Prologue
Douze mai mille neuf cent quatre-vingt seize, quatorze heures vingt cinq. Le Marshall Ronald Conrad sengouffra dans limmeuble abritant les bureaux du F.B.I. Furieux, il traversa le hall dentrée sans prêter attention à la réceptionniste qui linvitait à sinscrire sur le registre.
Un garde le prit en chasse
et lagrippa par le bras. Ronald, fort de son mètre quatre-vingt dix et de ses cents-vingt kilos repoussa sans ménagement lagent qui saffala lourdement sur le sol. Blessé à lépaule, celui-ci dégaina et voulut mettre en joue le shérif qui avait déjà disparu à langle dun couloir. Le gardien se saisit de son talkie-walkie et prévint la sécurité.
Ronald Conrad, dun énergique coup de botte, força une porte. Une immense salle composée dordinateurs, de bureaux lui faisait face. Les employés agités furent interrompus dans leur travail par lentrée fracassante du shérif. Celui-ci recherchait du regard un homme, le lieutenant Watt.
- Où est ce fumier ?
Le service dordre venu en renfort tenta de maîtriser le Texan. Mais, il ne se laissa pas faire
ce nétait pas ces quelques menus fretins qui allaient pouvoir lempêcher de lui casser la figure
dès quil laurait tiré de son trou.
Un policier dégaina et mit en joue le shérif
Une voix raisonna dans la salle.
- Rangez cette arme. Laissez-le !
Le surveillant obéit aussitôt et réintégra son arme dans létui. Ronald Conrad parcourut les quelques mètres qui le séparaient du Lieutenant Watt.
- Je vous avais prévenu
Vous ne deviez pas entraîner lagent Hoethler dans cette mission. Vous naviez quà envoyer un de vos policiers.
- Calmez-vous ! Cela ne sert à rien de vous énerver. Vous savez aussi bien que moi quelle sest portée volontaire. Elle était la plus compétente
elle connaît le terrain et les habitudes du meurtrier. Et par précaution, jai décidé de lui adjoindre un de mes plus brillants officiers
Elle ne risque rien !
Le shérif saisit le lieutenant par le col de sa chemise.
- Je nen ai rien à foutre de ton officier. Tu vas me dire où elle se trouve ! Je vais la tirer de là !
- Désolé Marshal, je nai pas le droit de mettre en danger la mission. Cela ruinerait des mois dinvestigation
Je ne peux pas courir le risque de le laisser séchapper une nouvelle fois. Trop de jeunes femmes sont mortes
Cétait notre seule chance de larrêter. Je nai pas eu le choix !
Ronald Conrad ne lâchait pas prise. Le regard noir, il fit une promesse au lieutenant.
- Sil lui arrive quelque chose, je te tue !
Un appel rompit le face à face.
- Lieutenant ! Nous avons un contact. Il provient du portable de lagent Hoethler
mais ce nest pas elle !
Ronald lâcha lofficier qui se précipita en direction dun téléphone.
- Ici, le lieutenant Watt du F.B.I. Qui êtes-vous ? Qui vous a donné ce g.s.m. ?
Lensemble de la salle était plongé dans le silence. Tous attendaient la réponse du mystérieux interlocuteur. Celui-ci demeurait silencieux. Lofficier réitéra ses questions.
- Qui êtes-vous ? Répondez
Nous sommes dans le cadre dune enquête fédérale.
Une voix à peine audible, celle dun jeune garçon résonna par les haut-parleurs.
- Je mappelle Kevin Kroll... Je lai découvert au bord de la route... jai dû appuyer
- Kevin, dis-moi où tu te trouves ?
- Près de la ferme abandonnée des Gallagard.
Lofficier sadressa au shérif Conrad.
- Vous connaissez ?
- Oui, elle se situe à une vingtaine de miles en direction du Nord.
Le lieutenant invita le jeune garçon à rester sur place et attendre son arrivée.
La procession de véhicules de police, toutes sirènes hurlantes, parvint rapidement sur les lieux. Le garçonnet âgé dune dizaine dannées, son vélo à la main, recula. Il était impressionné par ce déploiement de forces, par cette meute dhommes lourdement armés qui séparpillait tout autour de lui.
Le lieutenant, accompagné du shérif Conrad sapprocha du jeune garçon. Lofficier sagenouilla et conversa avec lenfant apeuré.
- Cest bien de nous avoir attendu. Jétais sûr que je pouvais compter sur toi. Tu me donnes le g.s.m.
Kevin tendit le minuscule appareil. Le policier examina attentivement le portable puis il sadressa à son unique témoin.
- Tu me montres où tu las découvert ?
Le garçonnet désigna un bloc de pierre couché au bord de la nationale. Le lieutenant Watt sapprocha et fouilla les alentours du rocher, à la recherche dun indice, une autre trace du passage des deux agents de police. Il se redressa et contempla les environs. Le shérif interpella lofficier.
- Quest ce quelles sont venues faire ici ?
- Je ne sais pas. Nous avions eu des informations concernant le meurtrier. Mais elles avaient reçu comme consigne de nous prévenir en cas de changement ditinéraire.
En face des deux hommes, une bâtisse délabrée était distante, à vol doiseau, de deux miles
La ferme des Gallagard. Ils avaient péri, il y avait plus de cinquante ans, dans lincendie de leur grange. Le couple avait tenté de sauver ses bêtes mais aucun des deux nétait jamais sorti du brasier. Nayant aucune descendance, le bâtiment et les terres du couple furent laissées à labandon.
Le lieutenant Watt décida dinspecter la ferme. Il fit signe à un de ses agents de demeurer avec le jeune garçon. Le reste du groupe remonta en voiture.
La petite maison blanche avait échappé miraculeusement aux flammes de lincendie. Le bois vermoulu résistait obstinément à lusure du temps.
La demeure paraissait ne pas vouloir disparaître.
Lofficier fit signe à ses hommes dinspecter les environs puis il entrouvrit la porte dentrée et pénétra dans le hall
talonné par le Shérif. Les deux hommes traversèrent la cuisine
. La poussière, les toiles daraignées recouvraient lentièreté de la pièce. Un grincement leur parvint aux oreilles. Ils se précipitèrent immédiatement dans le living
Un rocking-chair mû par une force invisible oscillait lentement.
Lofficier vit un jeune homme recroquevillé dans un coin de la pièce
Il ne semblait pas être conscient de la présence des policiers. Il dandinait de la tête tout en murmurant des sons, des chants. Ses vêtements, ses mains étaient maculées de sang. Un couteau se trouvait à ses pieds. Larme baignait dans une mare dhémoglobine.
La voix du shérif Conrad résonna.
- Merde, ce nest pas vrai
Le lieutenant se tourna en direction du marshal
Celui-ci était agenouillé, penché au-dessus dun corps, dune femme dénudée. Il continuait à hurler.
- Britney
Mon enfant ! Ce nest pas possible
Lofficier sapprocha du shérif qui enlaçait le corps mutilé. Watt comprit aussitôt le lien de parenté qui liait le shérif à la défunte. Britney Hoethler sétait inscrite sous le nom de sa mère afin de ne bénéficier daucun traitement de faveur.
La vision était terrible
Jamais il navait assisté à une telle scène dhorreur.
Un policier, les larmes aux yeux, pénétra dans la pièce.
- Lieutenant, nous avons découvert le sergent Molson. Elle est morte.
Des éclats de rire entremêlés de paroles retentirent et se répercutèrent tels des échos.
- Elles sont mortes
Je les ai tuées
Oui, cest moi qui les ai tuées
Je
Le jeune homme se frottait, se barbouillait le visage du sang frais de ses victimes.
- Je les ai aimées
. Elles étaient si belles
Jai aimé
Jai aimé
Le shérif Conrad nen pouvait plus. Il ne supportait plus les vociférations du dément. Il déposa délicatement sa fille puis se jeta sur lénergumène qui continuait à se balancer.
Hors de lui, le marshal frappa de toutes ses forces le meurtrier qui poursuivait ses élucubrations. Il cognait à plusieurs reprises
ses poings étaient en sang
Il voulait le faire taire à tout jamais !
Le lieutenant Watt se précipita à la rescousse du malade. Il agrippa le Marshall, le prit à la gorge. Mais le père de la victime ne lâcha pas prise, il cognait à mort
Lofficier du F.B.I. se saisit de son arme et frappa violemment le shérif au niveau du crâne. Ronald Conrad saffala sur le parquet.
Le meurtrier toujours conscient, le visage meurtri par les coups
, en sang samusait de lambiguïté de la scène qui se déroulait sous ses yeux.
Le lieutenant Watt sadressa à un de ses adjoints.
- Emmenez-moi cette pourriture avant que je ne labatte.
Lagent passa les menottes à lhomme qui se laissa entraîner sans résister.
Un
Pénitencier de Whinville ; David Hinsh dun pas lent traversait les longs et étroits couloirs de limmense bâtiment carcéral. Lhomme, à quelques mois dune retraite bien méritée connaissait les moindres recoins de ce dédale de galeries.
Il sarrêta devant une ultime barrière. Une grille métallique interdisait laccès dun goulet sans autre issue que la mort. De sa position, le gardien discernait lunique cellule
la dernière demeure des condamnés à la peine capitale.
Dans le but de faciliter la surveillance du détenu, le cachot était éclairé en permanence. Toutes les précautions avaient été prises afin déviter que celui-ci ne mette fin à ses jours. Il navait pas le droit de se soustraire à la sanction prononcée par ses semblables.
La cellule truffée de caméras était occupée par un jeune homme de vingt-huit ans au visage dange à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession. Il sappelait Mike Hammer.
Face au cachot, une porte grise donnait accès à une salle aseptisée. Dans quelques heures, le prisonnier y vivrait les dernières minutes de son existence.
David à laide de son pass, une carte magnétique enclencha louverture, le lent coulissement de la grille.
Anxieux, le surveillant pénétra dans le couloir de la mort ; La porte se referma automatiquement derrière lui.
Le gardien hésitait à reprendre sa tournée. Une odeur âcre le saisissait à la gorge. Malgré les vérifications effectuées par léquipe de maintenance, personne navait pu découvrir lorigine de cet effluve saumâtre. Cétait une odeur persistante, prenante qui lui remémorait les exécutions auxquelles il avait assisté précédemment.
Les images lui revenaient inlassablement à lesprit : Des hommes agonisants, frémissants de tout leur corps, les mains crispées, les yeux exorbités. Ils imploraient les cieux puis soudainement ils retombaient de tout leur poids ; Cétait fini ! Chaque fois, cette odeur particulière emplissait la salle ; Celle de la chair brûlée !
Heureusement, aujourdhui, il nétait plus question de chaise électrique. Le comté, voici une dizaine dannées avait décidé dexécuter les condamnés dune manière plus humaine ; linjection létale avait été institutionnalisée.
David Hinsh cherchait dans la poche de son pantalon son passe-partout. Une désagréable sensation, comme si quelquun leffleurait le rendait nerveux. Le trousseau lui échappa et tomba lourdement sur le sol. David ramassa précipitamment les clefs.
Tout en se relevant, il esquiva un regard en direction de la cellule. Il aperçut Mike Hammer : Celui-ci était de dos, couché paisiblement.
Le gardien ouvrit rapidement la porte et entra dans la salle. Une fois à lintérieur, il verrouilla immédiatement la serrure.
Soulagé, le gardien tenta de se raisonner. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. En plus de quarante ans de carrière au sein du pénitencier, il en avait vu des meurtriers, des assassins : Des individus ayant commis des crimes horribles, qui face à la mort, se retrouvaient comme des enfants, perdus, vulnérables. Certains pleuraient, suppliaient. Dautres plus orgueilleux, face à cette fin atroce, jouaient au caïd, tentaient de dissimuler leur angoisse. Mais leur regard, leurs yeux les trahissaient comme ceux du bétail quon mène à labattoir !
Par contre, celui qui allait mourir ce soir nétait pas comme les autres. Il navait aucune appréhension, aucune peur de la mort. Il était insensible à la fin brutale qui lattendait. Cétait comme si cette épreuve nétait quune étape sans importance, un banal aléa de lexistence..
Après avoir effectué les dernières vérifications, David quitta la sinistre salle.
A lextérieur, les yeux baissés, lemployé traversa le couloir de la mort à toute allure. David trépigna devant la grille ; Celle-ci étrangement, malicieusement, semblait jouer avec les nerfs du gardien. Freinée par une force invisible, elle glissait avec une inhabituelle lenteur.
David, pris au piège, perçut une ombre, une présence dans son dos. Il pouvait sentir son souffle, ses mains prêtes à le saisir.
Le surveillant, transi de peur, nosa pas se retourner, faire face. Contre toute logique, David appréhendait de se retrouver nez à nez avec le détenu.
