvrit les yeux. Il regarda autour de lui. Nul navait remarqué son malaise.
Après quelques instants de repos, Jim Kawinski reprit sa marche.
Postés devant lunique passage, une trentaine dhommes casqués, matraque à la main refoulaient sans ménagement ceux qui avaient laudace de sapprocher trop près deux. Le pasteur se présenta à un officier.
- Bonsoir mon fils, je suis le pasteur Jim Kawinski, je suis le
Le policier agacé linterrompit sèchement.
- Ok, Ok, vous avez un laissez-passer ?
Jim fouilla les poches de son veston et en sortit un bout de papier.
- Oui, naturellement. Le voici.
Jim tendit le feuillet officiel. Le policier larracha des mains du pasteur et éclaira à laide de sa torche le précieux sésame. Lexamen du document accompli, il le rendit et lui fit signe davancer.
Assis devant la porte du pénitencier, David Hinsh, une cigarette à la main, observait les manifestants et les forces de lordre face à face. La moindre étincelle conduirait inévitablement à laffrontement.
Ce serait une aubaine pour les médias venus en masse. Car ceux-ci, frustrés de ne pouvoir filmer sous tous les angles et en direct, entrecoupée des sacro-saintes publicités, lexécution du meurtrier, spéculaient sur un pugilat, un affrontement sanguinaire entre les deux camps.
David Hinsh accoudé contre un pylône, attendait le père Fleet.
Il aurait dû arriver il y a plus dune demi-heure. Mais avec tout ce remue-ménage, il avait sûrement pris du retard, envisagea le surveillant.
David aperçut un inconnu qui savançait vers lui. Lhomme avait lhabit, le costume sombre des pasteurs.
Intrigué, le surveillant alla à la rencontre du religieux.
- Bonsoir mon père, je pensais que cétait le père Fleet qui devait venir.
Jim expliqua la raison de sa présence.
- Malheureusement, le père Fleet a été victime dun malencontreux accident de la route. Jai dû prendre sa place au pied levé. Mais je pense que vos supérieurs ont été mis au courant. Si vous le désirez, jai un laissez-passer.
David Hinsh, ébranlé par laccident survenu au père Fleet, questionna son interlocuteur.
- Cest arrivé quand ? Ce nest pas trop grave, jespère ?
- Il a été retrouvé en début daprès-midi, à lintérieur de sa voiture. A ce quon ma dit, son véhicule a basculé dans un fossé sans aucune raison apparente. Peut-être sest-il assoupi. Miraculeusement il a survécu, mais vu son âge avancé les médecins nosent pas se prononcer pour linstant.
Face au désarroi du gardien, Jim rajouta :
- Il faut avoir confiance mon fils, je suis sûr quil sen sortira !
David Hinsh, malgré lui, murmura ce cri du cur :
- Jespère ! Ici, tout le monde laime bien.
Puis se reprenant, Le surveillant sinforma sur les capacités, lexpérience de ce nouveau venu.
- Avez-vous déjà assisté à une exécution ?
- Non, mon fils. Je dois vous avouer que cest la première fois. A ce que jai pu voir jusqu'à présent, tout ceci est très impressionnant ! Lambiance, la foule
Est-ce à chaque fois ainsi ?
Lemployé jeta dédaigneusement son mégot de cigarette au sol.
- Cest généralement agité mais vu la personnalité du condamné, le gouverneur a décidé de mettre le paquet. Les rapports des agents fédéraux, des rumeurs ont circulé. Il paraît quun groupe dextrémistes avait lintention de forcer le cordon, de pénétrer dans lenceinte du pénitencier. Des membres de lextrême droite auraient lintention de délivrer le condamné. Enfin, tout ceci pour expliquer ce déploiement de force. Je ne serai pas mécontent quand il passera de lautre côté, celui-là !
Le prêtre offusqué par les dernières paroles du gardien reprit son interlocuteur.
- Mon fils, sil vous plait. Noubliez pas que tout homme au seuil de la mort, quoi quil ait commis, a droit à la compassion et à la pitié de ses congénères.
David Hinsh conscient, honteux de sêtre laissé aller à ces commentaires peu catholiques invita le prêtre à rencontrer ladministrateur de la prison.
- Oui bien sûr, mon père. Venez, je vais vous conduire au bureau du directeur.
Le gardien sapprocha de linterphone logé dans une baie à droite du portail.
- Cest David. Peux-tu mouvrir ? Je suis accompagné du pasteur.
La lourde porte se mit en mouvement. Graduellement, lantre de létablissement pénitentiaire se dévoila.
Au centre de la cour, balayée par les faisceaux des projecteurs, Jim remarqua un local entièrement vitré. A lintérieur, trois hommes en uniformes discutaient sans prêter la moindre attention au nouveau venu.
Le surveillant demanda au pasteur de le suivre. Jim Kawinski décontenancé par cet endroit lugubre et sans chaleur obtempéra.
Le prêtre détaillait les murs, les bâtiments aux fenêtres pourvues dépaisses barres de fer. Des miradors surplombaient les lieux.
Aucun être humain ne pourrait passer à travers les mailles de cette souricière, imagina Jim.
A lintérieur du bâtiment central, les deux hommes arpentèrent les couloirs dotés de nombreuses grilles et quadrillés par des caméras de surveillance.
Ce qui frappait le pasteur, cétait luniformité malsaine, linhumanité des lieux.
Face au bureau du Boss, David Hinsh sapprêta à sonner lorsque la porte souvrit. Le haut-fonctionnaire accueillit le pasteur dun large sourire, les bras entrouverts.
- Entrez mon père, je vous en prie. Je suis John Orwell, le directeur, disons le dirigeant du pénitencier.
Le religieux tendit la main et se présenta.
- Bonjour, je suis le pasteur Jim Kawinski, je remplace le
Le responsable de la prison, arrogant, dédaignant la main tendue du religieux, reprit la parole sans ménagement.
- Je suis au courant. Mais que voulez-vous
à son âge, ce sont des choses qui peuvent survenir. Dailleurs, je dois vous avouer que je mapprêtais à envoyer une lettre à vos supérieurs. Je tenais à dénoncer leur laxisme, leur complaisance en faveur de certains détenus. Noublions pas que nos chers pensionnaires sont tous des meurtriers récidivistes ! Mais vu les circonstances, laccident dont il a été victime, je nen ferai rien. .Désolé de vous brusquer mais lexécution est prévue dans une heure et demie. La presse
tous les médias du pays
. Vous comprenez, je ne peux les faire attendre.
Le maître des lieux sadressa à son employé.
- Monsieur Hinsh, veuillez nous suivre. Vous serez chargé daccompagner le pasteur à lintérieur de notre établissement.
Le gardien acquiesça dun mouvement de la tête. Le Boss fit entrer les deux hommes puis sassit derrière un bureau imposant.
Tout en se saisissant dun dossier, il invitait dun geste le pasteur à s'installer face à lui. Le gardien restait debout au fond de la pièce.
Jim profitait de ce moment de répit pour détailler les photos accrochées au mur : Lune delles représentait un homme âgé, le père du directeur, posant fièrement en compagnie du président Ronald Reagan.
La majorité des personnalités, des notables du pays avaient leur photo suspendue au mur de la pièce. Le drapeau des Etats-Unis couronnait le tout.
Après avoir compulsé une série de feuillets. Lair grave, le haut-fonctionnaire dévisagea le pasteur.
- Le détenu qui sera exécuté ce soir se nomme Mike Hammer. De race blanche, il a vingt-huit ans. Je suppose que vous êtes courant des faits particulièrement atroces quil a commis et qui lont conduit en nos murs.
Le pasteur répliqua aussitôt.
- Monsieur, je ne suis ici que pour assister le détenu dans ces dernières heures parmi nous, non pour le juger, le condamner !
Le Boss, heurté par cette réponse inappropriée à ses yeux, sadressa à son subalterne.
- Monsieur Hinsh ; Veuillez accompagner le pasteur jusqu'à la cellule du condamné.
Jim neut pas le loisir de saluer le directeur du pénitencier ; Celui-ci saisit le combiné dun téléphone, appuya sur une touche, puis fit pivoter son fauteuil dun demi-tour.
Jim, froissé par ce comportement inconvenant, se leva et quitta les lieux.. Le gardien referma précautionneusement la porte derrière lhomme déglise.
David Hinsh guida le pasteur jusquau quartier Haute Sécurité . Au fur et à mesure quil sapprochait du couloir de la mort, le prêtre, tourmenté, était pris dune nouvelle douleur à la poitrine. Il ralentit le pas, envahi de bouffées de chaleur ; En sueur, il saisit son mouchoir et sépongea le front.
Une émanation, une odeur indescriptible lui parvint aux narines. Jim, mal en point, sarrêta. Le gardien alerté par le teint blafard du prêtre lui proposa.
- Mon père ! Voulez-vous que je vous conduise à linfirmerie ?
- Merci mais ce nest rien. Juste un peu de stress ! Continuons mon fils, continuons.
David Hinsh se contenta de cette explication. Le pasteur reprit sa marche.
A lentrée du célèbre et sinistre couloir de la mort, Jim patienta devant la grille métallique.
Deux policiers étaient postés devant la cellule du condamné. Le pasteur s'engagea dans le passage avec appréhension.
Jim aperçut à lintérieur du cachot un homme assis au centre de la pièce. Immobile, il le voyait de dos. Le surveillant proposa au pasteur de rester mais celui-ci refusa. Jim préférait rester seul avec le détenu. Les préceptes de la confession ne pouvaient souffrir daucune dérogation.
Le gardien séclipsa, laissant le curé avec Mike Hammer.
Le condamné ne semblait pas être conscient de la présence du religieux. Le prêtre, la Bible dans la main, savança en silence vers lhomme vêtu dune tunique blanche. Arrivé au niveau du meurtrier, Jim Kawinski remarqua les lourdes chaînes attachées aux membres du prisonnier. Le pasteur, pensif, cherchait ses mots.
Subitement, le jeune homme réagit à la présence du religieux. Il pivota lentement la tête.
Amusé par ce vieil homme silencieux et ridicule, Mike Hammer dévisagea lhomme qui était sensé lui apporter le réconfort, les réponses à ses éventuelles interrogations sur le Tout-Puissant et ce qui lattendrait en enfer.
Jim observait celui que les journalistes avaient surnommé Le Boucher . Il était stupéfait par cet homme qui paraissait plus jeune que son âge ; Il était soigné, dune beauté angélique. Il ne correspondait pas à limage que Jim sen était fait. Comment était-il possible que ce jeune homme ait pu commettre les crimes atroces pour lesquels il avait été condamné à la peine capitale ?
Mike Hammer, le sourire aux lèvres, continuait à fixer lhomme déglise. Jim Kawinski était mal à laise. Le regard profond du détenu semblait le transpercer, le pénétrer. Un vent froid le traversait de part en part. Le pasteur, malgré la chaleur accablante, frissonnait.
Une force indicible lobligeait à baisser les yeux devant cet homme qui, malgré ses liens, le menaçait au plus profond de son âme.
Mike Hammer, las de ce jeu, déchira le silence mortel régnant dans la minuscule pièce. Il interpella son innocente victime.
- Que venez-vous faire ici ? Je nai pas besoin dun prêtre, dun vieillard.
Le pasteur, sur ces mots, releva les yeux. Il découvrit, avec stupeur, un être métamorphosé : La frimousse angélique avait fait place à un visage qui reflétait la dureté, la haine, larrogance.
Jim nosa pas sapprocher. Paralysé, il pensa : Cet homme nest pas normal, il est
possédé par
Sa réflexion fut interrompue brusquement par les paroles du détenu.
- Jim ! Vous avez vu juste. Je suis possédé
Possédé par le Diable. Veuillez excuser ma familiarité mais entre serviteurs de Dieu, je me permets de vous appeler par votre prénom.
Mike Hammer poursuivit son monologue.
- Mon maître me rappelle auprès de lui. Mais rassurez-vous, je nai aucunement peur car je reviendrai plus fort, plus puissant afin de mettre un terme à ma mission. Quespèrent-ils, ces mortels, ces larves ; Ils croient quen mexécutant, ils réussiront à se débarrasser de moi. Ils sous-estiment sa puissance !
Le pasteur nen croyait pas ses oreilles. Jim était profondément troublé par les propos du prisonnier.
Comment connaissait-il son prénom ? Lhomme déglise ne savait quelle attitude adopter face à ce déferlement dagressivité, ce flot de paroles blasphématoires.
Le détenu satisfait, redevenu calme reprit sa position initiale.
Le pasteur défait, rebroussa chemin. Il demanda au gardien douvrir la grille. Soulagé dêtre dans le couloir, Jim navait quune idée en tête : Quitter les lieux le plus rapidement possible. Il ne pouvait pas faire grand chose pour ce malheureux visiblement irresponsable.
Un cri, un appel retentit. Le pasteur regagna la cellule. Mike Hammer maintenu assis par deux policiers, hurla :
- A bientôt ! A bientôt mon père !
Sur ces mots incongrus, dénués de sens, le condamné à la peine capitale éclata de rire. Le prêtre, médusé, observait le détenu pris de convulsions. Son rire sarcastique résonnait dans la pièce, se propageait dans les couloirs du pénitencier.
Instantanément, comme par sorcellerie, réveillés par ces cris, les locataires de la prison se révoltèrent. Transcendés, ils cognèrent les portes de leur cachot, les barreaux avec tout ce qui leur tombait sous la main.
Craignant une émeute, les surveillants déclenchèrent les alarmes ; Les sirènes retentirent instantanément dans lenceinte.
Mike Hammer, entre deux éclats répétait inlassablement :
- A bientôt, mon père. Nous nous reverrons.
Le gardien David Hinsh agrippa le prêtre par le bras et léloigna du cachot.
- Venez mon père, cela ne sert à rien de rester ici, ce type est dingue ! Je vais vous amener à linfirmerie. Ils vous donneront quelque chose.
Le prêtre, traumatisé, supplia :
- Non, pourriez-vous me conduire à lextérieur ? Un peu dair me fera du bien !
La cour intérieure du pénitencier balayée par les faisceaux des projecteurs était prise dassaut par les forces de lordre venues en renfort. En rangs serrés, les policiers sengagèrent vers les différentes entrées du bâtiment.
Jim s'adossa contre le mur. Malgré la chaleur persistante, il était heureux de recouvrer la liberté.
Désarçonné par ce quil venait de vivre, il leva les yeux, cherchant une réponse aux nombreuses questions qui lui traversaient lesprit.
Pendant que les gardiens le ceinturaient à laide de sangles en cuir, Mike Hammer observait placidement le médecin qui déposait une petite valise métallique sur une table.
Lemployé en sortit une cassette contenant des seringues et une fiole. Le condamné épiait les membres du personnel qui, par lâcheté nosèrent soutenir son regard.
Au-dessus de la porte, la trotteuse dune pendule égrenait les secondes, poursuivant inéluctablement son périple.
Derrière une vitre teintée, assis confortablement, les témoins, le directeur ainsi que le procureur assistaient aux derniers préparatifs.
Il ne restait plus que quelques minutes. Le Boss regarda lhorloge puis posa discrètement la main sur le téléphone placé à sa droite. Il décrocha le combiné avant de sentretenir avec le magistrat.
Inexorablement les secondes défilaient. Lheure fatidique était proche.
Mike Hammer, les yeux fixé sur la pendule, transpirait : Des gouttes de sueur glissaient le long de son visage.
Les mains crispées, dans une ultime provocation, il sourît à son public. Le bourreau sapprocha du condamné. Laiguille de la seringue contenant le produit mortel pénétra dans sa chair, le poison chemina, se répandit dans ses veines.
Mike Hammer pris de tremblements, hurla, se débattit. Malgré les liens de cuir le ceinturant, son corps semblait sélever puis soudain, il saffaissa.
Deux
Isolé au centre dune vaste plaine, la petite ville de Tuxon avait su se prémunir contre les ravages de la folie immobilière, de la course effrénée au béton. Les chaumières typiques de la région avaient conservé tout leur charme dantan.
Il nétait pas rare, au détour dune ruelle, de croiser de vieilles carrioles tirées par de superbes chevaux
Tuxon était devenu par la force des choses une attraction prisée par des touristes venus de tout le pays et même de létranger.
En ce début de mois de juillet mille neuf cent quatre-vingt dix neuf, la bourgade sétait drapée de ses plus beaux habits. Lartère principale, les fenêtres des immeubles étaient fleuries de banderoles, de fanions, de drapeaux aux couleurs nationales.
La venue du président des Etats-Unis avait mis la population en ébullition.
Les habitants, dincontestables patriotes comme tout bon texan qui se respecte, souhaitaient ardemment montrer leur attachement à lhomme le plus puissant de la terre.
Malheureusement, au grand dam des citadins, le président des U.S.A. ne sarrêterait pas. Ayant un programme particulièrement chargé, il ne ferait que traverser la cité.
Le cortège présidentiel avait pour destination le pénitencier de Whinville situé à une centaine de miles de Tuxon.
Par sa présence en cet endroit riche en symboles, source dune polémique nationale, le président tenait à marquer son soutien à la politique répressive du gouverneur, un ami de longue date de la famille.
Appuyé par ladministration fédérale et par limmense majorité des électeurs, le politicien avait instauré la Tolérance Zéro et accru sensiblement le nombres dexécutions.
Dans les salles des tribunaux, les juges, les jurys populaires manipulés par les médias suivaient à la lettre les directives, les réquisitoires des procureurs. A lissue de procès expéditifs, la peine capitale était de plus en plus souvent prononcée. Les avocats de la défense étaient généralement des jeunes stagiaires. Ils étaient commis doffice car leur client étaient de pauvres êtres sans un dollar en poche, essentiellement des gens de couleur. Les défenseurs dépassés par les évènements, mal préparés se bornaient à acter le verdict. Les rouages de la machine étaient bien huilés ; Impossible de la contrer !
Au fur et à mesure, que la journée sécoulait, les badauds venus de tout le comté sagglutinaient le long du parcours. La police locale quelque peu débordée par cette affluence des grands jours canalisait la foule. Les agents fédéraux, sur le pied de guerre, se faufilaient discrètement au milieu des curieux ou prenaient position sur les toits des immeubles. Rien nétait laissé au hasard.
Les autorités de la ville avaient fait dresser un gigantesque chapiteau sur les terres du vieux Sam, à quelques miles du centre de Tuxon. Un grand bal sy déroulerait en début de soirée et se terminerait aux petites heures du matin. La fête populaire clôturerait cette journée mémorable.
Au milieu de son potager, Jim Kawinski se souciait peu de la venue du président. Heureux dêtre dans son petit coin de paradis, il se pencha afin de cueillir une tomate. Le légume rouge gorgé de soleil fut posé délicatement dans le panier en osier.
La quiétude du vieil homme fut interrompue par sa fille Marie. Elle accourait dans sa direction. La jeune femme âgée dà peine vingt-deux ans était vêtue dune légère robe rose, un peu courte au goût du pasteur. Elle sauta dans les bras de son père. Jim fut surpris par la présence de son unique enfant.
- Doucement Marie, que fais-tu ici ? Je pensais que tu étais montée en ville avec tes amis !
La jeune femme, espiègle, virevoltait autour de son père.
- Non, jen avais marre dattendre. Et pourquoi devrais-je acclamer un homme qui envoie ses semblables à la mort ? Je préfère rester avec toi !
Le prêtre, un abolitionniste des premières heures donna raison à sa fille. Il était enchanté par cette prise de position tranchée, impopulaire parmi la majorité de ses paroissiens.
- Dînes-tu à la maison ? Ce soir jai prévu des pâtes agrémentées de légumes du jardin.
- Oui papa. Eddy et Alice Mc Dowell ne passeront pas me chercher avant le début de la soirée. Jai largement le temps de souper, puis de me préparer avant leur arrivée.
- Tant mieux ! A part ça, comment va ce brave garçon ? Cela fait un bout de temps quil nest plus venu à la maison.
- Bien ! Je lai entraperçu ce matin. Il couvre la visite du président. Il ma confié quil aimerait passer. ; Les longues discussions philosophiques en ta compagnie lui manquent mais son patron, qui lapprécie énormément, lenvoie en reportage dans tout le pays.
- Jai toujours su que ce jeune homme accomplirait une brillante carrière de journaliste.
Jim Kawinski, le sourire aux lèvres, ajouta malicieusement :
- Est-il toujours un peu amoureux de toi ?
Marie gênée par cette question délicate, répliqua :
- Papa, Eddy est le frère de ma meilleure amie. Je laime bien mais il na jamais été question de ça.
- Je le sais bien ! Cela mamuse de te taquiner ! Tu marches toujours. Bon, il est lheure de rentrer.
Lhomme rassembla ses outils et se dirigea, accompagné de sa fille, vers la grange. Au pied de la bâtisse en bois, Marie proposa son aide mais le pasteur refusa. Maniaque, il naimait pas quon touche à son matériel. Malgré le désordre flagrant régnant dans le hangar, chaque objet avait sa place. Marie sadressa à son obstiné de paternel.
- Pendant que tu termines, je moccuperai du souper.
Jim Kawinski acquiesça et confia son panier garni de légumes frais à sa fille.
Lintérieur de la grange, un ancien atelier mécanique, était encombré de nombreuses pièces automobiles. Une vieille mustang, celle de son prédécesseur navait plus bougé depuis la mort de son propriétaire. Lhomme nayant aucune descendance, personne nétait venu réclamer cette véritable pièce de collection.
Quelques mètres plus loin, des jerricans dessence étaient méticuleusement entreposés ; Un moteur éventré était suspendu au crochet rouillé dun palan.
Jim rejoignit son établi situé à droite de lentrée. Il contourna une fosse recouverte partiellement de quelques planches de bois mêlées à de la paille.
Le pasteur nettoya soigneusement ses outils puis les accrocha aux crampons solidement plantés au-dessus de létabli. Son ouvrage accompli, il regagna la sortie.
Distrait par un bruit provenant de lextérieur, le vieil homme sapprocha, inconscient du danger, de la fosse. Les yeux fixés vers la porte entrouverte, il progressait pas à pas.
Soudain Jim sentit le sol se dérober, son pied glisser. Tout son corps vacilla. Désespérément, il tendit le bras vers une corde accrochée à une poutre. Miraculeusement, il réussit à lempoigner. Les planchettes de bois rongées par les termites sécrasèrent au fond du piège mortel. Jim se retrouva étendu, sonné sur la paille.
Une dizaine de minutes furent nécessaire avant quil ne reprenne ses esprits. Endolori, il se releva péniblement et examina le trou béant. Cette fois-ci, il avait frôlé la mort de près. Heureusement que son ange gardien était là ! Pensa Jim. Demain il soccuperait de combler cette cavité.
Remis de ses émotions, le pasteur rejoignit sa paroisse située à quelques pas.
La petite église, restaurée il y a peu, avait été érigée dans les années vingt par un notable de la région. Peu de temps auparavant, la ville de Tuxon avait été ravagée par un terrible incendie. Le feu attisé par les vents avait détruit la majeure partie de la cité bâtie uniquement en bois. La modeste paroisse placée au centre de Tuxon néchappa pas aux flammes.
Georges Conrow, un riche propriétaire terrien, ayant fait fortune dans lor noir, ému par le désarroi de la population, décida dapporter son aide.
Grâce au courage, à la volonté de tous, la petite ville renaissait de ses cendres. Mais le bienfaiteur neut pas le temps de contempler le résultat de son geste désintéressé. Son corps fut retrouvé dans un champ ; le bienfaiteur avait été vraisemblablement assassiné par un rôdeur qui en voulait à son argent ; Il ne fut jamais rattrapé.
Les habitants affectés par cette tragique disparition, décidèrent dinstaller la nouvelle église à lendroit exacte où Georges Conrow avait perdu la vie.
Peu de temps après, une maisonnette fut annexée à la paroisse. Elle servait de logement au prêtre.
La grange, faisant office de garage, fut édifiée une quarantaine dannées plus tard par le prédécesseur du père Kawinski, un passionné dautomobiles.
Jim entra à lintérieur de lédifice religieux. Un autel trônait au fond de la salle sobrement décorée. Plusieurs rangées de chaises soigneusement disposées faisaient face à la sainte table.
La modeste église ne soutenait pas la comparaison avec celles établies au sein des grandes métropoles et surtout pas avec les joyaux bâtis en Europe. Jim Kawinski avait eu loccasion, durant sa jeunesse, de sémerveiller devant les richesses des cathédrales de Rome, de Paris et dautres villes européennes. A lépoque, il était étudiant en médecine. Durant les congés universitaires, il avait parcouru le vieux continent en auto-stop ; Que de souvenirs et de rencontres gravées dans sa mémoire ! Mais en dépit de cela, le prêtre se sentait bien dans son humble paroisse. A ses yeux, la véritable richesse était les hommes, les femmes qui venaient sy recueillir, communier avec le Seigneur.
Le pasteur respectueux parcourut lallée puis sagenouilla devant lautel.
A lintérieur de la maison, Marie préparait le dîner. Excitée par la perspective daller au bal, elle scrutait fréquemment la petite horloge posée sur la cheminée. Lantiquité datant de la fin du dix-neuvième siècle côtoyait lunique photo de Carla, la mère de Marie. Sa maman était décédée dans un accident de la route à lâge de trente-deux ans ; Marie en avait à peine trois.
Jim Kawinski, au pas de la porte, alléché par l'arôme du pot-au-feu entra dans la cuisine. Le vieil homme sattabla.
- Je parie que tu nous as concocté un délicieux repas !
- Cest pratiquement prêt. Indiqua Marie tout en garnissant une assiette.
Le pasteur contemplait, un pincement au cur, son enfant, sa fille devenue femme. Marie était le portrait, la réplique fidèle de Carla, la seule femme quil ait aimée !
Sa présence le rassurait, lapaisait. Seul point dombre, la prochaine rentrée universitaire. Mais il ne dirait rien. Comme chaque fois, le jour de son départ, il retiendrait ses larmes.
La jeune Kawinski, étudiante modèle en droit, avait devant elle un avenir tout tracé. Elle se consacrerait à la défense des opprimés, des délaissés de la société.
Les pensées mélancoliques du pasteur furent interrompues par la voix mélodieuse de sa fille.
- Tu ne manges pas ? Cela va devenir froid !
Lassiette garnie linvitait à consommer le contenu, les produits de son jardin. Jim, sexcusa de son étourdissement.
- Je vais devoir aller me préparer, il est déjà dix-neuf heures, ils vont bientôt arriver ; annonça Marie.
- Mais tu nas rien mangé, tu ne vas pas y aller comme ça ! Je croyais que tu dînerais à la maison.
- Je nai pas très faim, et puis cela ne me fera pas de mal. Jai pris ces derniers temps un peu de poids. Jai deux ou trois kilos à perdre !
Sur ces mots, Marie quitta la pièce.
Jim entama une deuxième assiette tout en méditant sur le comportement de sa fille. Il naimait pas quelle fasse régime, surtout quelle était à ses yeux très jolie ainsi. Une néfaste influence des magazines qui incitent les jeunes filles, les encouragent à ressembler aux mannequins actuels, bougonna Jim.
Dans le salon éclairé par un halogène, Jim prit la carafe de porto, son péché mignon, posée sur le buffet. Il se servit quelques gouttes du délicieux breuvage. Il le savait, il ne devait pas. Son médecin le lui avait formellement interdit, mais au diable les toubibs, se dit-il tout en refermant le flacon de cristal.
Jim confortablement assis dans son rocking-chair, le verre à la main, se balançait. Ereinté par les travaux de jardinage, il sendormit lesprit serein.
Plongé dans ce profond sommeil, le pasteur ne perçut pas les coups de klaxon. Eddy Mc Dowell accompagné de sa sur Alice étaient arrivés devant léglise. Le jeune homme, fringuant, se dirigea vers la maisonnette.
Marie, belle comme une princesse, accourut dans le salon. Elle aperçut son père assis, endormi. Elle sapprocha sans faire de bruit et lembrassa affectueusement sur le front.
La porte souvrit, Marie apparut. Eddy, pantois, contempla la jeune femme vêtue dune robe blanche qui lui allait à ravir. Emu, Amoureux, il balbutia quelques mots.
- Marie, tu es si
belle !
- Merci Eddy. Je dois tavouer que je te trouve très élégant.
Le journaliste escorta fièrement la jeune femme jusquà son véhicule ; Alice qui effectuait quelques retouches à son maquillage, cacha son trousseau puis sortit précipitamment et embrassa sa meilleure amie, sa confidente de toujours.
Eddy qui avait remarqué le manège de sa sur soffusqua.
- Tu sais que Papa tas interdit de trop te maquiller. Tu le lui as promis !
Alice haussa les épaules et répliqua aux réprimandes de son frère.
- De toute façon, il ne le saura pas. Il nira pas au bal, il a trop de travail ! Tu ne lui rapporteras pas, nest ce pas Eddy ?
La jeune femme connaissait davance la réponse de son frangin. Il avait toujours couvert ses fantaisies. Comme prévu, Eddy accepta une nouvelle fois de se taire.
Les trois jeunes gens embarquèrent dans la voiture. Celle-ci démarra et séloigna en direction de Tuxon.
En ville, la fête battait son plein. Les rues, les aires de repos étaient bondées. Eddy Mc Dowell fut obligé de ranger sa voiture à lécart du centre. Il ne fallait quune vingtaine de minutes de marche pour arriver au Tuxon Club, le point de ralliement, le seul endroit de la région où les jeunes aient la possibilité de se réunir. Cest là que le trio attendrait louverture du Bal.
Marie et Alice, complices et friponnes avaient projeté de caser leur compagnon de la soirée. Andy serait présente au bal. Elle était follement amoureuse dEddy, mais celui-ci la trouvait trop jeune à son goût. Elle venait à peine de fêter ses dix-huit ans.
Intrigué par les chuchotements de ses camarades, la victime de cette odieuse conspiration questionna les deux jeunes filles.
- Que complotez-vous toutes les deux ?
Marie, mine de rien ne savoir, fit linnocente.
- Rien, tu sais ! Des histoires de filles.
Eddy, pas du tout convaincu par lexplication de la jeune femme, haussa les épaules et avança.
Alice ne put se retenir, elle sesclaffa. Sa complice lui chuchota :
- Calme-toi, sinon, il va se douter !
La jeune Kawinski devant sa compagne hilare ne put garder son sérieux. Malgré ses efforts désespérés, à son tour, elle éclata de rire.
Eddy, perplexe, observa les deux femmes pliées en quatre. Vexé, il séloigna, ignorant le perfide projet que ses compagnes avaient élaboré.
La soirée, le bal bon enfant se déroulait sans incident. Les touristes, la population sunissaient et buvaient à la santé de leur président. La bière coulait à flot.
Marie, assisse près de la sortie, examinait un panneau accroché au-dessus du bar. Une phrase y était gravée : Abolitionniste go home.
Ces trois mots, lourds de signification, dérangeaient la jeune femme. Elle qui avait choisi le métier davocat afin de défendre les droits élémentaires des inculpés ne comprenait pas cette haine affichée.
Marie désappointée observait ces hommes, ces femmes enthousiastes
adepte de la peine capitale, de la mort dun être humain.
La seule pensée des condamnés menés à labattoir, la révoltait.
Eddy, légèrement entamé, sassit aux côtés de lavocate en herbe. Les yeux pétillants, il ne put dissimuler sa tendresse, son amour pour la meilleure amie de sa sur. Il était intrigué par le manque dintérêt de sa compagne pour la soirée. Elle qui dhabitude était la première à sortir, à faire la fête.
- Tu ne danses pas ?
Marie nosa pas lui avouer quelle sennuyait à mourir, quelle se sentait mal à laise parmi cette assemblée.
- Non, je ne me sens pas très bien. Mais ne te sens pas obligé de rester près de moi, amuses-toi !
- Veux-tu que je te raccompagne ? Entre nous, je suis impatient que cela se termine. Andy ne me lâche pas dune semelle. Je ne sais pas ce qui lui prend mais à chaque fois que je me retourne, elle est derrière moi !
Marie, chagrinée dêtre lauteur de cette farce de collégiens, navait pas le courage de se démasquer, de reconnaître quelle était, quelles étaient à lorigine de ce harcèlement. Elle déclina loffre de son compagnon.
- Non Eddy, ce nest rien, cela va
Subitement, le journaliste, se leva. Il avait repéré sa sur collée à Fred Bonnewerd, un Don Juan de pacotille. Le fermier, un homme dune quarantaine dannées dansait langoureusement avec la jeune fille. Il en profita pour mettre sa main sur les fesses de ladolescente, la serrer contre lui. Alice émoustillée, embrassait son partenaire tout en se frottant immoralement à lui.
Eddy, les poings serrés, fonça vers le couple dun soir. Furieux, il traversa la foule. Les yeux fixés sur le duo, il arracha sa sur des bras du fermier. Alice, hagarde, ne comprenant pas ce qui arrivait, resta immobile au milieu de cette foule qui sétait instantanément rassemblée autour du trio.
Lhomme, un colosse de plus de deux mètres sadressa au jeune homme.
- Quest ce que tu viens faire Eddy ? Retourne auprès de ta copine, cela vaut mieux pour toi !
