L'avènement
de Didier Wirickx



Prologue

Douze mai mille neuf cent quatre-vingt seize, quatorze heures vingt cinq. Le Marshall Ronald Conrad s’engouffra dans l’immeuble abritant les bureaux du F.B.I. Furieux, il traversa le hall d’entrée sans prêter attention à la réceptionniste qui l’invitait à s’inscrire sur le registre.
Un garde le prit en chasse… et l’agrippa par le bras. Ronald, fort de son mètre quatre-vingt dix et de ses cents-vingt kilos repoussa sans ménagement l’agent qui s’affala lourdement sur le sol. Blessé à l’épaule, celui-ci dégaina et voulut mettre en joue le shérif qui avait déjà disparu à l’angle d’un couloir. Le gardien se saisit de son talkie-walkie et prévint la sécurité.
Ronald Conrad, d’un énergique coup de botte, força une porte. Une immense salle composée d’ordinateurs, de bureaux lui faisait face. Les employés agités furent interrompus dans leur travail par l’entrée fracassante du shérif. Celui-ci recherchait du regard un homme, le lieutenant Watt.
- Où est ce fumier ?
Le service d’ordre venu en renfort tenta de maîtriser le Texan. Mais, il ne se laissa pas faire… ce n’était pas ces quelques menus fretins qui allaient pouvoir l’empêcher de lui casser la figure… dès qu’il l’aurait tiré de son trou.
Un policier dégaina et mit en joue le shérif… Une voix raisonna dans la salle.
- Rangez cette arme. Laissez-le !
Le surveillant obéit aussitôt et réintégra son arme dans l’étui. Ronald Conrad parcourut les quelques mètres qui le séparaient du Lieutenant Watt.
- Je vous avais prévenu…Vous ne deviez pas entraîner l’agent Hoethler dans cette mission. Vous n’aviez qu’à envoyer un de vos policiers.
- Calmez-vous ! Cela ne sert à rien de vous énerver. Vous savez aussi bien que moi qu’elle s’est portée volontaire. Elle était la plus compétente… elle connaît le terrain et les habitudes du meurtrier. Et par précaution, j’ai décidé de lui adjoindre un de mes plus brillants officiers… Elle ne risque rien !
Le shérif saisit le lieutenant par le col de sa chemise.
- Je n’en ai rien à foutre de ton officier. Tu vas me dire où elle se trouve ! Je vais la tirer de là !
- Désolé Marshal, je n’ai pas le droit de mettre en danger la mission. Cela ruinerait des mois d’investigation… Je ne peux pas courir le risque de le laisser s’échapper une nouvelle fois. Trop de jeunes femmes sont mortes… C’était notre seule chance de l’arrêter. Je n’ai pas eu le choix !
Ronald Conrad ne lâchait pas prise. Le regard noir, il fit une promesse au lieutenant.
- S’il lui arrive quelque chose, je te tue !
Un appel rompit le face à face.
- Lieutenant ! Nous avons un contact. Il provient du portable de l’agent Hoethler… mais ce n’est pas elle !
Ronald lâcha l’officier qui se précipita en direction d’un téléphone.
- Ici, le lieutenant Watt du F.B.I. Qui êtes-vous ? Qui vous a donné ce g.s.m. ?
L’ensemble de la salle était plongé dans le silence. Tous attendaient la réponse du mystérieux interlocuteur. Celui-ci demeurait silencieux. L’officier réitéra ses questions.
- Qui êtes-vous ? Répondez… Nous sommes dans le cadre d’une enquête fédérale.
Une voix à peine audible, celle d’un jeune garçon résonna par les haut-parleurs.
- Je m’appelle Kevin Kroll... Je l’ai découvert au bord de la route... j’ai dû appuyer…
- Kevin, dis-moi où tu te trouves ?
- Près de la ferme abandonnée des Gallagard.
L’officier s’adressa au shérif Conrad.
- Vous connaissez ?
- Oui, elle se situe à une vingtaine de miles en direction du Nord.
Le lieutenant invita le jeune garçon à rester sur place et attendre son arrivée.