Profitant dune minuscule ouverture, il sengouffra et actionna la fermeture durgence. La barrière métallique stoppa puis fit marche arrière.
David examina le chenal. Il ny avait aucune trace du détenu ; Celui-ci était toujours enfermé dans sa cellule.
Dailleurs enchaîné, comment aurait-il fait pour sextraire de son trou ? Il était temps quil arrête, quil prenne sa retraite, pensa le gardien.
Arrivé devant le bureau de la direction, David appuya sur linterrupteur. Un clignotant rouge lui signala que le Boss était en réunion. Le surveillant patienta devant la porte.
Après une dizaine de minutes, le voyant séteignit. David entra dans la pièce.
Affalé dans son fauteuil de cuir, le maître des lieux sinforma sur la présence de son subalterne.
- Que se passe-t -il David ? Un problème ?
- Non, tout est en ordre, mais cest quà propos de lexécution de ce soir, je
Le directeur interrompit sèchement son employé.
- Si tout est Ok. Je ne comprends pas ce que vous voulez !
David Hinsh, mal à laise, ne pouvait exprimer clairement ce quil ressentait, ce quil pressentait. Tout ceci, dailleurs, ne lui ressemblait pas. Mais la situation, la personnalité du condamné le contraignait à avertir son supérieur.
- Je ne peux pas vous dire pourquoi mais je ne crois pas que nous devrions
Le Boss se leva. Furieux, menaçant, il sapprocha de son employé. David reculait, craignant les foudres du Boss.
Le haut fonctionnaire, un homme imposant, sûr de lui fixait le gardien. David penaud, fuyant le regard noir de son patron, regrettant mille fois son audace se préparait à subir des remontrances violentes. Le Boss lui cracha au visage.
- David, vous savez que je vous aime bien. Mais il me semble que vous avez la mémoire courte. Vous devez vous rappeler à qui vous devez votre poste. Sans laide de mon père, vous auriez terminé dans la rue. Jose croire que ce bref instant dégarement est dû à votre âge avancé ! Enfin, dans quelques semaines, vous prendrez votre pension. Vous aurez tout le loisir de réfléchir, de culpabiliser. En attendant, je nen ai rien à foutre de vos états dâme. Vous savez ce que vous avez à faire !
Face à une telle agressivité, nayant pas le choix, David sinclina.
- Oui
Le directeur satisfait, tapota sur l épaule du surveillant.
- Je savais que je pouvais compter sur vous. Pouvez-vous me laisser car jai à compléter les derniers formulaires de lexécution de ce soir.
David Hinsh regarda lhomme regagner son bureau. Désarçonné, le surveillant quitta la pièce sur la pointe des pieds. Il rejoignit la cafétéria qui était située dans laile sud..
Au milieu du tapage et de lexcitation, la télévision posée sur le comptoir diffusait son flot dimages et de commentaires sur lactualité du jour : Lexécution de Mike Hammer.
Lenfance, ladolescence, les anecdotes les plus insignifiantes concernant le condamné avaient été recueillies auprès de citoyens qui avaient par hasard côtoyé ou croisé le chemin du Condamné.
Les informations recueillies sur le terrain étaient analysées, disséquées, rabâchées par toutes les télévisions du pays. Les reporters, avides de sensationnel, de macabre, nhésitaient pas à afficher les photos des malheureuses victimes atrocement déchiquetées, baignant dans leur sang.
Du fond de la salle, un gardien, un verre de bière à la main vociféra :
- Jespère quil va souffrir, ce pourri ! Moi, je lui aurais fait subir ce quil a fait à ces pauvres filles. Avec moi, pas question de piqûre ! Même la chaise cest trop doux pour ce salaud.
Sur ces mots, les collègues du surveillant manifestèrent violemment leur approbation : Les injures, les invectives résonnèrent, submergèrent les analyses dispersées par le petit écran.
Les phares dune petite voiture éclairaient la route qui conduisait au pénitencier de Whinville. Assis derrière le volant, le pasteur Jim Kawinski, plissait les yeux. Lunique chemin menant à la prison était plongé dans la pénombre, ce qui contraignait le religieux à redoubler dattention.
Malgré la vitre ouverte, une atmosphère accablante régnait dans lhabitacle du véhicule. Jim cherchait nerveusement dans la poche de son veston ; Il en sortit un mouchoir soigneusement plié et sépongea le front. En le rangeant, le pasteur posa le regard sur le siège passager. Il distingua un livre revêtu dune couverture de cuir, orné dune croix. Apaisé de ne pas avoir oublié son précieux recueil, il se concentra de nouveau sur la route.
Une cinquantaine de miles plus loin, Jim Kawinski distingua nettement le pénitencier. La forteresse était illuminée par de puissants projecteurs. Au fur et à mesure quil approchait, les mains du pasteur frémissaient, étaient prises de spasmes de plus en plus importants. Jim sagrippa au volant et sefforça de se calmer.
Lhomme déglise reprit son mouchoir et se frotta une nouvelle fois le visage.
Jim calme-toi ! Tu te doutais que cela arriverait un jour ! Ce moment tellement redouté est là. Tu dois te montrer digne de la mission que le Seigneur ta confiée ! Pense à ce garçon qui va bientôt mourir. Ton devoir est de laccompagner dans ses derniers moments dexistence et de
Les pensées du pasteur furent interrompues par le son dune sirène hurlante. Jim regarda dans son rétroviseur. Il entrevoyait les lumières bleuâtres de gyrophares.
Le religieux ralentit et se gara sur laccotement. Quatre véhicules de police le dépassèrent et séloignèrent à toute vitesse en direction de la prison.
Aux abords du parking faisant face à limpressionnant bâtiment pénitentiaire, le véhicule du pasteur fut immobilisé. Impossible davancer, ni de reculer. Jim était au centre dun vaste embouteillage. Les propriétaires des véhicules abandonnaient leurs biens dans les champs avoisinants.
Des manifestants, des adversaires de la peine capitale sétaient donnés rendez-vous au pied du pénitencier de Whinville. Ces citoyens anonymes, venus pour la plupart en famille, en paix, désiraient afficher leur désapprobation, exposer au monde entier la politique ancestrale appliquée dans lEtat du Texas, labomination de ces mises à mort. Dautres, plus virulents, avaient le projet de forcer les barrages établis par les forces de lordre, dempêcher manu militari la mise à mort dun être humain.
Jim Kawinski décida de parcourir le reste du chemin à pied. Après sêtre garé dans une prairie, il sortit laborieusement et sappuya contre sa voiture. Le religieux observa les alentours : Eclairés par des flambeaux, des hommes, des femmes, des enfants se dirigeaient silencieusement en direction du sanctuaire. Les visages faiblement éclairés par la lumière des torches étaient blafards, fermés, sans émotion.
Jim Kawinski se pencha et saisit sa Bible. Il referma la portière puis se fondit dans lémouvante procession.
La garde nationale appelée en renfort était venue en nombre. Les militaires armés et appuyés par des autopompes canalisaient les rebelles, les abolitionnistes.
Face à cet impressionnant déploiement, les protestataires sasseyaient au pied des barrières ceinturant la prison. Des chants religieux, des prières venues de toute part rompirent le silence de la nuit.
Jim, la Bible serrée contre sa poitrine, tentait de se frayer un chemin, de rejoindre lentrée de lédifice.
Soudain, une adolescente qui ne devait pas avoir plus de quatorze ans ans, sinterposa. Intrigué par cette apparition, Jim sarrêta et observa le visage de linconnue. Eclairé par son flambeau, le pasteur distingua une larme qui coulait le long de la joue de la jeune fille.
- Mon père, pourquoi Dieu laisse-t-il faire cela ?
Jim Kawinski, troublé par cette interrogation ne pouvait lui répondre. Attristé, impuissant, il lui caressa la tête. Ladolescente baissa les yeux puis retourna auprès de ses compagnons.
Le pasteur, attristé, la suivait des yeux. Linconnue sévanouit dans la foule.
Secoué par cette rencontre inopinée, par ces paroles éprises de justice et de bonté, Jim ressentit une douleur aiguë au niveau du torse. Il vacilla, se rattrapa de justesse au grillage. Sa respiration devenait de plus en plus forte ; son cur tambourinait. Le serviteur de Dieu ferma les yeux, se concentra afin déradiquer la douleur.
- Seigneur, donnez-moi la force, le courage. Aidez-moi à me montrer digne de la mission que vous mavez confiée !
Lentement le mal sestompa. Le pasteur rouvrit les yeux. Il regarda autour de lui. Nul navait remarqué son malaise.
Après quelques instants de repos, Jim Kawinski reprit sa marche.
Postés devant lunique passage, une trentaine dhommes casqués, matraque à la main refoulaient sans ménagement ceux qui avaient laudace de sapprocher trop près deux. Le pasteur se présenta à un officier.
- Bonsoir mon fils, je suis le pasteur Jim Kawinski, je suis le
Le policier agacé linterrompit sèchement.
- Ok, Ok, vous avez un laissez-passer ?
Jim fouilla les poches de son veston et en sortit un bout de papier.
- Oui, naturellement. Le voici.
Jim tendit le feuillet officiel. Le policier larracha des mains du pasteur et éclaira à laide de sa torche le précieux sésame. Lexamen du document accompli, il le rendit et lui fit signe davancer.
Assis devant la porte du pénitencier, David Hinsh, une cigarette à la main, observait les manifestants et les forces de lordre face à face. La moindre étincelle conduirait inévitablement à laffrontement.
Ce serait une aubaine pour les médias venus en masse. Car ceux-ci, frustrés de ne pouvoir filmer sous tous les angles et en direct, entrecoupée des sacro-saintes publicités, lexécution du meurtrier, spéculaient sur un pugilat, un affrontement sanguinaire entre les deux camps.
David Hinsh accoudé contre un pylône, attendait le père Fleet.
Il aurait dû arriver il y a plus dune demi-heure. Mais avec tout ce remue-ménage, il avait sûrement pris du retard, envisagea le surveillant.
David aperçut un inconnu qui savançait vers lui. Lhomme avait lhabit, le costume sombre des pasteurs.
Intrigué, le surveillant alla à la rencontre du religieux.
- Bonsoir mon père, je pensais que cétait le père Fleet qui devait venir.
Jim expliqua la raison de sa présence.
- Malheureusement, le père Fleet a été victime dun malencontreux accident de la route. Jai dû prendre sa place au pied levé. Mais je pense que vos supérieurs ont été mis au courant. Si vous le désirez, jai un laissez-passer.
David Hinsh, ébranlé par laccident survenu au père Fleet, questionna son interlocuteur.
- Cest arrivé quand ? Ce nest pas trop grave, jespère ?
- Il a été retrouvé en début daprès-midi, à lintérieur de sa voiture. A ce quon ma dit, son véhicule a basculé dans un fossé sans aucune raison apparente. Peut-être sest-il assoupi. Miraculeusement il a survécu, mais vu son âge avancé les médecins nosent pas se prononcer pour linstant.
Face au désarroi du gardien, Jim rajouta :
- Il faut avoir confiance mon fils, je suis sûr quil sen sortira !
David Hinsh, malgré lui, murmura ce cri du cur :
- Jespère ! Ici, tout le monde laime bien.
Puis se reprenant, Le surveillant sinforma sur les capacités, lexpérience de ce nouveau venu.
- Avez-vous déjà assisté à une exécution ?
- Non, mon fils. Je dois vous avouer que cest la première fois. A ce que jai pu voir jusqu'à présent, tout ceci est très impressionnant ! Lambiance, la foule
Est-ce à chaque fois ainsi ?
Lemployé jeta dédaigneusement son mégot de cigarette au sol.
- Cest généralement agité mais vu la personnalité du condamné, le gouverneur a décidé de mettre le paquet. Les rapports des agents fédéraux, des rumeurs ont circulé. Il paraît quun groupe dextrémistes avait lintention de forcer le cordon, de pénétrer dans lenceinte du pénitencier. Des membres de lextrême droite auraient lintention de délivrer le condamné. Enfin, tout ceci pour expliquer ce déploiement de force. Je ne serai pas mécontent quand il passera de lautre côté, celui-là !
Le prêtre offusqué par les dernières paroles du gardien reprit son interlocuteur.
- Mon fils, sil vous plait. Noubliez pas que tout homme au seuil de la mort, quoi quil ait commis, a droit à la compassion et à la pitié de ses congénères.
David Hinsh conscient, honteux de sêtre laissé aller à ces commentaires peu catholiques invita le prêtre à rencontrer ladministrateur de la prison.
- Oui bien sûr, mon père. Venez, je vais vous conduire au bureau du directeur.
Le gardien sapprocha de linterphone logé dans une baie à droite du portail.