Le journaliste frappa violemment son adversaire. Le fermier vacilla à peine. Eddy la main en feu sapprêtait à cogner une deuxième fois mais il nen eut pas le temps. Il reçut un coup violent au niveau de la mâchoire. Eddy tomba en arrière. Malgré la douleur, il se releva et sapprêta à sélancer sur le paysan. Celui-ci, fier comme un coq lattendait de pied ferme.
Marie venue auprès de son ami, lagrippa par la chemise. Eddy se retourna violemment, prêt à assener un coup de poing à celui qui avait laudace de le retenir. Marie, surprise par le regard noir, lagressivité du jeune homme, le lâcha. Eddy, la bouche en sang, confus face à la jeune fille, desserra ses poings. Le journaliste aperçut sa sur qui courait en direction de la sortie, il sapprêta à la poursuivre, Marie le retint.
- Restes ici, je vais la ramener. Tu en as assez fait !
Alice, profondément humiliée, sous le regard amusé des badauds, des témoins de la rixe, courait à perdre haleine.
Marie se précipita à lextérieur. Inquiète, elle interrogea les passants, les fêtards. Ceux-ci ivres, ne comprenaient, ne prêtaient pas attention à ce quelle disait. Sa meilleure amie sétait fondue dans la nuit.
Marie persévéra, traversa la foule. Malheureusement elle dut se rendre à lévidence : Alice avait réussi à lui échapper.
Epuisée, angoissée, elle revint au chapiteau. Eddy patientait à quelques mètres de lentrée.
Marie catastrophée, linforma de la disparition dAlice.
- Je nai pas réussi à la rattraper ! Personne na pu me dire dans quelle direction elle sest dirigée. Eddy, je ne suis pas tranquille. Dans son état, elle risque de faire une bêtise. Nous devrions prévenir le shérif.
Eddy persuadé que sa sur, une fois calmée, reviendrait à la maison, ne pensait pas quil était nécessaire de déranger le Marshall Solwitch. Il avait autre chose à faire que de soccuper dune fugue. De plus, cela ferait mauvais effet de la voir arriver à la maison, entre deux policiers. Le journaliste décida de raccompagner Marie chez elle.
La jeune Kawinski passa une nuit abominable. Malgré la fatigue, elle ne put fermer lil. Les images de la soirée, du bal lui revenaient à lesprit. Cette dispute, cette bagarre ridicule, Alice en pleurs sévaporant dans un nuage de brume.
Marie se mordait les doigts davoir écouté Eddy ; Elle aurait dû refuser de partir, elle aurait dû rester aux alentours du chapiteau, attendre le retour de sa meilleure amie. Alice, ne devait pas être loin ! Eddy, une fois parti, elle se serait montrée, blottie dans ses bras. Car malgré ses tenues affriolantes à la limite de lindécence, ses attitudes faussement provocantes, Alice était toujours une petite fille fragile. Mais vivant à lintérieur dun carcan familial assez rigide, elle cherchait à se démarquer de cette éducation qui lui pesait énormément.
Marie napprouvait pas la conduite de son amie mais elle comprenait, imaginant quune fois sa crise dadolescence passée, Alice retrouverait son équilibre, sa sérénité.
Il était à peine six heures trente lorsque Marie entendit le bruit dune voiture. Dun bond, elle sauta de son lit et fonça vers la fenêtre. Elle distingua le véhicule dEddy Mc Dowell. Redoutant une mauvaise nouvelle, elle se précipita hors de sa chambre, dévala quatre à quatre les marches de lescalier, ouvrit la porte
devant elle, Eddy avait le visage blanc comme un linge, les yeux cernés, rougis par les larmes.
Jim Kawinski rejoignit le couple. Il comprit immédiatement quun malheur était arrivé
Marie fixait le jeune homme. Des mots, des phrases, des questions lui venaient à lesprit mais, appréhendant une funeste nouvelle, elle nosa pas les formuler.
Le journaliste, affaibli, hurla :
- Elle est morte ; Alice est morte ; On la tuée ! Assassinée !
Marie ne voulut pas le croire. Tout ceci nétait quun rêve, un cauchemar ! Elle allait se réveiller dun moment à lautre !
Sous ses yeux, Eddy seffondra dans les bras du Père Kawinski. Les paroles du jeune homme étaient étouffées par ses sanglots. Marie resta immobile. Elle ne comprenait pas, ne réalisait pas encore ce qui venait darriver à sa meilleure amie.
Alice assassinée
Qui aurait pu faire une chose pareille ? Marie, impuissante, la revoyait en pleurs, fuyant sous ses yeux.
Eddy se reprit, se détacha du pasteur. Il les pria de lexcuser de son attitude, de son relâchement.
- Je suis désolé mais je dois
mes parents, je dois les rejoindre. Ils ont besoin que je sois auprès deux.
Le jeune homme regagna sa voiture. Marie, se sentant coupable voulut le retenir mais son père la rattrapa.
- Laisse-lui un peu de temps.
En ville, la population fut rapidement mise au courant du meurtre, de lassassinat de la petite Alice Mc Dowell. Les reporters couvrant la visite présidentielle de la veille se précipitèrent sur les lieux du crime.
Les premières rumeurs, les détails morbides se répandirent comme une traînée de poudre.
Les enquêteurs, malgré leurs précautions, navaient pu empêcher les fuites. Les reporters, fins limiers, avaient réussi à recueillir les témoignages de deux jeunes gens. Ceux qui avaient découvert le cadavre dAlice Mc Dowell :
Olivia et Jason, originaires de lArizona campaient à lécart de Tuxon. Comme beaucoup dautres, ils étaient venus assister à la parade, au passage du président. Ils avaient planté leur campement dans un champ au nord de la cité. Aux alentours de minuit, fatigués, il décidèrent de quitter le bal. Il faisait noir
Jason, une torche à la main, éclairait le chemin. Mais les piles étant usagées, le faisceau lumineux faiblissait. Soudain, Olivia cria, elle avait cru voir une ombre, un homme qui les épiait. Linconnu était caché derrière un bosquet. Jason dirigea le faisceau de sa lampe vers lendroit désigné par sa compagne. Le garçon savança tout en exigeant que linconnu se montre, quil sorte de sa cachette. Lhomme obtempéra. Il sexcusa de les avoir effrayés. Il avait trop bu et sétait assoupi. Cétait leur arrivée quI lavait réveillé ! Jason, tranquillisé, sapprocha et lui demanda sil navait pas besoin daide. Olivia qui suivait la scène quelques mètres derrière son compagnon, remarqua un éclat de lumière provoquée par un objet métallique, la lame dun couteau dans la main gauche de linconnu. Olivia hurla ; Jason alertée par les cris de son amie se retourna. Lhomme, profita de cet instant de distraction pour se jeter sur sa victime. Jason se retrouva au sol. Son adversaire doté dune force surhumaine le maintenait immobile, sapprêtant à lui asséner un coup de couteau.
Olivia terrorisée, continuait à hurler. Jason, en mauvaise posture, eut le réflexe de saisir sa torche qui se trouvait à côté de lui. Il frappa de toutes ses forces son agresseur. Vraisemblablement blessé, il le lâcha et sévanouit dans la pénombre.
Tout en se relevant, Jason éclaira les environs, à la recherche de celui qui lavait assailli, mais il sétait évaporé !
Le couple choqué, pressé de quitter les lieux rallia sa tente. Ils nallaient pas passer une minute de plus dans cet endroit
ils plieraient bagage
direction lArizona.
Quelques mètres plus loin, Olivia trébucha. Elle saffala sur le sol. Son compagnon léclaira de sa torche. Les mains maculées de sang, le regard perdu, Olivia le suppliait. Jason, instinctivement, dirigea le faisceau de lumière aux cotés de son amie et y vit un corps dénudé, en sang, mutilé. Les yeux de la morte reflétant la luminosité de la lampe. La main tremblante, pris de soubresauts, il éteignit sa torche. Il agrippa son amie et sencourut.
Face au Marshall, un premier temps incrédule, le couple de campeur raconta ce quil venait de vivre : lhomme, lagression, la femme, le sang, le cadavre.
Le shérif, accompagné de ses deux adjoints, décida de se rendre sur les lieux de lagression. Jason, effrayé, se tenant à lécart, indiqua lendroit où reposait le corps.
Le Marshall, pas à pas, progressa, la gorge nouée. Cest lui qui découvrit le cadavre. Il reconnut instantanément la petite Alice Mc Dowell.
Trois
Un petit matin, le cercueil renfermant la dépouille de la jeune Alice Mc Dowell fut inhumé dans lunique cimetière de Tuxon. La population était venue nombreuse aux obsèques afin de montrer sa solidarité avec la famille tragiquement meurtrie par le destin.
Par respect, les autorités municipales avaient annulé toutes les festivités. Tuxon était une ville morte !
Les bouquets, les couronnes mortuaires fleurissaient lentrée du cimetière. Les parents de la défunte, malgré la douleur, se montrèrent dignes devant la tombe de leur fille. Eddy, qui se sentait responsable du drame, se tenait légèrement à lécart, derrière sa maman. Il ne comprenait toujours pas sa réaction, ce qui lavait poussé à intervenir
lalcool ne pouvait pas tout expliquer ! Cétait sa faute si Alice se trouvait devant lui, couchée dans une caisse de chêne.
Jim Kawinski, profondément affecté, eut du mal à prononcer son oraison funèbre. La disparue, la petite Alice, cétait lui qui lavait baptisée !
Pendant ce temps, les recherches menées par les fédéraux se poursuivaient. Jusqu'à présent le coupable, lassassin navait pu être démasqué, appréhendé. Malgré les nombreux barrages dressés dans tout le comté, il avait réussi à passer entre les mailles du filet.
De plus, les enquêteurs disposaient de peu dindices : larme navait pas été découverte et le portrait robot établi grâce aux témoignages des deux campeurs était inexploitable.
La piste dun psychopathe, un étranger venu assister à la visite présidentielle fut privilégiée. Les policiers étaient persuadés quil nen était pas à son coup dessai. En recoupant les maigres indices relevés sur le terrain avec ceux dautres dossiers de crimes similaires, les policiers espéraient pouvoir linterpeller, le mettre hors détat de nuire !
Le lendemain de lenterrement, Eddy, le cur meurtri par laffliction et les remords, sacheminait lentement en direction de la plaine, du pré où sa sur
avait été massacrée. Il aperçut Marie, prosternée. Un bouquet de fleurs était posé à ses côtés. La jeune femme, interrompue dans ses pensées, dans ses prières, sursauta, se retourna brusquement. Le journaliste, confus, sexcusa :
- Je suis désolé, je nai pas voulu teffrayer. Je ne pensais pas te trouver ici.
La jeune fille rassurée, heureuse de voir Eddy, justifia sa présence.
- Je sais, je naurais pas dû. Mon père me la interdit mais je devais venir. Cétait plus fort que moi. Alice
Mais, je vais te laisser.
Eddy ne pouvait détacher son regard dune fraction de terrain délimitée par des banderoles ; Lherbe était couverte du sang de sa sur.
Dune voix à peine audible, il bredouilla quelques mots.
- Non, tu
si tu le veux, reste.
Marie prit la main du jeune homme. Les deux amis sagenouillèrent.
Jim Kawinski pénétrait dans lenceinte de léglise. A cette heure avancée de laprès midi, lédifice religieux était désert. Face à lautel, le pasteur se prosterna et fit le signe de croix. Ses pensées allèrent vers la petite Alice, éternellement aux côtés de Dieu
et vers la famille Mc Dowell.
Jim se rappelait, se remémorait le baptême qui avait été célébré, une vingtaine dannées auparavant. Le prêtre, les larmes aux yeux se souvenait, comme si cétait hier, chaque instant de ce jour mémorable : La grand-mère maternelle, émotionnée, qui faillit sévanouir dans les bras du vicaire. Le petit Eddy, âgé dà peine cinq ans qui galopait dans la paroisse poursuivi par la Tante Martha ; La pauvre femme dun certain âge, avait été obligée de sortir le récalcitrant par la peau du cou. Elle navait pratiquement pas assisté à la cérémonie. Alice, pour sa part, rebelle comme lavait été son frère, hurlait, se débattait. Elle refusait de se soumettre au rite religieux.
Une ombre, un homme profitant du recueillement du prêtre sintroduisit dans léglise. Rasant les murs, il se fondit dans la pénombre. Le pasteur alerté par le bruit des pas qui résonnaient dans la bâtisse se leva.
Jim scruta la salle, la porte sétait refermée. Le prêtre aperçut une forme humaine qui sengouffrait dans le confessionnal. Jim, intrigué par ce comportement inhabituel, temporisa quelque peu.
Linconnu ne se manifesta pas, il attendait visiblement la venue du prêtre. Jim entra dans lisoloir. Il sinstalla tout en essayant de reconnaître son mystérieux visiteur. Celui-ci, désirant rester dans lanonymat, recula, se blottit dans un recoin de lisoloir.
Face à lattitude, au silence de son mystérieux visiteur, Jim se présenta et tenta de rassurer son interlocuteur.
- Mon enfant, je suis le pasteur Jim Kawinski. Vous navez rien à craindre ! Vous êtes dans la maison et sous la protection du Seigneur ! Dites-moi ce qui vous a conduit jusqu'à nous..
Après un court moment de silence, linconnu sortit de sa cachette, sapprocha de la grille.
- Mon père, je ne suis pas originaire de la région. Je ny demeure pas non plus mais malgré tout vous me connaissez sans me connaître.
Le pasteur, décontenancé par les propos aussi énigmatiques que lhomme qui se trouvait derrière cette frêle paroi de bois, insista :
- Mon fils. Ne craignez rien ! Je suis là pour vous venir en aide. Confiez-moi la raison de votre venue. Vous êtes sous la protection de notre Seigneur !
- Je suis le responsable du décès dAlice Mc Dowell !
Le pasteur fut assommé, horrifié par la révélation. Jim était suspendu à cette voix monocorde dénuée de toute émotion. Il ne savait que penser, comment réagir. Etait-ce le meurtrier ou un mythomane, un déséquilibré avide de publicité ?
Malgré son trouble, le pasteur se contrôla, il répliqua aussitôt à lhomme qui venait de savouer être lauteur de lassassinat dAlice Mc Dowell.
- Responsable ? Mais que voulez-vous dire ? Avez-vous des informations sur ce meurtre ? Parlez, je vous en conjure !
- Je ne crois pas que vous ayez compris, mon père. Jai tué, disons plutôt que jai sacrifié cette jeune fille.
- Sacrifié ! Que voulez-vous dire ? Je ne comprends pas ce que vous voulez ! Quelle est la raison de votre présence ?
Linconnu arrogant, poursuivit son monologue.
- Vous ne me croyez pas ! Vous pensez que je suis fou à lier, bon à être enfermé dans un asile psychiatrique. Mais mon très cher père, je vous rassure tout de suite. Je suis en pleine possession de mes facultés psychiques et je peux vous confirmer mes propos. Cest moi qui ai mis fin aux jours de la jeune Alice.
Les mots, les phrases retentirent dans le confessionnal. Jim ébahi, écouta le récit de son obscur interlocuteur.
- Elle était si mignonne, si fragile, un brin rebelle. Je lavais remarquée au bal, se déhanchant, dansant langoureusement au milieu de la foule. Elle illuminait la salle, je navais dyeux que pour elle
Un homme, un rustre la saisit par la taille. Elle se laissa entraîner et dansa avec lui. Jaurais voulu intervenir, larracher des bras de ce fermier. Elle méritait mieux que cette brute immonde enivrée, ne pensant quà profiter de son innocence. Soudain une dispute, une altercation eut lieu ; Un jeune homme sétait interposé. Il les sépara violemment. Une bagarre éclata. La foule sagglutina autour des deux hommes. Mais cette bagarre ne mintéressait pas, je suivais des yeux la jeune fille. Vexée, en pleurs, elle sencourut, quitta la salle. Je lai talonnée, elle sest enfoncée dans les bois. Elle courait, elle ne semblait pas savoir où elle allait puis saffala sur le sol : abandonnée de tous ; Seule au monde ! Vous auriez du la voir, vêtue de sa légère robe retroussée au niveau des genoux. Je me suis lentement approché delle. Je navais rien contre cette délicieuse enfant mais nos destins étaient liés à tout jamais !
En mapercevant, elle a crié. Je me suis penché au-dessus delle, la main sur sa bouche. Je ne lui voulais aucun mal mais elle se débattait. Jai tenté de lui expliquer que jétais là pour la sauver, la délivrer mais elle ne voulait rien entendre. Jai déchiré sa frêle robe. Je dois avouer que jai été surpris : elle ne portait pas de sous-vêtement ! Mais ce qui ma marqué le plus, ce sont ses yeux bleus, rougis par les larmes, suppliants de lachever, de mettre fin à la douleur. Jai perçu ses dernières pensées quelques instants avant de mourir : Elles étaient pour sa maman !
Le pasteur scandalisé, révolté par cette confession, sexclama :
- Arrêtez ! Que voulez-vous ? Pourquoi êtes-vous venu ici ?
- Dommage que vous ne désiriez connaître la suite de cette nuit. Je pourrais vous donner de nombreux détails qui vous convaincraient que je suis le meurtrier de la petite Alice. Ce nest pas grave, vous comprendrez plus tard ! Avant de vous laisser méditer sur ce que je viens de vous révéler, jaimerais simplement que vous vous remémoriez cette soirée du vingt et un septembre mille neuf cent quatre-vingt dix-huit.
Jim Kawinski naurait jamais pu oublier ce jour. Il était gravé dans sa mémoire au fer rouge. Il revit distinctement le pénitencier, les couloirs, cette odeur persistante et ce jeune condamné à la peine de mort, enchaîné et conduit vers
Linconnu devinant les pensées du pasteur, poursuivit :
- Vous voyez, ce nest pas si loin. Remémorez-vous les dernières paroles, mes ultimes mots qui vous étaient destinés. Je vous avais dit que nous nous reverrions ! Rappelez-vous !
Le pasteur clama :
- Mike Hammer !
- Vous avez-vu juste mon père ! Malgré ce que vous pensez de moi, je tiens toujours parole. Je suis de retour ! Malheureusement, je dois partir car jai une mission à accomplir. Mon maître me rappelle à lordre. Mais ne vous inquiétez pas, nos routes se croiseront à nouveau.
Sur ces paroles, lhomme se leva et quitta le confessionnal. Jim sapprêta à sortir, à lattraper, il devait voir son visage afin de le confondre. Le pasteur fut freiné, bloqué dans son élan : la porte refusait obstinément de souvrir. Le religieux sappuya de tout son poids contre la paroi maintenue close par une force démoniaque. Ses efforts désespérés pour sextraire de ce piège infernal ne servaient à rien. Jim frappa la cloison de bois, la porte récalcitrante. Les poings meurtris, endoloris, le pasteur hurla, appela à laide. Après une dizaine de minutes, la porte céda, souvrit. Le pasteur se jeta hors du confessionnal. Il scruta lantre de léglise mais lhomme avait eu le temps de déguerpir.
Haletant, le religieux gagna la sortie. A lextérieur, aveuglé par les rayons du soleil, il se protégea dune main les yeux. La vue brouillée, il explora les alentours. Aucun nuage de poussière, provoqué par un éventuel démarrage de véhicule, à lhorizon
Le pasteur en déduisit que linconnu était reparti à pied. Il ne devait pas être très loin !
Jim se mit à sa poursuite. Son énigmatique interlocuteur navait pas le choix : A droite, une vaste plaine désertique ; A gauche, la nationale qui menait en ville.
Le pasteur avança en direction de la route. Pas à pas, sous une chaleur accablante, il progressa le long de la chaussée. Tremblant, accablé, Jim ne savait plus que penser : Avait-t-il rêvé ? Tout imaginé ! Et pourtant cette voix, ces descriptions, ses détails morbides
seul le meurtrier dAlice Mc Dowell pouvait les connaître ! Mais tout ceci était tellement étrange, irréel. Quel était son but en venant le narguer chez lui ! Il nétait pas venu se confesser ! Ce nétait quun prétexte pour
.
Un véhicule en provenance de Tuxon roulait à vive allure.
Jim cheminait, titubait au centre de la nationale. Soudain, alerté par le ronronnement dun moteur, il sarrêta. Médusé, le pasteur aperçut la Mustang qui fonçait droit sur lui.
Le conducteur du bolide, un homme dune cinquantaine dannées, ébloui par le soleil, discutait avec son compagnon de route. Il ne remarqua pas la présence du religieux. Ignorant le danger, il accéléra.
Jim Kawinski neut plus lénergie de se mouvoir, de fuir. Le prêtre, à bout de force, en désespoir de cause, leva les bras au ciel. Le choc, la tragédie était inévitable.
Assis confortablement au côté du chauffeur, Doug Lawson, un jeune auto-stoppeur devina un obstacle, un homme immobile. Aussitôt, il se retourna vers le conducteur. Horrifié, il se rendit compte que celui-ci ne lavait pas vu ! Spontanément, il saisit la main du chauffeur, le contraignit à dévier la course du véhicule.
Le propriétaire de la Mustang, surpris par la manuvre de son voisin, appuya sur les freins. Les roues se bloquèrent. Dans un crissement de pneus, la voiture devenue incontrôlable, frôla le religieux puis finit sa course quelques mètres plus loin.
Les passagers de lautomobile se hâtèrent au secours du pasteur. Le plus jeune des deux arriva le premier auprès de Jim, miraculeusement indemne.
Le prêtre, resta sans réaction. Il se laissa entraîner en direction de la voiture. Lecclésiastique, en état de choc, fut installé à lavant de la Mustang.
Doug Lawson sinquiéta de létat de santé du vieil homme.
- Mon père, voulez-vous que lon vous conduise à lhôpital ou chez vous ?
Jim Kawinski reprit peu à peu ses esprits. La gorge en feu, il implora :
- A boire ! Avez-vous de leau ?
Lautomobiliste se précipita à larrière de son véhicule. A lintérieur du coffre se trouvait un petit frigo. Lhomme revint une bouteille deau fraîche, un gobelet dans les mains. Le pasteur, assoiffé, avala dune traite la rafraîchissante boisson. Le godet en plastique vide, il le tendit à son sauveur. Le chauffeur, heureux davoir réussi à éviter le drame, le resservit volontiers.
Jim Kawinski, à bout de force, puisa dans ses maigres réserves. Il questionna les deux individus.
- Avez-vous aperçu un homme ? Vous avez dû lapercevoir ! Il se dirigeait vers vous !
Le conducteur et son passager se regardèrent, interloqués par les propos du religieux, ils répondirent par la négative.
Jim ne comprenait pas. Ils auraient dû le croiser. Il navait pas pu disparaître, se fondre ainsi dans la nature. Le prêtre, le regard au bord du désespoir, répéta :
- Un homme, il devait être
Un jeune homme, la trentaine
Il était là, il me précédait. Vous ne pouvez pas ne pas lavoir vu !
Les deux individus, perplexes, hésitèrent. Le chauffeur entraîna lauto stoppeur à lécart.
- Ne serait-il pas préférable de lemmener durgence à lhôpital ? Il a dû rester trop longtemps sous ce soleil de plomb. Seuls les cactus peuvent survivre à cette canicule.
Le jeune homme acquiesça. Jim à bout de force, continua à délirer.
- Répondez-moi ! Je vous en supplie ! Je ne suis pas fou
il était là !
Doug Lawson, afin de calmer le prêtre qui sétait relevé, prêt à poursuivre sa route à pieds, lui mentit.
- Oui, mon père. Nous lavons croisé. Une voiture lattendait, il est parti. En attendant, nous allons vous conduire dans une clinique. Ils prendront soin de vous.
- Il est monté dans une voiture ! Avez-vous eu le temps de le voir. Pourriez-vous me le décrire ?
- Non, je suis désolé. Nous allions trop vite. Mais nous devons y aller
Eddy au volant de sa voiture arriva sur les lieux de lincident. Marie, à ses côtés avait également aperçu la voiture de sport immobilisée au milieu de la nationale. Le journaliste se gara sur le bas côté et sortit prêter main forte ; Marie le suivit de près. Lauto stoppeur rejoignit le couple, il se présenta :
- Je suis le pasteur Doug Lawson ! Etes-vous de la région ?
Eddy prit la parole.
- Oui, bien sûr. Peut-on vous aider ?
- Nous avons trouvé un homme au milieu de la route. Il doit être victime dune insolation et nous voudrions le conduire à lhôpital le plus proche. Nous ne sommes pas de la région. Pourriez-vous nous y conduire.
Pendant ce temps, Marie contourna la Mustang. Elle entrevit son père assis à lavant du véhicule. Elle se précipita vers lui.
- Papa, quy a-t-il ? Papa, répond-moi !
Jim Kawinski, à présent inconscient, ne réagit pas. Marie, affolée appela son compagnon ; celui-ci, rapidement près du vieil homme prit la décision de le transporter aux urgences de Saint-Joseph. Létat du prêtre sétait subitement aggravé.
Le personnel de létablissement hospitalier fut averti de la venue imminente du pasteur. Anxieux, postés à lentrée de lhôpital, les soignants attendaient fébrilement larrivée du patient.
Ici, tout le monde le connaissait. La majorité dentre eux avait été baptisé par lecclésiastique.
Jim, toujours inconscient, fut conduit aux soins intensifs. Marie et Eddy escortaient le vieil homme allongé sur une civière. Devant lentrée des soins intensifs, les deux jeunes gens furent contraints par les infirmières à rejoindre la salle dattente. Marie, en pleurs, regarda les portes se fermer derrière son père. Résignée, craignant de ne plus jamais le revoir
vivant. Elle se blottit dans les bras dEddy Mc Dowell.
- Il ne va pas, ce nest pas
Le journaliste, déjà cruellement frappé par le destin, essaya de rassurer la jeune Kawinski, la femme quil aimait secrètement depuis toujours. Enlacé, le couple se dirigea lentement vers la salle dattente où patientaient Doug Lawson et son compagnon de route. Le jeune prêtre, affecté par leur désarroi, manifesta son soutien.
- Jaimerais pouvoir rester avec vous. Malheureusement, je dois me rendre à un rendez-vous important. Dès que je serai rentré, je me recueillerai, je prierai pour le rétablissement de votre papa. Ayez confiance ! Je suis certain quil se remettra.
Marie Kawinski releva la tête. Méconnaissable, le visage tuméfié, elle regarda quelques instants le prêtre avant de se réfugier à nouveau dans les bras de son compagnon.
Lhorloge digitale accrochée au-dessus de la porte de la salle dattente indiquait vingt et une heures vingt-cinq ; Marie épuisée, sétait assoupie.
Eddy, malgré la fatigue, résistait. Il surveillait le couloir, guettant les allers et venues des employés de lhôpital. Par intermittence, le jeune homme posait tendrement les yeux sur sa compagne. Follement épris, il aurait aimé lui caresser délicatement sa longue chevelure, la serrer dans ses bras, lui dévoiler son amour mais ce nétait pas le moment. Plus tard, quand le père de Marie serait rétabli, il prendrait son courage à deux mains. Il sortirait de sa réserve et lui révélerait ce secret quil dissimulait depuis si longtemps : il déclarerait sa flamme et lui demanderait de lépouser.
Une voix ramena le journaliste à la réalité. Debout, à lentrée de la pièce, Doug Lawson venait aux nouvelles :
- Avez-vous eu des informations sur létat de santé du père Kawinski ?
- Rien de concret. Les médecins nosent se prononcer, il est encore trop tôt !
Le religieux sinstalla aux côtés des deux jeunes gens.
- Avec tous ces événements, je ne me suis peut-être pas encore présenté. Je suis le pasteur Doug Lawson.
Le journaliste tendit la main à son voisin.
- Cest vrai, excusez-moi. Je mappelle Eddy Mc Dowell.
Tout en désignant sa voisine, il poursuivit :
- Marie est la fille du pasteur Jim Kawinski.
Le visage du prêtre sobscurcit, son sourire disparut instantanément, la voix grave, il déclara :
- Vous êtes le frère de la jeune fille assassinée ?
Eddy acquiesça de la tête, baissa les yeux. Doug, se rendant compte de son involontaire maladresse, sexcusa, sexpliqua sur les raisons de son interrogation.
- Je suis désolé. Je nai pas voulu rouvrir cette douloureuse plaie mais jai moi-même perdu une sur dans des conditions tragiques. Je comprends votre douleur. Si vous avez besoin de vous confier, de parler, nhésitez pas à venir me voir. Pour le moment, je loge au motel à lentrée de la ville. Sachez que ma porte vous sera toujours ouverte !
Le reporter remercia le jeune pasteur. Cette offre généreuse le réconfortait. Parler lui ferait certainement du bien. Expliquer ce quil ressentait
: son sentiment de culpabilité, la souffrance, la haine qui le tourmentait.
Doug tout en contemplant Marie, ajouta :
- Jai pu constater que vous étiez très proche de la fille du pasteur.
- Nous nous connaissons depuis notre enfance. Nous avons grandi ensemble. Ma sur Alice est
était sa meilleure amie.
Eddy mal à laise par la question de son voisin, changea de sujet de conversation.
- Vous êtes installé au motel ! Vous êtes de passage ?
- Non, jai été envoyé à Tuxon, afin de seconder le père Kawinski. Jaurais préféré arriver dans dautres circonstances mais le Seigneur en a décidé autrement.
- Heureusement, que vous étiez là
sinon, le père serait certainement mort à cette heure ! Il vous doit une fière chandelle.
Doug répliqua :
- Jespère, jespère mon fils !
La conversation des deux hommes fut interrompue par lentrée du responsable de la clinique.
Lair grave, il savança vers le trio. Marie réveillée par la présence du praticien, se releva. Suspendue à ses lèvres, redoutant une funeste nouvelle, elle nosa pas poser lunique question qui lui brûlait les lèvres
est-ce que son père allait sen sortir ?
Le docteur prit soin de fermer la porte derrière lui, puis il divulgua les résultats des premiers examens effectués.
- Je dois tavouer Marie que je suis très préoccupé par létat de ton père. Nous allons le garder aux soins intensifs. Ainsi, il bénéficiera dune surveillance continue. Dans létat actuel, malheureusement nous ne pouvons rien faire de plus ! Nous en saurons plus dans les jours, les semaines qui suivent.
Marie sollicita lautorisation de se rendre au chevet de son père. Le médecin consentit à condition de ne pas rester trop longtemps. La jeune fille accompagnée du médecin quitta la salle sous le regard attristé de son ami denfance.
Un quart dheure plus tard, Marie Kawinski rejoignit ses compagnons. Eddy, agité, qui arpentait la minuscule pièce de long en large, vint aux nouvelles.
- Comment las -tu trouvé ? Ta- t-il parlé ?
- Non, il dormait. Le directeur ma proposé de rester à lhôpital. Jai accepté. Ainsi lorsquil se réveillera, je serai auprès de lui !
- Je vais rester avec toi ! Jattendrai ici, je
Marie, fatiguée linterrompit sèchement.
- Non, Eddy, ce nest pas nécessaire. Je te remercie, mais il devra rester alité plusieurs semaines et tes parents ont besoin de ta présence. Je dois y aller. Ils mattendent au secrétariat.
La jeune femme salua Doug Lawson, embrassa Eddy avant de disparaître dans le couloir.
Le pasteur Lawson, conscient de la tristesse du reporter, réconforta le jeune homme, dépité, ne comprenant pas lattitude agressive de Marie.
- Elle a besoin dêtre seule mais rassurez-vous, elle tient à vous. Cela se voit !
Ces quelques mots, cette affirmation réchauffa un brin le cur brisé du garçon. Eddy proposa de raccompagner le pasteur.
- Avez-vous une voiture, sinon je peux vous reconduire au motel ?
- Merci, mais je ne voudrais pas vous déranger, jappellerai un taxi.
- Un taxi, vous en aurez pour au moins une heure dattente et le motel est quasiment sur mon chemin. Acceptez, cela me ferait plaisir de vous reconduire.
Face à cette insistance, Doug Lawson accepta loffre amicale du jeune homme.
Quatre
En cette fin de juillet mille neuf cent quatre-vingt dix-neuf, Tuxon était pris dassaut par les estivants. Jamais, la cité navait connu une telle affluence. Les touristes de lhorreur comme les désignait la population sillonnaient les environs, photographiaient les lieux où avait vécu Alice Mc Dowell.
La clairière dans laquelle elle fut assassinée était le passage obligé des badauds, des curieux en quête de sensationnel, insensibles, méprisant le caractère sacré de lendroit.
Les forces de lordre, dans un premier temps, réagirent en refoulant les hordes de fouineurs. Mais les policiers furent vite réprimandés par les autorités municipales car ce flux incessant de touristes représentait une manne financière non négligeable. La générosité, la solidarité avaient leurs limites !
A contre-cur, ils levèrent leurs barrages. La prairie devint rapidement le cadre de pseudo cérémonies religieuses. Des prêtres, engagés pour loccasion par des tours opérateurs peu scrupuleux, y organisaient des séances de méditations, de prières.