La procession de véhicules de police, toutes sirènes hurlantes, parvint rapidement sur les lieux. Le garçonnet âgé d’une dizaine d’années, son vélo à la main, recula. Il était impressionné par ce déploiement de forces, par cette meute d’hommes lourdement armés qui s’éparpillait tout autour de lui.
Le lieutenant, accompagné du shérif Conrad s’approcha du jeune garçon. L’officier s’agenouilla et conversa avec l’enfant apeuré.
- C’est bien de nous avoir attendu. J’étais sûr que je pouvais compter sur toi. Tu me donnes le g.s.m.
Kevin tendit le minuscule appareil. Le policier examina attentivement le portable puis il s’adressa à son unique témoin.
- Tu me montres où tu l’as découvert ?
Le garçonnet désigna un bloc de pierre couché au bord de la nationale. Le lieutenant Watt s’approcha et fouilla les alentours du rocher, à la recherche d’un indice, une autre trace du passage des deux agents de police. Il se redressa et contempla les environs. Le shérif interpella l’officier.
- Qu’est ce qu’elles sont venues faire ici ?
- Je ne sais pas. Nous avions eu des informations concernant le meurtrier. Mais elles avaient reçu comme consigne de nous prévenir en cas de changement d’itinéraire.
En face des deux hommes, une bâtisse délabrée était distante, à vol d’oiseau, de deux miles… La ferme des Gallagard. Ils avaient péri, il y avait plus de cinquante ans, dans l’incendie de leur grange. Le couple avait tenté de sauver ses bêtes mais aucun des deux n’était jamais sorti du brasier. N’ayant aucune descendance, le bâtiment et les terres du couple furent laissées à l’abandon.
Le lieutenant Watt décida d’inspecter la ferme. Il fit signe à un de ses agents de demeurer avec le jeune garçon. Le reste du groupe remonta en voiture.

La petite maison blanche avait échappé miraculeusement aux flammes de l’incendie. Le bois vermoulu résistait obstinément à l’usure du temps.
La demeure paraissait ne pas vouloir disparaître.
L’officier fit signe à ses hommes d’inspecter les environs puis il entrouvrit la porte d’entrée et pénétra dans le hall… talonné par le Shérif. Les deux hommes traversèrent la cuisine…. La poussière, les toiles d’araignées recouvraient l’entièreté de la pièce. Un grincement leur parvint aux oreilles. Ils se précipitèrent immédiatement dans le living… Un rocking-chair mû par une force invisible oscillait lentement.
L’officier vit un jeune homme recroquevillé dans un coin de la pièce… Il ne semblait pas être conscient de la présence des policiers. Il dandinait de la tête tout en murmurant des sons, des chants. Ses vêtements, ses mains étaient maculées de sang. Un couteau se trouvait à ses pieds. L’arme baignait dans une mare d’hémoglobine.
La voix du shérif Conrad résonna.
- Merde, ce n’est pas vrai…
Le lieutenant se tourna en direction du marshal… Celui-ci était agenouillé, penché au-dessus d’un corps, d’une femme dénudée. Il continuait à hurler.
- Britney… Mon enfant ! Ce n’est pas possible…
L’officier s’approcha du shérif qui enlaçait le corps mutilé. Watt comprit aussitôt le lien de parenté qui liait le shérif à la défunte. Britney Hoethler s’était inscrite sous le nom de sa mère afin de ne bénéficier d’aucun traitement de faveur.
La vision était terrible… Jamais il n’avait assisté à une telle scène d’horreur.
Un policier, les larmes aux yeux, pénétra dans la pièce.
- Lieutenant, nous avons découvert le sergent Molson. Elle est morte.
Des éclats de rire entremêlés de paroles retentirent et se répercutèrent tels des échos.
- Elles sont mortes… Je les ai tuées… Oui, c’est moi qui les ai tuées… Je…
Le jeune homme se frottait, se barbouillait le visage du sang frais de ses victimes.
- Je les ai aimées…. Elles étaient si belles… J’ai aimé… J’ai aimé…
Le shérif Conrad n’en pouvait plus. Il ne supportait plus les vociférations du dément. Il déposa délicatement sa fille puis se jeta sur l’énergumène qui continuait à se balancer.
Hors de lui, le marshal frappa de toutes ses forces le meurtrier qui poursuivait ses élucubrations. Il cognait à plusieurs reprises… ses poings étaient en sang… Il voulait le faire taire à tout jamais !
Le lieutenant Watt se précipita à la rescousse du malade. Il agrippa le Marshall, le prit à la gorge. Mais le père de la victime ne lâcha pas prise, il cognait à mort… L’officier du F.B.I. se saisit de son arme et frappa violemment le shérif au niveau du crâne. Ronald Conrad s’affala sur le parquet.
Le meurtrier toujours conscient, le visage meurtri par les coups…, en sang s’amusait de l’ambiguïté de la scène qui se déroulait sous ses yeux.
Le lieutenant Watt s’adressa à un de ses adjoints.
- Emmenez-moi cette pourriture avant que je ne l’abatte.
L’agent passa les menottes à l’homme qui se laissa entraîner sans résister.