- Cest David. Peux-tu mouvrir ? Je suis accompagné du pasteur.
La lourde porte se mit en mouvement. Graduellement, lantre de létablissement pénitentiaire se dévoila.
Au centre de la cour, balayée par les faisceaux des projecteurs, Jim remarqua un local entièrement vitré. A lintérieur, trois hommes en uniformes discutaient sans prêter la moindre attention au nouveau venu.
Le surveillant demanda au pasteur de le suivre. Jim Kawinski décontenancé par cet endroit lugubre et sans chaleur obtempéra.
Le prêtre détaillait les murs, les bâtiments aux fenêtres pourvues dépaisses barres de fer. Des miradors surplombaient les lieux.
Aucun être humain ne pourrait passer à travers les mailles de cette souricière, imagina Jim.
A lintérieur du bâtiment central, les deux hommes arpentèrent les couloirs dotés de nombreuses grilles et quadrillés par des caméras de surveillance.
Ce qui frappait le pasteur, cétait luniformité malsaine, linhumanité des lieux.
Face au bureau du Boss, David Hinsh sapprêta à sonner lorsque la porte souvrit. Le haut-fonctionnaire accueillit le pasteur dun large sourire, les bras entrouverts.
- Entrez mon père, je vous en prie. Je suis John Orwell, le directeur, disons le dirigeant du pénitencier.
Le religieux tendit la main et se présenta.
- Bonjour, je suis le pasteur Jim Kawinski, je remplace le
Le responsable de la prison, arrogant, dédaignant la main tendue du religieux, reprit la parole sans ménagement.
- Je suis au courant. Mais que voulez-vous
à son âge, ce sont des choses qui peuvent survenir. Dailleurs, je dois vous avouer que je mapprêtais à envoyer une lettre à vos supérieurs. Je tenais à dénoncer leur laxisme, leur complaisance en faveur de certains détenus. Noublions pas que nos chers pensionnaires sont tous des meurtriers récidivistes ! Mais vu les circonstances, laccident dont il a été victime, je nen ferai rien. .Désolé de vous brusquer mais lexécution est prévue dans une heure et demie. La presse
tous les médias du pays
. Vous comprenez, je ne peux les faire attendre.
Le maître des lieux sadressa à son employé.
- Monsieur Hinsh, veuillez nous suivre. Vous serez chargé daccompagner le pasteur à lintérieur de notre établissement.
Le gardien acquiesça dun mouvement de la tête. Le Boss fit entrer les deux hommes puis sassit derrière un bureau imposant.
Tout en se saisissant dun dossier, il invitait dun geste le pasteur à s'installer face à lui. Le gardien restait debout au fond de la pièce.
Jim profitait de ce moment de répit pour détailler les photos accrochées au mur : Lune delles représentait un homme âgé, le père du directeur, posant fièrement en compagnie du président Ronald Reagan.
La majorité des personnalités, des notables du pays avaient leur photo suspendue au mur de la pièce. Le drapeau des Etats-Unis couronnait le tout.
Après avoir compulsé une série de feuillets. Lair grave, le haut-fonctionnaire dévisagea le pasteur.
- Le détenu qui sera exécuté ce soir se nomme Mike Hammer. De race blanche, il a vingt-huit ans. Je suppose que vous êtes courant des faits particulièrement atroces quil a commis et qui lont conduit en nos murs.
Le pasteur répliqua aussitôt.
- Monsieur, je ne suis ici que pour assister le détenu dans ces dernières heures parmi nous, non pour le juger, le condamner !
Le Boss, heurté par cette réponse inappropriée à ses yeux, sadressa à son subalterne.
- Monsieur Hinsh ; Veuillez accompagner le pasteur jusqu'à la cellule du condamné.
Jim neut pas le loisir de saluer le directeur du pénitencier ; Celui-ci saisit le combiné dun téléphone, appuya sur une touche, puis fit pivoter son fauteuil dun demi-tour.
Jim, froissé par ce comportement inconvenant, se leva et quitta les lieux.. Le gardien referma précautionneusement la porte derrière lhomme déglise.
David Hinsh guida le pasteur jusquau quartier Haute Sécurité . Au fur et à mesure quil sapprochait du couloir de la mort, le prêtre, tourmenté, était pris dune nouvelle douleur à la poitrine. Il ralentit le pas, envahi de bouffées de chaleur ; En sueur, il saisit son mouchoir et sépongea le front.
Une émanation, une odeur indescriptible lui parvint aux narines. Jim, mal en point, sarrêta. Le gardien alerté par le teint blafard du prêtre lui proposa.
- Mon père ! Voulez-vous que je vous conduise à linfirmerie ?
- Merci mais ce nest rien. Juste un peu de stress ! Continuons mon fils, continuons.
David Hinsh se contenta de cette explication. Le pasteur reprit sa marche.
A lentrée du célèbre et sinistre couloir de la mort, Jim patienta devant la grille métallique.
Deux policiers étaient postés devant la cellule du condamné. Le pasteur s'engagea dans le passage avec appréhension.
Jim aperçut à lintérieur du cachot un homme assis au centre de la pièce. Immobile, il le voyait de dos. Le surveillant proposa au pasteur de rester mais celui-ci refusa. Jim préférait rester seul avec le détenu. Les préceptes de la confession ne pouvaient souffrir daucune dérogation.
Le gardien séclipsa, laissant le curé avec Mike Hammer.
Le condamné ne semblait pas être conscient de la présence du religieux. Le prêtre, la Bible dans la main, savança en silence vers lhomme vêtu dune tunique blanche. Arrivé au niveau du meurtrier, Jim Kawinski remarqua les lourdes chaînes attachées aux membres du prisonnier. Le pasteur, pensif, cherchait ses mots.
Subitement, le jeune homme réagit à la présence du religieux. Il pivota lentement la tête.
Amusé par ce vieil homme silencieux et ridicule, Mike Hammer dévisagea lhomme qui était sensé lui apporter le réconfort, les réponses à ses éventuelles interrogations sur le Tout-Puissant et ce qui lattendrait en enfer.
Jim observait celui que les journalistes avaient surnommé Le Boucher . Il était stupéfait par cet homme qui paraissait plus jeune que son âge ; Il était soigné, dune beauté angélique. Il ne correspondait pas à limage que Jim sen était fait. Comment était-il possible que ce jeune homme ait pu commettre les crimes atroces pour lesquels il avait été condamné à la peine capitale ?
Mike Hammer, le sourire aux lèvres, continuait à fixer lhomme déglise. Jim Kawinski était mal à laise. Le regard profond du détenu semblait le transpercer, le pénétrer. Un vent froid le traversait de part en part. Le pasteur, malgré la chaleur accablante, frissonnait.
Une force indicible lobligeait à baisser les yeux devant cet homme qui, malgré ses liens, le menaçait au plus profond de son âme.
Mike Hammer, las de ce jeu, déchira le silence mortel régnant dans la minuscule pièce. Il interpella son innocente victime.
- Que venez-vous faire ici ? Je nai pas besoin dun prêtre, dun vieillard.
Le pasteur, sur ces mots, releva les yeux. Il découvrit, avec stupeur, un être métamorphosé : La frimousse angélique avait fait place à un visage qui reflétait la dureté, la haine, larrogance.
Jim nosa pas sapprocher. Paralysé, il pensa : Cet homme nest pas normal, il est
possédé par
Sa réflexion fut interrompue brusquement par les paroles du détenu.
- Jim ! Vous avez vu juste. Je suis possédé
Possédé par le Diable. Veuillez excuser ma familiarité mais entre serviteurs de Dieu, je me permets de vous appeler par votre prénom.
Mike Hammer poursuivit son monologue.
- Mon maître me rappelle auprès de lui. Mais rassurez-vous, je nai aucunement peur car je reviendrai plus fort, plus puissant afin de mettre un terme à ma mission. Quespèrent-ils, ces mortels, ces larves ; Ils croient quen mexécutant, ils réussiront à se débarrasser de moi. Ils sous-estiment sa puissance !
Le pasteur nen croyait pas ses oreilles. Jim était profondément troublé par les propos du prisonnier.
Comment connaissait-il son prénom ? Lhomme déglise ne savait quelle attitude adopter face à ce déferlement dagressivité, ce flot de paroles blasphématoires.
Le détenu satisfait, redevenu calme reprit sa position initiale.
Le pasteur défait, rebroussa chemin. Il demanda au gardien douvrir la grille. Soulagé dêtre dans le couloir, Jim navait quune idée en tête : Quitter les lieux le plus rapidement possible. Il ne pouvait pas faire grand chose pour ce malheureux visiblement irresponsable.
Un cri, un appel retentit. Le pasteur regagna la cellule. Mike Hammer maintenu assis par deux policiers, hurla :
- A bientôt ! A bientôt mon père !
Sur ces mots incongrus, dénués de sens, le condamné à la peine capitale éclata de rire. Le prêtre, médusé, observait le détenu pris de convulsions. Son rire sarcastique résonnait dans la pièce, se propageait dans les couloirs du pénitencier.
Instantanément, comme par sorcellerie, réveillés par ces cris, les locataires de la prison se révoltèrent. Transcendés, ils cognèrent les portes de leur cachot, les barreaux avec tout ce qui leur tombait sous la main.
Craignant une émeute, les surveillants déclenchèrent les alarmes ; Les sirènes retentirent instantanément dans lenceinte.
Mike Hammer, entre deux éclats répétait inlassablement :
- A bientôt, mon père. Nous nous reverrons.
Le gardien David Hinsh agrippa le prêtre par le bras et léloigna du cachot.
- Venez mon père, cela ne sert à rien de rester ici, ce type est dingue ! Je vais vous amener à linfirmerie. Ils vous donneront quelque chose.
Le prêtre, traumatisé, supplia :
- Non, pourriez-vous me conduire à lextérieur ? Un peu dair me fera du bien !
La cour intérieure du pénitencier balayée par les faisceaux des projecteurs était prise dassaut par les forces de lordre venues en renfort. En rangs serrés, les policiers sengagèrent vers les différentes entrées du bâtiment.
Jim s'adossa contre le mur. Malgré la chaleur persistante, il était heureux de recouvrer la liberté.
Désarçonné par ce quil venait de vivre, il leva les yeux, cherchant une réponse aux nombreuses questions qui lui traversaient lesprit.
Pendant que les gardiens le ceinturaient à laide de sangles en cuir, Mike Hammer observait placidement le médecin qui déposait une petite valise métallique sur une table.
Lemployé en sortit une cassette contenant des seringues et une fiole. Le condamné épiait les membres du personnel qui, par lâcheté nosèrent soutenir son regard.
Au-dessus de la porte, la trotteuse dune pendule égrenait les secondes, poursuivant inéluctablement son périple.
Derrière une vitre teintée, assis confortablement, les témoins, le directeur ainsi que le procureur assistaient aux derniers préparatifs.
Il ne restait plus que quelques minutes. Le Boss regarda lhorloge puis posa discrètement la main sur le téléphone placé à sa droite. Il décrocha le combiné avant de sentretenir avec le magistrat.
Inexorablement les secondes défilaient. Lheure fatidique était proche.
Mike Hammer, les yeux fixé sur la pendule, transpirait : Des gouttes de sueur glissaient le long de son visage.
Les mains crispées, dans une ultime provocation, il sourît à son public. Le bourreau sapprocha du condamné. Laiguille de la seringue contenant le produit mortel pénétra dans sa chair, le poison chemina, se répandit dans ses veines.
Mike Hammer pris de tremblements, hurla, se débattit. Malgré les liens de cuir le ceinturant, son corps semblait sélever puis soudain, il saffaissa.
Deux
Isolé au centre dune vaste plaine, la petite ville de Tuxon avait su se prémunir contre les ravages de la folie immobilière, de la course effrénée au béton. Les chaumières typiques de la région avaient conservé tout leur charme dantan.
Il nétait pas rare, au détour dune ruelle, de croiser de vieilles carrioles tirées par de superbes chevaux
Tuxon était devenu par la force des choses une attraction prisée par des touristes venus de tout le pays et même de létranger.
En ce début de mois de juillet mille neuf cent quatre-vingt dix neuf, la bourgade sétait drapée de ses plus beaux habits. Lartère principale, les fenêtres des immeubles étaient fleuries de banderoles, de fanions, de drapeaux aux couleurs nationales.
La venue du président des Etats-Unis avait mis la population en ébullition.
Les habitants, dincontestables patriotes comme tout bon texan qui se respecte, souhaitaient ardemment montrer leur attachement à lhomme le plus puissant de la terre.
Malheureusement, au grand dam des citadins, le président des U.S.A. ne sarrêterait pas. Ayant un programme particulièrement chargé, il ne ferait que traverser la cité.