Les bruits les plus fous circulaient parmi lassemblée : les dons collectés auprès des participants serviraient à la construction dune chapelle, dun sanctuaire. Ceci afin de signifier à Satan quil ne passerait pas ! Des femmes, des hommes seraient toujours là, prêts à se dresser face à lui !
Une somme serait également consacrée à la création dun vaste réseau de surveillance afin dendiguer ces rites et sacrifices sataniques qui selon les prêtres étaient en nette recrudescence ; Chaque être, chaque enfant, de ce pays avait de grandes chances dêtre entraîné, immolé au nom du Malin. Ses valets étaient partout, prêts à surgir du plus profond des ténèbres.
Les discours emprunts de gravité portaient leurs fruits : les paniers en osiers débordant de dollars étaient rondement confiés au responsable de la cérémonie.
Les chants, les acclamations, les applaudissements couronnaient le show. Après le départ des touristes, il ne demeurait plus que le silence et les détritus jonchant le sol.
Sous la vigilance des médecins et de Marie, le père Kawinski se rétablissait peu à peu. Son état était à présent stationnaire et ne présentait plus aucun danger. Il fut transféré au deuxième étage de létablissement hospitalier.
Malgré la désapprobation du pasteur, Marie avait décrété quelle laccompagnerait. Une chambre double avait été réservée. La jeune fille était bien décidée à veiller, à surveiller son père qui commençait à avoir des fourmis dans les jambes. Celui-ci, lassé de rester au lit, de devoir se déplacer uniquement en chaise roulante, tempêtait contre les infirmiers et les médecins. A de nombreuses reprises, il affirma que si sa fille navait pas été là, il aurait déjà quitté depuis longtemps cette fichue clinique.
Marie, assistée par les employés de lhôpital, dut faire appel à ses talents de diplomate afin de convaincre sa tête de mule de père. Il navait dautres choix que de suivre à la lettre les prescriptions du docteur.
Dans un sens, cela la tranquillisait de le voir ainsi : protestant, ronchonnant. Il allait mieux ! Jugeait Marie.
La présence dans la région du pasteur Doug Lawson fut une vraie aubaine. Le jeune homme avait pris au pied levé ladministration et le suivi des offices religieux. Accompagné dEddy Mc Dowell, il venait régulièrement au chevet de son aîné. Jim Kawinski ne manqua pas de lui prodiguer de nombreuses recommandations, des commentaires sur tel ou tel détail pratique accompli lors des cérémonies. Doug écoutait respectueusement, notant soigneusement dans son petit calepin les précieuses instructions du prêtre. Pendant ce temps, Eddy en profitait pour entraîner Marie à la cafétéria. De toute façon, les deux pasteurs plongés dans leur discussion, dans la gestion paroissiale, ne leur prêtaient plus aucune attention.
Attablés face à la baie vitrée, les deux jeunes gens, de plus en plus proches, sentretenaient de choses et dautres : du climat, de lhôpital, évitant soigneusement dévoquer ce qui les unissait à tout jamais : Alice !
En ce matin de début août, Marie observait affectueusement son père profondément endormi. Le vieil homme était le seul lien qui lui restait. Elle refusait dimaginer un seul instant quil aurait pu disparaître
Jim, réveillé par un bruit provenant du couloir, ouvra lentement les yeux. Il distingua sa fille qui lui sourit aussitôt. Sa présence à ses côtés était un véritable rayon de soleil.
Le pasteur voulut se lever, Marie se précipita pour laider.
- Cela va aller, assieds-toi, jaimerais te parler. Lui dit-il.
Obéissante, la jeune fille sinstalla sur le bord du lit. Jim tenait à rassurer son enfant.
- Je me sens parfaitement bien. Je pense quil nest plus nécessaire que tu passes tout ton temps auprès de moi. Je suis certain que tu as beaucoup mieux à faire que couver un vieil homme.
Marie réagit instantanément aux affirmations de son paternel.
- Papa ! Tu nes pas vieux et puis ce sont les vacances, je nai rien prévu !
Jim Kawinski ne sétait pas fait dillusion. Sa fille était aussi têtue que lui. Un trait de caractère de famille, supposait-il.
Le patient sinforma sur la gestion de la paroisse en son absence.
- A propos comment se débrouille mon remplaçant ? As-tu eu des échos ? Quen pensent les paroissiens ?
- Ils lapprécient. Doug Lawson ne ménage pas ses efforts afin de se faire accepter. Il est très serviable et à lécoute de tous. Avec un peu de temps, même les plus méfiants se feront à sa présence.
- Sûrement ! Tu as raison
Au sujet de la maison des Thomson. Sont-ils venus ? Ils devaient me communiquer la date de leur déménagement.
- Madame Thomson est passée ce matin. Tu dormais, je nai pas voulu te réveiller. Elle ma annoncé que les travaux de rénovation de leur nouvelle demeure avaient pris du retard. A ce que jai compris, il sagit dune défectuosité au niveau des fondations. Selon lentrepreneur, ils ne pourront pas emménager avant plusieurs mois.
Jim était tracassé par ce nouveau contre-temps. Selon lui, Doug Lawson ne pouvait rester indéfiniment au motel. La maison des Thomson aurait été idéale pour le jeune prêtre
pas trop grande, située dans un endroit calme. La demeure se trouvait seulement à trois ou quatre miles de léglise. Cela lui éviterait les longs allers-retours entre le motel et la paroisse distants dau moins vingt miles.
Soudain, une évidence lui vint à lesprit : La pièce située à létage était disponible. Pour linstant, elle faisait office de débarras. Elle était encombrée dobjets superflus, dantiquités.
Jim annonça sa décision à sa fille.
- La chambre du fond nest pas spacieuse mais bien aménagée, elle conviendrait parfaitement. Je vais appeler lentrepreneur
Celui qui a restauré le clocher. Ce garçon avait fait du bon travail. Je lui demanderai deffectuer quelques travaux afin de rendre la pièce habitable.
Sur ces mots, Jim se dressa promptement, sapprêtant à sortir de son lit. Marie le rattrapa et fermement, le contraignit à se coucher.
- Papa, reste allongé. Je moccupe de tout !
Jim encore fragile ne résista pas. Contraint, face à la détermination de sa fille, il obtempéra sans discuter.
A lintérieur de léglise, le pasteur Lawson saffairait devant lautel. Une cérémonie était prévue pour le lendemain ; Son premier baptême ! Doug était nerveux. Il leva le regard en direction du crucifix qui surplombait la sainte table.
Son attention fut attirée par louverture dune porte. Le pasteur aperçut Eddy Mc Dowell ; le journaliste était mal à laise. Il sapprocha et tendit la main au religieux.
- Bonjour. Je passais dans le coin et
Je ne vous dérange pas au moins ?
- Pas du tout Eddy ! Je suis très heureux que tu te sois arrêté. Laprès-midi, peu de paroissiens viennent se recueillir. Je dois tavouer que parfois le temps me semble un peu long. Mais, cessons de parler de moi. Dis-moi comment vont tes parents ?
- Pas très bien. Ma mère ne sort pratiquement plus de sa chambre. Elle pleure à longueur de journées. Mon père envisage sérieusement de vendre la propriété. Il ne supporte plus la maison et tous ses souvenirs qui sy rattachent. Je ne sais pas si je dois len dissuader ou lencourager. Mais au fond de moi, je présume que fuir ne me paraît pas être la solution ! Je ne sais plus quoi penser, mon père.
- Je me doute que cette situation est pénible pour toi. Il faudra du temps ! Non pas pour oublier leur fille, mais pour reprendre goût à la vie, raviver la flamme qui est en eux ! Il te faudra encore énormément de courage. Mais jai lintime conviction que tu réussiras à surmonter cette épreuve.
Eddy Mc Dowell, troublé par les propos du pasteur, acquiesça puis regarda sa montre.
- Je suis désolé mais je dois y aller. Je dois me rendre en ville. Avez-vous besoin de quelque chose ?
- Non merci. Je dois dire que le père Kawinski et sa fille sont très bien organisés. Je ne manque de rien. Par contre, ce qui menchanterait cest que tu me tutoies. Nous avons pratiquement le même âge et ce vouvoiement me vieillit dau moins trente ans.
Le journaliste sourit à la demande du religieux puis le remercia pour ses encouragements.
La nuit enveloppa lentement la bourgade. Seuls les poids-lourds, de véritables monstres dacier, parcouraient les artères désertes de la ville. En transit, la majorité dentre eux provenait ou se rendait à la zone de fret jouxtant laérogare de Los Delta, une métropole située à plus de trois cents miles de Tuxon.
Le marshal Solwitch, un solide gaillard de soixante ans, accompagné de son adjoint terminait sa ronde. Tout était calme ! Comme à chaque fin de journée, le shérif achevait son périple par un arrêt à la station dessence. Celle-ci, idéalement placée à la sortie de la cité était la dernière aire de repos avant Los Delta. Elle était essentiellement fréquentée par les transporteurs qui profitaient de la présence du resto-route pour y faire une halte et sy détendre autour dun bon verre de bière.
Létablissement, tenu dune main de fer dans un gant de velours par la femme de Jo, lemployé de la station dessence, était réputé dans tout le comté.
La voiture de police chemina lentement le long de la plate-forme. Arrivé au niveau de la cabine du pompiste, Le Marshall héla lemployé.
- Jo, tout va bien ? Rien de spécial ?
- Non, rien à signaler shérif ! Jallais fermer.
Le marshal fit un signe de la main, le véhicule de police séloigna en direction de Tuxon. Jo, éreinté par une longue journée de labeur procéda aux dernières vérifications : Il verrouilla le coffre, éteignit les lumières puis ferma les portes de sa supérette.
Avant de monter dans son pick-up garé sur le parterre, il jeta un dernier regard en direction de la plate-forme vouée à une dizaine de distributeurs de carburant. Son attention fut attirée par la lueur de phares. Le véhicule semblait se déplacer au ralenti.
Lautomobile, une Ford, après quelques soubresauts, simmobilisa en bout de piste. Une femme, distinguée, habillée dun tailleur gris sortit de lautomobile.
Une citadine, pas le genre de dame quon a lhabitude de rencontrer dans la région, pensa Jo.
La jeune femme aperçut le pompiste à côté de son pick-up. Elle lui fit signe.
- Monsieur, je suis en panne dessence. Pourriez-vous maider ?
Jo, toujours prêt à donner un coup de main, surtout si la personne était séduisante, se précipita à la rencontre de la demoiselle. Celle-ci, heureuse de trouver du secours remercia son bienfaiteur. Jo linterrogea :
- Quest ce quune petite dame comme vous fait à cette heure sur la nationale ? Ce nest pas prudent !
- Ma fille est malade. Elle est en vacances chez ma mère, à Los Delta. Dans ma précipitation, jai oublié de faire le plein.
Jo sourit. Cest bien une bonne femme ! Partir en plein milieu de la nuit, le réservoir vide ! Pensa-t-il.
- Vous avez une sacrée chance. Vous seriez arrivée une minute plus tard, vous auriez trouvé porte close. Asseyez-vous au volant, je vais pousser votre voiture jusquaux pompes.
Le réservoir rempli du précieux carburant, Nicole, la jolie femme dune vingtaine dannées remercia chaleureusement lemployé. Jo, regarda sa cliente démarrer sur les chapeaux de roues puis regagna tranquillement son pick-up.
Nicole, malgré lobscurité, roulait à vive allure. Elle jeta un furtif regard dans son rétroviseur. La station service nétait déjà plus quun minuscule point lumineux. Inquiète pour son bébé, elle accéléra. Plus que deux cents cinquante miles et enfin elle pourrait serrer sa petite fille dans ses bras. Elle plissa ses yeux fatigués afin de suivre le marquage routier qui défilait sans discontinuer, réfléchissant la lueur de ses phares. Soudain, face à la Ford, une ombre, un homme franchissait la route puis inexplicablement stoppa au milieu de celle-ci. Instinctivement, Nicole braqua afin éviter lindividu. La voiture, devenue incontrôlable, fit une embardée et finit sa course dans le fossé.
Nicole blessée, légèrement commotionnée, dégrafa sa ceinture de sécurité. Elle se dégagea laborieusement de la carcasse fumante. La jeune femme trébucha et saffala sur le sol.
Paniquée, elle hurla, appela à laide celui quelle avait vu, le responsable de ce stupide accident. Il était forcément encore présent !
Mais seul le silence lui répondit. Linconnu sétait probablement enfui ! Nicole, esseulée, agrippa la portière. Tout en se relevant, hagarde, elle scruta la route faiblement éclairée par les phares de son automobile. Apeurée, redoutant devoir passer le restant de la nuit au bord de la nationale, elle héla à nouveau son unique espoir.
Une voix masculine déchira la quiétude de la nuit.
- Je peux vous aider ?
Nicole, désorientée par cette question aberrante, entrevit une forme qui sapprochait avec lenteur. La jeune mère le dévisagea sans dire un mot. Lhomme, consterné, sexcusa de sa malencontreuse étourderie.
- Je suis désolé, cest ma faute. Je ne vous ai pas vue arriver. Ne bougez pas, je vais vous sortir de là !
La femme troublée par le comportement ambigu de linconnu, hésita. Son intuition en éveil lui intimait lordre de reculer.
Lhomme nétait plus quà quelques mètres, au bord du fossé il se pencha et tendit le bras dans sa direction.
- Venez, je vais vous tirer de là. Ma voiture est garée à deux pas. Je vais vous conduire à lhôpital.
- Je suis vraiment désolé. Répéta-t-il.
Lhomme agrippa le bras de la jeune femme. Celle-ci réussit à se détacher de lemprise de linconnu et le repoussa violemment. Surpris, déstabilisé par la manuvre de Nicole, il vacilla puis se redressa.
- Je veux simplement vous aider, vous ne pouvez pas rester ici !
Décidément, il ne lui inspirait aucune confiance. Nicole se demandait quelles étaient les véritables intentions de cet homme, trop serviable. Que faisait-il au milieu de la route à cette heure avancée de la nuit ? Non ! Tout ceci nétait pas logique !
Lhomme agacé par le comportement de la jeune femme sindigna.
- Mais quavez-vous ? Nous nallons tout de même pas passer la nuit ici ! Je nai pas que ça à faire !
Nicole craignant le pire, tenta de gagner quelques secondes. Elle devait le distraire, inventer nimporte quel prétexte afin de léloigner, de lui permettre de séchapper.
- Ce nest rien, je vais y arriver. Pourriez-vous amener votre voiture, ainsi je devrai moins marcher. Mes jambes me font atrocement mal !
Lhomme temporisa. Nicole consciente de jouer sa vie, ajouta :
- Ma serviette sest ouverte lors du choc. Je dois rassembler mes papiers. Ce sont des documents importants. Je ne peux pas les laisser ici.
Linconnu convaincu par les arguments de laccidentée, séloigna.
Nicole en profita pour se sauver. Malgré la souffrance, elle courait à perdre haleine. Après plusieurs centaines de mètres dune course folle ; Perdue dans un sous-bois, elle récupéra appuyée contre un tronc darbre. A bout de force, anéantie, elle observa ses arrières. Il ny avait personne ! Avait-elle réussi à lui échapper ou était-il simplement reparti ? Nicole ne savait plus que penser. Tout ceci nétait peut-être que luvre de son imagination galopante. Elle avait été stupide de refuser son aide. Elle était bien avancée, isolée en plein milieu dun bois.
Une voix, celle de son prétendu sauveur la ramena à sa triste réalité.
- Vous avez bien fait. Nous serons plus tranquilles ici tous les deux !
Figée, Nicole observait lindividu. Celui-ci savançait vers elle. Il nétait plus quà quelques pas. Elle percevait son souffle frais lui caresser le visage. Calmement, lhomme leva le bras, un couteau à la main. Il sapprêtait placidement à la sacrifier. Nicole, résignée, ferma les yeux. Ses dernières pensées furent pour son bébé qui lattendait et qu elle ne pourrait plus jamais étreindre contre son cur.
Tuxon, bureau du Marshall. La sonnerie du téléphone retentit ; Le policier qui venait de pénétrer dans le local saisit le combiné.
- Marshal Solwitch
Oui, Jo, Que se passe-t-il ? Calme-toi, je ne te comprends pas
Oui, une voiture sur la Nationale, dans un fossé
Il ny a personne, pas de blessé ? Ok, nous arrivons.
Lofficier sortit et interpella son adjoint Cock Martinez
- En voiture, un accident sur la Nationale en direction de Los Delta.
Le véhicule de police, sirène hurlante, parvint rapidement sur les lieux de laccident. Le pompiste au bord de la route, agité, fit signe aux agents. Le shérif le rejoignit, il descendit dans le fossé et inspecta la carcasse abandonnée par son propriétaire.
Le Marshall envisagea la possibilité dune voiture volée. Des jeunes qui auraient fait une virée et qui se seraient enfuis après avoir accidenté lautomobile. Un deuxième véhicule peut-être lui aussi dérobé, était-il sur les lieux et aurait servi à raccompagner tout ce petit monde chez lui ?
Lofficier interrogea son unique témoin.
- Jo, raconte-moi ce que tu sais !
- Voilà Shérif
hier soir, peu de temps après votre passage, je mapprêtais à fermer. Une voiture
celle-ci
Tout en désignant la carcasse lemployée de la station service poursuivit son récit.
- Le véhicule était en panne dessence. Une jeune femme ma demandé de lui venir en aide. Jai poussé sa voiture jusquaux pompes et je lai servie. Elle ma dit quelle devait rejoindre son enfant à Los Delta. Elle ne ma rien dit de plus. Elle ma remercié puis elle est partie ! Ce matin, je devais me rendre chez un fournisseur. Jai reconnu la voiture dEddy garée sur le bord de la route : me demandant ce quil faisait ici, jai ralenti. Cest à ce moment que jai remarqué lautre véhicule dans le fossé. Mais ni Eddy ni la femme nétaient là ! Jai appelé ; Personne ne ma répondu. Alors je suis retourné à la station pour vous prévenir.
Le shérif sadressa à son adjoint :
- Cock, va inspecter la voiture dEddy !
Le marshal sintroduisit dans la carcasse, sinstalla derrière le volant. Le trousseau de clefs était toujours sur le contact. Il ouvrit la boite à gant : Une foule dobjet divers sécrasèrent sur le plancher. Le policier en sortit un étui de cuir. Il louvrit et déplia les papiers du véhicule
une photo tomba sur ses genoux. Il la ramassa et étudia le cliché : Une femme, la vingtaine tenait un enfant en bas âge dans ses bras. Précautionneusement, il restitua la photo dans la housse et contrôla les papiers de bord. Ladjoint sapprocha de son supérieur :
- Chef, je nai rien trouvé dans la voiture dEddy mais jai remarqué des traces de pas qui vont en direction du bois.
Le shérif plaça les documents sur le siège passager puis accompagna son adjoint. Deux types dempreintes sentremêlaient : Celles dun homme et dune femme. Elles conduisaient avec certitude vers la petite forêt. Lofficier supérieur demanda au pompiste de demeurer auprès des véhicules et de linformer dans le cas où Eddy et la femme reviendraient.
Les deux policiers progressèrent tout en suivant les empreintes marquées dans la terre. Aux abords du sous-bois, le shérif décela un mouvement à sa droite. Quelquun se dissimulait derrière un buisson. Le Marshall prévint son adjoint et sortit de létui, accroché à sa ceinture, son arme de service. Le revolver pointé vers linconnu, le policier cria :
- Vous là-bas ! Sortez de là ! Les mains en lair et pas de mouvement brusque.
Les deux policiers, le doigt sur la gâchette, avancèrent pas à pas. Face à eux, Eddy apparut, la chemise tâchée de sang. Le shérif sexclama :
- Eddy, Bon dieu, que sest-il passé ?
Le journaliste, les yeux hagards, ne répondit pas. Les yeux vides de toute émotion fixèrent les deux agents sans les voir. Il nentendit pas les paroles, les appels du Marshal.
Craignant le pire, le shérif ordonna à son subordonné de rester aux côtés du jeune homme puis il reprit rapidement sa marche. Une dizaine de mètres plus loin, il découvrit Nicole. La jeune femme dévêtue, désarticulée, atrocement mutilée, baignait dans son sang. Le policier héla son adjoint.
- Cock, Viens ici ! Emmène Eddy avec toi.
Lauxiliaire entraîna le journaliste. Celui-ci, pétrifié, nopposa aucune résistance. Cock aperçut le cadavre. Il bredouilla :
- Merde ! Ce nest
. Ce nest pas vrai !
Pris de convulsion, il lâcha le bras dEddy, étrangement calme, et se retourna pour vomir. Le journaliste, imperturbable, contemplait le corps, ce qui avait été une femme !
Le shérif Solwitch était perturbé par la réaction dEddy. Celui-ci était devenu, aux yeux du policier, le suspect numéro un, le coupable de ce massacre. Lofficier secoua le jeune homme, essaya de le faire parler, de le faire avouer.
- Eddy ! Dis-moi ! Réponds-moi ! Pourquoi as-tu fait cela ?
Face au mutisme du meurtrier, lofficier prit la décision de léloigner de lendroit. Il sadressa à Cock.
- Ramène- le à la voiture et appelle les autres. Je reste ici !
Le subordonné écuré, fuyant le regard de la morte, agrippa Eddy, le tira en direction de la route.
Le Marshal ajouta :
- Cock !
- Oui, chef ?
- Passe-lui les menottes et vérifie sil na rien sur lui !
Ladjoint sexécuta. La fouille effectuée, il annonça :
- Il na rien sur lui !
Cock Martinez et son prisonnier menotté séloignèrent.
Le shérif, à présent seul, se rapprocha de la malheureuse victime.
Une robe, des sous-vêtements étaient éparpillés, étendus méticuleusement autour de la dépouille. Ce manège devait faire partie du scénario fou engendré par le meurtrier. Le ventre, la poitrine de la jeune femme lacérés, étripés témoignaient de la sauvagerie, de lacharnement de léventreur !
Pour le shérif, il ne faisait aucun doute que le coupable de ce crime et de celui de la petite Alice Mc Dowell était le même. Les habits soigneusement disposés en cercle, la posture des corps, les lésions étaient identiques.
En plus de quarante ans de loyaux services à la population, au gouverneur, il navait jamais dû faire face à ce genre de crimes, digne dun désaxé, dun dément ! Et en peu de temps, deux jeunes femmes avaient succombé au sein de son district.
Le shérif Solwitch, plongé dans ses pensées, sinclina au-dessus de la morte. Respectueusement, il ferma, pour léternité, les yeux de Nicole.
Eddy, traîné par lofficier de police, arriva en vue de la Nationale. Jo, aux aguets les aperçut. Il accourut auprès des deux hommes mais au vu des bracelets enlaçant les poignets du journaliste, il sarrêta brusquement. Le pompiste, troublé, demanda :
- Cock ! Eddy
Pourquoi est-il menotté ?
Ladjoint, énervé, toujours sous le choc, bouscula le pompiste.
- Jo, je nai pas le temps, je texpliquerai !
Lemployé sécarta, laissant passer les deux hommes. Cock Martinez introduisit, sans ménagement, le journaliste à larrière du véhicule de police puis il se pencha afin de saisir le microphone du poste de C.B.
- Ici Cock. Ramenez-vous durgence, nous avons trouvé une femme. Dis au légiste de nous rejoindre avec son équipe ! Je suis sur la Nationale au niveau de la ferme des Carlton.
Lemployé de la station service s'avança. Il observa attentivement le jeune journaliste dont les vêtements étaient maculés de sang. Jo interrogea à nouveau le policier :
- Cest la femme. Cest celle dhier soir ?
Ladjoint se frotta le front. Les images lui revenaient à lesprit : Le corps éventré, le sang et ce regard, ses yeux suppliants qui le fixaient, limploraient. Ladjoint, dune voix à peine audible, répondit :
- Oui, Jo ! Cest elle !
Le pompiste, écrasé par la révélation, ninsista pas. Il dévisagea Eddy, imperturbable à larrière du véhicule de police.
Lannonce, lécho de ce deuxième crime se répandit dans toute la région comme une traînée de poudre. Les habitants de Tuxon, toujours traumatisés par lassassinat dAlice Mc Dowell, découvrirent avec horreur que le meurtrier que tous supposaient loin était revenu, avait récidivé avec la même sauvagerie que la première fois. Létranger comme lavait surnommé la population, refusant lidée quun être aussi abject puisse être un enfant du pays, remettait cette affirmation en question ! Rapidement, leur appréhension fut confirmée par lannonce de larrestation dEddy Mc Dowell.
La rumeur colportée de rues en rues, de maisons en maisons, très vite amplifiée par les médias décrivait les circonstances de son interpellation : Eddy, le frère de la petite Mc Dowell, agenouillé au-dessus du cadavre avait été surpris par les forces de police. Il avait tenté de fuir en menaçant le Marshall et ses adjoints avec un couteau. Larme de guerre dont la lame mesurait plus de trente centimètres et qui avait servi à écorcher la jeune mère enceinte de six mois était rougie par le sang de la malheureuse.
Les agents fédéraux, nécoutant que leur courage, réussirent à maîtriser le malade. Léventreur fut immédiatement transféré au pénitencier de Whinville. Les autorités, conscientes du choc subi par la population suite à ce deuxième crime, craignaient une émeute, une tentative de lynchage. Des petits groupes avaient déjà rejoint le bureau de police de Tuxon. Déterminés à avoir la peau du salopard, ils guettaient larrivée du jeune homme.
Au sein de lhôpital, Jim Kawinski soutenu par sa fille saluait les malades, le personnel hospitalier. Le pasteur, contraint à se déplacer en fauteuil roulant, remerciait tous ceux qui malgré ses remarques, ses reproches, avaient pris soin de lui.
Avant dêtre enfin libéré, le pasteur impatient de quitter létablissement, complétait les formulaires de sortie.
Cest à lintérieur du secrétariat quil apprit, de la bouche du responsable de la clinique, la nouvelle du meurtre et celle de lincarcération dEddy Mc Dowell à la prison de Whinville.
Jim Kawinski et sa fille ne pouvaient, ne voulaient croire en la culpabilité du journaliste ! Consternés, ils décidèrent dun commun accord de se rendre au pénitencier, auprès du garçon frappé cruellement par le destin une seconde fois.
Le pasteur et Marie, escortés par un gardien, furent conduits jusquau bureau du haut-fonctionnaire responsable de la prison. Lhomme, mielleux, accueillit les deux visiteurs.
- Mon père. Vous aussi mademoiselle ; Entrez ! Que me vaut le plaisir de votre visite ?
- Monsieur le directeur, vous venez dincarcérer un jeune garçon. Il se nomme Eddy Mc Dowell. Je désirerais le rencontrer.
Le dirigeant fronça les sourcils. Son sourire disparut immédiatement. Visiblement contrarié, il convia son interlocuteur et sa fille à sasseoir.
- Vous connaissez mon attachement à léglise. Ma famille et moi-même sommes de fervents défenseurs de la foi et des valeurs chrétiennes. Je suis un homme respectueux et attentif aux sollicitations de mes semblables
même si, comme vous vous en doutez, la fréquentation de ces hommes, ces criminels coupables des pires crimes quait connu notre société, font vaciller ces nobles principes.
Jim Kawinski lavait auguré. Convaincre le directeur de la justesse de sa requête ne serait pas une mince affaire ! Dissimulant son agacement, le pasteur écouta le monologue du fonctionnaire.
- Je dois vous avouer que cest le cas pour ce
pour le nouvel arrivant. Eddy Mc Dowell nous a été confié par les autorités de Tuxon suite à deux assassinats particulièrement révoltants dont le dernier, selon mes informations, a été commis ce matin même. Il a été transféré en nos murs afin déviter son lynchage par la population. Ceci est contraire aux procédures officielles mais nous ne pouvions courir le risque !
Le pasteur, fin diplomate, flatta son interlocuteur :
- Je comprends bien, Monsieur le Directeur. La responsabilité que vous avez prise est tout à votre honneur. Mais, permettez-moi dinsister une nouvelle fois. Lhomme que vous avez incarcéré est le fils dun proche, dun ami. Je désirerais simplement mentretenir avec lui. Ainsi je pourrais rassurer ses parents, déjà douloureusement affectés par le décès de leur fille.
Le directeur, hésita. Le moindre faux pas pouvait nuire à sa carrière politique : sa véritable ambition.
- Comme je vous lai dit ! Cet homme est coupable de deux crimes de sang dont un fratricide, ce qui aggrave son cas. Des agents fédéraux sont en route pour linterroger. En attendant, il est sous mon entière responsabilité. A la lumière de ses éléments, je ne sais si cette visite est appropriée.
Laffrontement feutré, courtois se poursuivit entre les deux hommes. Finalement, le haut-fonctionnaire, à cours dargument plia.
- Mon père ce que vous me demandez, est illégal ! Je vous accorde dix minutes pas une seconde de plus ! Mademoiselle devra vous attendre à lextérieur du pénitencier.
Marie sursauta. Elle désirait également rendre visite à son ami. Jim la rattrapa de justesse. Le directeur se leva puis se dirigea vers la fenêtre du bureau.
Le journaliste revenu à lui, vêtu de la traditionnelle tenue des bagnards, était assis sur le bord du lit. La tête entre les mains, il ne réalisait pas ce qui lui arrivait. Eddy entendit le bruit de pas puis celui dune grille qui coulissait. Il releva la tête et aperçut le père Kawinski, immobile à lentrée de la cellule. Le jeune homme, médusé par la présence du pasteur, se précipita vers lui. Jim laccueillit dans ses bras. Le détenu apeuré, en sanglots, murmura :
- Mon père, je ne comprends pas ce quon me reproche. On ma dit que javais tué une femme, ma sur. Père, cest monstrueux ! Aidez-moi ! Je vous en supplie !
Le vieil homme, meurtri devant tant de détresse, par cette injustice, répondit :
- Je sais mon enfant. Malheureusement je nai que peu de temps, on ne ma accordé que dix minutes. Assieds-toi et raconte moi ce qui sest passé. Pourquoi étais-tu à lendroit où les policiers ont découvert le corps de cette femme ?
Apaisé par la voix rassurante du religieux, Eddy entama son incroyable histoire.
- Hier soir, jétais chez moi. Je ne me souviens plus de lheure exacte mais il était tard car mes parents étaient couchés depuis longtemps lorsque la sonnerie du téléphone a retenti. Jai décroché : un homme était à lautre bout du fil. Je ne pense pas déjà avoir entendu cette voix. Il désirait garder lanonymat. Il prétendait avoir en sa possession des éléments, des preuves qui me permettraient de confondre lassassin de ma sur. Il affirmait tout savoir mais les informations quil possédait, étaient trop explosives pour les transmettre par téléphone. Jai tenté de le faire parler mais il a refusé de men dire plus, allant jusqu'à me menacer de détruire les précieux documents. La curiosité, lenvie de démasquer le malade qui sen était pris à Alice mont incité à accepter sa proposition. Il ma donné rendez-vous sur le parking du South Bar à lentrée de Los Delta.
Après avoir raccroché, jai sauté dans ma voiture. Mais lorsque je suis arrivé aux abords du motel, jai constaté que le parking de létablissement était désert, le bar était fermé. Jai alors patienté plusieurs heures. Lhomme nest jamais venu ! Finalement, jai rebroussé chemin.
Je men voulais de mêtre laissé avoir de cette façon, davoir quitté la maison sans prévenir mes parents. Si par malheur, ils découvraient mon absence, ils penseraient instantanément au pire !
Sur le chemin du retour, jai aperçu une automobile couchée dans le bas fossé. Je ne laurais jamais remarquée sil ny avait eu ces phares qui étaient allumés, séteignant à plusieurs reprises. Je me suis arrêté afin de porter secours aux victimes mais la carcasse était vide, aucune trace des passagers. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Il devait y avoir forcément quelquun pour actionner les feux du véhicule. Jai appelé mais personne ne ma répondu. Mapprêtant à gravir la légère pente, jai entendu des cris, une voix féminine appelait à laide. Je me suis précipité vers lendroit doù provenaient ces hurlements ; Cétait terrible !
Soudain, la voix se tut. Malgré la peur, jai continué à avancer dans le sous-bois. Jai perçu une présence qui me talonnait. Il nétait quà quelques pas. Je me suis retourné mais je nai pas eu le temps de le voir. Jai éprouvé une douleur au crâne. Jai dû mévanouir.
Lorsque je me suis réveillé, il faisait jour. Je ne sais pas combien de temps je suis resté inconscient dans ce bois. Javais une énorme bosse au sommet du crâne. Etourdi, je me suis retourné et je lai vue.
Après le trou noir, je ne me rappelle plus de rien, jai dû à nouveau perdre connaissance. Cest ici que je suis revenu à moi.
Mon père, je ne comprends rien. Je vous en supplie, croyez-moi. Je suis innocent de tout ce dont on maccuse. Aidez-moi !
Jim Kawinski, ébranlé par ce témoignage était convaincu de linnocence du jeune homme. Eddy naurait pu broder un tel récit. Mais comment le prouver, convaincre la population, les forces de lordre qui lavaient déjà jugé et condamné. Le pasteur déclara :
- Eddy, je te crois. Je suis persuadé de lauthenticité de ton histoire. Tu peux avoir confiance. Je remuerai ciel et terre afin de découvrir le véritable meurtrier. Mais je nai pas le droit de te mentir, cela prendra du temps. Ne perd surtout pas espoir !