Un

Pénitencier de Whinville ; David Hinsh d’un pas lent traversait les longs et étroits couloirs de l’immense bâtiment carcéral. L’homme, à quelques mois d’une retraite bien méritée connaissait les moindres recoins de ce dédale de galeries.
Il s’arrêta devant une ultime barrière. Une grille métallique interdisait l’accès d’un goulet sans autre issue que la mort. De sa position, le gardien discernait l’unique cellule… la dernière demeure des condamnés à la peine capitale.
Dans le but de faciliter la surveillance du détenu, le cachot était éclairé en permanence. Toutes les précautions avaient été prises afin d’éviter que celui-ci ne mette fin à ses jours. Il n’avait pas le droit de se soustraire à la sanction prononcée par ses semblables.
La cellule truffée de caméras était occupée par un jeune homme de vingt-huit ans au visage d’ange à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession. Il s’appelait Mike Hammer.
Face au cachot, une porte grise donnait accès à une salle aseptisée. Dans quelques heures, le prisonnier y vivrait les dernières minutes de son existence.
David à l’aide de son pass, une carte magnétique enclencha l’ouverture, le lent coulissement de la grille.
Anxieux, le surveillant pénétra dans le couloir de la mort ; La porte se referma automatiquement derrière lui.
Le gardien hésitait à reprendre sa tournée. Une odeur âcre le saisissait à la gorge. Malgré les vérifications effectuées par l’équipe de maintenance, personne n’avait pu découvrir l’origine de cet effluve saumâtre. C’était une odeur persistante, prenante qui lui remémorait les exécutions auxquelles il avait assisté précédemment.
Les images lui revenaient inlassablement à l’esprit : Des hommes agonisants, frémissants de tout leur corps, les mains crispées, les yeux exorbités. Ils imploraient les cieux puis soudainement ils retombaient de tout leur poids ; C’était fini ! Chaque fois, cette odeur particulière emplissait la salle ; Celle de la chair brûlée !
Heureusement, aujourd’hui, il n’était plus question de chaise électrique. Le comté, voici une dizaine d’années avait décidé d’exécuter les condamnés d’une manière plus humaine ; l’injection létale avait été institutionnalisée.
David Hinsh cherchait dans la poche de son pantalon son passe-partout. Une désagréable sensation, comme si quelqu’un l’effleurait le rendait nerveux. Le trousseau lui échappa et tomba lourdement sur le sol. David ramassa précipitamment les clefs.
Tout en se relevant, il esquiva un regard en direction de la cellule. Il aperçut Mike Hammer : Celui-ci était de dos, couché paisiblement.
Le gardien ouvrit rapidement la porte et entra dans la salle. Une fois à l’intérieur, il verrouilla immédiatement la serrure.
Soulagé, le gardien tenta de se raisonner. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. En plus de quarante ans de carrière au sein du pénitencier, il en avait vu des meurtriers, des assassins : Des individus ayant commis des crimes horribles, qui face à la mort, se retrouvaient comme des enfants, perdus, vulnérables. Certains pleuraient, suppliaient. D’autres plus orgueilleux, face à cette fin atroce, jouaient au caïd, tentaient de dissimuler leur angoisse. Mais leur regard, leurs yeux les trahissaient comme ceux du bétail qu’on mène à l’abattoir !
Par contre, celui qui allait mourir ce soir n’était pas comme les autres. Il n’avait aucune appréhension, aucune peur de la mort. Il était insensible à la fin brutale qui l’attendait. C’était comme si cette épreuve n’était qu’une étape sans importance, un banal aléa de l’existence..
Après avoir effectué les dernières vérifications, David quitta la sinistre salle.
A l’extérieur, les yeux baissés, l’employé traversa le couloir de la mort à toute allure. David trépigna devant la grille ; Celle-ci étrangement, malicieusement, semblait jouer avec les nerfs du gardien. Freinée par une force invisible, elle glissait avec une inhabituelle lenteur.
David, pris au piège, perçut une ombre, une présence dans son dos. Il pouvait sentir son souffle, ses mains prêtes à le saisir.
Le surveillant, transi de peur, n’osa pas se retourner, faire face. Contre toute logique, David appréhendait de se retrouver nez à nez avec le détenu.
Profitant d’une minuscule ouverture, il s’engouffra et actionna la fermeture d’urgence. La barrière métallique stoppa puis fit marche arrière.
David examina le chenal. Il n’y avait aucune trace du détenu ; Celui-ci était toujours enfermé dans sa cellule.
D’ailleurs enchaîné, comment aurait-il fait pour s’extraire de son trou ? Il était temps qu’il arrête, qu’il prenne sa retraite, pensa le gardien.