Le cortège présidentiel avait pour destination le pénitencier de Whinville situé à une centaine de miles de Tuxon.
Par sa présence en cet endroit riche en symboles, source dune polémique nationale, le président tenait à marquer son soutien à la politique répressive du gouverneur, un ami de longue date de la famille.
Appuyé par ladministration fédérale et par limmense majorité des électeurs, le politicien avait instauré la Tolérance Zéro et accru sensiblement le nombres dexécutions.
Dans les salles des tribunaux, les juges, les jurys populaires manipulés par les médias suivaient à la lettre les directives, les réquisitoires des procureurs. A lissue de procès expéditifs, la peine capitale était de plus en plus souvent prononcée. Les avocats de la défense étaient généralement des jeunes stagiaires. Ils étaient commis doffice car leur client étaient de pauvres êtres sans un dollar en poche, essentiellement des gens de couleur. Les défenseurs dépassés par les évènements, mal préparés se bornaient à acter le verdict. Les rouages de la machine étaient bien huilés ; Impossible de la contrer !
Au fur et à mesure, que la journée sécoulait, les badauds venus de tout le comté sagglutinaient le long du parcours. La police locale quelque peu débordée par cette affluence des grands jours canalisait la foule. Les agents fédéraux, sur le pied de guerre, se faufilaient discrètement au milieu des curieux ou prenaient position sur les toits des immeubles. Rien nétait laissé au hasard.
Les autorités de la ville avaient fait dresser un gigantesque chapiteau sur les terres du vieux Sam, à quelques miles du centre de Tuxon. Un grand bal sy déroulerait en début de soirée et se terminerait aux petites heures du matin. La fête populaire clôturerait cette journée mémorable.
Au milieu de son potager, Jim Kawinski se souciait peu de la venue du président. Heureux dêtre dans son petit coin de paradis, il se pencha afin de cueillir une tomate. Le légume rouge gorgé de soleil fut posé délicatement dans le panier en osier.
La quiétude du vieil homme fut interrompue par sa fille Marie. Elle accourait dans sa direction. La jeune femme âgée dà peine vingt-deux ans était vêtue dune légère robe rose, un peu courte au goût du pasteur. Elle sauta dans les bras de son père. Jim fut surpris par la présence de son unique enfant.
- Doucement Marie, que fais-tu ici ? Je pensais que tu étais montée en ville avec tes amis !
La jeune femme, espiègle, virevoltait autour de son père.
- Non, jen avais marre dattendre. Et pourquoi devrais-je acclamer un homme qui envoie ses semblables à la mort ? Je préfère rester avec toi !
Le prêtre, un abolitionniste des premières heures donna raison à sa fille. Il était enchanté par cette prise de position tranchée, impopulaire parmi la majorité de ses paroissiens.
- Dînes-tu à la maison ? Ce soir jai prévu des pâtes agrémentées de légumes du jardin.
- Oui papa. Eddy et Alice Mc Dowell ne passeront pas me chercher avant le début de la soirée. Jai largement le temps de souper, puis de me préparer avant leur arrivée.
- Tant mieux ! A part ça, comment va ce brave garçon ? Cela fait un bout de temps quil nest plus venu à la maison.
- Bien ! Je lai entraperçu ce matin. Il couvre la visite du président. Il ma confié quil aimerait passer. ; Les longues discussions philosophiques en ta compagnie lui manquent mais son patron, qui lapprécie énormément, lenvoie en reportage dans tout le pays.
- Jai toujours su que ce jeune homme accomplirait une brillante carrière de journaliste.
Jim Kawinski, le sourire aux lèvres, ajouta malicieusement :
- Est-il toujours un peu amoureux de toi ?
Marie gênée par cette question délicate, répliqua :
- Papa, Eddy est le frère de ma meilleure amie. Je laime bien mais il na jamais été question de ça.
- Je le sais bien ! Cela mamuse de te taquiner ! Tu marches toujours. Bon, il est lheure de rentrer.
Lhomme rassembla ses outils et se dirigea, accompagné de sa fille, vers la grange. Au pied de la bâtisse en bois, Marie proposa son aide mais le pasteur refusa. Maniaque, il naimait pas quon touche à son matériel. Malgré le désordre flagrant régnant dans le hangar, chaque objet avait sa place. Marie sadressa à son obstiné de paternel.
- Pendant que tu termines, je moccuperai du souper.
Jim Kawinski acquiesça et confia son panier garni de légumes frais à sa fille.
Lintérieur de la grange, un ancien atelier mécanique, était encombré de nombreuses pièces automobiles. Une vieille mustang, celle de son prédécesseur navait plus bougé depuis la mort de son propriétaire. Lhomme nayant aucune descendance, personne nétait venu réclamer cette véritable pièce de collection.
Quelques mètres plus loin, des jerricans dessence étaient méticuleusement entreposés ; Un moteur éventré était suspendu au crochet rouillé dun palan.
Jim rejoignit son établi situé à droite de lentrée. Il contourna une fosse recouverte partiellement de quelques planches de bois mêlées à de la paille.
Le pasteur nettoya soigneusement ses outils puis les accrocha aux crampons solidement plantés au-dessus de létabli. Son ouvrage accompli, il regagna la sortie.
Distrait par un bruit provenant de lextérieur, le vieil homme sapprocha, inconscient du danger, de la fosse. Les yeux fixés vers la porte entrouverte, il progressait pas à pas.
Soudain Jim sentit le sol se dérober, son pied glisser. Tout son corps vacilla. Désespérément, il tendit le bras vers une corde accrochée à une poutre. Miraculeusement, il réussit à lempoigner. Les planchettes de bois rongées par les termites sécrasèrent au fond du piège mortel. Jim se retrouva étendu, sonné sur la paille.
Une dizaine de minutes furent nécessaire avant quil ne reprenne ses esprits. Endolori, il se releva péniblement et examina le trou béant. Cette fois-ci, il avait frôlé la mort de près. Heureusement que son ange gardien était là ! Pensa Jim. Demain il soccuperait de combler cette cavité.
Remis de ses émotions, le pasteur rejoignit sa paroisse située à quelques pas.
La petite église, restaurée il y a peu, avait été érigée dans les années vingt par un notable de la région. Peu de temps auparavant, la ville de Tuxon avait été ravagée par un terrible incendie. Le feu attisé par les vents avait détruit la majeure partie de la cité bâtie uniquement en bois. La modeste paroisse placée au centre de Tuxon néchappa pas aux flammes.
Georges Conrow, un riche propriétaire terrien, ayant fait fortune dans lor noir, ému par le désarroi de la population, décida dapporter son aide.
Grâce au courage, à la volonté de tous, la petite ville renaissait de ses cendres. Mais le bienfaiteur neut pas le temps de contempler le résultat de son geste désintéressé. Son corps fut retrouvé dans un champ ; le bienfaiteur avait été vraisemblablement assassiné par un rôdeur qui en voulait à son argent ; Il ne fut jamais rattrapé.
Les habitants affectés par cette tragique disparition, décidèrent dinstaller la nouvelle église à lendroit exacte où Georges Conrow avait perdu la vie.
Peu de temps après, une maisonnette fut annexée à la paroisse. Elle servait de logement au prêtre.
La grange, faisant office de garage, fut édifiée une quarantaine dannées plus tard par le prédécesseur du père Kawinski, un passionné dautomobiles.
Jim entra à lintérieur de lédifice religieux. Un autel trônait au fond de la salle sobrement décorée. Plusieurs rangées de chaises soigneusement disposées faisaient face à la sainte table.
La modeste église ne soutenait pas la comparaison avec celles établies au sein des grandes métropoles et surtout pas avec les joyaux bâtis en Europe. Jim Kawinski avait eu loccasion, durant sa jeunesse, de sémerveiller devant les richesses des cathédrales de Rome, de Paris et dautres villes européennes. A lépoque, il était étudiant en médecine. Durant les congés universitaires, il avait parcouru le vieux continent en auto-stop ; Que de souvenirs et de rencontres gravées dans sa mémoire ! Mais en dépit de cela, le prêtre se sentait bien dans son humble paroisse. A ses yeux, la véritable richesse était les hommes, les femmes qui venaient sy recueillir, communier avec le Seigneur.
Le pasteur respectueux parcourut lallée puis sagenouilla devant lautel.
A lintérieur de la maison, Marie préparait le dîner. Excitée par la perspective daller au bal, elle scrutait fréquemment la petite horloge posée sur la cheminée. Lantiquité datant de la fin du dix-neuvième siècle côtoyait lunique photo de Carla, la mère de Marie. Sa maman était décédée dans un accident de la route à lâge de trente-deux ans ; Marie en avait à peine trois.
Jim Kawinski, au pas de la porte, alléché par l'arôme du pot-au-feu entra dans la cuisine. Le vieil homme sattabla.
- Je parie que tu nous as concocté un délicieux repas !
- Cest pratiquement prêt. Indiqua Marie tout en garnissant une assiette.
Le pasteur contemplait, un pincement au cur, son enfant, sa fille devenue femme. Marie était le portrait, la réplique fidèle de Carla, la seule femme quil ait aimée !
Sa présence le rassurait, lapaisait. Seul point dombre, la prochaine rentrée universitaire. Mais il ne dirait rien. Comme chaque fois, le jour de son départ, il retiendrait ses larmes.
La jeune Kawinski, étudiante modèle en droit, avait devant elle un avenir tout tracé. Elle se consacrerait à la défense des opprimés, des délaissés de la société.
Les pensées mélancoliques du pasteur furent interrompues par la voix mélodieuse de sa fille.
- Tu ne manges pas ? Cela va devenir froid !
Lassiette garnie linvitait à consommer le contenu, les produits de son jardin. Jim, sexcusa de son étourdissement.
- Je vais devoir aller me préparer, il est déjà dix-neuf heures, ils vont bientôt arriver ; annonça Marie.
- Mais tu nas rien mangé, tu ne vas pas y aller comme ça ! Je croyais que tu dînerais à la maison.
- Je nai pas très faim, et puis cela ne me fera pas de mal. Jai pris ces derniers temps un peu de poids. Jai deux ou trois kilos à perdre !
Sur ces mots, Marie quitta la pièce.
Jim entama une deuxième assiette tout en méditant sur le comportement de sa fille. Il naimait pas quelle fasse régime, surtout quelle était à ses yeux très jolie ainsi. Une néfaste influence des magazines qui incitent les jeunes filles, les encouragent à ressembler aux mannequins actuels, bougonna Jim.
Dans le salon éclairé par un halogène, Jim prit la carafe de porto, son péché mignon, posée sur le buffet. Il se servit quelques gouttes du délicieux breuvage. Il le savait, il ne devait pas. Son médecin le lui avait formellement interdit, mais au diable les toubibs, se dit-il tout en refermant le flacon de cristal.
Jim confortablement assis dans son rocking-chair, le verre à la main, se balançait. Ereinté par les travaux de jardinage, il sendormit lesprit serein.
Plongé dans ce profond sommeil, le pasteur ne perçut pas les coups de klaxon. Eddy Mc Dowell accompagné de sa sur Alice étaient arrivés devant léglise. Le jeune homme, fringuant, se dirigea vers la maisonnette.
Marie, belle comme une princesse, accourut dans le salon. Elle aperçut son père assis, endormi. Elle sapprocha sans faire de bruit et lembrassa affectueusement sur le front.
La porte souvrit, Marie apparut. Eddy, pantois, contempla la jeune femme vêtue dune robe blanche qui lui allait à ravir. Emu, Amoureux, il balbutia quelques mots.
- Marie, tu es si
belle !
- Merci Eddy. Je dois tavouer que je te trouve très élégant.
Le journaliste escorta fièrement la jeune femme jusquà son véhicule ; Alice qui effectuait quelques retouches à son maquillage, cacha son trousseau puis sortit précipitamment et embrassa sa meilleure amie, sa confidente de toujours.
Eddy qui avait remarqué le manège de sa sur soffusqua.
- Tu sais que Papa tas interdit de trop te maquiller. Tu le lui as promis !
Alice haussa les épaules et répliqua aux réprimandes de son frère.
- De toute façon, il ne le saura pas. Il nira pas au bal, il a trop de travail ! Tu ne lui rapporteras pas, nest ce pas Eddy ?
La jeune femme connaissait davance la réponse de son frangin. Il avait toujours couvert ses fantaisies. Comme prévu, Eddy accepta une nouvelle fois de se taire.
Les trois jeunes gens embarquèrent dans la voiture. Celle-ci démarra et séloigna en direction de Tuxon.