Lentrevue fut interrompue par larrivée dun surveillant. Jim, obligé dabandonner le jeune homme à son triste sort dans ce cachot dénué de chaleur, lui glissa ces quelques mots dencouragement.
- Courage Eddy. Aie confiance en notre Seigneur !
Marie, installée à lombre dun arbuste observait limposante porte du pénitencier. Enragée de navoir pu rencontrer son ami, elle trépignait dimpatience. Le savoir dans ce bagne, privé de sa liberté la révoltait !
Jim Kawinski, escorté par le gardien, sortit du bâtiment carcéral. Marie vint aux nouvelles.
- As-tu pu le voir ? Que ta-t-il dit ?
Le pasteur, tout en entraînant sa fille en direction de laire de stationnement, relata sa rencontre avec le jeune Mc Dowell.
- Je nai pas pu rester aussi longtemps que je laurais souhaité. .. Mais, à la lumière ce quil ma expliqué, jen déduit quil est la victime dun machiavélique complot. Je ne peux pas ten dire plus pour linstant mais je suis convaincu que le véritable assassin réapparaîtra dici peu. Mais cette fois-ci, je serai là !
Marie alarmée par les paroles énigmatiques de son père, insista pour en savoir plus.
- Que veux-tu dire ? Connais-tu lassassin ?
Jim, conscient den avoir trop dit, coupa court à la conversation.
- Rentrons ! Je désirerais me recueillir.
Le pasteur feignit lépuisement. Ainsi il échappa aux questions inopportunes de sa fille. Il navait jamais voulu dévoiler sa mystérieuse rencontre avec le meurtrier. En lui dissimulant la vérité, le pasteur espérait la préserver.
Durant le trajet, Jim, les yeux clos, se remémora son pénible passage dans le couloir de la mort. Les souvenirs senchaînèrent chronologiquement : La cellule, le prisonnier méprisant, orgueilleux conspuant le Tout Puissant, expulsant toute sa haine. Ces deux mots quil navait pas soulignés sur le moment même mais qui aujourdhui révélaient tout leur sens : A Bientôt !
Au pied des marches de la paroisse, Doug Lawson accueillit, avec félicité, le retour de son aîné. Jim Kawinski interpella son subalterne.
- Mon jeune ami, je suis heureux que vous soyez présent. Je tiens à vous remercier pour votre travail, votre diligence. La tâche nétait pas facile et vous vous en êtes sorti avec brio. A ce que jai entendu, la majorité de la population de Tuxon vous a adopté.
Le jeune prêtre, confus par cette profusion déloges, répondit :
- Je nai fait que mon devoir. Jai été comblé de pouvoir vous venir en aide.
- Bien sûr mon fils ! Entrons, je désirerais vous parler.
Le père Kawinski regagna sa demeure. Doug sadressa à Marie :
- Vous allez bien ? Jai appris pour ce pauvre Eddy. Je suis au courant du lien qui vous unit. Si vous avez besoin daide, de réconfort, nhésitez pas.
Marie, malgré son immense tristesse, sourit au jeune prêtre.
A lintérieur de la modeste demeure, Jim invita son confrère à le suivre dans la cuisine. Les deux hommes sinstallèrent autour de la table. Marie proposa de leur servir à boire.
- Voulez-vous un thé, un café ?
- Sers-nous plutôt un verre de vin. Répliqua son père.
La jeune femme, surprise, rétorqua :
- Papa, tu viens de sortir de clinique ! Ce nest pas raisonnable ! Les médecins
- Justement. Jai passé des semaines à boire leur infecte mixture. Un petit verre de vin ne me fera pas plus de mal ! Et puis ce ne sont pas des toubibs qui vont faire la loi ici !
Face à la détermination de son père, elle sortit une bouteille de Bordeaux. A contre cur, elle servit les deux hommes.
Le vieil homme dégusta une gorgée de son précieux breuvage puis il posa son verre.
- Jai pris la décision daménager la pièce du fond. Pour linstant, elle sert de débarras mais avec quelques travaux, elle vous conviendra parfaitement. Évidemment, ce nest pas le grand luxe, mais cela vous épargnera les trajets.
Doug Lawson était flatté par cette généreuse proposition.
- Je vous suis reconnaissant mais je ne pense pas que cela soit utile. Mon affectation nest que temporaire. De plus, tous ces travaux vous dérangeront. Vous avez surtout besoin de repos et de calme.
Jim insista car sa sollicitation nétait pas innocente.
- Je compte mabsenter plusieurs jours et cela me rassurerait de vous savoir ici avec ma fille. La propriété est isolée et la savoir seule ne me tranquillise pas.
Marie, étonnée par les propos de son père, le questionna :
- Mais où dois-tu te rendre ? Le médecin ta conseillé de te reposer. Tu las entendu. Si tu ne suis pas le traitement, tu risques des complications ! Et cette fois-ci tu pourrais
Le vieil homme posa délicatement sa main sur celle de sa fille.
- Marie, je ne peux pas, je nai pas le droit dabandonner Eddy à son triste sort. Malheureusement, il ne pourra pas compter sur grand monde pour le défendre. Il a besoin de nous !
- Jen suis consciente. Moi non plus, je ne pourrais le laisser moisir au fond dun cachot. Comment veux-tu faire ? A ton âge, dans ton état ; Ce nest pas raisonnable ! Cest le travail de la police. Ils trouveront, ils linnocenteront ! Jen suis certaine !
- Non Marie. Cet homme nest pas comme les autres. Il est
diabolique. Je ne peux ten dire plus. Je te demande de me faire confiance.
Jim Kawinski, éprouvé moralement par cet affrontement verbal, sadressa au jeune pasteur, resté très discret.
- Vous me rendriez un immense service en acceptant ma proposition.
Doug Lawson accepta loffre du vieil homme. Jim, soulagé, linvita à dîner.
Cinq
Jim Kawinski descendait, sans bruit, les marches de lescalier. Au fur et à mesure quil sapprochait de la cuisine, le pasteur percevait lémanation subtile du café fraîchement préparé. Il ouvrit la porte et découvrit sa fille affairée à mettre la table. Marie, habituellement enjouée, ne réagit pas à lentrée de son père. Elle poursuivait sa tâche sans lui prêter aucune attention puis retourna à ses fourneaux. Jim sassit sans dire un mot, observant sa fille affairée devant la cuisinière.
Tout en cassant des ufs, Marie, de mauvaise humeur, ne put sempêcher de revenir sur la conversation de la veille.
- Je sais que ta décision est prise et que je narriverai pas à te convaincre de renoncer mais tu dois savoir que tous ces évènements, ces meurtres me font peur. Cette nuit, je nai pratiquement pas fermé lil. Tu devrais laisser faire la police.
Jim fut touché par cette preuve damour. Il la comprenait parfaitement. Tout ceci nétait pas facile pour lui mais même sil le voulait, il ne pouvait pas faire marche arrière.
Il sapprocha puis étreignit son enfant tout en lui caressant sa longue chevelure. Une larme ruissela sur sa joue.
- Tu ne dois pas t'alarmer. Je ne prendrai aucun risque et je ne serai absent que deux ou trois jours.
Le pasteur, peu convaincant, essaya de dissimuler ses inquiétudes.
- Et avec Doug Lawson, tu ne seras pas seule. Je le trouve très bien ce jeune garçon !
- Mais que vas-tu faire ? Pourquoi tant de mystères ? Depuis ton malaise, tu as changé. Auparavant, Jamais tu ne maurais laissé dans lignorance.
Jim cherchait désespérément comment se sortir de ce mauvais pas. Sa fille avait raison. Elle lavait mis à nu.
Plongé dans ses pensées, cherchant ses mots, Jim fixait la photo de Carla. Si elle était présente, tout serait plus facile.
Marie nacceptait pas lattitude de son père. Elle avait la nette impression quil la traitait comme une petite fille irresponsable, incapable de comprendre le monde des grands. Excédée par le mutisme de son paternel, elle revint à la charge.
- Papa, pourquoi ce silence ? Je ne suis plus un bébé ! Jai le droit de savoir ce qui te tourmente, ce que tu cherches !
Le religieux navait jamais vu sa fille dans un tel état dénervement. Cependant, il navait pas le droit de parler, de la mettre en danger. Si le meurtrier découvrait quelle était au courant, il pourrait sen prendre à elle.
- Je ne peux rien te dire pour linstant. Je dois auparavant vérifier les informations dont je dispose. Maintenant, laisse-moi réfléchir.
Marie Kawinski ne lâcha pas prise. La réponse, ces paroles énigmatiques ne lui convenaient pas.
- Mais Papa, tu
Jim fatigué par ce dialogue de sourds linterrompit autoritairement.
- Cela suffit ! Je nai pas le temps de poursuivre cette conversation. Je dois contacter lentrepreneur afin quil débute les travaux au plus vite. Dailleurs, je nai plus faim. Jai perdu assez de temps comme ça !
Médusée par la réplique acerbe de son père qui ne lui avait jamais parlé de cette façon, Marie resta sans voix.
Le pasteur lembrassa hâtivement sur le front, puis sempressa de sortir. Jim nétait pas fier de lui. Il percevait le regard de sa fille posé sur ses épaules. Il navait pas eu le choix, il devait couper court à cette discussion.
Jim Kawinski sétait montré convaincant. Il avait réussi à persuader lentrepreneur de débuter les travaux dès le lendemain. Satisfait, il se dirigeait à présent vers le poste de police.
Le Marshall, un cigare à la bouche, introduisit le religieux dans son bureau. Les deux hommes se connaissaient depuis leur enfance. Parfois en désaccord, notamment sur les idées abolitionnistes du religieux et de sa fille, ils s'estimaient malgré tout.
- Que me vaut cette visite ?
- Jai appris que cétait toi qui avais appréhendé le jeune Eddy Mc Dowell. Je suis persuadé de son innocence. Peux-tu me dire ce que tu sais ?
- Je connais la famille Mc Dowell aussi bien que toi. Mais malgré mon affection pour leur fils, jai dû me rendre à lévidence. Il est coupable ! Il était sur les lieux du crime, la chemise tâchée du sang de sa victime. Les tests dA.D.N. devraient le confirmer. De plus, jai assisté à son interrogatoire. Il na pas pu justifier son emploi du temps et son histoire de rendez-vous à Los Delta ne tient pas debout. Jim, je suis désolé mais cette fois-ci tu fais fausse route.
- Et larme, las tu découverte ?
Le shérif fronça les sourcils. Il déposa son havane sur une soucoupe faisant office de cendrier. Lobjet en cuivre était un trophée reçu des mains du gouverneur de lEtat en remerciement pour son quart de siècle au service de la population.
- Larme ? Qui ta dit que nous ne lavions pas retrouvé ? Même les journalistes ne sont pas au courant ! Jim, si tu sais quelques chose, tu dois me le dire.
- Ce dont je suis certain, cest quEddy est innocent ! Le fait que vous nayez pas découvert le couteau du crime renforce lhypothèse que lassassin est toujours en liberté !
- Jim tu vas trop vite dans tes affirmations. Eddy a eu largement le temps de sen débarrasser. Nous avons étendu le périmètre dinvestigation. Je suis certain que nous le récupérerons et je mets ma main au feu que ses empreintes y figureront.
- Bob, ne parle pas trop vite, tu risquerais de te brûler !
Le Marshal reprit son havane puis déclara :
- On verra bien. Je ne peux rien te dire de plus car on ma retiré laffaire, cest le FBI qui est chargé de lenquête.
Le policier intimement convaincu de la culpabilité dEddy Mc Dowell navait manifestement pas envie de séterniser sur laffaire. Jim était insatisfait, mécontent de la satisfaction béate affichée par le Marshall
- Je te pensais plus hargneux. Je dois malheureusement constater que tu nes plus le même homme. Il ny a pas si longtemps tu ne te serais pas contenté daussi peu déléments avant de condamner quelquun. Bob tu as vieilli, tu me déçois !
Le pasteur avait touché le point sensible de son interlocuteur.
- Ok, tu as gagné ! Dès que jaurai du nouveau, je te préviendrai. Mais ne tattends pas à des miracles.
- Ne toccupes pas des miracles, cest mon rayon !
Le shérif honteux de sêtre laissé avoir aussi facilement rejoignit son bureau.
- Tu peux me laisser ! Jai du boulot.
Le religieux, le sourire en coin, fier comme un coq, salua le policier qui sétait plongé dans sa paperasse.
Jim Kawinski arriva en vue de la propriété des Mc Dowell. Une majestueuse demeure datant de lépoque victorienne dominait un immense parc harmonieusement aménagé, fleuri.
Prévenu de la visite du pasteur, les parents tourmentés, impatients davoir enfin des nouvelles de leur fils accoururent vers lhomme déglise. Jim essaya de les réconforter, mais la mère dEddy fondit en larmes. La pauvre femme était au bord de la crise de nerf. Soutenue par les deux hommes, elle fut emmenée dans le petit salon. Le maître des lieux lui administra un puissant sédatif. La femme éreintée par plusieurs nuits blanches, sendormit sur le divan peu de temps après.
Le père dEddy, les traits tirés, le visage blafard invita son hôte à sasseoir.
- Je suis désolé. Cette incarcération, ces terribles accusations contre notre fils lont
. Nous navions décidément pas besoin de cela.
- Je comprends. Malgré ces évènements dramatiques, vous ne devez pas perdre espoir. Jai réussi à mentretenir avec Eddy. Votre fils est un homme courageux, il est conscient que tout est contre lui. Il a besoin de vous !
- Un ami ma conseillé un illustre avocat, un spécialiste de ce genre daffaires. Jai réussi à le contacter par téléphone. Je lai entretenu du dossier, de laccusation portée à lencontre de mon fils. Maître Curtis ne ma pas caché que vu les circonstances et la nature des meurtres, cela risquait de prendre énormément de temps et de moyens. Il ma confirmé ce que je redoutais : Habituellement la sentence prononcée pour ce genre de crimes est la mort !
Le papa dEddy savait également que si son garçon échappait à la peine capitale, il passerait le restant de son existence derrière les barreaux. Terrible perspective quimaginer son enfant croupir, vieillir au fond dun cachot. Mais jusquà leur dernier souffle, lui et son épouse seraient aux côtés de leur fils.
Jim avisa Monsieur Mc Dowell quil pouvait compter sur son aide et quil ferait tout ce qui serait humainement possible afin de démontrer linnocence de leur fils. Le maître des lieux remercia chaleureusement le pasteur ; Un soutien de plus était appréciable dans cette atmosphère de lynchage médiatique.
Une semaine était passée. Au domicile du pasteur, la tension était descendue dun cran. Marie nullement résignée, ne le questionnait plus
pour linstant. Elle attendait patiemment le moment propice : la visite du médecin de famille, un allié de premier ordre. Le docteur, un épicurien aussi imposant par la taille que par son savoir, trouverait les arguments appropriés pour lui faire entendre raison, pour convaincre son têtu de père.
Jim ignorant tout du projet de sa fille inspectait la chambre. Lentrepreneur mettait la main aux dernières retouches. L'emménagement du pasteur Doug Lawson était prévu pour le lendemain.
Seul ombre au tableau : Jim Kawinski, malgré ses nombreuses suppliques, navait plus réussi à avoir lautorisation de rendre visite au jeune Eddy Mc Dowell. Le responsable du pénitencier refusait obstinément de lui accorder une entrevue.
Lavocat du détenu avait les mêmes difficultés pour faire respecter les plus élémentaires droits de la défense, de sentretenir avec son client. Face aux nombreuses tracasseries administratives, aux mouvements de mauvaises humeurs du personnel, le bâtonnier menaça le haut-fonctionnaire et ses sbires de les traîner devant la cour suprême. Sappuyant sur la constitution des Etats-Unis, sur la charte des droits de lhomme, il exigea quon lui permette de faire son travail, de poser tous les actes quil jugerait nécessaire à la défense dun homme toujours innocent aux yeux de la loi !
Maître Curtis, une fois en possession de lintégralité des pièces à convictions, constata que le dossier ne contenait aucun élément probant. Laccusation reposait exclusivement sur la présence du journaliste sur le lieu du crime et sur sa chemise tâchée du sang de la victime. Les investigations et les fouilles minutieuses opérées par les agents du FBI navaient pas permis de découvrir larme ayant servi au meurtre.
Malgré ce manque évident dindices, de preuves établissant la culpabilité dEddy Mc Dowell, le détenu demeurait le coupable idéal.
Pour la quasi-majorité des habitants de Tuxon, un procès était une perte de temps et dargent. Les plus hargneux dentre eux auraient aimé le tenir entre leurs mains afin de lui faire subir les atrocités quil avait fait endurer à ses malencontreuses victimes.
Jim aigri par le comportement de ses concitoyens prêts à lyncher un des leurs, se réfugia dans son église. Il revenait dune réunion quil avait organisé en faveur du détenu mais la salle était restée désespérément vide. Lhomme est bien faible et manipulable, jugea le religieux qui entrevit un individu assis en première rangée. Il semblait prier. Jim, méfiant, savança en direction du visiteur, un homme de race noire vêtu dune veste grise. Celui-ci, à larrivée du prêtre se présenta.
- Bonjour mon père, je mappelle Johnson, Thomas Johnson. Je suis désolé de venir à limproviste. Je suis un ami dEddy Mc Dowell.
Jim fut surpris par la présence de cet homme dallure athlétique, âgé dune trentaine dannées quil ne semblait pas avoir déjà croisé.
- Vous êtes de Tuxon ? Vous me dites être un ami dEddy. Pourriez-vous me dire doù vous le connaissez ?
- Nous avons fait nos études de journaliste dans la même université. Jai appris ce qui était arrivé à Eddy, de quoi on laccusait. Je suis venu vous apporter mon aide car je suis intimement convaincu que cela ne peut être lui le responsable de ces homicides. Il adorait sa sur. Il naurait jamais pu commettre un geste aussi fou.
Pensif, Jim dévisageait son interlocuteur : Lhomme paraissait sincère. Etait-ce un signe du ciel ? Lassistance quil espérait ?
- Je vous remercie pour votre proposition. Je suis certain que votre geste ravirait ce pauvre Eddy. Dites-moi ce qui vous a poussé à venir me voir.
- Eddy Mc Dowell ma beaucoup parlé de vous et de votre fille Marie, de votre combat difficile pour labolition de la peine de mort dans un état où la loi du talion est quasi institutionnalisée. Mais je ne vais pas métendre sur le sujet. Jai connu Eddy à luniversité, nous étions dans la même promotion. Il était un garçon intelligent et apprécié de tous. Pour ma part, issu dun milieu douvriers, de couleur noire de surcroît, nombreux sont ceux qui mont ignoré.
A lévocation de ses pénibles souvenirs, le visage du journaliste se raidit ; Celui-ci poursuivit ses propos. Jim lécouta attentivement.
- Eddy est lun des seuls à mavoir tendu la main, à maider lorsque jai voulu tout abandonner. Sans lui, je naurais jamais réussi ! Ce jeune homme loyal est devenu mon ami. Mais je nai jamais compris pourquoi il avait refusé les offres des grands journaux qui lui proposaient de véritables ponts dor. Il désirait par-dessus tout revenir dans sa ville natale. Peu de temps après avoir fini mes études, jai été engagé dans une maison de presse à Los Delta. Absorbé par mon travail, jai perdu le contact avec Eddy. Mais la nouvelle de son arrestation et des crimes dont il est accusé est arrivée jusque chez nous. Sur le moment, jai crû quil sagissait dune autre personne, dun homonyme. Cependant, à la vue des photos parues dans les journaux, jai dû me rendre à lévidence ; Cétait bien lui. Jai mené ma propre enquête. Jai rapidement fait la liaison avec une autre affaire criminelle. Vous avez dû entendre parler dun certain Mike Hammer, décédé par injection au pénitencier de Whinville en septembre quatre-vingt dix-huit.
Jim se rappelait parfaitement de lhomme, du démon qui avait été exécuté. Ce fameux soir, il était sur place. Le journaliste, ignorant ce détail, communiqua les conclusions de ses recherches.
- Jai épluché les comptes-rendus de lépoque. Jai immédiatement relevé plusieurs similitudes entre les deux séries de crimes. La description des meurtres, le choix des victimes correspondent exactement au processus utilisé par lassassin des jeunes femmes de Tuxon.
A présent, Jim Kawinski en était certain : Cet homme nétait pas là par hasard ! Le Tout-puissant lavait conduit jusquà lui afin de le soutenir dans sa quête de la vérité, afin de contrer le Malin !
- Mon fils, mon fils ! Ce que venez de me relater me conforte dans lidée quil existe un lien entre les meurtres perpétrés dans les environs et ceux commis par le dénommé Mike Hammer. Jétais présent à son exécution et je me rappelle clairement cet homme. Je suis persuadé que nous découvrirons la solution, la preuve de linnocence dEddy dans la vie de Mike Hammer, à Los Delta !
- Malheureusement, je dois vous avouer que je nai pas trouvé grand-chose dintéressant. Les journalistes de lépoque ont fouillé son passé de fond en comble. Il vivait reclus, il navait pas dami, ni relation féminine. Sans histoire, il passait inaperçu. Selon les agents fédéraux et les psychiatres qui lont interrogé, il a agi seul et sans aucun mobile. Mike Hammer choisissait ses victimes, uniquement des jeunes femmes, par hasard, au détour dune route. Cest un miracle quil se soit fait appréhender
sinon la liste aurait pu être très longue. Même ses parents, de braves fermiers
Jim sursauta, il sexclama :
- Ses parents
mais oui ! Vous les avez vus, sont-ils toujours vivants ? Où résident-ils ?
- Je ne sais pas
je suppose que je pourrais retrouver leur adresse. Mais je ne comprends pas pourquoi ces gens vous intéressent. Lorsque leur fils a été appréhendé, ils ont été longuement interviewés par les enquêteurs. Mais, ils étaient totalement étrangers aux agissements de leur enfant. Horrifiés, se sentant coupable davoir engendré un tel monstre, ils ont coupé tout lien avec leur garçon.
- Je suis certain que cest par-là quil faut débuter !
Thomas Johnson, était séduit par lenthousiasme du vieil homme. Il accepta de se renseigner et de retrouver les parents de Mike Hammer.
Deux jours sétaient écoulés depuis la rencontre entre Jim Kawinski et le journaliste de Los Delta
deux longues et interminables journées ! Nerveux, Jim trépignait dans la petite cuisine.
Il était à peine cinq heures lorsquil sétait levé. Cette inactivité forcée l'agaçait, le rendait fou. Chaque jour, il pensait à ce pauvre Eddy, plongé dans lobscurité au fond de sa cellule. Le pasteur, à chaque prière, implorait le Seigneur de venir en aide au pauvre garçon. Jim, une tasse de café à la main, cétait la cinquième, regardait la pendule placée sur la cheminée : Sept heures trente.
La porte souvrit, Marie entra dans la pièce, suivie de près par Doug Lawson. Jim accueillit les deux jeunes gens quand le téléphone sonna. Le vieil homme se précipita vers lappareil téléphonique et décrocha.
- Allô ! Oui, cest moi-même. Avez-vous des nouvelles ? Les avez-vous retrouvés ?
Le pasteur, haletant, avide dinformations, écoutait attentivement son correspondant. Lorsque celui-ci eut terminé son rapport, le pasteur, encouragé par la perspective denfin progresser dans cette enquête, avisa de son départ pour Los Delta.
- Le temps de préparer quelques affaires
Il me faudra un peu plus de quatre heures de route. Dites-moi où je peux vous rejoindre ?
Le pasteur déchira un morceau de papier et y inscrivit les cordonnées transmises par Thomas Johnson. Le reporter lui donnait rendez-vous dans son bureau au Daily News de Los Delta. Jim Kawinski raccrocha, excité par ce quil venait dapprendre. Il sadressa à sa fille. Celle-ci navait rien perdu de la conversation entre les deux hommes. Elle avait immédiatement compris de quoi il sagissait.
- Je vais devoir mabsenter un ou deux jours maximum. Je dois me rendre à Los Delta. Mais ne te fais pas de souci, je te téléphonerai dès mon arrivée.
Marie dévisagea son père. Irritée, elle ne répondit pas.
Doug Lawson, témoin malgré lui de cette nouvelle confrontation, essaya de détendre lambiance électrique qui risquait de devenir explosive.
- Soyez tranquille mon père. Durant votre courte absence, je moccuperai de tout.
Jim Kawinski remercia le jeune homme puis sapprocha de sa fille afin de létreindre. Marie sécarta.
- Je vais préparer ta valise. Il te faut un minimum de vêtements.
La jeune femme, furieuse, déserta hâtivement la pièce sous le regard des deux pasteurs. Jim, dépité, sassit à la table. Doug le rejoignit. Emu par la détresse de Jim, il lui dit quelques mots de réconfort.
- Votre fille tient énormément à vous. Elle ma confié quelle était anxieuse depuis votre malaise. Sa conduite quoique brutale est compréhensible. Elle vous aime !
Le vieil homme attristé par les reproches de Marie navait pas le droit de lui en vouloir. Un jour, il lui expliquerait. Elle comprendrait les raisons qui lavaient poussé à agir de la sorte. En attendant cet instant qui serait une véritable délivrance, Jim pouvait compter sur le soutien de Doug Lawson.
- Sachez mon garçon que je vous suis très reconnaissant. Je vous demanderais dêtre près delle, de la protéger durant mon absence !
Doug accepta de bon cur la mission que lui confiait son aîné.
Le départ du père Kawinski se fit dans la douleur. Au volant de sa voiture, la gorge nouée, il observait dans son rétroviseur Marie qui sétait blottie dans les bras du jeune prêtre. Affligé, il se sépara de son bien le plus précieux.
Le pasteur roulait à vive allure. Tout en scrutant la plaine déserte bordant la Nationale, il se remémora les images déchirantes de son départ : Marie abandonnée, contenant ses larmes
Doug, bienveillant, la consolant. Le cur battant la chamade, Jim ne put retenir les gouttelettes qui cheminaient lentement le long de ses joues ridées par tant dannées de labeur.
Soudain, un son, une voix retentit. Les mots, tel un écho, se propagèrent à lintérieur de lhabitacle. Paniqué, ne comprenant pas ce qui arrivait, la vue voilée par les larmes, Jim Kawinski chercha la provenance de cette voix qui résonnait, martelait son âme.
- Je vous avais prédit que nous nous reverrions
, que nous nous reverrions
Un cri, des rires assourdirent le prêtre. Jim, perdu, regarda dans son rétroviseur : Épouvanté, il distingua un homme assis à larrière de son véhicule. Il le reconnut instantanément ; Cétait lui, Mike Hammer ! Épouvanté par cette vision dhorreur, Jim Kawinski appuya à fond sur la pédale de frein. Ne pouvant se détacher du regard hypnotisant du meurtrier, le religieux naperçut pas le poids-lourd qui le suivait de près, qui se rapprochait à vive allure de son véhicule hors de contrôle.
Le chauffeur du camion, surpris par la course folle de lautomobile qui le précédait, freina à son tour. Jamais il ne pourrait éviter la collision, lécrasement de la voiture et de son occupant.
Désespéré, il actionna les klaxons du monstre dacier, le son strident des avertisseurs rugirent ! Le poids-lourd, incontrôlable fonça droit sur la voiture du vieil homme, inconscient de la fin tragique qui lattendait.
Le religieux, paralysé par le regard pénétrant, méprisant du meurtrier, resta sans voix. Mike Hammer était là, assis calmement derrière lui. Il avait la même expression, le même rictus narquois que la nuit de son exécution.
Subitement, un appel, une voix résonna sortant le religieux de sa torpeur.
- Papa !
Aussitôt, la vision, lassassin sévanouit. Jim aperçut le poids-lourd fonçant à toute allure droit sur lui. Instinctivement, il braqua, réussit à se dégager de la chaussée, la voiture versa dans le bas-côté.
Le camion effleura le véhicule et finît sa course quelques dizaines de mètres plus loin. Le chauffeur, tremblant de tout son corps, descendit de sa cabine. Il accourut au secours du malheureux resté bloqué dans son automobile. Le pasteur conscient, miraculeusement vivant, sappuya de tout son poids, de toutes ses forces contre cette portière qui refusait de céder. Le transporteur, rassuré de voir le passager seulement égratigné, retourna à son camion. Il revint une barre métallique à la main. Malgré leur tentative, la portière résista. Le camionneur somma le pasteur de sécarter, de se réfugier à larrière. Dun coup violent, il fracassa le pare-brise puis traîna le religieux hors de son véhicule.
Jim Kawinski, contusionné, examina attentivement lintérieur de son auto. Il dut se rendre à lévidence, il ny avait personne. Il ne pouvait y croire. Tout ceci nétait donc que le fruit de son imagination, une simple hallucination. Mais cet homme, Mike Hammer avait lair si réel !
Le chauffeur du camion, étonné par létrange comportement du pasteur, sinquiéta pour la santé de celui-ci.
- Ca va ? Attendez, asseyez-vous. Je vais appeler une ambulance.
Le pasteur tout en poursuivait son inspection, cherchait le moindre élément qui lui prouverait quil nétait pas fou,
- Non, ce nest pas nécessaire. Je nai rien !
Le camionneur observait le vieil homme, toujours penché à moitié à lintérieur de la carcasse.
- Mais que sest-il passé ? Jai bien cru que jallais vous rentrer dedans. Cest un miracle que vous vous en soyez sorti !
- Oui, mon fils. Un miracle !
- Je vais vous emmener à Los Delta. Jy connais un garagiste. Cest un cousin. Il remorquera votre voiture jusqu'à sa station. Mais vu son état, jai bien peur quil ne puisse faire grand-chose. Venez, cela ne sert à rien de rester ici.
Jim se laissa convaincre. Décidément la fatigue, ses sens lui avaient joué un bien mauvais tour, pensa le religieux.
Jim escorté par le transporteur se rendit au garage. Le gérant promit de se déplacer sur les lieux de laccident dès que possible. Le religieux sollicita une dernière faveur : Il ne connaissait pas Los Delta et avait rendez-vous au Daily News. Le garagiste proposa de ly conduire ; Ce nétait pas très loin !
Une dizaine de minutes plus tard, Jim se retrouvait au pied dun impressionnant immeuble surplombé par une gigantesque mappemonde qui pivotait insensiblement sur son axe. Le religieux entra dans limmense hall du bâtiment et sadressa à la réception.
Thomas Johnson prévenu par lemployée accourut à la rencontre du père Kawinski. Il remarqua les contusions sur le visage du pasteur.
- Mais quavez-vous eu ?
- Ce nest rien du tout, juste de la tôle froissée. Mais dites-moi plutôt ce que vous savez à propos de Mike Hammer.
- Vous êtes sûr, il serait peut-être préférable de vous faire examiner par un médecin. Il y a une clinique à quelques pas dici. Jy connais un docteur ; Il vous fera passer quelques examens.
- Non, Laissez ! Jen ai vu dautres.
Thomas Johnson sinclina et lescorta jusquà son bureau. Jim Kawinski, impatient, sillonnait la pièce. Son attention fut attirée par un cliché : La photo de Martin Luther King, siégeait au côté du drapeau des Etats-Unis.
Le journaliste, conscient de lintérêt porté par le pasteur, narra lhistoire de la photographie.
- Cest mon grand-père qui la prise peu de temps avant que Martin Luther King soit exécuté. Au décès de mon père, jai hérité de la photo. Il en était très fier. Jai dû me battre pour pouvoir laccrocher dans mon bureau. Aujourdhui encore, certains nhésiteraient pas à la brûler
Thomas Johnson, le cur plein damertume, communiqua le résultat de ses investigations.
- Jai mis la main sur ladresse des parents de Mike Hammer. Cela na pas été une mince affaire car tout ce qui les concernait : documents, articles ont mystérieusement disparu. Le dossier de Mike Hammer archivé dans le sous-sol du journal a été vidé de son contenu. Même lordinateur central de la maison a été piraté. Quelquun na visiblement pas envie que lon poursuive cette piste. Cest plutôt bon signe ! Je me suis alors renseigné à la rédaction afin de connaître le nom du journaliste qui avait suivi laffaire Hammer, mais celui est décédé, il y a quelques mois dans un accident de chasse. Je me suis rendu chez les parents de mon confrère. Ils mont aimablement autorisé à fouiller les affaires de leur fils. Jai découvert un minuscule calepin ; Je lai compulsé. Le carnet est composé de nombreuses notes manuscrites ayant rapport avec des reportages commandés par le journal dont celui du Boucher. Une adresse a attiré mon attention car le lieu désigné nétait référencé sur aucune carte. Heureusement, jai un oncle, un vieil homme qui connaît toute la région comme sa poche. Il ma indiqué lendroit exact où se trouve la demeure des Hammer.
Le pasteur intéressé par ce fameux bloc-notes, demanda à le voir. Le journaliste se dirigea vers une imposante armoire métallique.
- Je lai dissimulé dans mon coffre. Je suis le seul à connaître la combinaison.