En ville, la fête battait son plein. Les rues, les aires de repos étaient bondées. Eddy Mc Dowell fut obligé de ranger sa voiture à lécart du centre. Il ne fallait quune vingtaine de minutes de marche pour arriver au Tuxon Club, le point de ralliement, le seul endroit de la région où les jeunes aient la possibilité de se réunir. Cest là que le trio attendrait louverture du Bal.
Marie et Alice, complices et friponnes avaient projeté de caser leur compagnon de la soirée. Andy serait présente au bal. Elle était follement amoureuse dEddy, mais celui-ci la trouvait trop jeune à son goût. Elle venait à peine de fêter ses dix-huit ans.
Intrigué par les chuchotements de ses camarades, la victime de cette odieuse conspiration questionna les deux jeunes filles.
- Que complotez-vous toutes les deux ?
Marie, mine de rien ne savoir, fit linnocente.
- Rien, tu sais ! Des histoires de filles.
Eddy, pas du tout convaincu par lexplication de la jeune femme, haussa les épaules et avança.
Alice ne put se retenir, elle sesclaffa. Sa complice lui chuchota :
- Calme-toi, sinon, il va se douter !
La jeune Kawinski devant sa compagne hilare ne put garder son sérieux. Malgré ses efforts désespérés, à son tour, elle éclata de rire.
Eddy, perplexe, observa les deux femmes pliées en quatre. Vexé, il séloigna, ignorant le perfide projet que ses compagnes avaient élaboré.
La soirée, le bal bon enfant se déroulait sans incident. Les touristes, la population sunissaient et buvaient à la santé de leur président. La bière coulait à flot.
Marie, assisse près de la sortie, examinait un panneau accroché au-dessus du bar. Une phrase y était gravée : Abolitionniste go home.
Ces trois mots, lourds de signification, dérangeaient la jeune femme. Elle qui avait choisi le métier davocat afin de défendre les droits élémentaires des inculpés ne comprenait pas cette haine affichée.
Marie désappointée observait ces hommes, ces femmes enthousiastes
adepte de la peine capitale, de la mort dun être humain.
La seule pensée des condamnés menés à labattoir, la révoltait.
Eddy, légèrement entamé, sassit aux côtés de lavocate en herbe. Les yeux pétillants, il ne put dissimuler sa tendresse, son amour pour la meilleure amie de sa sur. Il était intrigué par le manque dintérêt de sa compagne pour la soirée. Elle qui dhabitude était la première à sortir, à faire la fête.
- Tu ne danses pas ?
Marie nosa pas lui avouer quelle sennuyait à mourir, quelle se sentait mal à laise parmi cette assemblée.
- Non, je ne me sens pas très bien. Mais ne te sens pas obligé de rester près de moi, amuses-toi !
- Veux-tu que je te raccompagne ? Entre nous, je suis impatient que cela se termine. Andy ne me lâche pas dune semelle. Je ne sais pas ce qui lui prend mais à chaque fois que je me retourne, elle est derrière moi !
Marie, chagrinée dêtre lauteur de cette farce de collégiens, navait pas le courage de se démasquer, de reconnaître quelle était, quelles étaient à lorigine de ce harcèlement. Elle déclina loffre de son compagnon.
- Non Eddy, ce nest rien, cela va
Subitement, le journaliste, se leva. Il avait repéré sa sur collée à Fred Bonnewerd, un Don Juan de pacotille. Le fermier, un homme dune quarantaine dannées dansait langoureusement avec la jeune fille. Il en profita pour mettre sa main sur les fesses de ladolescente, la serrer contre lui. Alice émoustillée, embrassait son partenaire tout en se frottant immoralement à lui.
Eddy, les poings serrés, fonça vers le couple dun soir. Furieux, il traversa la foule. Les yeux fixés sur le duo, il arracha sa sur des bras du fermier. Alice, hagarde, ne comprenant pas ce qui arrivait, resta immobile au milieu de cette foule qui sétait instantanément rassemblée autour du trio.
Lhomme, un colosse de plus de deux mètres sadressa au jeune homme.
- Quest ce que tu viens faire Eddy ? Retourne auprès de ta copine, cela vaut mieux pour toi !
Le journaliste frappa violemment son adversaire. Le fermier vacilla à peine. Eddy la main en feu sapprêtait à cogner une deuxième fois mais il nen eut pas le temps. Il reçut un coup violent au niveau de la mâchoire. Eddy tomba en arrière. Malgré la douleur, il se releva et sapprêta à sélancer sur le paysan. Celui-ci, fier comme un coq lattendait de pied ferme.
Marie venue auprès de son ami, lagrippa par la chemise. Eddy se retourna violemment, prêt à assener un coup de poing à celui qui avait laudace de le retenir. Marie, surprise par le regard noir, lagressivité du jeune homme, le lâcha. Eddy, la bouche en sang, confus face à la jeune fille, desserra ses poings. Le journaliste aperçut sa sur qui courait en direction de la sortie, il sapprêta à la poursuivre, Marie le retint.
- Restes ici, je vais la ramener. Tu en as assez fait !
Alice, profondément humiliée, sous le regard amusé des badauds, des témoins de la rixe, courait à perdre haleine.
Marie se précipita à lextérieur. Inquiète, elle interrogea les passants, les fêtards. Ceux-ci ivres, ne comprenaient, ne prêtaient pas attention à ce quelle disait. Sa meilleure amie sétait fondue dans la nuit.
Marie persévéra, traversa la foule. Malheureusement elle dut se rendre à lévidence : Alice avait réussi à lui échapper.
Epuisée, angoissée, elle revint au chapiteau. Eddy patientait à quelques mètres de lentrée.
Marie catastrophée, linforma de la disparition dAlice.
- Je nai pas réussi à la rattraper ! Personne na pu me dire dans quelle direction elle sest dirigée. Eddy, je ne suis pas tranquille. Dans son état, elle risque de faire une bêtise. Nous devrions prévenir le shérif.
Eddy persuadé que sa sur, une fois calmée, reviendrait à la maison, ne pensait pas quil était nécessaire de déranger le Marshall Solwitch. Il avait autre chose à faire que de soccuper dune fugue. De plus, cela ferait mauvais effet de la voir arriver à la maison, entre deux policiers. Le journaliste décida de raccompagner Marie chez elle.
La jeune Kawinski passa une nuit abominable. Malgré la fatigue, elle ne put fermer lil. Les images de la soirée, du bal lui revenaient à lesprit. Cette dispute, cette bagarre ridicule, Alice en pleurs sévaporant dans un nuage de brume.
Marie se mordait les doigts davoir écouté Eddy ; Elle aurait dû refuser de partir, elle aurait dû rester aux alentours du chapiteau, attendre le retour de sa meilleure amie. Alice, ne devait pas être loin ! Eddy, une fois parti, elle se serait montrée, blottie dans ses bras. Car malgré ses tenues affriolantes à la limite de lindécence, ses attitudes faussement provocantes, Alice était toujours une petite fille fragile. Mais vivant à lintérieur dun carcan familial assez rigide, elle cherchait à se démarquer de cette éducation qui lui pesait énormément.
Marie napprouvait pas la conduite de son amie mais elle comprenait, imaginant quune fois sa crise dadolescence passée, Alice retrouverait son équilibre, sa sérénité.
Il était à peine six heures trente lorsque Marie entendit le bruit dune voiture. Dun bond, elle sauta de son lit et fonça vers la fenêtre. Elle distingua le véhicule dEddy Mc Dowell. Redoutant une mauvaise nouvelle, elle se précipita hors de sa chambre, dévala quatre à quatre les marches de lescalier, ouvrit la porte
devant elle, Eddy avait le visage blanc comme un linge, les yeux cernés, rougis par les larmes.
Jim Kawinski rejoignit le couple. Il comprit immédiatement quun malheur était arrivé
Marie fixait le jeune homme. Des mots, des phrases, des questions lui venaient à lesprit mais, appréhendant une funeste nouvelle, elle nosa pas les formuler.
Le journaliste, affaibli, hurla :
- Elle est morte ; Alice est morte ; On la tuée ! Assassinée !
Marie ne voulut pas le croire. Tout ceci nétait quun rêve, un cauchemar ! Elle allait se réveiller dun moment à lautre !
Sous ses yeux, Eddy seffondra dans les bras du Père Kawinski. Les paroles du jeune homme étaient étouffées par ses sanglots. Marie resta immobile. Elle ne comprenait pas, ne réalisait pas encore ce qui venait darriver à sa meilleure amie.
Alice assassinée
Qui aurait pu faire une chose pareille ? Marie, impuissante, la revoyait en pleurs, fuyant sous ses yeux.
Eddy se reprit, se détacha du pasteur. Il les pria de lexcuser de son attitude, de son relâchement.
- Je suis désolé mais je dois
mes parents, je dois les rejoindre. Ils ont besoin que je sois auprès deux.
Le jeune homme regagna sa voiture. Marie, se sentant coupable voulut le retenir mais son père la rattrapa.
- Laisse-lui un peu de temps.
En ville, la population fut rapidement mise au courant du meurtre, de lassassinat de la petite Alice Mc Dowell. Les reporters couvrant la visite présidentielle de la veille se précipitèrent sur les lieux du crime.
Les premières rumeurs, les détails morbides se répandirent comme une traînée de poudre.
Les enquêteurs, malgré leurs précautions, navaient pu empêcher les fuites. Les reporters, fins limiers, avaient réussi à recueillir les témoignages de deux jeunes gens. Ceux qui avaient découvert le cadavre dAlice Mc Dowell :
Olivia et Jason, originaires de lArizona campaient à lécart de Tuxon. Comme beaucoup dautres, ils étaient venus assister à la parade, au passage du président. Ils avaient planté leur campement dans un champ au nord de la cité. Aux alentours de minuit, fatigués, il décidèrent de quitter le bal. Il faisait noir
Jason, une torche à la main, éclairait le chemin. Mais les piles étant usagées, le faisceau lumineux faiblissait. Soudain, Olivia cria, elle avait cru voir une ombre, un homme qui les épiait. Linconnu était caché derrière un bosquet. Jason dirigea le faisceau de sa lampe vers lendroit désigné par sa compagne. Le garçon savança tout en exigeant que linconnu se montre, quil sorte de sa cachette. Lhomme obtempéra. Il sexcusa de les avoir effrayés. Il avait trop bu et sétait assoupi. Cétait leur arrivée quI lavait réveillé ! Jason, tranquillisé, sapprocha et lui demanda sil navait pas besoin daide. Olivia qui suivait la scène quelques mètres derrière son compagnon, remarqua un éclat de lumière provoquée par un objet métallique, la lame dun couteau dans la main gauche de linconnu. Olivia hurla ; Jason alertée par les cris de son amie se retourna. Lhomme, profita de cet instant de distraction pour se jeter sur sa victime. Jason se retrouva au sol. Son adversaire doté dune force surhumaine le maintenait immobile, sapprêtant à lui asséner un coup de couteau.
Olivia terrorisée, continuait à hurler. Jason, en mauvaise posture, eut le réflexe de saisir sa torche qui se trouvait à côté de lui. Il frappa de toutes ses forces son agresseur. Vraisemblablement blessé, il le lâcha et sévanouit dans la pénombre.
Tout en se relevant, Jason éclaira les environs, à la recherche de celui qui lavait assailli, mais il sétait évaporé !
Le couple choqué, pressé de quitter les lieux rallia sa tente. Ils nallaient pas passer une minute de plus dans cet endroit
ils plieraient bagage
direction lArizona.
Quelques mètres plus loin, Olivia trébucha. Elle saffala sur le sol. Son compagnon léclaira de sa torche. Les mains maculées de sang, le regard perdu, Olivia le suppliait. Jason, instinctivement, dirigea le faisceau de lumière aux cotés de son amie et y vit un corps dénudé, en sang, mutilé. Les yeux de la morte reflétant la luminosité de la lampe. La main tremblante, pris de soubresauts, il éteignit sa torche. Il agrippa son amie et sencourut.
Face au Marshall, un premier temps incrédule, le couple de campeur raconta ce quil venait de vivre : lhomme, lagression, la femme, le sang, le cadavre.
Le shérif, accompagné de ses deux adjoints, décida de se rendre sur les lieux de lagression. Jason, effrayé, se tenant à lécart, indiqua lendroit où reposait le corps.
Le Marshall, pas à pas, progressa, la gorge nouée. Cest lui qui découvrit le cadavre. Il reconnut instantanément la petite Alice Mc Dowell.
Trois
Un petit matin, le cercueil renfermant la dépouille de la jeune Alice Mc Dowell fut inhumé dans lunique cimetière de Tuxon. La population était venue nombreuse aux obsèques afin de montrer sa solidarité avec la famille tragiquement meurtrie par le destin.
Par respect, les autorités municipales avaient annulé toutes les festivités. Tuxon était une ville morte !
Les bouquets, les couronnes mortuaires fleurissaient lentrée du cimetière. Les parents de la défunte, malgré la douleur, se montrèrent dignes devant la tombe de leur fille. Eddy, qui se sentait responsable du drame, se tenait légèrement à lécart, derrière sa maman. Il ne comprenait toujours pas sa réaction, ce qui lavait poussé à intervenir
lalcool ne pouvait pas tout expliquer ! Cétait sa faute si Alice se trouvait devant lui, couchée dans une caisse de chêne.
Jim Kawinski, profondément affecté, eut du mal à prononcer son oraison funèbre. La disparue, la petite Alice, cétait lui qui lavait baptisée !
Pendant ce temps, les recherches menées par les fédéraux se poursuivaient. Jusqu'à présent le coupable, lassassin navait pu être démasqué, appréhendé. Malgré les nombreux barrages dressés dans tout le comté, il avait réussi à passer entre les mailles du filet.
De plus, les enquêteurs disposaient de peu dindices : larme navait pas été découverte et le portrait robot établi grâce aux témoignages des deux campeurs était inexploitable.
La piste dun psychopathe, un étranger venu assister à la visite présidentielle fut privilégiée. Les policiers étaient persuadés quil nen était pas à son coup dessai. En recoupant les maigres indices relevés sur le terrain avec ceux dautres dossiers de crimes similaires, les policiers espéraient pouvoir linterpeller, le mettre hors détat de nuire !
Le lendemain de lenterrement, Eddy, le cur meurtri par laffliction et les remords, sacheminait lentement en direction de la plaine, du pré où sa sur
avait été massacrée. Il aperçut Marie, prosternée. Un bouquet de fleurs était posé à ses côtés. La jeune femme, interrompue dans ses pensées, dans ses prières, sursauta, se retourna brusquement. Le journaliste, confus, sexcusa :
- Je suis désolé, je nai pas voulu teffrayer. Je ne pensais pas te trouver ici.
La jeune fille rassurée, heureuse de voir Eddy, justifia sa présence.
- Je sais, je naurais pas dû. Mon père me la interdit mais je devais venir. Cétait plus fort que moi. Alice
Mais, je vais te laisser.
Eddy ne pouvait détacher son regard dune fraction de terrain délimitée par des banderoles ; Lherbe était couverte du sang de sa sur.
Dune voix à peine audible, il bredouilla quelques mots.
- Non, tu
si tu le veux, reste.
Marie prit la main du jeune homme. Les deux amis sagenouillèrent.
Jim Kawinski pénétrait dans lenceinte de léglise. A cette heure avancée de laprès midi, lédifice religieux était désert. Face à lautel, le pasteur se prosterna et fit le signe de croix. Ses pensées allèrent vers la petite Alice, éternellement aux côtés de Dieu
et vers la famille Mc Dowell.
Jim se rappelait, se remémorait le baptême qui avait été célébré, une vingtaine dannées auparavant. Le prêtre, les larmes aux yeux se souvenait, comme si cétait hier, chaque instant de ce jour mémorable : La grand-mère maternelle, émotionnée, qui faillit sévanouir dans les bras du vicaire. Le petit Eddy, âgé dà peine cinq ans qui galopait dans la paroisse poursuivi par la Tante Martha ; La pauvre femme dun certain âge, avait été obligée de sortir le récalcitrant par la peau du cou. Elle navait pratiquement pas assisté à la cérémonie. Alice, pour sa part, rebelle comme lavait été son frère, hurlait, se débattait. Elle refusait de se soumettre au rite religieux.
Une ombre, un homme profitant du recueillement du prêtre sintroduisit dans léglise. Rasant les murs, il se fondit dans la pénombre. Le pasteur alerté par le bruit des pas qui résonnaient dans la bâtisse se leva.
Jim scruta la salle, la porte sétait refermée. Le prêtre aperçut une forme humaine qui sengouffrait dans le confessionnal. Jim, intrigué par ce comportement inhabituel, temporisa quelque peu.
Linconnu ne se manifesta pas, il attendait visiblement la venue du prêtre. Jim entra dans lisoloir. Il sinstalla tout en essayant de reconnaître son mystérieux visiteur. Celui-ci, désirant rester dans lanonymat, recula, se blottit dans un recoin de lisoloir.
Face à lattitude, au silence de son mystérieux visiteur, Jim se présenta et tenta de rassurer son interlocuteur.
- Mon enfant, je suis le pasteur Jim Kawinski. Vous navez rien à craindre ! Vous êtes dans la maison et sous la protection du Seigneur ! Dites-moi ce qui vous a conduit jusqu'à nous..
Après un court moment de silence, linconnu sortit de sa cachette, sapprocha de la grille.
- Mon père, je ne suis pas originaire de la région. Je ny demeure pas non plus mais malgré tout vous me connaissez sans me connaître.
Le pasteur, décontenancé par les propos aussi énigmatiques que lhomme qui se trouvait derrière cette frêle paroi de bois, insista :
- Mon fils. Ne craignez rien ! Je suis là pour vous venir en aide. Confiez-moi la raison de votre venue. Vous êtes sous la protection de notre Seigneur !
- Je suis le responsable du décès dAlice Mc Dowell !
Le pasteur fut assommé, horrifié par la révélation. Jim était suspendu à cette voix monocorde dénuée de toute émotion. Il ne savait que penser, comment réagir. Etait-ce le meurtrier ou un mythomane, un déséquilibré avide de publicité ?
Malgré son trouble, le pasteur se contrôla, il répliqua aussitôt à lhomme qui venait de savouer être lauteur de lassassinat dAlice Mc Dowell.
- Responsable ? Mais que voulez-vous dire ? Avez-vous des informations sur ce meurtre ? Parlez, je vous en conjure !
- Je ne crois pas que vous ayez compris, mon père. Jai tué, disons plutôt que jai sacrifié cette jeune fille.
- Sacrifié ! Que voulez-vous dire ? Je ne comprends pas ce que vous voulez ! Quelle est la raison de votre présence ?
Linconnu arrogant, poursuivit son monologue.
- Vous ne me croyez pas ! Vous pensez que je suis fou à lier, bon à être enfermé dans un asile psychiatrique. Mais mon très cher père, je vous rassure tout de suite. Je suis en pleine possession de mes facultés psychiques et je peux vous confirmer mes propos. Cest moi qui ai mis fin aux jours de la jeune Alice.
Les mots, les phrases retentirent dans le confessionnal. Jim ébahi, écouta le récit de son obscur interlocuteur.
- Elle était si mignonne, si fragile, un brin rebelle. Je lavais remarquée au bal, se déhanchant, dansant langoureusement au milieu de la foule. Elle illuminait la salle, je navais dyeux que pour elle
Un homme, un rustre la saisit par la taille. Elle se laissa entraîner et dansa avec lui. Jaurais voulu intervenir, larracher des bras de ce fermier. Elle méritait mieux que cette brute immonde enivrée, ne pensant quà profiter de son innocence. Soudain une dispute, une altercation eut lieu ; Un jeune homme sétait interposé. Il les sépara violemment. Une bagarre éclata. La foule sagglutina autour des deux hommes. Mais cette bagarre ne mintéressait pas, je suivais des yeux la jeune fille. Vexée, en pleurs, elle sencourut, quitta la salle. Je lai talonnée, elle sest enfoncée dans les bois. Elle courait, elle ne semblait pas savoir où elle allait puis saffala sur le sol : abandonnée de tous ; Seule au monde ! Vous auriez du la voir, vêtue de sa légère robe retroussée au niveau des genoux. Je me suis lentement approché delle. Je navais rien contre cette délicieuse enfant mais nos destins étaient liés à tout jamais !
En mapercevant, elle a crié. Je me suis penché au-dessus delle, la main sur sa bouche. Je ne lui voulais aucun mal mais elle se débattait. Jai tenté de lui expliquer que jétais là pour la sauver, la délivrer mais elle ne voulait rien entendre. Jai déchiré sa frêle robe. Je dois avouer que jai été surpris : elle ne portait pas de sous-vêtement ! Mais ce qui ma marqué le plus, ce sont ses yeux bleus, rougis par les larmes, suppliants de lachever, de mettre fin à la douleur. Jai perçu ses dernières pensées quelques instants avant de mourir : Elles étaient pour sa maman !
Le pasteur scandalisé, révolté par cette confession, sexclama :
- Arrêtez ! Que voulez-vous ? Pourquoi êtes-vous venu ici ?
- Dommage que vous ne désiriez connaître la suite de cette nuit. Je pourrais vous donner de nombreux détails qui vous convaincraient que je suis le meurtrier de la petite Alice. Ce nest pas grave, vous comprendrez plus tard ! Avant de vous laisser méditer sur ce que je viens de vous révéler, jaimerais simplement que vous vous remémoriez cette soirée du vingt et un septembre mille neuf cent quatre-vingt dix-huit.
Jim Kawinski naurait jamais pu oublier ce jour. Il était gravé dans sa mémoire au fer rouge. Il revit distinctement le pénitencier, les couloirs, cette odeur persistante et ce jeune condamné à la peine de mort, enchaîné et conduit vers
Linconnu devinant les pensées du pasteur, poursuivit :
- Vous voyez, ce nest pas si loin. Remémorez-vous les dernières paroles, mes ultimes mots qui vous étaient destinés. Je vous avais dit que nous nous reverrions ! Rappelez-vous !
Le pasteur clama :
- Mike Hammer !
- Vous avez-vu juste mon père ! Malgré ce que vous pensez de moi, je tiens toujours parole. Je suis de retour ! Malheureusement, je dois partir car jai une mission à accomplir. Mon maître me rappelle à lordre. Mais ne vous inquiétez pas, nos routes se croiseront à nouveau.
Sur ces paroles, lhomme se leva et quitta le confessionnal. Jim sapprêta à sortir, à lattraper, il devait voir son visage afin de le confondre. Le pasteur fut freiné, bloqué dans son élan : la porte refusait obstinément de souvrir. Le religieux sappuya de tout son poids contre la paroi maintenue close par une force démoniaque. Ses efforts désespérés pour sextraire de ce piège infernal ne servaient à rien. Jim frappa la cloison de bois, la porte récalcitrante. Les poings meurtris, endoloris, le pasteur hurla, appela à laide. Après une dizaine de minutes, la porte céda, souvrit. Le pasteur se jeta hors du confessionnal. Il scruta lantre de léglise mais lhomme avait eu le temps de déguerpir.
Haletant, le religieux gagna la sortie. A lextérieur, aveuglé par les rayons du soleil, il se protégea dune main les yeux. La vue brouillée, il explora les alentours. Aucun nuage de poussière, provoqué par un éventuel démarrage de véhicule, à lhorizon
Le pasteur en déduisit que linconnu était reparti à pied. Il ne devait pas être très loin !
Jim se mit à sa poursuite. Son énigmatique interlocuteur navait pas le choix : A droite, une vaste plaine désertique ; A gauche, la nationale qui menait en ville.
Le pasteur avança en direction de la route. Pas à pas, sous une chaleur accablante, il progressa le long de la chaussée. Tremblant, accablé, Jim ne savait plus que penser : Avait-t-il rêvé ? Tout imaginé ! Et pourtant cette voix, ces descriptions, ses détails morbides
seul le meurtrier dAlice Mc Dowell pouvait les connaître ! Mais tout ceci était tellement étrange, irréel. Quel était son but en venant le narguer chez lui ! Il nétait pas venu se confesser ! Ce nétait quun prétexte pour
.
Un véhicule en provenance de Tuxon roulait à vive allure.
Jim cheminait, titubait au centre de la nationale. Soudain, alerté par le ronronnement dun moteur, il sarrêta. Médusé, le pasteur aperçut la Mustang qui fonçait droit sur lui.
Le conducteur du bolide, un homme dune cinquantaine dannées, ébloui par le soleil, discutait avec son compagnon de route. Il ne remarqua pas la présence du religieux. Ignorant le danger, il accéléra.
Jim Kawinski neut plus lénergie de se mouvoir, de fuir. Le prêtre, à bout de force, en désespoir de cause, leva les bras au ciel. Le choc, la tragédie était inévitable.
Assis confortablement au côté du chauffeur, Doug Lawson, un jeune auto-stoppeur devina un obstacle, un homme immobile. Aussitôt, il se retourna vers le conducteur. Horrifié, il se rendit compte que celui-ci ne lavait pas vu ! Spontanément, il saisit la main du chauffeur, le contraignit à dévier la course du véhicule.
Le propriétaire de la Mustang, surpris par la manuvre de son voisin, appuya sur les freins. Les roues se bloquèrent. Dans un crissement de pneus, la voiture devenue incontrôlable, frôla le religieux puis finit sa course quelques mètres plus loin.