Le journaliste ouvrit le meuble. A lintérieur, un coffre de couleur gris était boulonné à la paroi. Thomas Johnson encoda une série de numéros, la porte souvrit automatiquement. Le reporter, abasourdi, plongea la main dans le coffre-fort. Il en sortit pêle-mêle des dossiers, des papiers. Jim Kawinski, inquiet se leva et rejoignit le journaliste.
- Il nest
vous ne lavez plus ?
Thomas, irrité, remuait les dossiers éparpillés sur la moquette du bureau. Lincroyable avait eu lieu.
- Il doit être ici, ce nest pas possible. Personne na le code !
Mais ses recherches furent vaines. Il dut se rendre à l évidence, le précieux carnet avait lui aussi inexplicablement disparu. Le reporter inspecta la porte du coffre mais celle-ci était intacte.
Celui qui avait perpétré le vol connaissait la combinaison et navait, à première vue, emporté que le bloc-notes de son confrère. Thomas se retourna vers le prêtre et lui confirma la disparition de l objet.
- Je suis désolé, je ne comprends pas. Quelquun est parvenu à
- Ce nest pas grave, mais connaissez-vous ladresse ? Savez-vous où ils habitent ?
- Bien sûr ; Cest au nord de Los Delta. Selon les indications de mon oncle, la maison des Hammer est située au bout dune impasse.
- Pourriez-vous my conduire immédiatement. Nous devons prendre le meurtrier de vitesse avant quil narrive à faire disparaître tous les indices qui nous permettraient de le confondre.
Le journaliste acquiesça. Le pasteur avait tout à fait raison. Lhomme paraissait deviner chacun de leurs gestes, ce qui lui octroyait à chaque fois un tour davance.
Après avoir parcouru une trentaine de miles sur un chemin sinueux, encombré par la végétation, Jim Kawinski aperçut une barrière qui entravait la route. Thomas sarrêta devant le poteau métallique enchaîné à un pilier. Le journaliste sapprocha ; un cadenas reposait sur le sol. Thomas ôta la lourde chaîne rouillée et fit basculer la barrière. Tandis que la voiture reprenait lentement sa progression, Le pasteur en profitait pour observer attentivement les alentours. Tout semblait si paisible. La végétation avait repris sa place et avait envahi lendroit.
Plus loin, une bâtisse de bois, délabrée, reposait au milieu de déchets, de carcasses de voitures dont certaines avaient été incendiées.
Le journaliste se gara face à la porte de lhabitation. Les deux hommes se dirigèrent vers lentrée.
Pendant que Thomas frappait violemment sur la porte, Jim Kawinski contournait la bâtisse. Il aperçut une fenêtre et se pencha afin dentrevoir lintérieur de la pièce : cétait une minuscule cuisine. Une table, de la vaisselle, une casserole contenant de la nourriture avariée traînaient sur lévier. Des sacs de détritus éventrés couvraient le sol. Un rat, apeuré par les coups assenés à la porte dentrée, se faufilait à toute vitesse entre les débris de toutes sortes.
Le pasteur rejoignit le journaliste qui sétait saisi dun morceau de bois.
- Il ny a plus personne depuis longtemps. Je vais forcer la porte.
Sur ces mots, Thomas engagea le levier. La porte rongée par lhumidité céda rapidement. Le reporter sintroduisit le premier dans lhabitation. Apparemment, vu son état de délabrement, elle avait été abandonnée depuis longtemps par ses propriétaires.
Le pasteur, précédé par Thomas Johnson se glissa à travers un indescriptible capharnaüm. Des rongeurs qui se disputaient un morceau de pain, dérangés par les visiteurs, senfuirent en abandonnant leur précieux butin.
Les deux hommes sillonnèrent, explorèrent les différentes pièces de lhumble résidence. Dans la chambre à coucher, un lit était soigneusement couvert dun drap blanc souillé par une épaisse poussière. Thomas ouvrit une armoire. Des vêtements, du linge y était méticuleusement rangé. Le journaliste souleva les draps, examina chaque recoin du meuble.
Jim Kawinski sachemina vers le living. Il sapprocha de la cheminée ornée dune gravure évoquant lemblème du Texas. Une Winchester avait été accrochée sur un pan de mur. Une photo et divers trophées de chasse étaient éparpillés sur un guéridon.
Le pasteur étudia la photographie : elle représentait un homme dune cinquantaine dannées, souriant, posant fièrement. A ses pieds, un buffle gisait sur le sol.
Un bruit aigu, le crissement dune porte attira lattention du religieux. Le son semblait provenir de lextérieur. Jim se précipita à la fenêtre. Il distingua, à moitié camouflée par la végétation, une grange. La porte de bois oscillait sous la force du vent.
Poussé par la curiosité, le pasteur sortit de lhabitation et savança en direction de lannexe. La porte se referma devant lui. Jim hésita. Une funeste prémonition lobligeait à ralentir, lui conseillait de rebrousser chemin.
Le religieux, angoissé, malgré ses craintes, entrouvrit le portail. Lantre de la grange plongé dans la pénombre faisait face au prêtre qui sy engouffra avec précaution.
Des ballots de foin parsemaient le sol. Une faux, une fourche étaient accrochées à la droite de lentrée.
Jim, sur ses gardes, progressa pas à pas. Quelques mètres plus loin, il distingua un ballot couvert de ce qui lui paraissait être du sang. Intrigué par cette découverte, le pasteur sen approcha. Ses yeux ne lavaient pas trompé : Une mare dhémoglobine coagulée sentremêlait avec le fourrage. Instinctivement, affolé, le pasteur leva les yeux.
Il ne put sempêcher de hurler. Horrifié, il recula. Il ne pouvait détacher le regard de cette vision, de cette scène digne du pire cauchemar.
Thomas alerté par les cris du religieux, se rua en direction de la grange. A lentrée de la bâtisse, les yeux hagards, Jim Kawinski balbutia :
- Ils sont là, je les ai, ils sont
- Restez ici, jy vais.
Sur ces mots, Thomas Johnson entra à son tour dans la grange et découvrit, suspendus à une poutre, un homme et une femme dévêtus, labdomen béant, éventré.
Le journaliste, malgré le dégoût que lui inspirait cette macabre mise en scène, marcha vers les deux cadavres, dans un état de putréfaction avancé, pendus comme du bétail.
A lextérieur, le religieux reprenait courage. Calmé, il se rendit auprès du journaliste. Thomas, une torche à la main, éclairait lintérieur de lannexe. Une inscription avait été gravée sur une des parois. Le message avait été inscrit en lettres de sang : Priez pour le salut de vos âmes
Prévenu par le journaliste, les forces de lordre se rendirent sur les lieux de la boucherie. Thomas et le pasteur furent mis à lécart, confinés à lintérieur de lhabitation sous la surveillance dun policier. Le reporter, par la fenêtre du living observait le va et vient des enquêteurs, des infirmiers et du médecin légiste. Deux corbillards se garèrent le long de la grange.
A lintérieur du hangar, les corps sans vie avaient été décrochés et posés au sol afin de procéder aux premiers examens. Aucun vêtement nayant été découvert, les inspecteurs tentaient de comprendre ce qui sétait passé. Le shérif décida de rejoindre les deux témoins afin de procéder à leur interrogatoire. Accompagné par son adjoint, il sadressa au jeune journaliste noir.
- Que faisais-tu ici ? Tu sais que je tai conseillé de ne plus jamais te retrouver sur mon chemin.
Thomas Johnson, ayant déjà eu des démêlés avec le Marshall, face à lagressivité de celui-ci, ne se démonta pas.
- Nous voulions interroger les parents de Mike Hammer
mais quelquun nous a précédé et sest occupé de lélimination de ceux-ci !
Le shérif agacé par lattitude de son interlocuteur se rapprocha. Les deux hommes nétaient plus quà quelques dizaines de centimètres. Les yeux remplis de haine, la main posée sur létui de son arme, le policier incita le journaliste à faire un faux pas.
- Tu sais Johnson, un jour je taurai ! Un geste déplacé et je nhésiterai pas !
Le journaliste, les poings serrés, se contrôla et ne céda pas aux provocations du policier. Il savait quil nhésiterait pas à tirer, à lexécuter.
Jim Kawinski, témoin de la scène, sinterposa.
- Shérif ! Avez-vous des questions à nous poser ?
Le Marshal ne prêtait aucune attention au prêtre. Il continuait à fixer le journaliste droit dans les yeux. Le policier neutralisa discrètement la sécurité de son revolver.
Le pasteur haussa le ton. Autoritairement, il rappela lofficier à la raison.
- Shérif ! Si vous navez rien à nous reprocher, je vous prie de nous laisser partir !
Le policier, dérangé par la présence du religieux, rétablit la sécurité de son arme. Frustré de navoir pu régler définitivement le compte de Thomas Johnson, il sadressa à celui-ci.
- Ok, mais toi, évite de te retrouver sur ma route. La prochaine fois tu risques davoir moins de chance !
Sous les yeux des deux fonctionnaires de police, Jim agrippa le journaliste et lentraîna à lextérieur.
Au volant, Thomas Johnson démarra sur les chapeaux de roues. Le pasteur eut juste le temps dapercevoir un corps emballé dans un étui gris, étendu sur une civière. Le cadavre fut introduit dans lun des corbillards.
Le Jeune homme, à présent calmé expliqua les raisons de lattitude violente du fonctionnaire de police.
- Il y a quelques années, jai été chargé de suivre une affaire de viol. Une jeune fille, une noire dà peine quinze ans avait été la victime de plusieurs hommes. Elle était tombée dans un véritable guet-apens. Laissée pour morte par ses agresseurs, elle avait été abandonnée dans un champ. Revenue à elle, elle avait réussi à se traîner jusquà la route. Un couple de la région la découverte inconsciente, complètement nue. Dans un état de déshydratation extrême, ayant perdu énormément de sang, elle a été conduite aux urgences. Grâce à Dieu et aux soins des médecins, elle sen est tirée. Mais son calvaire navait pas pris fin pour autant. Les violeurs étaient tous des notables de la région. Notre brave shérif a fait pression et essayé détouffer laffaire. Il aurait sûrement réussi si je navais pas été mis au courant de laffaire. Jai contacté la malheureuse victime et je lai convaincu de maintenir sa plainte. Les porcs ont été traînés devant la justice. Malheureusement, pour une histoire de documents soi-disant illégalement obtenus, pour vice de forme, ils ont été acquittés. La famille de la jeune fille, détruite une deuxième fois, navait plus quune solution : Une nuit, comme de vulgaires voleurs, ils ont tout abandonné ; On ne les a plus jamais revus. Le shérif, soupçonné un moment davoir participé au viol collectif, a juré davoir ma peau, de mabattre comme un chien !
Jim Kawinski pensif, observa le conducteur aigri par tant dinjustices.
Lautomobile du journaliste sarrêta devant un motel. Thomas proposa dhéberger le pasteur.
- Vous êtes sûr de ne pas vouloir passer la nuit chez moi ? Mon épouse sera enchantée de faire votre connaissance.
- Non, mon fils ! Je vous remercie pour votre proposition mais je serai plus à laise dans ce confortable gîte. Pourriez-vous vous charger de récupérer mes affaires ? Ma valise est dans le coffre de ma voiture. Elle a été remorquée au garage Olson. Vous connaissez ?
Le reporter promit de passer par la station service en fin daprès-midi. Avant, il devait se rendre chez un membre de sa famille.
- Jai un cousin qui travaille à la morgue. Il est employé au service dentretien. Il a accès à tous les bureaux. Je lui demanderai de me fournir le dossier des autopsies pratiquées sur les corps. Ce nest pas grand-chose mais avec un peu de chance, nous découvrirons lun ou lautre détail intéressant.
- Jespère mon fils ! Nous devons arrêter cet homme !
Le religieux, persuadé que lassassin demeurait à Los Delta, annonça sa décision de rester plusieurs jours dans la Métropole et son souhait de réexaminer la demeure des Hammer.
La perspective de retomber sur le Marshal ou sur les acolytes de celui-ci nenchantait pas le journaliste.
- Je ne pense pas que nous y trouverons grand-chose de plus mais si vous y tenez vraiment, je vous y conduirai dici deux ou trois jours, le temps que cela se calme.
Jim après avoir salué le journaliste, gagna la réception puis la chambre que lemployé du motel lui attribua.
Harassé par cette journée éprouvante, riche en rebondissements, le pasteur sallongea sur le lit. Les yeux clos, il se remémora les évènements quil venait de vivre.
Selon les déductions du vieil homme, le clone de Mike Hammer disposait et retirait les pièces du puzzle avec une dextérité diabolique. Il avait toujours une longueur davance. Mais à ce jeu là, il risquait de faire un faux pas. Cétait peut-être pour cela quil avait supprimé ses deux malheureux. Ceux-ci devaient posséder la clef, un élément qui aurait permis de le démasquer, de larrêter. Se sentant traqué, il aurait décidé déliminer des témoins gênants.
Plongé dans ses réflexions, Jim neut plus la force de lutter contre la fatigue. Malgré ses efforts pour rester éveillé, il sendormit.
Six
Thomas Johnson, assis à lintérieur de sa voiture, scrutait une des entrées de la morgue.
Peu de temps après, un homme vêtu dune salopette rouge sortit du bâtiment. Lemployé de maintenance se dirigea vers le véhicule du journaliste. Arrivé à sa hauteur, il sortit discrètement dune de ses poches, une série de feuillets quil donna prestement à son cousin. Thomas le remercia puis démarra aussitôt.
Malheureusement, le pasteur constata à son tour que le rapport avait été bâclé. Ce double homicide ne semblait pas intéresser grand monde.
Les deux hommes décidèrent de retourner à la propriété des Hammer. Vu la façon dont les enquêteurs considéraient laffaire, il ny avait plus de risque de tomber sur lun ou lautre agent fédéral, spéculaient-ils.
Lendroit déserté par les policiers avait retrouvé son calme, sa quiétude dantan. Les immondices, les carcasses de voitures navaient pas été déplacés. Jim Kawinski, escorté par le journaliste pénétra dans la grange. Au centre de lannexe, la mare de sang était toujours présente, ainsi que des bribes de cordes fixées à la poutre.
Thomas Johnson, sa torche à la main illumina le fond du hangar. Le pasteur désireux de revoir le message écrit en lettres de sang, lui demanda déclairer le pan de mur.
Les deux hommes, incrédules, constatèrent la disparition de linscription. Le journaliste frotta les planches de bois recouvertes dune épaisse couche de poussière. Ses efforts furent inutiles, le message sétait bel et bien évaporé.
Pour le jeune homme, il ne faisait aucun doute que cétait encore un coup du Marshal. Comme pour le viol de ladolescente, il était prêt à tout pour dissimuler tout élément pouvant porter préjudice à ses amis.
Jim, soucieux, se rapprocha à son tour de la paroi. Il examina minutieusement la poussière qui sétait incrustée dans les lattes de bois. Il était matériellement impossible que cette cendre grise se soit déposée en si peu de temps. Cétait à nouveau luvre du Malin ! Considéra le prêtre.
Une voiture senfonça dans la propriété des Hammer. Les deux hommes sortirent en hâte de la grange et se retrouvèrent nez à nez avec deux policiers, des adjoints du shérif. Un des agents savança menaçant vers le journaliste.
Lendroit étant désert, pas de témoin
Cétait loccasion pour les deux flics de les éliminer. Personne ne viendrait les chercher ici ! Pensa le religieux. Jim prit linitiative.
- Je suis le pasteur Jim Kawinski. Je désirais me recueillir, prier pour la paix de ces deux malheureuses victimes.
Le fonctionnaire de police sadressa en aparté à son collègue puis il déclara :
- Ok ! Cest bon pour une fois. Mais ne remettez plus les pieds ici ! Je nai pas envie davoir des problèmes avec le Boss.
Les deux hommes, redoutant dêtre tirés comme des lapins, quittèrent rapidement les lieux.
A Tuxon, Marie Kawinski et Doug Lawson rendirent visite aux parents dEddy. Les jeunes gens apprirent, de la bouche du maître des lieux, lhospitalisation de son épouse.
Le médecin de famille, préoccupé par la rapide détérioration de sa santé, avait jugé bon de la mettre sous surveillance médicale.
Le père dEddy, à présent seul, se vouait entièrement à la défense de son fils. Il sentretenait quotidiennement avec lavocat, la seule personne qui avait eu lautorisation de rencontrer le détenu.
Mais les nouvelles étaient mauvaises : Eddy Mc Dowell, insulté, brimé journellement par les gardiens et les autres détenus supportait de moins en moins bien son incarcération. Il avait beau clamer sans cesse son innocence, le journaliste était traité comme un chien.
Lavocat sétait plaint, par écrit, au directeur du pénitencier. Cette situation, ces actes étaient contraires à la charte des droits de lhomme. Mais le haut-fonctionnaire, qui avait reçu lappui de ladministration fédérale, refusait toutes les doléances du bâtonnier allant jusquà le menacer de lui interdire laccès de sa prison.
Maître Curtis lucide, conscient de ce revirement de situation, que sobstiner nuirait aux intérêts de son client, avait décidé de ne pas insister et de focaliser ses efforts sur la défense du jeune garçon.
Car malgré le manque de preuve évidente, labsence de larme et de mobile, le jury populaire issu du comté nhésiterait pas à condamner Eddy Mc Dowell à la perpétuité ou dans le pire des cas, à la peine capitale.
Monsieur Mc Dowell, fatigué, à lévocation du rapport de son avoué ne put sempêcher de verser une larme. Lhomme fier se saisit de son mouchoir afin de dissimuler cette larme quil navait réussi à contenir.
Doug Lawson, charitable, réconforta le vieil homme.
- Monsieur, jai eu la joie de faire la connaissance de votre fils, de lui parler à plusieurs reprises. Jai découvert en lui, un jeune homme débordant de bonté et de courage. Je suis certain que notre Seigneur ne tolérera pas une telle injustice. Dès mon arrivée à la paroisse, je prierai pour lui et votre épouse.
Le père du journaliste remercia les deux jeunes gens de leur soutien et invoqua la fatigue pour séclipser. Marie, affligée, suivit des yeux le père dEddy esseulé regagner sa majestueuse demeure.
En voiture, Marie Kawinski, émue par la détresse du vieil homme, songea aux aléas de lexistence, aux mauvais tours du destin qui frappaient cruellement une famille tranquille, sans histoire.
Elle se revoyait jouant avec Alice et Eddy, courant à travers limmense propriété, se cachant dans une petite cabane nichée dans un arbre centenaire. Aujourdhui, elle noserait plus remonter dans ce refuge. Trop de souvenirs y subsistaient. Peut-être quun jour elle réussirait à vaincre cette peur qui la tenaillait.
Le jeune pasteur sadressa à sa voisine, étrangement absente.
- Pourquoi nirions nous pas dîner en ville ce soir ? Cela te fera du bien de te changer les idées.
- Non, merci ! Cest très gentil de ta part mais si mon père revenait, jaimerais être là pour laccueillir.
- Ton père a prévenu que son absence risquait de durer plusieurs jours et quil téléphonerait la veille de son retour. Marie, tu nas aucune raison de refuser mon invitation. Rester recluse nest pas une solution. Dailleurs, si tu nes pas à la maison, il te sonnera sur ton portable. Marie, ce nest pas un enfant !
La jeune femme accepta à contre-cur linvitation du jeune pasteur. Elle aurait préféré rester seule mais elle navait pas le droit de refuser. Doug Lawson était tellement prévenant et attentionné : il méritait quelle lui accorde cette faveur.
- Je suis très heureux que tu aies consenti à maccompagner. Je dois tavouer que jai une profonde admiration pour ce que vous faites, ton père et toi. Sans votre soutien, la famille Mc Dowell serait bien seule.
Marie esquissa un léger sourire puis replongea dans ses souvenirs.
Il était passé vingt-deux heures. Jo vérifiait les pompes de la station dessence. Accoudée à lune delle, Whitney, une prostituée noire, sexclama :
- Tu ten vas déjà ! Tu nas pas envie de passer un peu de temps avec moi ? Tu ne le regretteras pas.
Le vieux Jo, amusé par la proposition indécente, parcourut de la tête au pied la jeune femme.
- Tu sais ma jolie, ces jeux-là, ce nest plus de mon âge!
- Dis plutôt que tas peur que ta femme te prenne en train de tamuser !
- Un petit conseil, ne traîne pas dans le coin ! Le Marshall ne ta pas à la bonne et il nhésitera pas à te renvoyer chez toi à grands coups de bottes.
- Ton shérif ne me fait pas peur ! Cest un homme comme un autre. Je sais par où le prendre.
- Je taurai prévenue.
Le pompiste regagna son pick-up et quitta aussitôt la station.
Whitney, seule, nétait pas à laise. Elle scrutait la route, espérant apercevoir la lueur des phares dun camion. Mais lhorizon restait désespérément obscur.
Whitney râlait, fulminait . Cela faisait plus de deux heures quelle était là, à poireauter pour rien. Pas un seul client en vue !
Si elle navait pas eu besoin impérativement dargent pour payer sa dose dhéroïne, elle serait partie depuis longtemps. Elle aurait rejoint sa fille qui dormait dans lunique chambre de son taudis. Malheureusement, sans sa quantité journalière de drogue, elle ne pouvait exister.
Son dealer, un ex, profitait de la situation. Il refusait de lui faire crédit, davancer la marchandise qui la soulagerait et lui permettrait de tenir un jour de plus. Mais ce salaud, le père de son enfant, celui qui lavait jetée, traînée dans la rue la considérait comme une vulgaire loque.
Et dire quelle lavait aimé à la folie. Elle avait fermé les yeux sur ses incartades, espérant follement que cela lui passerait. Elle avait cru bêtement, naïvement que tout finirait par rentrer dans lordre. Sa mère lavait prévenue, lavait suppliée de le lâcher avant quil ne soit trop tard. Elle avait souvent répété que cet homme nétait pas pour elle.
Whitney, rebelle, ne lavait pas écoutée. Elle croyait simplement quil réintégrerait le domicile, quelle saurait trouver les arguments pour le garder auprès delle.
Le jour où elle lui annonça quelle était enceinte fut terrible. Elle ne lavait jamais vu ainsi : il lui intima lordre de se faire avorter, de supprimer son enfant.
Malgré la peur que lui inspirait son concubin, elle osa lui dire non. La suite, elle ne sen souvenait plus bien. Il lui assena plusieurs coups au visage, au bas du ventre.
Elle reprit connaissance dans une chambre dhôpital
Elle ne comprenait pas ce qui lui était arrivé, cherchant désespérément son compagnon.
Ses parents qui étaient passés chez elle à limproviste, lavaient découverte inanimée.
Heureusement, son bébé avait survécu au traumatisme, aux coups de son géniteur.
A sa sortie de la clinique, Whitney retourna vivre chez ses parents et quelques mois plus tard, elle mit au monde une mignonne petite fille.
Peu de temps après, prévenu de la naissance dEsperanza, son ex lui rendit visite. Il ne semblait plus le même homme, il avait mûri et implorait Whitney de lui pardonner tout le mal quil lui avait fait. Idiote, elle lavait cru.
Il navait pas fallu attendre longtemps avant quil ne redevienne comme avant. Mais il était trop tard ! Nosant pas revenir chez ses parents, menacée de mort si elle osait le lâcher, elle avait plongé dans la drogue. Devenue dépendante à la cocaïne, à lhéroïne, ne sortant de son lit que pour se shooter, son mec labandonna pour une junkie.
Whitney navait plus le choix. Il ne lui restait plus que la rue, le trottoir pour survivre.
Sil ny avait pas eu Esperanza, son unique trésor, elle aurait déjà sans regret mis fin à ses jours.
Whitney, lasse, arpentait laire de stationnement. Le ciel était dégagé, les étoiles brillaient. La jeune prostituée sassit sur le capot de sa voiture, un débris récupéré dans une fourrière. Elle ôta une de ses chaussures à hauts-talons ; Elle massa son pied comprimé par cet objet de torture. Whitney se disait quelle ferait bien de stopper, de retourner chez elle, auprès des siens. Elle en avait marre de subir, daccepter les fantasmes lubriques de ces hommes qui la jetaient, une fois satisfaits, tout ça pour quelques dollars.
Jusqu'à présent, elle avait échappé aux déséquilibrés, au sida mais pour combien de temps encore. Que ferait Esperanza sans elle, sans sa maman ?
Jamais elle navait eu le courage, la volonté de décrocher. Cependant depuis la mort par overdose dune amie retrouvée dans un caniveau, elle se sentait enfin assez forte pour lutter, pour vaincre sa dépendance à cette merde.
Mais une cure de désintoxication coûtait cher. Il fallait de largent, beaucoup dargent. De plus, qui prendrait soin de sa fille pendant son sevrage. Elle ne voulait pas nimporte qui ; surtout pas une famille daccueil qui profiterait de lopportunité pour se laccaparer car Esperanza avec sa peau si douce, ses petits yeux profonds comme locéan, son sourire charmeur, ses éclats de rire communicatifs était un don du ciel.
Whitney distingua au loin un éclat, une lumière
un client. Précipitamment, elle remit son escarpin. A moitié étendue sur le capot de sa voiture, elle remonta sa robe, prit une pose suggestive.
Une automobile sarrêta à côté des distributeurs de carburant. Un homme, ne prêtant aucune attention à la jeune femme, se dirigea vers les pompes à essence.
La prostituée nayant rien à perdre, aux abois, décida daccoster sa victime.
- Et toi ! Tu as lair mignon ! Tu nas pas envie de passer du bon temps, de téclater avec moi. Je suis une experte ! Je temmènerai au septième ciel et tout ça pour presque rien, quelques dollars. Viens, tu ne le regretteras pas !
Lhomme ne réagit pas et glissa quelques dollars dans le monnayeur. Whitney sapprocha de sa proie.
- Tu ne vas pas me dire que je te laisse indifférent. Si je le voulais, je pourrais damner le bon Dieu. Regarde cette paire de seins, tu ne vas pas me dire que tu es pédé !
Whitney joignant le geste à la parole exhiba sa poitrine, ses seins fermes dont les tétons dressés appelaient à la luxure.
Lhomme, sensible au déhanchement de la jeune femme, la contempla, la regarda se caresser.
Lascive, elle remonta sa robe, découvrant sa culotte blanche qui contrastait avec sa peau brune.
Whitney, consciente de lintérêt quelle suscitait, jouait le grand jeu. Lhomme, son client, elle le tenait entre ses mains. Dun doigt expert, elle se caressa lentrejambe, écartant létoffe protégeant son intimité.
Linconnu, sous le charme de la prostituée ne pouvait plus la quitter des yeux. Il était sous son emprise.
- Cest combien ? Demanda-t-il.
- Quinze dollars pour une fellation et trente pour le reste. Avec Préservatif !
- Ok !
Lhomme sortit de sa poche une liasse de billets et tendit quelques dollars à la jeune femme. Whitney sempara des bouts de papiers et les glissa dans son sac à main. Quinze dollars, ce nétait pas grand-chose mais cétait mieux que rien ! Elle avait bien cru terminer la nuit sans un rond.
Whitney sagenouilla, dune main expérimentée, elle coulissa la brayette du pantalon. Plus quune dizaine de minutes et elle pourrait filer, chercher sa dose et rejoindre son bébé.
Tout en gémissant, linconnu lui caressa les cheveux. Elle naimait pas ça. Elle détestait ces mains qui la touchaient, qui la souillaient mais cétait compris dans le prix.
Soudain, lhomme demanda :
- Comment va Esperanza ? Cest votre fille nest ce pas !
Whitney, surprise par cette question, sursauta, se releva. Elle fixa son client ; celui-ci restait imperturbable.
- Mais qui vous a parlé de ma fille ? Je ne vous connais pas. Qui êtes-vous ?
- Vous ne devez pas avoir peur. Je ne vous veux pas de mal
Seulement, je pensais que vous seriez heureuse de parler de votre fille. Elle est si mignonne ! Je nai pas eu votre chance. La vie, lexistence ma privé de ce don
de procréation. Je nai pas denfant. Jaurais tant aimé avoir un bébé comme le vôtre.
La jeune femme, désorientée, paniquée proposa :
- Ok ! Ok ! Jai compris, vous êtes envoyé par mon ex.. Vous pouvez lui transmettre le message : Jamais, je ne lui confierai Esperanza. Tenez votre argent et maintenant, dégagez !
- Pourquoi tant dagressivité à mon égard ? Si cela peut vous rassurer, je ne connais pas votre ex. Mais à ce que je comprends, cet homme vous a fait souffrir. Je déteste ces personnes qui profitent de leur position, de leur argent pour imposer aux autres leurs volontés. Par contre, je suis uniquement là pour vous délivrer.
Whitney ne comprenait pas ce que linconnu lui racontait. Ce type était un malade ; Le client de trop !
La prostituée évalua la distance qui la séparait de sa voiture. Si elle arrivait à courir, à se réfugier dans son automobile, elle serait sauvée. Whitney temporisa.
- Oui, cest ça me délivrer mais jy arriverai seule. Je nai besoin de personne et surtout
Sans finir sa phrase, la jeune femme virevolta brusquement. Mais son élan fut stoppé net. Lhomme la saisit par le bras. Whitney se débattit, elle hurla :
- Laissez-moi partir ! Vous me faites mal ! Que voulez-vous ?
Lêtre doté dune force surhumaine ne lâcha pas sa proie. Whitney lutta, frappa son agresseur avec la force du désespoir. Linconnu, amusé de cette hargne, insensible aux coups de la malheureuse, ricanait. Soudain, Whitney éprouva une douleur atroce au niveau de la hanche. Une lame la transperça, la déchira. Meurtrie, la jeune femme fixait lhomme qui venait de la frapper. Elle ne voulait pas mourir, pas maintenant, son bébé, sa petite fille avait besoin delle.
Linconnu lui asséna un deuxième coup de couteau en plein ventre. Whitney sagrippa à son veston mais ses forces déclinèrent
Elle glissa le long du corps de son agresseur. Etendue sur le bitume, elle se traîna quelques mètres avant de sabandonner aux mains de son bourreau. Lassassin se pencha au-dessus de sa victime, à présent sans vie. Il la retourna, la déshabilla minutieusement
Lhomme contempla le corps dénudé. Son regard exprimait la tristesse. Il leva les yeux et brailla. La clameur surgissant des fins fonds de lenfer s'amplifia, ébranlant la quiétude des cieux.
Tout en récitant, en murmurant des cantiques sataniques, le meurtrier dodelinait de la tête. Son corps était pris de convulsions mais son bras droit était étrangement impassible. Son couteau à la main, il gravait méticuleusement le pentacle, létoile du Malin, sur la poitrine de la jeune prostituée.
Le symbole accompli, terminé, lhomme regarda sa victime. Il se balançait nerveusement. Ses chants redoublèrent dintensité. Il comprima son couteau dans sa main.
Son corps et larme dégoulinante de sang ne faisait plus quun.
Soudain, il sabattit sur le cadavre. Il la lacéra, léventra, la mutila.
Après une dizaine de minutes dintense barbarie, de folie, lhomme se redressa. Sans prêter attention au corps déchiqueté, il chemina lentement vers sa voiture, larme à la main.
Arrivé aux abords de son véhicule, il examina le couteau maculé de sang. Il saisit une serviette de papier à un distributeur puis il nettoya lobjet du crime avant de jeter le feuillet rougi dans une poubelle.
Assis confortablement à larrière dun bus, Jim Kawinski contemplait le paysage. Le soleil rayonnait, illuminant les vastes prairies bordant la Nationale.
Le pasteur las et découragé par les évènements quil venait de vivre avait décidé de rentrer chez lui. Thomas Johnson qui sétait engagé à poursuivre son enquête le préviendrait dès quil découvrirait une nouvelle piste.
Malgré ses désillusions, le pasteur se réjouissait de retrouver son enfant. Le voyage touchait à sa fin.
Au loin, le vieil homme discerna la station service, celle tenue par Jo.
Le religieux eut son attention attirée par un véhicule de police qui sapprochait à vive allure, sirène hurlante. La voiture doubla en trombe le car pour s'immobiliser un peu plus loin aux abords de la station dessence.
Jim, intrigué par les véhicules de police, savança à lavant du bus. Les passagers curieux se massaient aux vitres. Les commentaires dun probable accident fusaient dans lhabitacle. De nombreuses voitures roulant au pas, obligèrent le conducteur du car à ralentir.
Les touristes, interloqués, distinguèrent une forme, ce qui semblait être un corps couvert dun linceul blanc.
Des policiers, manifestement agacés par le ralentissement de la circulation intimèrent lordre davancer, daccélérer. Le chauffeur obéit aux injonctions des agents et accéléra.
Jim choqué, intimement convaincu que le laquais du Mal avait à nouveau frappé saffala sur un des sièges libres.
Lautocar sarrêta sur la petite place de Tuxon. Marie et Doug se précipitèrent vers lentrée du bus. Jim Kawinski, les traits figés descendit. Il serra son enfant dans ses bras. Malgré ses retrouvailles, le vieil homme ne put sempêcher de penser à cette nouvelle victime : certainement une jeune et innocente femme.
Après avoir salué Doug Lawson, Jim sadressa au couple :
- Venez ! Rentrons !