Les passagers de lautomobile se hâtèrent au secours du pasteur. Le plus jeune des deux arriva le premier auprès de Jim, miraculeusement indemne.
Le prêtre, resta sans réaction. Il se laissa entraîner en direction de la voiture. Lecclésiastique, en état de choc, fut installé à lavant de la Mustang.
Doug Lawson sinquiéta de létat de santé du vieil homme.
- Mon père, voulez-vous que lon vous conduise à lhôpital ou chez vous ?
Jim Kawinski reprit peu à peu ses esprits. La gorge en feu, il implora :
- A boire ! Avez-vous de leau ?
Lautomobiliste se précipita à larrière de son véhicule. A lintérieur du coffre se trouvait un petit frigo. Lhomme revint une bouteille deau fraîche, un gobelet dans les mains. Le pasteur, assoiffé, avala dune traite la rafraîchissante boisson. Le godet en plastique vide, il le tendit à son sauveur. Le chauffeur, heureux davoir réussi à éviter le drame, le resservit volontiers.
Jim Kawinski, à bout de force, puisa dans ses maigres réserves. Il questionna les deux individus.
- Avez-vous aperçu un homme ? Vous avez dû lapercevoir ! Il se dirigeait vers vous !
Le conducteur et son passager se regardèrent, interloqués par les propos du religieux, ils répondirent par la négative.
Jim ne comprenait pas. Ils auraient dû le croiser. Il navait pas pu disparaître, se fondre ainsi dans la nature. Le prêtre, le regard au bord du désespoir, répéta :
- Un homme, il devait être
Un jeune homme, la trentaine
Il était là, il me précédait. Vous ne pouvez pas ne pas lavoir vu !
Les deux individus, perplexes, hésitèrent. Le chauffeur entraîna lauto stoppeur à lécart.
- Ne serait-il pas préférable de lemmener durgence à lhôpital ? Il a dû rester trop longtemps sous ce soleil de plomb. Seuls les cactus peuvent survivre à cette canicule.
Le jeune homme acquiesça. Jim à bout de force, continua à délirer.
- Répondez-moi ! Je vous en supplie ! Je ne suis pas fou
il était là !
Doug Lawson, afin de calmer le prêtre qui sétait relevé, prêt à poursuivre sa route à pieds, lui mentit.
- Oui, mon père. Nous lavons croisé. Une voiture lattendait, il est parti. En attendant, nous allons vous conduire dans une clinique. Ils prendront soin de vous.
- Il est monté dans une voiture ! Avez-vous eu le temps de le voir. Pourriez-vous me le décrire ?
- Non, je suis désolé. Nous allions trop vite. Mais nous devons y aller
Eddy au volant de sa voiture arriva sur les lieux de lincident. Marie, à ses côtés avait également aperçu la voiture de sport immobilisée au milieu de la nationale. Le journaliste se gara sur le bas côté et sortit prêter main forte ; Marie le suivit de près. Lauto stoppeur rejoignit le couple, il se présenta :
- Je suis le pasteur Doug Lawson ! Etes-vous de la région ?
Eddy prit la parole.
- Oui, bien sûr. Peut-on vous aider ?
- Nous avons trouvé un homme au milieu de la route. Il doit être victime dune insolation et nous voudrions le conduire à lhôpital le plus proche. Nous ne sommes pas de la région. Pourriez-vous nous y conduire.
Pendant ce temps, Marie contourna la Mustang. Elle entrevit son père assis à lavant du véhicule. Elle se précipita vers lui.
- Papa, quy a-t-il ? Papa, répond-moi !
Jim Kawinski, à présent inconscient, ne réagit pas. Marie, affolée appela son compagnon ; celui-ci, rapidement près du vieil homme prit la décision de le transporter aux urgences de Saint-Joseph. Létat du prêtre sétait subitement aggravé.
Le personnel de létablissement hospitalier fut averti de la venue imminente du pasteur. Anxieux, postés à lentrée de lhôpital, les soignants attendaient fébrilement larrivée du patient.
Ici, tout le monde le connaissait. La majorité dentre eux avait été baptisé par lecclésiastique.
Jim, toujours inconscient, fut conduit aux soins intensifs. Marie et Eddy escortaient le vieil homme allongé sur une civière. Devant lentrée des soins intensifs, les deux jeunes gens furent contraints par les infirmières à rejoindre la salle dattente. Marie, en pleurs, regarda les portes se fermer derrière son père. Résignée, craignant de ne plus jamais le revoir
vivant. Elle se blottit dans les bras dEddy Mc Dowell.
- Il ne va pas, ce nest pas
Le journaliste, déjà cruellement frappé par le destin, essaya de rassurer la jeune Kawinski, la femme quil aimait secrètement depuis toujours. Enlacé, le couple se dirigea lentement vers la salle dattente où patientaient Doug Lawson et son compagnon de route. Le jeune prêtre, affecté par leur désarroi, manifesta son soutien.
- Jaimerais pouvoir rester avec vous. Malheureusement, je dois me rendre à un rendez-vous important. Dès que je serai rentré, je me recueillerai, je prierai pour le rétablissement de votre papa. Ayez confiance ! Je suis certain quil se remettra.
Marie Kawinski releva la tête. Méconnaissable, le visage tuméfié, elle regarda quelques instants le prêtre avant de se réfugier à nouveau dans les bras de son compagnon.
Lhorloge digitale accrochée au-dessus de la porte de la salle dattente indiquait vingt et une heures vingt-cinq ; Marie épuisée, sétait assoupie.
Eddy, malgré la fatigue, résistait. Il surveillait le couloir, guettant les allers et venues des employés de lhôpital. Par intermittence, le jeune homme posait tendrement les yeux sur sa compagne. Follement épris, il aurait aimé lui caresser délicatement sa longue chevelure, la serrer dans ses bras, lui dévoiler son amour mais ce nétait pas le moment. Plus tard, quand le père de Marie serait rétabli, il prendrait son courage à deux mains. Il sortirait de sa réserve et lui révélerait ce secret quil dissimulait depuis si longtemps : il déclarerait sa flamme et lui demanderait de lépouser.
Une voix ramena le journaliste à la réalité. Debout, à lentrée de la pièce, Doug Lawson venait aux nouvelles :
- Avez-vous eu des informations sur létat de santé du père Kawinski ?
- Rien de concret. Les médecins nosent se prononcer, il est encore trop tôt !
Le religieux sinstalla aux côtés des deux jeunes gens.
- Avec tous ces événements, je ne me suis peut-être pas encore présenté. Je suis le pasteur Doug Lawson.
Le journaliste tendit la main à son voisin.
- Cest vrai, excusez-moi. Je mappelle Eddy Mc Dowell.
Tout en désignant sa voisine, il poursuivit :
- Marie est la fille du pasteur Jim Kawinski.
Le visage du prêtre sobscurcit, son sourire disparut instantanément, la voix grave, il déclara :
- Vous êtes le frère de la jeune fille assassinée ?
Eddy acquiesça de la tête, baissa les yeux. Doug, se rendant compte de son involontaire maladresse, sexcusa, sexpliqua sur les raisons de son interrogation.
- Je suis désolé. Je nai pas voulu rouvrir cette douloureuse plaie mais jai moi-même perdu une sur dans des conditions tragiques. Je comprends votre douleur. Si vous avez besoin de vous confier, de parler, nhésitez pas à venir me voir. Pour le moment, je loge au motel à lentrée de la ville. Sachez que ma porte vous sera toujours ouverte !
Le reporter remercia le jeune pasteur. Cette offre généreuse le réconfortait. Parler lui ferait certainement du bien. Expliquer ce quil ressentait
: son sentiment de culpabilité, la souffrance, la haine qui le tourmentait.
Doug tout en contemplant Marie, ajouta :
- Jai pu constater que vous étiez très proche de la fille du pasteur.
- Nous nous connaissons depuis notre enfance. Nous avons grandi ensemble. Ma sur Alice est
était sa meilleure amie.
Eddy mal à laise par la question de son voisin, changea de sujet de conversation.
- Vous êtes installé au motel ! Vous êtes de passage ?
- Non, jai été envoyé à Tuxon, afin de seconder le père Kawinski. Jaurais préféré arriver dans dautres circonstances mais le Seigneur en a décidé autrement.
- Heureusement, que vous étiez là
sinon, le père serait certainement mort à cette heure ! Il vous doit une fière chandelle.
Doug répliqua :
- Jespère, jespère mon fils !
La conversation des deux hommes fut interrompue par lentrée du responsable de la clinique.
Lair grave, il savança vers le trio. Marie réveillée par la présence du praticien, se releva. Suspendue à ses lèvres, redoutant une funeste nouvelle, elle nosa pas poser lunique question qui lui brûlait les lèvres
est-ce que son père allait sen sortir ?
Le docteur prit soin de fermer la porte derrière lui, puis il divulgua les résultats des premiers examens effectués.
- Je dois tavouer Marie que je suis très préoccupé par létat de ton père. Nous allons le garder aux soins intensifs. Ainsi, il bénéficiera dune surveillance continue. Dans létat actuel, malheureusement nous ne pouvons rien faire de plus ! Nous en saurons plus dans les jours, les semaines qui suivent.
Marie sollicita lautorisation de se rendre au chevet de son père. Le médecin consentit à condition de ne pas rester trop longtemps. La jeune fille accompagnée du médecin quitta la salle sous le regard attristé de son ami denfance.
Un quart dheure plus tard, Marie Kawinski rejoignit ses compagnons. Eddy, agité, qui arpentait la minuscule pièce de long en large, vint aux nouvelles.
- Comment las -tu trouvé ? Ta- t-il parlé ?
- Non, il dormait. Le directeur ma proposé de rester à lhôpital. Jai accepté. Ainsi lorsquil se réveillera, je serai auprès de lui !
- Je vais rester avec toi ! Jattendrai ici, je
Marie, fatiguée linterrompit sèchement.
- Non, Eddy, ce nest pas nécessaire. Je te remercie, mais il devra rester alité plusieurs semaines et tes parents ont besoin de ta présence. Je dois y aller. Ils mattendent au secrétariat.
La jeune femme salua Doug Lawson, embrassa Eddy avant de disparaître dans le couloir.
Le pasteur Lawson, conscient de la tristesse du reporter, réconforta le jeune homme, dépité, ne comprenant pas lattitude agressive de Marie.
- Elle a besoin dêtre seule mais rassurez-vous, elle tient à vous. Cela se voit !
Ces quelques mots, cette affirmation réchauffa un brin le cur brisé du garçon. Eddy proposa de raccompagner le pasteur.
- Avez-vous une voiture, sinon je peux vous reconduire au motel ?
- Merci, mais je ne voudrais pas vous déranger, jappellerai un taxi.
- Un taxi, vous en aurez pour au moins une heure dattente et le motel est quasiment sur mon chemin. Acceptez, cela me ferait plaisir de vous reconduire.
Face à cette insistance, Doug Lawson accepta loffre amicale du jeune homme.
Quatre
En cette fin de juillet mille neuf cent quatre-vingt dix-neuf, Tuxon était pris dassaut par les estivants. Jamais, la cité navait connu une telle affluence. Les touristes de lhorreur comme les désignait la population sillonnaient les environs, photographiaient les lieux où avait vécu Alice Mc Dowell.
La clairière dans laquelle elle fut assassinée était le passage obligé des badauds, des curieux en quête de sensationnel, insensibles, méprisant le caractère sacré de lendroit.
Les forces de lordre, dans un premier temps, réagirent en refoulant les hordes de fouineurs. Mais les policiers furent vite réprimandés par les autorités municipales car ce flux incessant de touristes représentait une manne financière non négligeable. La générosité, la solidarité avaient leurs limites !
A contre-cur, ils levèrent leurs barrages. La prairie devint rapidement le cadre de pseudo cérémonies religieuses. Des prêtres, engagés pour loccasion par des tours opérateurs peu scrupuleux, y organisaient des séances de méditations, de prières.
Les bruits les plus fous circulaient parmi lassemblée : les dons collectés auprès des participants serviraient à la construction dune chapelle, dun sanctuaire. Ceci afin de signifier à Satan quil ne passerait pas ! Des femmes, des hommes seraient toujours là, prêts à se dresser face à lui !
Une somme serait également consacrée à la création dun vaste réseau de surveillance afin dendiguer ces rites et sacrifices sataniques qui selon les prêtres étaient en nette recrudescence ; Chaque être, chaque enfant, de ce pays avait de grandes chances dêtre entraîné, immolé au nom du Malin. Ses valets étaient partout, prêts à surgir du plus profond des ténèbres.
Les discours emprunts de gravité portaient leurs fruits : les paniers en osiers débordant de dollars étaient rondement confiés au responsable de la cérémonie.