Arrivé au pas de sa demeure, Jim sans donner aucune explication regagna sa paroisse. Il pénétra à lintérieur de lédifice religieux.
Sous les yeux de sa fille et de Doug Lawson, respectueux du désir du vieil homme de se recueillir, la lourde porte de bois se referma derrière le prêtre.
Le pasteur traversa la salle, il sarrêta face à lautel et se prosterna. Son cur était empli dincompréhension ; il ne pouvait maîtriser sa rage, sa douleur.
- Seigneur ! Pourquoi laissez-vous faire cela ? Hurla-t-il.
Son appel résonna dans lantre de la paroisse puis le silence recouvra sa place laissant le pauvre homme avec ses interrogations.
Dans la modeste demeure accolée au bâtiment religieux, Marie, soucieuse pour son père, gesticulait, arpentait de long en large la cuisine sous les yeux de Doug qui essayait sans succès de la calmer. La jeune femme se demanda à voix haute.
- Mais que fait-il ? Cela fait plus dune heure quil sest retiré !
Le jeune pasteur attablé se redressa et sapprocha de Marie. Il la prit dans ses bras.
- Tu sais que ton père a grand besoin de communier, de se recueillir.
- Je le sais mais son état malarme. Je lai trouvé si marqué, si faible. Le verdict du docteur a été sans équivoque. Sil ne se repose pas, son cur ne résistera pas ! Mais il ne veut rien entendre, cest une vraie tête de mule. Sil continue comme ça. Il mourra
. Tu comprends !
Doug Lawson proposa de laider.
- Si tu le veux, jirai lui parler. Jessayerai de me montrer convaincant et de le persuader de se tenir à lécart de cette histoire de meurtres.
Marie apaisée, remercia chaleureusement son compagnon. Celui-ci, troublé par la beauté, la détresse de la jeune femme blottie dans ses bras, lui caressa affectueusement la longue chevelure.
Marie, les yeux rougis par les larmes, releva la tête et dévisagea lhomme déglise.
Leurs regards sentremêlèrent. Un désir fou, incontrôlable sempara du couple : Doug ne pouvait résister. Le cur tambourinant dans sa poitrine, il embrassa Marie. La jeune femme, attirée par cet homme, ne résista pas. Elle se laissa entraîner, emmener dans ce paradis éphémère.
Le jeune pasteur affolé par cet acte incontrôlé, recula, baissa les yeux devant celle quil aimait.
- Je suis désolé. Je ne sais pas ce qui ma pris. Je suis
Je vais rejoindre le père Kawinski.
Doug Lawson, honteux, senfuit.
Marie, perplexe, s'installa à la table. Elle ne comprenait pas ce qui lui était arrivé. Toujours sous lemprise de lémotion, elle observait la photo de sa mère : Elle était si jolie
gracieuse. Marie, malgré ses efforts désespérés, ne se souvenait pas dElle : Sa mère. Elle était partie trop tôt ; Elle lavait abandonnée !
Doug Lawson, tremblant nerveusement, pénétrait dans la paroisse. Il cherchait son aîné mais lédifice religieux était désert. Doug parcourait les allées ; il sapprochait de lautel. A sa gauche, il aperçut un corps allongé sur le sol. Jim Kawinski reposait à même le carrelage, une bible dans la main.
Le jeune pasteur se pencha au-dessus du vieil homme. Il ouvrit sa blouse, son cur semblait sêtre arrêté. Doug Lawson navait pas de temps à perdre. Les médecins narriveraient jamais à temps pour le sauver. Le jeune pasteur mis en pratique les gestes de réanimation enseignés lors de cours de secourisme. Après avoir procédé aux massages cardiaques, il sinclina ; loreille collée à la poitrine de Jim, il écouta.
Le cur du vieil homme avait repris vigueur. Il était sauvé !
Sept
Trois semaines sétaient écoulées depuis le dernier malaise cardiaque du père Kawinski. Son état était à présent stabilisé. Le vieil homme avait une nouvelle fois échappé à la Grande Faucheuse. Mais les médecins envisageaient dopérer le patient. Une troisième attaque cardiaque lui serait irrémédiablement fatale. Lopération chirurgicale était de ce fait inévitable.
Le docteur allait-il pouvoir convaincre le vieil homme de passer sur la table dopération car lacte était lourd et non dénué de risques compte tenu de lâge avancé du malade.
En attendant, léquipe médicale le gardait sous une surveillance accrue.
Marie accompagnée de Doug Lawson entra dans le hall de létablissement hospitalier. Ils se dirigeaient dun pas pressé en direction du bureau du responsable des soins intensifs. Face à la porte de celui-ci, Doug suggéra :
- Je vais tattendre ici !
- Non ! Je voudrais que tu sois là ! Enfin, si tu le veux bien ?
- Bien sûr Marie ! Répondit le pasteur.
La jeune femme, hésitante, frappa à la porte. Après quelques secondes dattente, une secrétaire leur ouvrit et les fit pénétrer dans le cabinet du médecin-chef. Lélégante femme, proche de la cinquantaine, vêtue dun tailleur gris, sadressa aux deux jeunes gens.
- Installez-vous ici. Le professeur a été appelé aux urgences mais il ne devrait plus tarder.
Marie et Doug sassirent face au bureau austère du médecin.
- Désirez-vous une boisson
un café, un thé ? Proposa aimablement lemployée.
- Cette urgence ; Ce nest pas pour
. Mon père va-t-il bien ?
- Oui. Rassurez-vous ! Le professeur a été appelé pour un problème technique. Rien de grave.
La jeune Kawinski sexcusa de sa réaction. Linfirmière lui sourit avant de quitter la pièce.
Doug salarmait pour la santé de sa compagne. Il fit part de ses craintes à celle-ci.
- Marie. Tu es surmenée ! Tu ne manges plus, tu ne dors plus. Tu devrais peut être en parler au docteur. Je suis soucieux, tu
Marie prit la main du pasteur.
- Ce nest quun peu de fatigue
Si cela peut te rassurer, je consulterai dès que mon père sera sorti dici. Je tassure
Tout va bien !
Doug nétant pas satisfait, réitéra sa requête.
- Pourquoi attendre ? Marie, tu ne peux pas continuer comme ça ! Regarde-toi ! Tu es au bord du surmenage. Cela ne servirait à rien de tomber également malade. Ton père te le dirait !
La jeune femme nerveuse, agacée par les propos de son compagnon lui répondit fermement.
- Doug. Je vais bien ! Je suis seulement un peu fatiguée. Jirai voir le docteur mais pour linstant je dois rester au chevet de mon père. Je dois être là au cas où il aurait besoin de moi.
La conversation fut interrompue par larrivée du professeur. Marie, surprise, retira immédiatement sa main de celle du pasteur.
- Mon père. Comment va-t-il ? As-tu les résultats des examens ?
Le docteur pria la jeune femme de sasseoir. Songeur, il sinstalla derrière son bureau. Lhomme, témoin malgré lui de la scène entre les deux jeunes gens, avait instantanément compris quun lien puissant les unissait. Il les observait tout en méditant sur cette union qui le ramenait une vingtaine dannées auparavant.
Le médecin, un compagnon, un ami proche et fidèle du père Kawinski connaissait tout de lamour fou que celui-ci avait porté à la mère de Marie, du scandale que cet amour immoral avait engendré.
A lépoque, toute la région, le comté avait été secoué par la nouvelle colportée par des corbeaux, des habitués de la paroisse. Rapidement, l'ensemble des habitants de Tuxon était au courant de lAffaire !
Tous avaient leur opinion, commentaient les prémices de cette relation impure . Les rumeurs allaient bon train : Si le géniteur de Marie
un gars du coin, un bon fermier, avait abandonné Carla peu de temps avant laccouchement, cest quil y avait une raison ! Lhomme, pas riche, mais travailleur, avait découvert que sa future épouse couchait avec tous ceux qui avaient le malheur de croiser son chemin. Naturellement, avec ses longs cheveux blonds, ses yeux bleus maquillés, habillée comme une traînée, aucun homme ne pouvait résister aux propositions salaces dun suppôt de Satan. Le futur époux de Carla en était arrivé à se demander sil était réellement le père de lenfant que sa promise attendait.
Certains, dissimulés confortablement dans lombre, sous le couvert de lanonymat, prétendaient lavoir également entrevue à la tombée de la nuit, arpentant, en tenue aguichante, une avenue, un lieu réputé pour être le rendez-vous des prostituées et des débauchés de Los Delta.
Dautres lauraient surpris, la nuit tombée, dissimulée au fin fond des bois, pratiquer des rites, des sacrifices danimaux. Thèse accréditée par la disparition de nombreux animaux dans la région.
Jim Kawinski, face à ce ramassis de ragots, la défendit envers et contre tous. Il décida dadopter la petite Marie et de vivre avec celle quil aimait. Mais au fil des mois, la pression sétait accentuée. Jim, contraint par les paroissiens et par ses supérieurs, navait pas eu le choix. La mort dans lâme, perdu, il avait rédigé sa lettre de démission. Il ne pouvait concevoir son existence sans Carla.
Marie venait de fêter ses trois ans. La fille et sa mère sétaient réfugiées chez les parents de celle-ci. Jim, la lettre de renoncement en main, sétait rendu chez celles quil chérissait par-dessus tout.
En arrivant devant la barrière de bois bordant la propriété, il aperçut debout, sur le perron de la modeste maison, la maman de Carla.
Jim comprît instantanément quun malheur venait darriver. La femme, accablée, tremblant de tout son corps fixait le pasteur. Celui-ci sétait arrêté, redoutant les paroles, lannonce dune funeste nouvelle. Il la dévisagea. Il fut frappé par la métamorphose de la maman de Carla : habituellement enjouée, toujours maquillée, apprêtée, elle avait vieilli subitement de vingt ans.
La porte sentrouvrit. Marie, habillée dune petite robe à fleurs, de socquettes blanches se précipita, sauta dans les bras de Jim. Celui-ci sagenouilla pour accueillir son enfant. Tout en serrant ce petit corps, frêle, empli de vie, gazouillant, le pasteur ne pouvait détacher les yeux de la vieille femme. Marie sautillant, ne tenant pas en place, demanda :
- Maman. Elle nest pas avec toi ? Papa. Je suis content que tu sois là.
Le pasteur, annihilé, balbutia sans conviction :
- Elle ne va pas tarder. Elle a été retenue à son travail.
- Je vais aller voir Peggy. Tu sais, elle vient davoir sept jeunes. Tu viens avec moi !
- Pas maintenant. Vas-y ! Je dois parler à Mummy.
Lenfant, espiègle quitta le prêtre et courut en direction de la grange. Jim se redressa, suivit du regard la prunelle de ses yeux. Puis, il savança vers sa future belle-mère ; Celle-ci seffondra instantanément dans les bras du pasteur.
- Carla a eu un accident de voiture
Cest terrible, Jim ! Elle est morte. Jim, Carla est morte !
Le pasteur, hébété, caressait la tête de la malheureuse femme qui ne put retenir plus longtemps ses larmes. Jim ferma les yeux.
Dans lanonymat le plus absolu, Carla fut conduite à sa dernière demeure. Jim face au trou béant qui venait daccueillir sa promise, fit le serment de prendre soin, de subvenir à léducation de Marie.
Il réussit à convaincre la grand-mère de lui confier sa petite-fille et la ramena à Tuxon.
Après de longues années et de nombreux tracas administratifs, Marie devint officiellement une Kawinski. Les paroissiens, les autorités religieuses, mis devant le fait accompli, nosèrent pas protester. Il faut dire quà cette époque, le clergé était confronté à une crise des vocations. Ce qui expliquait ce soudain revirement, cette mansuétude.
Les pensées du médecin furent troublées par les interrogations de Marie.
- Docteur ! Mon père va-t-il-sen sortir ? Personne ne veut me donner dinformations sur létat de santé de papa. Il a lair pourtant daller mieux.
- Oui, son état sest amélioré. Ton père a une faculté de rétablissement hors du commun mais je dois taviser que ce malaise la malgré tout profondément affaibli. Je me suis entretenu avec mes collègues. Nous sommes arrivés à la conclusion quune opération chirurgicale était inévitable. Elle devra impérativement avoir lieu dici quelques mois, dès quil aura repris vigueur. Mais je ne peux te cacher que si ton père ne se décide pas à se reposer, à prendre sa retraite, il risque davoir rapidement une nouvelle attaque cardiaque. Celle-ci lui sera irrémédiablement fatale !
Marie, mise au courant de létat de santé de son père, redoutait déjà sa sortie de létablissement.
- Quand pourra-t-il quitter lhôpital ?
- Dici une quinzaine de jours. Mais ne tinquiète pas, je vous rendrai régulièrement visite. Je pourrai ainsi surveiller sa convalescence et jen profiterai, disons subtilement, pour le convaincre de passer la main.
Le médecin se tourna vers le jeune pasteur.
- Je sais tout ce que vous avez déjà fait pour Marie et le père Kawinski. Je suis certain que je peux compter sur vous afin dépauler Marie.
Doug Lawson acquiesça aussitôt. La jeune Kawinski sollicita la permission de rejoindre son papa. Elle remercia le médecin puis se dirigea vers la sortie. Surprise de ne pas voir son compagnon à ses côtés, Marie lui demanda :
- Tu ne maccompagnes pas ?
- Non. Je voudrais mentretenir avec le docteur. Vas-y ! Je te rejoins dans cinq minutes.
Impatiente de retourner au chevet de son père, elle laissa les deux hommes en tête-à-tête. Doug Lawson, sadressa au professeur.
- Marie ma confié que vous êtes un ami denfance du père Kawinski. Cest pour cette raison que je me permets de solliciter votre avis. Ce matin, Marie a eu un léger étourdissement. Elle refuse de ladmettre mais je sais quelle nest pas dans son état normal, quelle est surmenée. Elle refuse de consulter
Jaimerais que vous lui parliez. Vous, elle vous écoutera !
Le médecin circonspect rassura son interlocuteur. Il prétexterait lun ou lautre document à compléter pour la rencontrer et la convaincre de se laisser examiner. Il avait également remarqué le teint pâle, les traits tirés de la jeune femme. Selon lui, tout ceci était certainement dû à lhospitalisation de son père, à la fatigue que cette situation avait engendrée. Mais par prudence, il lui conseillerait de se soumettre à quelques analyses.
Doug Lawson, satisfait, bénit chaleureusement le professeur puis se dépêcha de rejoindre sa compagne.
Jim Kawinski dormait paisiblement, ignorant la présence de sa fille qui venait de sintroduire à lintérieure de la petite chambre plongée dans la pénombre.
Marie le regardait tendrement. Sans bruit, subtilement, elle sassit sur le bord du lit et lui caressa la main.
Les journées passèrent rapidement. Assis dans un fauteuil face à la fenêtre, Jim émergeait lentement de sa torpeur. Il contempla le paysage. Au loin, la petite ville de Tuxon, les habitations sétalaient sous ses yeux. Malheureusement, malgré ses efforts, il ne put distinguer son église, ce qui le rendait mélancolique. Il avait hâte de rejoindre sa maison et de reprendre son ministère.
Doug Lawson était un brave garçon, compétant mais un peu jeune pour lui laisser la direction
et puis ce nétait pas quelques ennuis de santé qui le pousseraient à prendre sa retraite songea Jim.
Les réflexions du vieil homme furent coupées net par la venue du responsable de lhôpital, son ami denfance.
- Alors comment vas-tu Jim ? Je viens de croiser linfirmière chef. Elle ma rapporté que tu désirais nous quitter au plus vite. Tu nes pas content dêtre parmi nous ?
- Tu peux me dire quand je pourrai sortir dici. Jai du travail qui mattend à lextérieur.
- Jim, tu nes pas sérieux. Je ne te lâcherai pas tant que tu ne te montreras pas raisonnable. Nous en avons déjà discuté et je pensais que tu avais compris la gravité de ton état. Je dois malheureusement constater quil nen est rien. Nous en reparlerons. En attendant, pourrais-tu me dire où est Marie ? Jaimerais lui parler.
Le pasteur fut intrigué par la requête du médecin.
- Pourquoi as-tu besoin de la voir ? Est-elle souffrante ?
- Non pas du tout. Le secrétariat ma informé que le formulaire de ton admission avait été égaré. Sans ce papier, ils ne peuvent clôturer ton dossier et je présume que tu ne tiens pas à téterniser ici.
Jim, apaisé par lexplication, pria son ami de bien vouloir lexcuser de ses débordements, de ses réactions parfois brutales. Ce repos forcé le rendait irritable.
Le professeur lui assura quil pourrait sortir dès quil jugerait son état satisfaisant. Ce nétait quune question de jours. Le pasteur accepta de prendre son mal en patience et informa le médecin que sa fille se trouvait au rez-de-chaussée
à la boutique.
Marie, un magazine à la main, discutait avec lemployée de la supérette. Elle ne se rendit pas compte de larrivée du professeur. Lhomme sapprocha discrètement des deux femmes en pleine conversation. La gérante laperçut mais le médecin lui fit signe du doigt de ne pas le trahir. Celle-ci, malicieuse, devenue complice, joua le jeu. Marie, troublée par lattitude ambiguë de son interlocutrice pivota brusquement sur elle-même. Elle découvrit le médecin prêt à létreindre. La jeune femme surprise par sa présence du médecin, sursauta.
Sur les nerfs, Il lui fallut quelques minutes pour se remettre. Puis elle sadressa au praticien.
- As-tu vu mon père ? Je narrive pas à le convaincre de rester au lit, de se reposer. Il ne veut rien entendre !
- Je viens juste davoir un entretien avec lui. Jaimerais ten parler en privé.
Arrivés au cabinet, le professeur linvita à sinstaller dans un divan.
- Je viens de recevoir les résultats de ta prise de sang. Comme tu dois ten douter, tes malaises, ton manque dappétit sont dus au fait que tu es enceinte.
Marie, ébranlée par lannonce de sa maternité, sursauta. Elle se raccrocha désespérément à une éventuelle confusion, une défaillance de lexamen.
- En es-tu certain ? Y a-t-il une possibilité que le test soit erroné ?
- Non, lépreuve est soumise doffice à une seconde vérification.
Marie affligée, baissa les yeux. Elle navait pas le courage de croiser le regard du médecin.
- Marie ! Je serai toujours là si tu le veux bien naturellement. Nous possédons également au sein de notre établissement une cellule familiale. Ils pourront tassister et te conseiller dans les différentes démarches à accomplir.
La jeune femme était déstabilisée par la confirmation de ce quelle pressentait, redoutait. Elle était ballottée, troublée, ne savait pas comment réagir : Exploser de joie ou seffondrer !
Marie, absorbée par ses réflexions, ses doutes, ne réagissait pas aux conseils avisés du médecin qui paternellement, lobservait.
- Je dois rejoindre mon père. Il doit se demander où je reste ! Annonça Marie avant de se diriger vers la sortie.
La jeune mère traversa les couloirs de la clinique. Livide, toujours sous le choc, Marie fuyait le regard de ceux qui se trouvaient sur son chemin. Son comportement intriguait les employés. Habitués à la voir dhumeur joyeuse, amicale, ils nosaient interrompre son périple, sinterrogeant sur les raisons de cette brutale métamorphose.
Tel un robot, elle prit lascenseur et regagna la chambre de son père. En pénétrant dans la petite pièce aussi blanche quelle, elle aperçut son papa, assis face à la fenêtre.
Elle aurait aimé linformer de son état mais Marie tergiversa : Son père était-il à même dencaisser la nouvelle de sa grossesse ? Le choc ne serait-il pas néfaste ?
Il valait mieux attendre quil aille mieux.
Jim Kawinski se retourna et vit son enfant, immobile à lentrée de la chambre.
- Ma chérie. Quas-tu ? Tu es si pâle !
- Je suis simplement fatiguée. Cette nuit, je nai pratiquement pas fermé lil. Cela va passer ! Mais cest lheure de ta sieste. Tu viens tallonger !
Jim nétait pas dhumeur à se coucher mais face au malaise de sa fille, il nosa protester. Assis sur son lit, il observait Marie. Celle-ci sapprêtait à sasseoir sur un siège lorsque son père lui redemanda :
- Marie, es-tu sûre quil ny a pas autre chose ?
La jeune femme se retourna et esquiva un léger sourire.
- Ne tinquiète pas ! Je suis simplement fatiguée. Je vais me reposer. Après cela ira mieux !
Jim sceptique, se contenta pour le moment de cette réponse évasive.
Marie se blottit dans le fauteuil de cuir face à la fenêtre. Elle était soulagée que son père nait pas insisté. Elle naurait pas pu résister, tricher très longtemps.
Marie, tout en observant le panorama, réfléchissait aux conséquences de sa grossesse sur son avenir : Ses études ainsi que sa brillante carrière davocate étaient compromises. Malgré que certaines femmes combinent avec talent leur vie professionnelle et leur vie familiale, elle ne pouvait imaginer lhypothèse dabandonner son bébé chez une nourrice ou dans une crèche.
Léventualité dun avortement lui traversa lesprit. Ce nétait pas ce quelle désirait. Son éducation, sa foi condamnait cette alternative
mais navait-elle pas elle-même conseillé à des amies de passer à lacte. Ne valait-il pas mieux avorter que de mettre au monde un enfant non désiré, un être qui traînerait toute son existence labsence damour ?
Marie, désorientée décida davertir le père de son enfant
Doug Lawson. Cette décision, elle navait pas le droit de la prendre seule. Elle devait le mettre au courant !
Marie se remémora les circonstances de leur rapprochement : Ébranlée par les malaises successifs de son père, elle avait trouvé dans la personne du jeune pasteur, une épaule sur laquelle elle pouvait se reposer. Doug était si prévenant, si doux avec elle. De fil en aiguille, lestime, lamitié avait fait place à lamour. Comme dans un rêve, un conte de fées, elle sétait sentie pousser des ailes.
Marie avait déjà eu quelques petits amis, des rencontres faites à luniversité mais jamais elle navait connu un tel sentiment pour un homme. Une force indicible la projetait dans les bras de Doug Lawson. Celui-ci, troublé par ses sentiments envers la fille du père Kawinski, essayait de les dissimuler. De peur dêtre découvert, démasqué, il chercha à la fuir, inventant le moindre prétexte afin de ne pas être seul avec la jeune femme. Mais le destin, malicieux, en avait décidé autrement, les rassemblant à tout instant. Ils navaient pas eu dautre choix que de sunir.
Lhorloge digitale située au-dessus de laccueil indiquait dix sept heures vingt. Pour la plupart des employés, la journée touchait à sa fin. Un taxi sarrêta devant le hall de la clinique. Thomas Johnson en sortit. Il tenait une farde sous le bras.
Le journaliste prit son portefeuille et paya le taximan. Nerveux, pressé, il se précipita à grandes enjambées en direction de laccueil.
Arrivé à la réception, il demanda à la préposée le numéro de la chambre de Jim Kawinski. La responsable lui signala que les heures de visite étaient passées et quil devrait revenir le lendemain. Thomas tenta de convaincre la réceptionniste. Il lui expliqua quil avait des documents importants à remettre en mains propres au pasteur. Mais lemployée ne pouvait transgresser le règlement. Néanmoins elle lui proposa dappeler la fille du prêtre et de lui demander de le rejoindre. Thomas Johnson contraint et forcé accepta lalternative proposée aimablement par la femme.
Marie sétant assoupie sursauta au son du téléphone posé à sa droite. A moitié endormie, elle se saisit du combiné. La préposée à laccueil lavertit quun certain Thomas Johnson avait des documents importants à lui remettre. Il patientait à laccueil. Marie demanda à lemployée de lui envoyer le visiteur. Elle lattendrait dans le couloir face aux ascenseurs.
Thomas Johnson remercia la réceptionniste de sa diligence puis il sengagea précipitamment dans le couloir en direction des ascenseurs. Il sengouffra dans une des cabines et appuya sur le bouton marqué du chiffre quatre. Les panneaux métalliques glissèrent lentement puis lhabitacle se mit en mouvement.
Sur lécran digital le nombre trois s'éclaira, Thomas Johnson sapprocha de la porte. Soudain le mécanisme de lascenseur stoppa.
Le journaliste, surpris un court instant, réagit : Il insista sur les touches mais lengin refusait de reprendre sa course. Thomas se saisit du combiné de téléphone placé au-dessus du panneau de commande mais il ne perçut aucune tonalité.
Soudain la cabine oscilla légèrement, elle semblait descendre. Le journaliste, incrédule, fixa le cadran : Trois, deux, un ; les chiffres ségrenèrent imperturbablement.
Thomas Johnson, redoutant le pire recula et se comprima au fond du piège sans issue.
Zéro, moins un
Lhabitacle poursuivait insensiblement sa longue descente. Les yeux rivés face à la porte, le journaliste attendait louverture de celle-ci.
Moins deux ; Arrivée au deuxième sous-sol de la clinique, la cabine simmobilisa
Au quatrième étage, Marie sillonnait de long en large le couloir qui faisait face aux ascenseurs. Elle sinterrogeait sur le motif de cette visite tardive et sur la nature de ces précieux documents. Ce nétait pas le moment dimportuner son père. Il avait surtout besoin de repos, de sérénité, jugeait-t-elle.
Thomas Johnson, en sueur, les poings serrés, prisonnier à lintérieur de ce piège métallique, épiait la porte. Celle-ci, mue par une force invisible sentrouvrait peu à peu.
Face au journaliste, une pièce, une aire était immergée dans lobscurité. Thomas navait aucun doute sur lauteur de cette mise en scène, de ce guet-apens. Le meurtrier était là, à quelques mètres de lui, tapi dans le noir.
Mais le journaliste nétait pas une de ces faibles femmes victimes privilégiées du dément. Il nétait pas du genre à se faire égorger, étriper sans lutter.
Fort de son expérience du combat rapproché, enseigné lors de son passage chez les marines et dune musculature, dune puissance hors du commun, il était mentalement et physiquement prêt à se battre. Thomas prit linitiative. Il suivit à la lettre un des premiers préceptes de la plus grande armée du monde : La meilleure défense cest lattaque !
Afin de déstabiliser son adversaire, de le surprendre, il frappa violemment dans la baie abritant le néon. La cabine fut aussitôt immergée dans les ténèbres. Thomas et son agresseur étaient à présent à égalité !
Le journaliste jeta son dossier derrière lui puis il empoigna son mouchoir ; il enroba sa main sanguinolente, meurtrie par les particules de verre. La douleur était atroce, les débris senfonçaient dans sa chair.
Thomas fit quelques pas ; il plissa les yeux dans lespoir dapercevoir celui, le démon qui tel un lâche se dissimulait dans le noir
Marie simpatientait. Lénigmatique messager aurait déjà dû être là
Ou alors, vexé de ne pouvoir rencontrer son père, il avait décidé de rebrousser chemin. Décidément, elle ne comprenait pas ce qui poussait son papa à se mêler, à se compromettre avec ces gens obsédés uniquement par leur carrière, intéressés par un scoop.
La jeune femme lassée dattendre, décida de retourner au chevet de son papa. Cest là quelle devait être !
Au deuxième sous-sol, perdu au milieu de nulle part, Thomas était à présent au seuil de la cabine. Une voix masculine résonna aux oreilles du journaliste.
- Bien joué, monsieur Johnson. Jespère que vous ne souffrez pas trop ! Surtout que votre geste, certes courageux, ne vous servira pas à grand chose. Vous allez mourir !
Le journaliste, malgré ses efforts pour circonscrire son assaillant, ne parvenait pas à déceler la provenance de cette voix monocorde, sans émotion, inhumaine.
Les dents serrées, courageusement, il progressa. Il savait que sa survie ne dépendrait que de lui. Un seul sortirait de ce trou à rats vivant !
- Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?
Le reporter était à présent hors de la cabine de lascenseur. Il joua la carte de la négociation.
- Il nest pas trop tard ! Vous pouvez échapper à votre destin. Je peux vous aider. Je suis au courant de tout, du trafic, de la manipulation dont vous avez été lobjet. Vous nêtes pas responsable. Vous êtes une victime de cet odieux commerce.
Le journaliste, tout en palabrant, cherchait sa cible. Prêt à bondir, il était certain dêtre capable de maîtriser le malade, de le mettre définitivement hors détat de nuire.
- Soyez raisonnable ! Je sais que vous nêtes pas responsable de ces
vous nêtes pas fautif. Avec un bon avocat vous vous en sortirez mais cest à vous de montrer que
Les propos de Thomas furent interrompus par linconnu.
- Pour qui vous prenez-vous ?
Thomas Johnson, satisfait dentendre son agresseur, simmobilisa, essaya de cerner lhomme devenu à ses yeux une cible à abattre.
- Vous nêtes rien ! Je suis ! Vous ne pouvez rien contre moi. Je suis au-dessus de vos lois. Jamais je ne mourrai !
Le journaliste essaya de gagner du temps. Il devait le déstabiliser, flatter lego du fou qui lui faisait face, lencourager à sexprimer. Tant quil parlerait, il ne penserait pas à attaquer.
- Pourquoi avez-vous massacré ces pauvres filles ?
La voix, dédaigneuse, dénuée de remords amorçait une esquisse de réponse.
- Pourquoi ! Bonne question ! Je ne sais pas. De toute façon, elles ne valaient pas grand chose. Je naime pas tuer. Cest mon Maître qui me la ordonné ! Mais en y repensant, elles nont eu droit quà ce quelles méritaient ! Je ne suis pas là pour juger le bien fondé des décisions de mon Seigneur mais pour le servir. Je ne suis que son valet !
- Et les Hammer ! Méritaient-ils cette fin affreuse. Pendus, étripés comme des cochons ! Réagissez, rien nest perdu. Pour eux, confiez-vous ! Rendez-vous ! Il nest pas trop tard !
Un silence de mort régnait dans les lieux. Thomas Johnson avait marqué un point. Il avait touché son adversaire en plein cur ! Confiant, il se remit en marche, chaque centimètre le rapprochait de son agresseur.
- Je peux vous aider. Vous nêtes pas seul ! Réaffirma le journaliste.
Légorgeur nétait pas dupe. Il avait compris dès le début la tactique employée par sa victime mais cela lamusait de lobserver, de jouer avec ce pantin ridicule.
- Quespérez-vous Monsieur Johnson ! Gagner quelques minutes, quelques secondes. Vous allez mourir. ! Et cest moi qui ai été désigné pour mettre fin à votre existence misérable !
Le journaliste, constamment aux aguets, sarrêta. Sa proie nétait plus quà quelques mètres, Il en était persuadé ! Prêt à bondir, il incita linconnu à dialoguer, à se dévoiler.
- Vous ne mavez pas répondu. Pourquoi les avez-vous éventrés ? Les Hammer nétaient pas nimporte qui pour vous ! Est-ce pour cela que vous ne désirez pas mavouer les motifs de votre geste ?
- Les Hammer ne méritent pas quon parle deux. Ils sont morts comme ils ont vécu, comme des porcs ! Mais vous mennuyez Monsieur Johnson avec vos questions ! Je vous croyais plus intelligent
votre père que vous rejoindrez dans très peu de temps vous le dira également. Vous nous décevez !
Thomas, déconcerté par lallusion à son géniteur, lhomme auquel il avait toujours voulu ressembler sans y parvenir, baissa sa garde. Le doute sinfiltra sournoisement dans son esprit. Lassassin poursuivit son oraison funèbre.
- Maintenant, arrêtons de jouer. Vous ne mamusez plus ! Il est temps pour vous de partir, de mourir !
Le journaliste fut instantanément projeté en arrière. Sous le poids de son assaillant, il vacilla puis saffala à lintérieur de la cabine. Thomas, de toutes ses forces, repoussa lassassin, lexpulsant de lascenseur.
Malgré la douleur occasionnée par sa chute, le reporter se redressa et tenta dapercevoir le lâche qui sétait une nouvelle fois réfugié dans lobscurité.
- Je me doutais quavec vous je naurais pas la tâche facile ! Je dois vous avouer que cela me plait assez. Jétais las dexterminer ces pauvres loques, ces femmes qui vous supplient de les laisser vivre, de poursuivre leur pitoyable existence. Mais vous
vous aller combattre jusquà votre dernier souffle. Jaime ça !
Ses paroles à peine prononcées, il se jeta à nouveau sur le journaliste. Celui-ci ressentit une douleur à la hanche, une lame venait de le transpercer. Thomas poussa un cri. Instinctivement, il mit sa main sur la plaie béante doù émergeait un flot dhémoglobine.
Il essaya dattraper le bras, la main de son agresseur mais celui-ci lui échappa. Linconnu asséna un deuxième coup de couteau. La lame pénétra au niveau du foie. Trop sûr de lui, le meurtrier tarda à retirer son arme, ce qui permit à Thomas dagripper la chemise de celui-ci. Il le tira vers lui afin de distinguer son visage, mais ses forces sépuisèrent rapidement
Il relâcha son assaillant.
Une exclamation, un hurlement retentit dans les couloirs situés au rez-de-chaussée de lhôpital. Alertés par les cris, les employés se précipitèrent en direction des appels. Une femme dune quarantaine dannées en pleurs, affolée était recroquevillée contre un mur, les yeux fixés vers un des ascenseurs dont les portes étaient entrouvertes. Un corps sans vie, assis au fond de la cabine, semblait regarder la malheureuse. Un médecin examina lhomme. Il ne put que constater que celui-ci était décédé.
Marie, inconsciente de la tragédie qui se déroulait quelques étages en-dessous delle, poussée par la curiosité, décida de rejoindre la réception. Lemployée pourrait certainement la renseigner, lui décrire ce mystérieux visiteur qui lui avait fait faux bond.
Elle sengouffra dans un des ascenseurs et sarrêta au niveau zéro. Les portes coulissèrent. Marie fut le témoin dune scène inhabituelle, invraisemblable pour un établissement hospitalier : des patients, des infirmiers gesticulaient, commentaient, sagglutinaient autour dune des cabines.
La jeune femme, spontanément, réalisa quun drame venait de survenir. Elle se fondit dans ce flot de curieux et découvrit la dépouille quun infirmier couvrait dun drap blanc.
Marie, horrifiée, recula. Elle comprit que ce corps, transpercée de multiples coups de couteau, était lhomme qui avait sollicité une entrevue.
La jeune Kawinski, tremblante, prête à sévanouir sentit une main sur son épaule. Elle se retourna brusquement et vit Doug Lawson. Rassurée par sa présence, elle se réfugia dans ses bras. Son compagnon informé du meurtre, entraîna la jeune femme à lextérieur.
Assis sur un banc, Doug écouta le récit de Marie. Celle-ci essaya de décrire ce qui sétait passé, le coup de fil, son attente dans le couloir.
- Il désirait rencontrer mon père. Je lai attendu mais il nest jamais arrivé. Cest lui, jen suis certaine. On la tué ! Doug, jai peur
Peur que lon veuille faire du mal à mon père !
Subitement, Marie se dressa. Les yeux hagards, elle sexclama :
- Papa ! Il dort
il est seul !
La jeune femme, telle une furie, se précipita vers le hall dentrée. Marie courait à perdre haleine, elle bousculait, se frayait un chemin au milieu des badauds, des infirmiers. Les ascenseurs étant bloqués par la foule, elle sorienta vers la cage descalier, bien décidée à rejoindre son père le plus rapidement possible.
Au quatrième étage, Jim Kawinski étendu sur son lit dormait paisiblement. Seul son léger ronflement troublait la quiétude de la pièce.
La porte sentrouvrit furtivement. Un homme vêtu dune blouse blanche, entra dans la chambre. Son attention fut attirée par le vieil homme étendu sur le lit, couvert dun drap blanc.
Le visiteur, désireux de ne pas troubler le sommeil du patient, sinfiltra précautionneusement dans la pièce. Sans faire le moindre bruit, il sapprocha du lit.
A quelques pas du prêtre, lhomme, le sourire aux lèvres contemplait le pensionnaire de la clinique privée. Il semblait si paisible, endormi. Seule sa respiration le différenciait dun mort, jugea linconnu.
Penché au-dessus du corps allongé, il simaginait, méditait sur les finalités de lexistence : La vie, la Mort, peu de chose finalement les différenciaient. Chaque jour, le soleil nous conviait à subir une journée de plus. Mais pour combien de temps serait-il à nos côtés ? Ne serait-il pas préférable de saisir la moindre occasion afin de se rapprocher, de rejoindre le Seigneur. Mais lhomme, indigne de son créateur est un lâche, s'accrochant à la vie. Heureusement, il était là afin de rétablir le processus originel de lexistence, dacheminer jusquà Dieu ces brebis égarées.
Lhomme se réjouissait de mettre un terme à la torture, à lacharnement thérapeutique infligé à ce malade par des médecins sans scrupule.
Jim Kawinski, troublé par cette présence inhabituelle, se réveilla. Il ouvrit les yeux
il aperçut le visage souriant, attendrissant, amical de létranger.
Le pasteur, abusé par luniforme de lhomme ne se méfia pas.
Linconnu surpris, dérangé par le réveil brutal du religieux, par son regard le dévisageant, paniqua. Il se saisit dun coussin et lappliqua sur le visage du prêtre.
Jim essaya de repousser son agresseur mais celui-ci le plaqua, limmobilisa dans son lit. Le prêtre se débattit
il lui assena de nombreux coups mais lagresseur, insensible à la douleur, maintenait fermement loreiller sur le visage de sa victime.
Lhomme, béat, examinait le corps qui se démenait, qui était pris de convulsions. Il semblait réagir selon des notes de musique. Mozart, Beethoven ne sétaient-il pas inspirés habilement de cette mélodie qui unissait le monde des morts et celui des vivants, pensa le dément.
Il jouissait de linstant, samusait avec sa proie. Il relâcha son emprise, juste quelques secondes afin de lui permettre de respirer car mort, il ne lui servirait plus à rien, il ne bougerait plus, ne gesticulerait plus comme un pantin. Ce serait fini !
Le fou furieux, tout en accentuant son étreinte, se projetait dans lavenir : Il entrevoyait lâme de sa victime délivrée de son enveloppe charnelle. Elle sévaporerait devant ses yeux. Il pourrait enfin la sentir, la toucher, la caresser, laccompagner
Jim manquant dair, suffoquait rapidement.
Le jouet ne bougeait pratiquement plus. La chambre plongée dans le silence était lunique témoin de ce macabre homicide.
Marie entra dans la pièce. Elle aperçut lhomme. Celui-ci inconscient de la présence de la jeune fille sapprêtait à achever le religieux.
Elle se jeta sur lagresseur. Troublé, dérangé par cette intervention, il lâcha le cousin et se retourna brusquement. Il repoussa la frêle Marie qui sétala sur le sol.
Jim, dans un état proche du coma, nétait plus à même de secourir sa fille, de se défendre.
Lhomme se détourna de Marie. Elle ne lintéressait pas ! Le désaxé se saisit de loreiller et le figea sur le visage du pasteur.
Marie se releva. Tout en se jetant une nouvelle fois sur lénergumène, elle hurla, elle appela à laide.
Doug, arrivé à son tour dans la chambre, se précipita sur le meurtrier mais le couple fut projeté à terre. Doug sempara dune chaise métallique et la propulsa dans le dos du fou furieux. Lhomme vacilla, desserra son étreinte. Il lâcha loreiller sur le corps inerte. Le malade, les yeux exorbités, avança en direction des deux jeunes gens. Doug entraîna Marie en arrière.
Des infirmiers alertés par le tapage, par les cris sinterposèrent. Le forcené pris au piège, recula. Marie profita de la brèche pour se précipiter au secours de son père. Celui-ci revenait peu à peu à lui.
Le déséquilibré, à présent cerné par les employés de la clinique sempara de la chaise. A laide de celle-ci, il menaça tous ceux qui tentaient de lapprocher, de le maîtriser.
Soudain, il projeta le siège par la fenêtre.
Alertée par le fracas du verre qui sétalait sur le sol, Marie releva la tête. Incrédule, elle eut juste le temps dapercevoir lagresseur de son père se lancer dans le vide. Celui-ci sécrasa quelques dizaines de mètres plus bas, sur le béton aux pieds des policiers venus en renfort.
Huit
Jim Kawinski était installé confortablement à lombre dun arbre. Assis sur un banc, il compulsait une revue qui l'entraînait vers le passé, aux racines de notre civilisation : à lère de la grande Egypte
Celle des Pharaons, des Pyramides et de mille autres merveilles.
Le pasteur avait toujours été intrigué par les énigmes, émerveillé par les fastes de cette civilisation qui avait su résister aux guerres, aux folies des hommes et à lusure du temps.
Marie, rayonnante, sapprocha de son père. Jim lui sourit. La voir si belle, si radieuse lui remontait le moral et lui mettait un peu de baume au cur. Le religieux supportait mal ce repos forcé, cette mise à lécart mais il ne pouvait pas faire autrement.
Son médecin, son ami denfance lavait menacé de linterner sil ne suivait pas ses recommandations. Marie et Doug Lawson lui servaient de chaperon.
La jeune fille lui sauta au cou et lui annonça dune voix enjouée :
- Papa ! Je viens davoir Monsieur Mc Dowell en ligne. Son avocat, Maître Curtis la informé quil avait bon espoir de voir Eddy libre dici quelques jours. Il a réussi grâce à ses investigations à démontrer que le malade qui tavait agressé était de toute évidence le tueur en série. Lhomme avait déjà été condamné pour plusieurs attentats à la pudeur et viols. Il était en traitement au département psychiatrique de lhôpital, mais il avait réussi à se soustraire à la surveillance des infirmiers. Selon Maître Curtis, cest en voulant séchapper de la clinique, quil sétait égaré dans les combles et était tombé sur le journaliste. Il a dû croire que celui-ci était un agent fédéral. Pris de panique, redoutant dêtre interpellé, le psychopathe a décidé de léliminer.
Marie, tout en embrassant son papa tendrement sur le front, ajouta :
- Doug est à léglise. Je vais de ce pas le prévenir. Cette nouvelle le réjouira également. Papa, je suis tellement heureuse
Bientôt, ce serait bien de les inviter
de fêter la sortie dEddy.
- Bien sûr, Marie. Mais laissons leur un peu de temps.
La jeune fille acquiesça puis sempressa de rejoindre son compagnon. Jim soucieux, suivait du regard sa fille qui courait à perdre haleine, telle une enfant !
La version du brillant avocat avait convaincu la cour, ce qui était pour linstant le principal, car ainsi le pauvre Eddy pourrait enfin sortir de prison, méditait Jim.
Mais le prêtre nétait pas apaisé pour autant. Linterprétation des évènements, de la mort du journaliste, ne le convainquait nullement. Il y avait trop dincohérences, de questions sans réponse : Pourquoi le meurtrier, une fois son forfait accompli, était-il remonté au quatrième étage ? Il avait largement le temps de séchapper avant la venue des forces de police.
Deuxièmement, les victimes du disciple de Mike Hammer avaient toutes été égorgées ! Pourquoi avoir utilisé un oreiller ?
Jim à force de poursuivre le valet de Satan, comme celui-ci adorait le souligner, savait quil était trop subtil, trop ingénieux pour se laisser aussi aisément surprendre. Il ne se serait jamais suicidé !
Le pasteur était certain que lassassin navait pas accompli sa mission. Cétait pour cette raison quil reviendrait un jour ou lautre, choisissant soigneusement lheure de sa réapparition, tel un diable surgissant de sa boîte.
Jim ne se faisait pas dillusion. Il était conscient quun seul survivrait à cette ultime confrontation. Leurs destins étaient liés
Subitement, une réflexion, une certitude lui traversa lesprit : Si Thomas Johnson avait fait le déplacement, désirait le rencontrer
Sil avait été supprimé
. Le journaliste devait détenir des informations, peut-être des documents importants !
Jim Kawinski se leva immédiatement. Il en était certain
Marie devait en savoir plus
Elle lui cachait certainement la vérité ! Il sempressa de rejoindre sa demeure.
Entrant dans la cuisine, il se retrouva face à sa fille, un bol de fruits à la main.
- Jallais te rejoindre. Doug nest pas là ? Il a dû se rendre en ville. En veux-tu ?
Marie présenta la coupole à son père. Jim refusa et prit sa fille par le bras, lentraînant vers la table.
- Assis-toi
jai à te parler !
Marie obtempéra. Son père, se pencha au-dessus delle. Emprunt de gravité, il interrogea sa fille.
- Tu ne mas jamais donné le motif de la visite de Thomas Johnson, le journaliste. Il a dû te dire quelque chose. Souviens-toi, cela peut-être capital !
- Non, Papa ! Je tai tout dit. Je ne lai pas eu personnellement au téléphone ; Uniquement lemployée de laccueil mavertissant quun homme désirait te rencontrer. Rien de plus. Mais que cherches-tu ? Tout est fini, lassassin est mort !
- Non, Marie. Il nest pas mort. Et je suis certain que le décès du psychopathe qui sest écrasé à lentrée de la clinique le satisfait pleinement. Ainsi il a les mains libres pour achever sa mission. Tu dois me dire la vérité !
Marie décontenancée, observa son père déambuler nerveusement dans la pièce. Elle ne comprenait rien à ce quil proférait. Inquiète pour sa santé, pour son cur, elle le conjura de se calmer.
Papa, ne te mets pas dans ces états
Cela ne tavancera à rien. Il est mort tout est fini !
Mais Jim ne lécoutait déjà plus. Absorbé par ses pensées, ses interrogations, il réfléchissait à voix haute.
- Je suis certain quil est là ! Tout près, nous guettant ! Mais jai une longueur davance sur lui. Il veut nous faire croire à son suicide, à sa mort. Mais je sais quil est bel et bien vivant.
La porte de la maisonnette souvrit. Doug Lawson entra dans la pièce. Marie heureuse de voir le jeune pasteur se précipita auprès de lui.
- Papa est pris de démence. Il ne mécoute plus. Peux-tu maider à le raisonner ?
Doug escorté de Marie sapprocha de Jim. Celui-ci sadressa au jeune homme.
- Je dois me rendre en ville. Pourriez-vous my emmener ?
Doug surpris par la requête de son aîné, ne sachant que répondre, bredouilla :
- Maintenant ?
- Oui. Bien sûr ! Pourquoi ?
Doug Lawson tergiversa, il devinait le regard de sa compagne posé sur ses épaules. Il se tourna vers Marie qui lui fit signe de la tête de refuser. Mais Doug neut pas le temps de répondre.
Jim, pressé de rejoindre la clinique de Tuxon, ne laissa pas le choix au jeune pasteur. Il le saisit par le bras et lentraîna à lextérieur.
- Je suis désolé de vous brusquer
mais cest important. Je nen aurai pas pour longtemps. Rassurez-vous !
Embarrassé, Doug nosa pas contrarier le vieil homme qui sétait déjà engouffré dans sa voiture.
Arrivé au seuil de létablissement hospitalier, Jim demanda à son conducteur de lattendre sur laire de stationnement. Le vieil homme sorienta aussitôt vers la réception. Lemployée, surprise par la présence du pasteur, sinforma de son état de santé.
- Bonjour mon père, avez-vous un rendez-vous avec le professeur ?
- Je ne suis pas venu pour une consultation. Est-ce vous qui avez accueilli lhomme qui a été assassiné ?
- Cest moi en effet qui lai accueilli mais je ne comprends pas ce que vous
- Pourriez-vous me relater les évènements. Ce quil vous a dit
le motif de sa visite.
- Je ne sais que vous dire. Jai raconté tout ce que je savais aux enquêteurs.
- Je me doute bien. Pourriez-vous mexposer de nouveau ce qui sest déroulé. Cest important !
La femme sexécuta et détailla les quelques minutes passées avec la victime.
- Il est arrivé après les heures de visite. Dans ce cas, le règlement est formel : il ne pouvait plus accéder aux étages, aux chambres des patients. Il a insisté à plusieurs reprises
il devait absolument vous joindre. Lhomme, quoique correct, était agité. Jai cédé à sa requête
Jai appelé votre chambre. Votre fille ma informé que vous vous étiez assoupi et quelle ne voulait pas quon vous dérange. Elle a finalement accepté de le rencontrer mais à ce que jai appris par la suite, il nest jamais arrivé. Je ne peux malheureusement rien vous dire de plus.
Jim insatisfait par les déclarations de la réceptionniste, pria celle-ci de se remémorer le moindre élément. Il la sollicita une seconde fois.
- Vous a-t-il confié le motif de sa visite ?
La femme confuse répondit par la négative. Tout ce dont elle se rappelait, cest quil était très nerveux.
Jim Kawinski, désappointé, revenu à la case départ, remercia lemployée. Celle-ci sexcusa une seconde fois
elle aurait tellement aimé pouvoir laider. Ce journaliste avait lair si gentil. Elle ne comprenait toujours pas pourquoi on lavait assassiné, on sétait acharné sur cet homme avec une telle violence.
Arrivé au seuil de la clinique, Jim entendit les appels dune femme. Il se retourna et vit la réceptionniste accourir vers lui. Jim rebroussa chemin. Lemployée sétait souvenue dun détail qui pourrait savérer utile.
- Je ne sais pas si cest important : le journaliste avait un dossier rouge sous le bras. Vous savez une farde à rabat munie dun élastique. Voilà, jespère que cela peut vous aider.
- Bien sûr ma fille mais ce dossier, la-t-on retrouvé ?
- Je ne sais pas. Tout sest passé si vite après la découverte du cadavre. Il y avait beaucoup de monde. La police, une fois sur place, a bouclé les lieux. Plus personne navait accès à la salle des ascenseurs
Cétait la pagaille ! Je suppose que si le dossier était toujours là, les forces de lordre auraient du mettre la main dessus.
Jim Kawinski bénit lemployée puis gagna le parking. Arrivé à la hauteur de Doug, il requerra une dernière faveur : Celle de le conduire au bureau du shérif.
Une fois en ville, il se débrouillerait pour rentrer. Au point où il en était, le jeune pasteur accepta. Dailleurs, ne valait-il pas mieux rester à ses côtés ? Une rechute était toujours envisageable et Marie ne lui pardonnerait pas de lavoir laissé seul. Estimait-il !
Doug Lawson démarra. Tout en fixant la route qui défilait sous ses yeux, il offrit son assistance.
- Si vous le désirez, je peux vous accompagner. Je nai pas grand chose à faire cet après-midi.
- Non merci. Jai déjà trop abusé de votre temps. Vous êtes un garçon très serviable et je vous en remercie. Mais je convaincrai bien lun ou lautre paroissien de me reconduire à la maison.
Le jeune pasteur ne se hasarda pas à réitérer sa demande. Son aîné risquerait de se froisser, de se mettre en colère.
Doug, à force de côtoyer le vieil homme, avait appris à le connaître. Il était juste mais avait également un caractère de cochon
un rien réussirait à le braquer. Doug jugea quil valait mieux le prendre dans le sens du poil, jouer la carte de la diplomatie.
- Je devrais me rendre chez Madame Ball
cela fait plusieurs semaines quelle ma invité à venir prendre une tasse de thé en compagnie de ses voisines. Je nen ai jamais eu le temps. Comme je suis en ville, jen profiterai pour lui rendre visite. Je viendrai vous chercher au bureau du Marshall lorsque vous aurez fini. Vous naurez quà me sonner chez elle !
Jim Kawinski, amusé par linvitation de cette concitoyenne excentrique, ne put sempêcher de sourire.
- Madame Ball
Sacrée Madame Ball. Toujours à laffût, prête à présenter à sa cour de vieilles bigotes un nouvel arrivé. Surtout si celui-ci est jeune et mignon comme vous. Je nai pas de conseil à vous donner mais ny allez pas, vous allez vous ennuyer à mourir ! Je peux vous laffirmer par expérience. Jai moi-même participé quelquefois à ses réunions
jen garde des souvenirs mémorables.
- Je nen doute pas. Mais je lui ai promis et je ne peux me défaire de mon engagement. Et ainsi, cela me permettra de mieux cerner cette communauté disons haute en couleurs.
- Comme vous voulez ! Je vous aurai prévenu.
Après un court instant de silence, Jim ajouta :
- Je vous appellerai dès que jen aurai terminé avec le shérif.
Le Marshall Solwitch, vautré dans son siège, savourait un havane, un de ces délicieux cigares interceptés il y a peu. Le lot comprenant plusieurs caisses avait été découvert dans un hangar abandonné à la sortie de la ville. Les contrebandiers qui avaient réussi à séchapper y avaient stocké une montagne dobjets divers, de marchandises provenant probablement de cambriolages perpétrés dans le comté voisin. Cétait une véritable caverne dAli Baba. Il avait fallu plusieurs camions pour transférer-le tout dans les entrepôts de la mairie.
Lors du transport, le shérif avait escamoté quelques coffrets en guise de trophée.
Lhomme tout en humant leffluve se dégageant du précieux cigare contemplait les trophées posés sur des tablettes suspendues aux murs : Des coupes, des médailles gagnées aux nombreuses compétitions de tir auxquelles il avait participé.
Des coups retentirent à la porte. Le Marshall, furieux dêtre dérangé, brailla :
- Quest-ce quil y a ?
La porte sentrouvrit. Ladjoint Cock Martinez lavisa quun visiteur souhaitait lui parler.
- Cest le père Kawinski qui désire vous voir. Il est là
- Quest ce quil me veut ce vieux fou ? Dis-lui que je suis occupé, que
Le pasteur suivant de près lofficier de police navait rien perdu du dialogue. Il força le passage
Jim sintroduisit dans le bureau au grand dam du maître des lieux.
- Je suis venu solliciter ton aide.
- Mon aide ! Mais pourquoi ? Tu penses que je nai que ça à faire
moccuper de tes histoires ! Jai appris de la bouche même du directeur du pénitencier que ton protégé sera bientôt libéré. Que veux-tu de plus ?
Le religieux, face à lattitude, à lagressivité de son interlocuteur, ne se laissa pas démonter.
- Je ne suis pas venu te parler dEddy. Sur les lieux de lassassinat du journaliste Thomas Johnson, as-tu trouvé un dossier, une farde rouge ? Un témoin qui était présent à laccueil au moment des faits ma rapporté que Thomas Johnson était en sa possession lorsquil sest dirigé vers les ascenseurs.
- Il était dans la cabine mais je ne comprends toujours pas ce que tu recherches. Je lai consulté : Il ny avait rien dintéressant. Que des coupures de journaux et quelques documents, des rapports médicaux !
- Pourrais-je lexaminer ? Tu me rendrais un fier service en acceptant. Après je te laisserai tenfumer avec tes satanés cigares.
Jim imperturbable trônait au milieu de la pièce attendant la réponse de lofficier.
Le Marshall savait quil ne pourrait pas se débarrasser du religieux tant quil ne lui aurait pas donné satisfaction. A contre-cur, il se dirigea vers une armoire. Le meuble métallique était encombré de dossiers, de pièces à convictions.
Le policier attrapa un sachet de plastic transparent. Il décacheta le sceau et sortit lénigmatique farde rouge de lenveloppe.
Jim, bouillonnant de curiosité, suivait des yeux la précieuse chemise. Le shérif Solwitch la tendit au prêtre qui sen saisit immédiatement.
- Je ten remercie. Je savais que je pouvais compter sur toi. Finalement tu nes pas un mauvais bougre.
- Ca va ! Tu as ce que tu voulais. Demande à Martinez de te prêter son bureau. Maintenant laisse-moi travailler avant que je ne change davis.
Jim connaissant lénergumène savait quil ne plaisantait pas. Il valait mieux dégager les lieux illico.
Assis derrière un petit bureau de chêne, Jim Kawinski, les mains tremblantes procéda à louverture de la farde.
Après un rapide coup dil, Il constata que le Marshall ne lui avait pas menti. Elle renfermait une série de documents issus détablissements hospitaliers, un logo facilement identifiable y était imprimé sur chaque page, ainsi quun cachet indiquant en lettre rouge : CONFIDENTIEL .
Des coupures de presses soigneusement découpées et collées sur des feuillets blancs étaient regroupées à la fin du dossier. Elles relataient les meurtres perpétrés par Mike Hammer et ceux commis dans les environs de Tuxon. Jim étala les documents, les triant par ordre chronologique.
Il ne savait pas ce quil cherchait. Il avait le secret espoir quavec un minimum de méthodes, il découvrirait le lien entre les différentes archives secrètes de la clinique et les reportages des quotidiens.
Le prêtre débuta par la lecture des chroniques exposant la longue liste macabre des crimes attribués à Hammer, le Boucher du Diable comme lavait baptisé les journalistes de lépoque.
Jim sattarda plus particulièrement sur une coupure de presse relatant le procès de léventreur : Les reporters décrivaient linculpé comme un être froid, ignorant dédaigneusement le déroulement des plaidoiries, ne répondant pas aux questions posées par le président.
Jamais il navait réagi aux descriptifs particulièrement horribles, aux suppliques des familles qui lui demandaient des éclaircissements, davouer afin que les victimes accèdent enfin à la paix éternelle.
Mike Hammer ne daignait pas les considérer. Non pas quil avait peur de croiser le regard des parents, des proches mais par insolence, comme si tout cela ne le concernait pas.
A lénoncé de sa culpabilité et de sa condamnation à la peine capitale, il se leva et quitta la salle sans dire un mot, sans montrer la moindre émotion.
La foule venue en masse assister à la proclamation du verdict restait silencieuse, subjugué par lattitude du Boucher . Seuls les sanglots des familles accompagnaient la sortie du meurtrier..
Les articles se rapportant aux meurtres commis dans la région ne lui apprirent rien de plus. Il ne faisait aucun doute que les deux séries de crimes étaient en tout point similaires, comme si elles avaient été perpétrées par la même et unique personne. Cependant cette hypothèse ne pouvait coller à la réalité. Mike Hammer avait été exécuté ! Il ne pouvait donc pas être lauteur de cette seconde vague de crimes.
Une autre explication était envisageable et vraisemblablement la bonne : Un disciple, un esprit assez faible pour sidentifier au Boucher du Diable , reproduisait à la lettre le funèbre cérémonial décrit avec détails dans les journaux, sur toutes les chaînes de télévision.
Jim poursuivit par la lecture des rapports médicaux, des feuillets administratifs qui semblaient se rapporter à des opérations chirurgicales. Le tout était formulé de manière technique, sibylline, incompréhensible au commun des mortels. Les pages agrémentées de codes aussi énigmatiques que les jargons médicaux abondaient. Quelques notes manuscrites et ratures figuraient également sur les documents.
Le religieux compulsa attentivement les feuillets, essaya de déchiffrer ce qui devait être des procès-verbaux, sattardant sur chaque ligne.
Jim, avant de choisir la voie religieuse, avait suivi des études de médecine mais il avait dû se rendre à lévidence : il narriverait pas à décrypter ces documents. Ceux-ci provenaient vraisemblablement dune comptabilité occulte et nauraient pas dû tomber entre les mains du journaliste.
Avait-il été suivi ? Est-ce pour cela quil avait été assassiné ? Quel était le lien entre ces documents et les meurtres des jeunes femmes ? Les questions fusaient dans lesprit du vieil homme.
Malheureusement il ne pouvait y apporter aucune réponse. Lexamen du dossier ne lui apportait aucune clarté. Et pourtant comme à chaque fois, le pasteur était persuadé que les solutions à ses interrogations y étaient dissimulées, juste là, devant ses yeux fatigués.
Las, il rassembla les papiers et sapprêta à les remettre dans le dossier lorsquil remarqua une chose étrange : Une partie de la farde avait été renforcée : un deuxième carton avait été minutieusement collé.
Jim détacha lartifice et découvrit une feuille pliée. Le message manuscrit lui était destiné. Il avait été rédigé le jour de la mort de son auteur :
Mon père. Si vous parcourez cette lettre, cest que je ne serai plus de ce monde. Mais jaurai été assez proche de la vérité pour quils décident de méliminer. Les documents que vous avez en main mont été remis par un cousin travaillant dans les milieux hospitaliers, celui-même qui ma transmis le rapport légiste des Hammer. Ils concernent un trafic dorganes humains dans lesquels sont mêlées les grandes cliniques privées du pays. Jai découvert grâce à mon informateur quun réseau dhommes issus de la mafia, de la politique oeuvrait dans les pays en voie de développement. Profitant de la misère de ses habitants, ils recrutaient des donneurs pour une bouchée de pain puis revendaient la marchandise à prix dor. La plupart du temps ces malheureux spoliés dun de leurs organes ne connaissaient pas les risques de ce genre dopération. Non suivi médicalement, la majorité décède peu de temps après.
Le marché est destiné essentiellement aux notables qui face à la pénurie dorganes et aux formalités administratives sont prêts à payer très cher pour être soigné.
Malheureusement, je nai pas réussi à découvrir le rapport entre les deux affaires mais je suis intimement persuadé que vous réussirez à trouver la vérité.
La missive sachevait par les mots suivants : Que Dieu vous garde !
Jim Kawinski dissimula la lettre dans son veston puis referma le dossier quil ramena aussitôt au shérif. Curieux, celui-ci interrogea innocemment le pasteur.
- Tu y as trouvé quelque chose ?
Le religieux répondit par la négative et sen alla sans rajouter le moindre mot.
Devant le poste de police, Doug au volant de sa voiture patientait tranquillement observant les citadins déambuler dans les allées abondamment fleuries.
Comme lavait prédit son aîné, laprès-midi avait été fastidieuse, ennuyeuse à mourir. Les braves femmes, dévouées, complaisantes à souhait avaient passé la plupart du temps à lencenser, allant jusquà décrier le père Kawinski en lui rapportant que la population était enchantée de son arrivée et surtout de la mise à la retraite du vieux prêtre.
Doug Lawson nétait pas dupe. Il savait que tout ceci avait un rapport avec Marie et la mère de celle-ci. Si ces âmes charitables, aigries par le temps, nayant rien dautre à faire que de vilipender leurs voisins apprenaient sa liaison avec la jeune femme, il serait considéré comme le pire des dépravés.
Mais tout ceci ninquiétait pas trop le jeune pasteur. Il était plutôt préoccupé par lattitude de Marie à son égard.
Son comportement avait changé : Elle nétait plus la même depuis quelques semaines. Doug, au début, avait mis son trouble sur le compte de lassassinat du journaliste, du retour de son père. Mais au fil des jours, il avait remarqué quelle le fuyait, évitant autant que possible de se retrouver seule avec lui. Doug avait profité de la moindre occasion pour lui parler mais à chaque fois elle avait prétexté lune ou lautre excuse pour séclipser, labandonnant avec ses doutes, ses questions.
Malgré ce comportement équivoque, il était persuadé quelle laimait toujours. Ses yeux ne pouvaient mentir.
Le jeune pasteur vit Jim sortir du bureau du Marshall. Le religieux fatigué demanda à son confrère de le reconduire chez lui.
Marie, assise à la fenêtre, guettant le retour de son père, de son compagnon se morfondait, rongeait les ongles de ses doigts ; Une habitude, un défaut datant de son plus jeune âge. Elle avait réussi à lendiguer mais il avait réapparu avec lannonce de sa maternité.
Elle sen voulait, elle ne savait pas quoi faire. Elle navait pas osé lavouer au père de son enfant. Le connaissant, il ne voudrait pas quelle avorte
Avorter, un mot lourd de conséquences. Cette éventualité lui était revenue à maintes reprises. A chaque fois, elle la refoulait avec véhémence
lidée de supprimer un être vivant, la chair de sa chair, le fruit de son union avec celui qu elle aimait la révoltait.
Marie perdue, seule au monde se retourna. Elle dévisagea la photo de sa maman, limplorant de venir à son aide.
Un nuage de poussière se profilait à lhorizon. Marie essuya ses larmes et bondit vers la porte. Jim Kawinski harassé ne saperçut pas de la détresse de sa fille. Il se retira sans explication dans sa chambre tandis que sa fille se réfugia dans le petit salon.
Dans la pénombre de la pièce, elle sassit dans le rocking-chair, le meuble préféré de son père. Elle se doutait que Doug la rejoindrait. Elle avait croisé son regard, elle avait lu dans ses yeux son incompréhension, sa souffrance. Lheure était venue de lui annoncer quelle était enceinte !
Le jeune pasteur, debout à lentrée de la pièce, attendait. Il contemplait sa bien-aimée se balançant. Il espérait quelle linviterait à le rejoindre, quelle lui expliquerait enfin son attitude ambiguë!
La jeune femme ne réagit pas à sa présence. Doug prit son courage à deux mains
il devait connaître la vérité.
Il sapprocha pas à pas. Arrivé à ses côtés, il sagenouilla aux pieds de la jeune femme. Il leva les yeux vers ce visage dange faiblement éclairé par la lumière diffuse dun abat-jour. Marie nosait pas le regarder, de peur de navoir pas assez de courage pour l'informer de sa grossesse.
Doug, accroché à ses lèvres, respectait pieusement le silence de sa compagne. Après plusieurs minutes, elle décida de lui parler.
- Doug, je suis enceinte !
Le pasteur, un moment surpris par cette révélation se releva. Il ne put retenir sa joie.
- Marie. Mais cest magnifique. Cest merveilleux. Jamais ne naurais imaginé cela. Depuis quand le sais-tu ?
Face au silence de la jeune femme, conscient de son malaise, il sinterrompit et pria celle-ci de lexcuser.
- Je suis désolé. Je nai pensé quà moi. Marie pardonne-moi !
Joignant le geste à ses paroles, le pasteur sagenouilla de nouveau. Il saisit la main de sa compagne et la serra contre lui.
- Jai été bête et égoïste. La nouvelle de cette naissance, de larrivée de cet enfant ma rendu comme fou. Je suis conscient des choix, des sacrifices que tu seras amenée à faire. Mais tu dois savoir que je serai toujours auprès de toi.
Marie, la voix étranglée par lémotion fit part de ses doutes quant à la décision à prendre.
- Je ne sais pas si je vais le garder ! Je nai pas fini mes études
Doug, enragé, virulent lâcha la main de Marie. Il se dressa face à elle.
- Tu veux avorter
Cest ce que tu veux me dire ! Tu ne peux pas faire ça
Tu nen as pas le droit ! Cet enfant, notre fils nest pas quà toi. Tu ne peux pas prendre la décision déliminer, de le tuer ! Il nest plus à toi ! Tu vas le garder !