Les chants, les acclamations, les applaudissements couronnaient le show. Après le départ des touristes, il ne demeurait plus que le silence et les détritus jonchant le sol.
Sous la vigilance des médecins et de Marie, le père Kawinski se rétablissait peu à peu. Son état était à présent stationnaire et ne présentait plus aucun danger. Il fut transféré au deuxième étage de létablissement hospitalier.
Malgré la désapprobation du pasteur, Marie avait décrété quelle laccompagnerait. Une chambre double avait été réservée. La jeune fille était bien décidée à veiller, à surveiller son père qui commençait à avoir des fourmis dans les jambes. Celui-ci, lassé de rester au lit, de devoir se déplacer uniquement en chaise roulante, tempêtait contre les infirmiers et les médecins. A de nombreuses reprises, il affirma que si sa fille navait pas été là, il aurait déjà quitté depuis longtemps cette fichue clinique.
Marie, assistée par les employés de lhôpital, dut faire appel à ses talents de diplomate afin de convaincre sa tête de mule de père. Il navait dautres choix que de suivre à la lettre les prescriptions du docteur.
Dans un sens, cela la tranquillisait de le voir ainsi : protestant, ronchonnant. Il allait mieux ! Jugeait Marie.
La présence dans la région du pasteur Doug Lawson fut une vraie aubaine. Le jeune homme avait pris au pied levé ladministration et le suivi des offices religieux. Accompagné dEddy Mc Dowell, il venait régulièrement au chevet de son aîné. Jim Kawinski ne manqua pas de lui prodiguer de nombreuses recommandations, des commentaires sur tel ou tel détail pratique accompli lors des cérémonies. Doug écoutait respectueusement, notant soigneusement dans son petit calepin les précieuses instructions du prêtre. Pendant ce temps, Eddy en profitait pour entraîner Marie à la cafétéria. De toute façon, les deux pasteurs plongés dans leur discussion, dans la gestion paroissiale, ne leur prêtaient plus aucune attention.
Attablés face à la baie vitrée, les deux jeunes gens, de plus en plus proches, sentretenaient de choses et dautres : du climat, de lhôpital, évitant soigneusement dévoquer ce qui les unissait à tout jamais : Alice !
En ce matin de début août, Marie observait affectueusement son père profondément endormi. Le vieil homme était le seul lien qui lui restait. Elle refusait dimaginer un seul instant quil aurait pu disparaître
Jim, réveillé par un bruit provenant du couloir, ouvra lentement les yeux. Il distingua sa fille qui lui sourit aussitôt. Sa présence à ses côtés était un véritable rayon de soleil.
Le pasteur voulut se lever, Marie se précipita pour laider.
- Cela va aller, assieds-toi, jaimerais te parler. Lui dit-il.
Obéissante, la jeune fille sinstalla sur le bord du lit. Jim tenait à rassurer son enfant.
- Je me sens parfaitement bien. Je pense quil nest plus nécessaire que tu passes tout ton temps auprès de moi. Je suis certain que tu as beaucoup mieux à faire que couver un vieil homme.
Marie réagit instantanément aux affirmations de son paternel.
- Papa ! Tu nes pas vieux et puis ce sont les vacances, je nai rien prévu !
Jim Kawinski ne sétait pas fait dillusion. Sa fille était aussi têtue que lui. Un trait de caractère de famille, supposait-il.
Le patient sinforma sur la gestion de la paroisse en son absence.
- A propos comment se débrouille mon remplaçant ? As-tu eu des échos ? Quen pensent les paroissiens ?
- Ils lapprécient. Doug Lawson ne ménage pas ses efforts afin de se faire accepter. Il est très serviable et à lécoute de tous. Avec un peu de temps, même les plus méfiants se feront à sa présence.
- Sûrement ! Tu as raison
Au sujet de la maison des Thomson. Sont-ils venus ? Ils devaient me communiquer la date de leur déménagement.
- Madame Thomson est passée ce matin. Tu dormais, je nai pas voulu te réveiller. Elle ma annoncé que les travaux de rénovation de leur nouvelle demeure avaient pris du retard. A ce que jai compris, il sagit dune défectuosité au niveau des fondations. Selon lentrepreneur, ils ne pourront pas emménager avant plusieurs mois.
Jim était tracassé par ce nouveau contre-temps. Selon lui, Doug Lawson ne pouvait rester indéfiniment au motel. La maison des Thomson aurait été idéale pour le jeune prêtre
pas trop grande, située dans un endroit calme. La demeure se trouvait seulement à trois ou quatre miles de léglise. Cela lui éviterait les longs allers-retours entre le motel et la paroisse distants dau moins vingt miles.
Soudain, une évidence lui vint à lesprit : La pièce située à létage était disponible. Pour linstant, elle faisait office de débarras. Elle était encombrée dobjets superflus, dantiquités.
Jim annonça sa décision à sa fille.
- La chambre du fond nest pas spacieuse mais bien aménagée, elle conviendrait parfaitement. Je vais appeler lentrepreneur
Celui qui a restauré le clocher. Ce garçon avait fait du bon travail. Je lui demanderai deffectuer quelques travaux afin de rendre la pièce habitable.
Sur ces mots, Jim se dressa promptement, sapprêtant à sortir de son lit. Marie le rattrapa et fermement, le contraignit à se coucher.
- Papa, reste allongé. Je moccupe de tout !
Jim encore fragile ne résista pas. Contraint, face à la détermination de sa fille, il obtempéra sans discuter.
A lintérieur de léglise, le pasteur Lawson saffairait devant lautel. Une cérémonie était prévue pour le lendemain ; Son premier baptême ! Doug était nerveux. Il leva le regard en direction du crucifix qui surplombait la sainte table.
Son attention fut attirée par louverture dune porte. Le pasteur aperçut Eddy Mc Dowell ; le journaliste était mal à laise. Il sapprocha et tendit la main au religieux.
- Bonjour. Je passais dans le coin et
Je ne vous dérange pas au moins ?
- Pas du tout Eddy ! Je suis très heureux que tu te sois arrêté. Laprès-midi, peu de paroissiens viennent se recueillir. Je dois tavouer que parfois le temps me semble un peu long. Mais, cessons de parler de moi. Dis-moi comment vont tes parents ?
- Pas très bien. Ma mère ne sort pratiquement plus de sa chambre. Elle pleure à longueur de journées. Mon père envisage sérieusement de vendre la propriété. Il ne supporte plus la maison et tous ses souvenirs qui sy rattachent. Je ne sais pas si je dois len dissuader ou lencourager. Mais au fond de moi, je présume que fuir ne me paraît pas être la solution ! Je ne sais plus quoi penser, mon père.
- Je me doute que cette situation est pénible pour toi. Il faudra du temps ! Non pas pour oublier leur fille, mais pour reprendre goût à la vie, raviver la flamme qui est en eux ! Il te faudra encore énormément de courage. Mais jai lintime conviction que tu réussiras à surmonter cette épreuve.
Eddy Mc Dowell, troublé par les propos du pasteur, acquiesça puis regarda sa montre.
- Je suis désolé mais je dois y aller. Je dois me rendre en ville. Avez-vous besoin de quelque chose ?
- Non merci. Je dois dire que le père Kawinski et sa fille sont très bien organisés. Je ne manque de rien. Par contre, ce qui menchanterait cest que tu me tutoies. Nous avons pratiquement le même âge et ce vouvoiement me vieillit dau moins trente ans.
Le journaliste sourit à la demande du religieux puis le remercia pour ses encouragements.
La nuit enveloppa lentement la bourgade. Seuls les poids-lourds, de véritables monstres dacier, parcouraient les artères désertes de la ville. En transit, la majorité dentre eux provenait ou se rendait à la zone de fret jouxtant laérogare de Los Delta, une métropole située à plus de trois cents miles de Tuxon.
Le marshal Solwitch, un solide gaillard de soixante ans, accompagné de son adjoint terminait sa ronde. Tout était calme ! Comme à chaque fin de journée, le shérif achevait son périple par un arrêt à la station dessence. Celle-ci, idéalement placée à la sortie de la cité était la dernière aire de repos avant Los Delta. Elle était essentiellement fréquentée par les transporteurs qui profitaient de la présence du resto-route pour y faire une halte et sy détendre autour dun bon verre de bière.
Létablissement, tenu dune main de fer dans un gant de velours par la femme de Jo, lemployé de la station dessence, était réputé dans tout le comté.
La voiture de police chemina lentement le long de la plate-forme. Arrivé au niveau de la cabine du pompiste, Le Marshall héla lemployé.
- Jo, tout va bien ? Rien de spécial ?
- Non, rien à signaler shérif ! Jallais fermer.
Le marshal fit un signe de la main, le véhicule de police séloigna en direction de Tuxon. Jo, éreinté par une longue journée de labeur procéda aux dernières vérifications : Il verrouilla le coffre, éteignit les lumières puis ferma les portes de sa supérette.
Avant de monter dans son pick-up garé sur le parterre, il jeta un dernier regard en direction de la plate-forme vouée à une dizaine de distributeurs de carburant. Son attention fut attirée par la lueur de phares. Le véhicule semblait se déplacer au ralenti.
Lautomobile, une Ford, après quelques soubresauts, simmobilisa en bout de piste. Une femme, distinguée, habillée dun tailleur gris sortit de lautomobile.
Une citadine, pas le genre de dame quon a lhabitude de rencontrer dans la région, pensa Jo.
La jeune femme aperçut le pompiste à côté de son pick-up. Elle lui fit signe.
- Monsieur, je suis en panne dessence. Pourriez-vous maider ?
Jo, toujours prêt à donner un coup de main, surtout si la personne était séduisante, se précipita à la rencontre de la demoiselle. Celle-ci, heureuse de trouver du secours remercia son bienfaiteur. Jo linterrogea :
- Quest ce quune petite dame comme vous fait à cette heure sur la nationale ? Ce nest pas prudent !
- Ma fille est malade. Elle est en vacances chez ma mère, à Los Delta. Dans ma précipitation, jai oublié de faire le plein.
Jo sourit. Cest bien une bonne femme ! Partir en plein milieu de la nuit, le réservoir vide ! Pensa-t-il.
- Vous avez une sacrée chance. Vous seriez arrivée une minute plus tard, vous auriez trouvé porte close. Asseyez-vous au volant, je vais pousser votre voiture jusquaux pompes.
Le réservoir rempli du précieux carburant, Nicole, la jolie femme dune vingtaine dannées remercia chaleureusement lemployé. Jo, regarda sa cliente démarrer sur les chapeaux de roues puis regagna tranquillement son pick-up.
Nicole, malgré lobscurité, roulait à vive allure. Elle jeta un furtif regard dans son rétroviseur. La station service nétait déjà plus quun minuscule point lumineux. Inquiète pour son bébé, elle accéléra. Plus que deux cents cinquante miles et enfin elle pourrait serrer sa petite fille dans ses bras. Elle plissa ses yeux fatigués afin de suivre le marquage routier qui défilait sans discontinuer, réfléchissant la lueur de ses phares. Soudain, face à la Ford, une ombre, un homme franchissait la route puis inexplicablement stoppa au milieu de celle-ci. Instinctivement, Nicole braqua afin éviter lindividu. La voiture, devenue incontrôlable, fit une embardée et finit sa course dans le fossé.
Nicole blessée, légèrement commotionnée, dégrafa sa ceinture de sécurité. Elle se dégagea laborieusement de la carcasse fumante. La jeune femme trébucha et saffala sur le sol.
Paniquée, elle hurla, appela à laide celui quelle avait vu, le responsable de ce stupide accident. Il était forcément encore présent !
Mais seul le silence lui répondit. Linconnu sétait probablement enfui ! Nicole, esseulée, agrippa la portière. Tout en se relevant, hagarde, elle scruta la route faiblement éclairée par les phares de son automobile. Apeurée, redoutant devoir passer le restant de la nuit au bord de la nationale, elle héla à nouveau son unique espoir.
Une voix masculine déchira la quiétude de la nuit.
- Je peux vous aider ?
Nicole, désorientée par cette question aberrante, entrevit une forme qui sapprochait avec lenteur. La jeune mère le dévisagea sans dire un mot. Lhomme, consterné, sexcusa de sa malencontreuse étourderie.
- Je suis désolé, cest ma faute. Je ne vous ai pas vue arriver. Ne bougez pas, je vais vous sortir de là !
La femme troublée par le comportement ambigu de linconnu, hésita. Son intuition en éveil lui intimait lordre de reculer.
Lhomme nétait plus quà quelques mètres, au bord du fossé il se pencha et tendit le bras dans sa direction.
- Venez, je vais vous tirer de là. Ma voiture est garée à deux pas. Je vais vous conduire à lhôpital.
- Je s