Marie était effarée, effrayée par lattitude du père de son enfant. Le jeune pasteur déambulait dans la pièce, agitant les bras, prenant le ciel à témoin. Il ne comprenait pas comment une femme pouvait un seul instant, une seule seconde, penser à supprimer un être vivant, un don du Seigneur.
Doug revint auprès de Marie. Celle-ci piégée dans son rocking-chair, apeurée, redoutant le pire, se blottit dans le siège.
Le jeune pasteur, hors de lui, fixa la jeune femme. Les yeux de Marie ne pouvaient mentir : Mêlés de peur, de tristesse, ils imploraient laide, le soutien et non la haine, le jugement.
Doug, troublé par ce regard, par sa réaction incontrôlée se prosterna auprès de sa compagne..
- Excuse-moi. Je suis vraiment désolé. Je ne comprends pas ce qui ma pris. Jai eu peur. Jai cru que tu voulais mais jaurais dû savoir que tu naurais jamais pu en arriver là. Marie. Jespère que tu parviendras un jour à me pardonner.
Marie, émue par les remords de Doug, lui effleura la tête. Elle savait quil avait raison !
NEUF
Le réveillon de Noël approchait à grands pas. La cité de Tuxon sétait ornée de ses plus belles illuminations, sapprêtant à commémorer dans la ferveur et le recueillement la naissance du Christ.
Les habitants, fervents défenseurs des valeurs chrétiennes se mobilisaient durant cette période afin de collecter de largent, de la nourriture et des vêtements. Les présents étaient distribués par des associations caritatives aux pauvres, aux nécessiteux du pays.
Comme chaque année, cétait Marie qui avait été chargée de trier les dons et de confectionner les paquets. Une lourde tâche quelle prenait comme à son habitude avec enthousiasme. Elle simaginait ces familles dans le besoin
leur sourire, leur joie à la réception des modestes colis. Dommage quil fallait attendre Noël pour mobiliser les gens, désespérait Marie.
Doug Lawson prêtait main forte à la future maman, la mère de son enfant. Il se chargeait de transporter les ballots encombrants ou trop lourds pour la jeune femme.
Le jeune pasteur aux petits soins pour sa compagne se préoccupait journellement de son état et de celui de son fils. Léchographie avait confirmé son intuition du premier jour
cétait bel et bien un garçon
Un Lawson Junior !
Le futur papa en parlait quotidiennement, décrivant les activités, léducation quil sefforcerait dinculquer à son enfant. Marie lécoutait, lobservait amoureusement discourir de ses projets.
Seule ombre à ce tableau idyllique, les interrogations plus pressantes, précises de son père. Celui-ci avait été à deux doigts de découvrir le pot aux roses, sa grossesse
Jim était arrivé à limproviste en plein milieu dune discussion animée entre Marie et Doug.
Surpris, ils avaient maladroitement prétexté un différent concernant lorganisation dun forum.
Jim sétait laissé convaincre par les arguments de Marie mais celle-ci redoutait quil ait entendu plus que ce quil voulait faire croire. De toute façon, elle ne pourrait plus dissimuler bien longtemps son secret.
De son côté, Jim se préparait, un pincement au cur à célébrer dici trois jours sa dernière nativité. Il avait décidé de passer la main, de prendre sa retraite.
Doug Lawson, compétent, à laise dans ses relations avec les habitants était à même de prendre la direction de la paroisse. Surtout avec Marie à ses côtés, Jugeait le vieil homme fatigué par tant dannées au service des braves paroissiens de Tuxon.
Mais Jim préoccupé par son imminente retraite, nétait pas dupe : Les silences pesants, les réponses maladroites, ambiguës à ses questions lavaient conforté dans ses soupçons à légard de sa fille. Le vieil homme connaissait trop Marie pour se laisser prendre à ce petit jeu de cache cache. A ses yeux, sa liaison avec Doug ne faisait aucun doute.
Le couple lui rappelait celui quil avait formé avec Carla, Marie nétait à lépoque quun oisillon sautillant, ne faisant quà sa tête comme aujourdhui. Ces images serties dans son esprit, aussi claires et limpides quil y a plus de vingt ans lui arrachaient quelques larmes.
Il était temps pour lui de se retirer afin de permettre à ce jeune couple de sépanouir dans la sérénité. Il savait que la séparation serait douloureuse, que Marie tenterait de le conserver auprès delle mais Jim avait déjà pris ses dispositions : Il avait signalé sa décision à ses supérieurs, il y avait plusieurs jours, leur demandant de lui définir un lieu où il pourrait terminer ses jours paisiblement.
Jim Kawinski, assis dans son rocking-chair sentretenait avec Eddy Mc Dowell libéré seulement une dizaine de jours auparavant. Par mauvaise volonté, par tracasseries administratives, les autorités judiciaires avaient tout fait pour retarder sa libération. Il avait fallu le suicide de sa mère, pour infléchir la position des juges et lui permettre daccompagner sa maman jusqu'à sa dernière demeure. Le visage durci par lincarcération, les épreuves que lui avait apportées lexistence, Eddy vint annoncer son départ et celui de son père. Ils avaient chargé une agence immobilière de la mise en vente de la propriété familiale. Lhomme sollicita du pasteur une dernière faveur : Celle d'annoncer à Marie la nouvelle de son déménagement. Il navait pas le courage de laffronter, de lui dire adieu.
Jim accepta à contre-cur. Il aurait préféré quEddy revoie une dernière fois Marie, quil ne fuie pas comme un vulgaire voleur.
Le journaliste salua le prêtre puis quitta la maison en évitant soigneusement de passer devant la paroisse.
Quelques mètres plus loin, au volant de son pick-up, le père dEddy attendait son fils. Lex-prisonnier sapprêtait à monter dans le véhicule lorsquil entendit une voix. Eddy se retourna et aperçut Doug Lawson qui marchait vers lui.
Le pasteur, heureux de revoir celui quil considérait comme un ami fut troublé par son attitude. Eddy, malhabilement, fit un signe de la main puis monta dans le 4x4.
Doug sarrêta et regarda le véhicule disparaître à lhorizon. Il comprît à cet instant quil ne le reverrait plus.
Comme lavait prévu Jim Kawinski, sa fille prit très mal le départ du jeune homme. Elle seffondra en larmes, ne comprenant pas ce qui avait motivé la décision de son ami. Pourquoi fuir sans lui donner la moindre explication, une adresse où elle pourrait le joindre. Le destin implacable, inhumain, lui enlevait une nouvelle fois un être cher !
Jim face à la détresse de son enfant décida de postposer lannonce de son départ. Il le lui apprendrait une fois les réjouissances de Noël terminées.
Le lendemain matin, Marie les yeux rougis, les traits tirés par une mauvaise nuit préparait le petit déjeuner. Désirant être seule, elle sétait levée discrètement et avait disposé les mets sur la table, mis en marche le percolateur. La table mise, elle alla se réfugier dans létablissement religieux.
Jim Kawinski, attablé en compagnie de Doug navait pas très faim. Les deux hommes, soucieux, grignotaient quelques biscottes recouvertes de confiture. Ils étaient ailleurs : aux côtés de Marie !
Jim rompit le lourd silence régnant dans la pièce.
- Je suis au courant de votre liaison avec ma fille.
Doug sursauta. Il voulait sexpliquer mais son aîné ne lui laissa pas la parole :
- Ne dites rien ! Je ne suis pas là pour vous juger mais pour vous parler de Marie. Jai eu lors de ma longue existence loccasion de voir de nombreuses choses, de vivre des bonheurs extraordinaires et quelquefois des moments douloureux. Mais je ne regrette aucun de mes choix. Nous sommes tous égaux devant lexistence que nous a accordée le Seigneur !
Le jeune pasteur écoutait respectueusement le discours du père Kawinski. Celui-ci replongé dans son passé se reprit.
- Je mégare. Je ne suis pas là pour vous ennuyer avec mes vieilles histoires sans importance. Je dois vous avouer que depuis votre arrivée parmi nous, je vous ai longuement observé et je dois reconnaître que le travail que vous avez accompli, lardeur que vous mettez dans chacune de vos tâches me laisse pantois et plein dadmiration. Vous me rappelez le jeune homme que jétais il y a bien longtemps. Cest pour cette raison et le fait que mon âge ne me permet plus dassumer pleinement mon ministère que jai pris la décision de me retirer, de vous laisser la gestion de la paroisse. Je suis certain que vous vous en sortirez admirablement. Pour ma part, je me destine, si Dieu le souhaite, à des tâches plus humbles. Lévêché est informé de ma décision et vous accorde les clefs de léglise. Je quitterai les lieux dès la notification de ma nouvelle charge.
Doug quoique flatté par ces propos inattendus tenta de faire revenir Jim Kawinski sur sa décision.
- Mon père. Je ne sais que vous dire. Je suis ému par la confiance dont vous me témoignez mais votre place est ici. Jen suis convaincu ! Près de votre fille, à mes côtés, car quoique vous pensiez, je ne suis pas encore prêt à vous remplacer.
- Mon garçon, ne soyez pas modeste. Vous en êtes tout à fait capable. Vous vous êtes fait accepter par les habitants de Tuxon, généralement méfiants avec les étrangers, de manière ahurissante. Seulement je tiens à solliciter une faveur qui me tient tout particulièrement à cur.
Doug acquiesça. Jim formula sa requête.
- Je suis un vieil homme usé par le temps. Marie est le seul bien que je possède. Jai juré sur la tombe de Carla
sa mère que jen prendrai soin
Que je la protégerais ! Prenez soin de Marie !
Le jeune pasteur ému par la doléance répondit humblement :
- Vous pouvez compter sur moi, mon père. Je la protégerai !
- Ma fille nest pas encore au courant. Ne lui dites rien.
Le jeune homme lui promit de garder le secret. Le vieil homme sortit de la maison. Le cur gros, il contempla le bâtiment religieux puis monta dans sa voiture.
Comme chaque année, Il devait se rendre en ville pour participer à diverses réunions religieuses organisées quelques jours avant les fêtes de Noël. Ces assemblées en comité restreint avaient pour but détablir le dialogue entre les paroissiens, dapaiser parfois certaines rancurs, sous lautorité dun prêtre.
Dans le réfectoire de lunique maison de retraite de Tuxon, Jim assis autour dune table en compagnie dune douzaine de pensionnaires écoutait les doléances dune nonagénaire. La femme pleine de vigueur pour son âge avancé ne supportait plus sa voisine de chambre. Elle lui reprochait de ronfler la nuit, laccusant de le faire sciemment afin de lépuiser, de l'évincer.
Le pasteur tout en écoutant la plaignante eut son attention attirée par un quotidien posé sur une des tables voisines. Le titre Trafic dorganes démantelé à Los Delta inscrit en grand et en caractères gras dominait, un article.
Jim s empara du journal. Sous les yeux des pensionnaires, perplexes, qui ne comprenaient pas ce qui se passait, le pasteur se leva et sengagea vers la sortie.
Arrivé à lextérieur, il sengouffra dans sa voiture et déplia la gazette :
La police fédérale a mis à jour un trafic dorganes humains de grande ampleur ayant sa source à Los Delta mais dont les ramifications sétendraient dans le monde entier. Daprès nos informations, non-confirmées par les autorités, de nombreuses hautes personnalités, ainsi que des médecins réputés tremperaient dans ce scandale. Ce marché juteux aurait rapporté à ses protagonistes, des membres de la mafia, plusieurs centaines de millions de dollars. Les enquêteurs ont perquisitionné dans de nombreuses cliniques privées. Ils ont mis la main sur des centaines de documents codés qui sont en cours danalyse dans les laboratoires des fédéraux. Mais daprès certains témoins qui désirent rester dans lanonymat le plus complet, de peur dêtre la cible de violentes représailles, les policiers nauraient découvert que la partie visible de liceberg. Le plus horrible serait des enfants vendus comme de la marchandise
Ils seraient morts lors dinterventions chirurgicales effectuées dans leur pays natal. Nous avons également appris ce matin que John Orwell, le directeur du pénitencier de Whinville avait été arrêté dans le cadre de ce vaste trafic. Détenu dans les locaux des agents fédéraux, il serait en aveu
.
Jim jeta le quotidien sur le siège passager et embraya aussitôt. Il connaissait le lieu de détention du fonctionnaire. Il devait lui parler, le convaincre de lui révéler ce quil savait.
Le pasteur sarrêta sur le parking contigu au siège de la police fédérale. A la réception, il demanda à voir le lieutenant Michiels. Le préposé linvita à sasseoir en attendant larrivée du policier.
Jim, nerveux, impatient den savoir plus arpentait le couloir. Après de longues minutes qui paraissaient être une éternité, le pasteur entrevit le lieutenant, un homme robuste dune quarantaine dannées portant fièrement une immense et impressionnante moustache. Lagent fédéral, à la vue du pasteur sourit et lui tendit la main.
- Bonjour mon père. Que me vaut lhonneur de votre visite ?
- Jai lu ce matin que vous aviez arrêté John Orwell, le directeur de la prison. Je désirerais mentretenir avec cet homme. Cest important !
Le policier interpellé par cette requête inhabituelle pria son interlocuteur de le suivre dans son bureau. Il referma la porte derrière le pasteur.
- Je ne comprends pas mon père. Pourquoi désirez-vous le rencontrer ?
- Je ne suis sûr de rien mais je pense que cet homme a en sa possession des informations qui pourraient maider à démasquer le meurtrier qui a sévi dans le comté.
Le lieutenant Michiels était embarrassé. Le détenu était une haute personnalité. La prudence dans cette affaire était de rigueur. Il essaya de comprendre les motivations du religieux
- Mais lassassin sest suicidé ! Il a sauté du quatrième étage de la clinique après avoir tué un journaliste, un certain Johnson si je me rappelle bien.
- Oui, un homme sest défenestré. Jétais là lorsque cela sest déroulé. Mais je reste persuadé quil nest pas le responsable de ces crimes horribles. Je vous en supplie, laissez-moi lui parler
Juste quelques minutes.
Le policier malgré son estime envers le vieil homme ne pouvait accepter. Laffaire était délicate, le moindre faux pas compromettrait le déroulement de lenquête et risquerait de ruiner sa carrière. De nombreuses personnalités, mêlées de près ou de loin en profiteraient pour étouffer le dossier.
Mais lagent fédéral était redevable envers le religieux. Cétait lui qui avait permis de démarrer l'instruction. Grâce aux informations transmises par le pasteur et le dossier récupéré dans le bureau du Marshal Solwitch, il avait convaincu son chef de relancer une enquête vieille de dix ans.
Lagent réfléchit, tentant de trouver une solution à cet épineux problème : Cette rencontre était impossible, cette visite ne passerait pas inaperçue. La mafia, ayant des hommes un peu partout, parmi ses propres collaborateurs, elle serait immédiatement mise au courant.
Jim accroché aux lèvres du policier attendait anxieusement sa réponse. Soudain un visage, un nom vient à lesprit de lagent fédéral : Hinsh, David Hinsh !
- Le gardien du pénitencier, il est actuellement en retraite. Il se nomme David Hinsh. Le connaissez-vous ?
Le pasteur se souvenait immédiatement du surveillant qui lavait accompagné à travers les couloirs de létablissement carcéral.
- Je lai rencontré une fois. Mais je ne comprends pas ce quil a à voir avec
- Ce que je vais vous révéler est confidentiel mais vu laide que vous nous avez apportée, je sais que je peux vous faire confiance. Asseyez-vous, je vais vous expliquer en deux mots le rôle de ce gardien.
Le religieux aux abois, sassit et écouta attentivement le récit du policier
- Grâce à certaines indiscrétions, à des rumeurs nous avons établi un lien entre une des cliniques de Los Delta et le pénitencier de Whinville. Je dois vous avouer que nous avons longuement hésité avant dentreprendre nos investigations tellement laffaire paraissait incroyable, effarante. Mais le témoignage du gardien David Hinsh recoupant parfaitement nos informations nous a déterminé à poursuivre l'instruction, ce qui a conduit à larrestation du directeur du pénitencier. Nous avons appris que le poison injecté aux condamnés à la peine capitale lors de leur exécution avait été remplacé par une drogue, un cocktail médical destiné à les plonger dans un coma profond. Le produit injecté donnait des symptômes identiques à ceux provoqués par le poison habituellement employé : Le prisonnier était pris de soubresauts puis se raidissait, ensuite il avait tous les symptômes de la mort. Le médecin chargé des constatations dusage était lui aussi dans la combine. Le corps était conduit en urgence à la morgue de lhôpital puis transféré instantanément dans une salle chirurgicale afin de procéder aux transplantations. Chaque organe était prélevé sur le prétendu cadavre afin dêtre transplanté sur des riches demandeurs. David Hinsh était chargé par le directeur du pénitencier de lacheminement du corps à la clinique. Son rôle dans le trafic ayant été minime et vu sa pleine coopération, nous avons décidé de le relaxer. Je suis certain quil vous apportera les réponses à vos interrogations. Malheureusement, en létat actuel, je ne peux rien faire de plus. Je vais vous noter son adresse. Il habite dans une ferme à quelques miles du pénitencier.
Jim nen revenait pas, il avait peine à croire au récit du policier. Mais il devait se rendre à lévidence. Tous les éléments en sa possession se rassemblaient comme par magie : Le condamné
Lexécution
La greffe
Les assassinats
Cétait une seule et même personne : Un unique Démon
. Mike Hammer !
Epilogue
Jim Kawinski avait suivi à la lettre les indications du lieutenant Michiels. Il arrivait en vue de la modeste ferme de David Hinsh.
Cétait déjà le milieu de laprès-midi
le pasteur espérait que le gardien en retraite serait présent !
Le prêtre sarrêta devant lentrée de la bâtisse principale. Quelques brebis, enfermées dans leur enclos, bêlaient à tue-tête. Des poules traînaient par-ci par-là, gambadaient au milieu de détritus de toutes sortes. Une de ses volailles s était aménagée un nid douillet dans un vieux pneu.
Le pasteur prudent, chemina en direction de lentrée principale
Il frappa énergiquement à la porte. Des aboiements menaçants lui répondirent. La frêle paroi de bois vacilla sous les coups violents assenés par la bête. Jim, par précaution, recula. La porte menaçait de rompre à tout instant
le monstre sacharnait sur la paroi, hurlant à mort
.
Une voix, celle dune femme probablement âgée résonnait à lintérieur de la maisonnette. Ses hurlements couvrirent les aboiements de lanimal. Le chien se tût immédiatement, la porte souvrit
La maîtresse de maison dune soixantaine dannées, vêtue dune robe défraîchie, déchirée sétonna de la présence du religieux.
- Cest pourquoi ? Je vous préviens tout de suite. Nous sommes trop pauvres. Nous navons plus rien à donner !
Jim était mal à laise
Il gardait les yeux fixés sur le molosse, le berger allemand prêt à bondir
lanimal avait des dents acérées capables de déchiqueter un morceau de viande, un bras en quelques secondes.
- Je suis désolé de vous déranger. Je ne suis pas là pour une quelconque quête mais je désirerais rencontrer monsieur Hinsh. Je me présente, je suis le pasteur Kawinski. Jai eu loccasion de croiser votre époux au pénitencier.
Le visage de la femme se métamorphosa, reflétant lambiguïté de la situation, elle questionna le religieux.
- Vous êtes le pasteur Kawinski ?
Jim surpris par la question, répliqua naturellement.
- Bien sûr !
Lépouse de David Hinsh, devenue blanche comme une morte bafouilla.
- Mais vous avez téléphoné
il y a plus dune heure. Mon mari ma dit que vous lui aviez donné rendez-vous, vous vouliez lui parler de, il ne ma dit de quoi il sagissait
mais cétait important
cétait urgent. David est parti immédiatement ! Dites-moi mon père
Cest à cause du trafic, de ses révélations. Ils lui ont tendu un piège. Mon père, ils vont me le tuer ? Vous savez mon homme, ce nest pas un mauvais bougre, on la forcé. Il aimait jouer, il a fait des dettes. Cest pour cela quil a été obligé de faire ces choses horribles mais il aurait de toute
Le pasteur essaya de calmer la femme en proie à la panique. Elle redoutait le pire pour son mari. Jim tentait dassimiler le flot des révélations
de comprendre ce qui se déroulait sous ses yeux.
- Où devait se rendre votre époux ?
- A la paroisse de Tuxon ! Vous lui avez demandé de vous rejoindre chez vous ! Vous lui avez donné rendez-vous
Le religieux compris instantanément la gravité de la situation. Il interrompit la vieille femme. Il ny avait pas une minute à perdre... Il était là chez lui !
- Appelez le Marshal Solwitch. Dites-lui de se rendre à la paroisse avec ses hommes. Expliquez-lui la situation. Que cest urgent !
La malheureuse, sexcusant balbutia :
- Je nai pas le téléphone. Nous navons pu le payer. Ils nous ont coupé la ligne
Jim fulmina
Lassassin était chez lui. Marie, sa fille était menacée par ce malade
Heureusement que Doug était à la paroisse. Peut-être pourrait-il le contenir en attendant son arrivée.
Le religieux poussa sa vieille carriole dans ses derniers retranchements, le compteur saffolait, la route défilait sous les roues du véhicule. Jim Kawinski navait quune pensée : Protéger Marie ! Pourvu quil arrive à temps avant quil ne lait
Le pasteur sen voulait de nêtre pas à ses côtés. Comment avait-il pu être aussi naïf, sûr de lui. Il avait pêché par orgueil
le résultat, elle était sans protection, à sa merci !
Le meurtrier avait été plus malin que lui.. Il lavait fait courir aux quatre coins du pays dans le seul but de léloigner de chez lui !
Le religieux arriva enfin en vue de sa demeure
Une automobile, une vielle guimbarde était garée sur le bas coté face à lentrée de léglise.
Jim sarrêta à côté du véhicule et se précipita vers lenceinte religieuse
Marie devait y être
A cette heure, elle était
elle devait être en train de préparer les colis. Espérait-il !
Jim scruta les alentours
Pareillement aux autres jours, tout était calme, paisible. Mais cette quiétude était singulière, étrange. Elle ne trompait pas le vieux pasteur
Il savait quIl était là !
Jim se précipita vers léglise. Il traversa la salle, cherchant désespérément son enfant. Lantre était désert
Napercevant pas le seul bien qui lui restait
Epuisé, à court dhaleine, il hurla, il appela sa fille.
Marie agenouillée derrière un monceau de colis, déconcertée par les clameurs, se leva et vit son père qui courait vers elle.
- Papa. Que se passe-t-il ? Quas-tu ?
Jim heureux dêtre arrivé à temps, de constater qu elle était saine et sauve, létreignit contre lui. Marie inconsciente du danger qui la menaçait, se dégagea des bras de son père.
- Mais vas-tu me dire ce qui se passe ?
- Un homme
un certain David Hinsh, las-tu vu ?
- Oui, un homme dune soixantaine dannées est venu. Mais jétais occupée avec mes colis de Noël. Cest Doug qui la accueilli. Ils sont partis ensemble. Papa, vas-tu mexpliquer ce qui se passe !
Jim navait pas le temps de sexpliquer
Il, le malin pouvait surgir à tout instant. David Hinsh et Doug Lawson avaient peut-être déjà été assassinés, étripés !
- As-tu ton G.S.M. ?
- Oui. Il est dans mon sac à dos.
- Appelles le shérif. Dis-lui de venir de toute urgence avec ses hommes. Dis-lui de ne pas traîner ! Cest une question de vie ou de mort !
Marie ne comprenait pas les allégations de son père. Mais la sentence, le mot Mort , la heurta, la transperça
Tout se déroulait trop vite, Son père
Doug était à lextérieur. Doug en danger
Son père qui avait lintention de le rejoindre
Tétanisé, perdue, elle appréhendait le départ de son père. Quallait-il lui arriver une fois à lextérieur ? .
- Papa, reste ici, le temps que la police arrive.
Jim nécoutait pas les suppliques de sa fille. Son corps, son esprit était prêt à affronter le valet de Satan
. Le Seigneur lavait désigné pour triompher, annihiler le Mal. Il ne pouvait reculer
pour Alice, Thomas Johnson et les autres sacrifiés sur lautel du Diable.
Jim ordonna à sa fille de demeurer dans lenceinte de léglise, de verrouiller chaque porte. De ne sortir sous aucun prétexte.
Après avoir embrassé son enfant, il sortit de létablissement religieux. Il perçut le cliquetis du loquet. Rassuré de savoir sa fille en sécurité, il avança lentement, scrutant les alentours.
Il se dirigea vers sa maison. A court dhaleine, le cur au bord de limplosion, la sueur dégoulinante, la peur au ventre
Jim ouvrit délicatement la porte de sa demeure.
La pièce paraissait déserte. Avant de sintroduire dans sa maison, il examina chaque recoin de la cuisine, guettant le moindre bruit, le plus petit mouvement. Il avança silencieusement.
Devenu, malgré lui étranger à cet univers dans lequel il avait vécu des dizaines dannées, Jim sentait le sol se dérober sous ses pas.
Un accès qui donnait sur la cage descalier était clos, la Mort ly attendait... peut-être !
Jim sapprocha de la porte. Il ne pouvait empêcher son cur de cogner contre sa poitrine. Il imaginait, il présentait le malade
larme dressée, prête à sabattre sur lui. Il ne pouvait être loin
peut-être derrière cette porte !
Jim la main tremblante poussa légèrement la paroi en bois. Malgré ses précautions, la porte émis un léger son, un grincement qui se propagea dans le hall, trahissant la présence du religieux.
Jim trompé, temporisa
Son inconscient, ses sens en éveil le poussaient à rebrousser chemin : Nétait-il pas en train de jouer le jeu de son adversaire ?
Cette maison dans laquelle il avait passé la majeure partie de son existence était devenue, à ses yeux, une étrangère, une mante religieuse !
Soudain, il perçut un bruit sourd provenant de la grange, de lancien atelier de voiture.
Le pasteur, transi de peur, simmobilisa, tendit loreille. Mais plus aucun son ne lui parvint, le silence pesant avait repris sa place.
Jim lâcha la porte et sortit de la maison. Il nen pouvait plus
Il se traînait
Il navait pas le droit dabandonner. Les cieux, le soleil le martelait, lui enlevaient ses ultimes forces. Lannexe, à peine distante de quelques mètres lui paraissait inaccessible.
La porte de la grange était entrouverte. Arrivé aux abords de la bâtisse, il prêta loreille
Il essayait de percevoir le moindre son, la moindre parcelle de voix. Lantre semblait vide.
Jim sapprocha, pas à pas, retenant sa respiration. Il se pencha et scruta lintérieur dont une partie était plongée dans la pénombre.
Au fond, à droite, il distingua une forme, un homme prostré. Il reconnut lhabit religieux, Jim navait aucun doute ! Cétait le compagnon de sa fille
Doug Lawson.
Soulagé de le voir vivant, il le rejoignit rapidement.
Il ne serait pas de trop afin de maîtriser le meurtrier, surtout que Doug était un garçon vigoureux, pensa le pasteur.
Jim traversa la grange, il renversa malencontreusement un fût sur son passage. Le jeune pasteur alerté par la chute du bidon, se releva brusquement et aperçut le père Kawinski qui savançait à grands pas vers lui.
- Cest vous mon père ? Je suis heureux de vous voir. Je suis à la recherche dune clef mais je narrive pas à mettre la main dessus
. Je suis content que vous soyez là car je dois vous avouer que je suis un piètre bricoleur.
Jim, sans raison apparente, se sentait mal à laise. Le sourire bienveillant, les explications de Doug sonnaient faux. Le vieil homme sarrêta
Doug poursuivit ses explications.
- Marie ma dit que vous rangiez habituellement vos outils dans une caisse métallique mais je ne lai pas trouvée. Jai tout retourné mais je dois avouer que dans ce capharnaüm, une chienne ne retrouverait pas ses petits !
Le jeune pasteur savança vers son aîné, les bras tendus.
Jim reculait, il était hypnotisé par le regard du jeune homme. Doug, troublé par le comportement, les traits tirés, le visage blafard de son aîné, se préoccupa de létat de santé de celui-ci.
- Ne voulez-vous pas vous allonger. Je vais prévenir les secours. Vous navez pas lair bien. Mon père, mon père
Jim se sentait défaillir, le sol se dérober sous ses pieds. Les mots résonnèrent dans sa tête : Mon père, Lhôpital, les urgences
Le vieil homme tentait de se raisonner, déluder ce quil voyait, ce quil entendait. La chaleur, son excitation étaient la cause de son trouble
ou était-ce un nouveau malaise ? Jim ne pouvait expliquer ce ressentiment, ce
Doug Lawson nétait plus quà quelques pas de son aîné, prêt une nouvelle fois à le secourir.
Jim possédé, magnétisé par ce regard qui le dominait, tentait de lutter, de résister. Il réussit à se dégager de cette étreinte maléfique
Il baissa les yeux
Un corps était allongé sur le sol
Le cadavre était à moitié recouvert par une bâche plastifiée.
Doug conscient dêtre démasqué se métamorphosa. Le doux jeune homme si poli et serviable était soudainement devenu la copie exacte de Mike Hammer : Même physionomie, même arrogance,
- Oui, mon père. Je lai délivré comme les autres. Ne vous inquiétez pas pour lui, il est mort comme il a vécu. Ce qui me chagrine cest que javais espéré que cela se passerait autrement. Mais vous ne mavez vraiment pas aidé. Vous vous êtes entêté
A chercher le pourquoi du comment. Je ne vous en veux pas et je dois avouer que jai énormément de respect pour ce que vous avez fait même si cela ne servira à rien ! Je suis désolé. Je vous assure, vous tuer moccasionnera une profonde douleur ! Mais je nai pas dautres choix, je ne peux vous laisser en vie.
Doug Lawson, transfiguré, se pencha afin de saisir un couteau posé sur un tonneau, larme baignait dans une mare de sang.
Jim entraperçut une marque, une cicatrice sur la poitrine du jeune pasteur. Il ne faisait aucun doute, cétait le jeune homme qui avait été transplanté
il avait reçu le cur de Mike Hammer.
Doug Lawson se rapprocha de sa victime, larme dans sa main, il sadressa au grand-père de son fils.
- Ils ont crû quen mexécutant, ils en auraient fini avec moi
Cétait sans compter leur cupidité
cest grâce à eux que je suis toujours là et que jai pu achever ma mission
.
Jim pétrifié, haletant, navait plus la force de réagir, de senfuir. Il savait quil allait mourir. Il navait pas peur de la Grande Faucheuse. Ses dernières pensées allèrent à sa fille, à Marie. Il espérait simplement que les secours arriveraient à temps pour la sauver !
La fin, la délivrance du vieil homme était proche, Doug se préparait à frapper, à trucider le religieux.
Sous lemprise du valet de Satan
Prêt à encaisser le coup qui le terrasserait, qui léloignerait à tout jamais de sa fille, il eut un ultime réflexe : il sécarta, évitant ainsi la lame. Doug surpris par la manuvre du vieil homme, trébucha
Entraîné par son élan, son pied glissa le long de la fosse. Doug sécrasa au fond de celle-ci.
Jim, incrédule par ce renversement de situation, sinclina au-dessus du trou béant. Assommé, Doug Lawson ne bougeait plus.
Jim se saisit de plusieurs bidons de carburant et en aspergea le corps immobile, prisonnier du trou encombré par les débris.
Une odeur dessence se répandit dans lannexe. Jim claqua une allumette et la jeta
Le feu, le brasier envahit la fosse. Les flammes montèrent jusquau plafond, léchant les poutres.
Jim sencourut, fuyant lincendie qui gagna rapidement les lieux. Il se réfugia à lextérieur, le plus loin possible du sinistre. Il eut juste le temps de voir lannexe exploser. Elle était devenue une torche de feu, dont les flammes purificatrices sélevaient au ciel.
Jim éreinté par cette lutte, heureux de sen être sorti vivant, davoir vaincu le mal observait latelier à ciel ouvert dont larmature de bois sécrasait, attisant le brasier.
Au loin, des sirènes retentirent. Le shérif, la cavalerie arrivait comme dans tout bon western
Cette fois-ci avec un peu de retard.
Mais pour Jim Kawinski, le principal, cétait Marie. Lavoir tiré des mains du
Les réflexions de Jim furent interrompues par une deuxième déflagration, la porte de la grange se volatilisa sous la force de lexplosion. Les morceaux de bois, de métal séparpillèrent aux alentours.
Une forme, un être carbonisé, méconnaissable, simmobilisa à lentrée de la grange. Le corps
Les bras tendus, les mains noircies par les flammes, Lêtre avançait mécaniquement, pas à pas en direction du religieux.
Jim médusé, fixa le corps difforme, rongé par le feu qui se rapprochait de lui
Ce nétait pas possible
Aucun humain naurait pu survivre à ce brasier
La dépouille mûe par une force inhumaine, démoniaque, voulait agripper Jim mais elle nen eut pas la force.
Doug seffondra au pied de Jim. Son visage méconnaissable, se dressa une dernière fois avant de saffaler sur le sol.
Dépôt légal D/2002/éditeur/Didier WIRICKX
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