Arrivé devant le bureau de la direction, David appuya sur l’interrupteur. Un clignotant rouge lui signala que le Boss était en réunion. Le surveillant patienta devant la porte.
Après une dizaine de minutes, le voyant s’éteignit. David entra dans la pièce.
Affalé dans son fauteuil de cuir, le maître des lieux s’informa sur la présence de son subalterne.
- Que se passe-t -il David ? Un problème ?
- Non, tout est en ordre, mais c’est qu’à propos de l’exécution de ce soir, je…
Le directeur interrompit sèchement son employé.
- Si tout est Ok. Je ne comprends pas ce que vous voulez !
David Hinsh, mal à l’aise, ne pouvait exprimer clairement ce qu’il ressentait, ce qu’il pressentait. Tout ceci, d’ailleurs, ne lui ressemblait pas. Mais la situation, la personnalité du condamné le contraignait à avertir son supérieur.
- Je ne peux pas vous dire pourquoi mais je ne crois pas que nous devrions …
Le Boss se leva. Furieux, menaçant, il s’approcha de son employé. David reculait, craignant les foudres du Boss.
Le haut fonctionnaire, un homme imposant, sûr de lui fixait le gardien. David penaud, fuyant le regard noir de son patron, regrettant mille fois son audace se préparait à subir des remontrances violentes. Le Boss lui cracha au visage.
- David, vous savez que je vous aime bien. Mais il me semble que vous avez la mémoire courte. Vous devez vous rappeler à qui vous devez votre poste. Sans l’aide de mon père, vous auriez terminé dans la rue. J’ose croire que ce bref instant d’égarement est dû à votre âge avancé ! Enfin, dans quelques semaines, vous prendrez votre pension. Vous aurez tout le loisir de réfléchir, de culpabiliser. En attendant, je n’en ai rien à foutre de vos états d’âme. Vous savez ce que vous avez à faire !
Face à une telle agressivité, n’ayant pas le choix, David s’inclina.
- Oui
Le directeur satisfait, tapota sur l ‘épaule du surveillant.
- Je savais que je pouvais compter sur vous. Pouvez-vous me laisser car j’ai à compléter les derniers formulaires de l’exécution de ce soir.
David Hinsh regarda l’homme regagner son bureau. Désarçonné, le surveillant quitta la pièce sur la pointe des pieds. Il rejoignit la cafétéria qui était située dans l’aile sud..

Au milieu du tapage et de l’excitation, la télévision posée sur le comptoir diffusait son flot d’images et de commentaires sur l’actualité du jour : L’exécution de Mike Hammer.
L’enfance, l’adolescence, les anecdotes les plus insignifiantes concernant le condamné avaient été recueillies auprès de citoyens qui avaient par hasard côtoyé ou croisé le chemin du Condamné.
Les informations recueillies sur le terrain étaient analysées, disséquées, rabâchées par toutes les télévisions du pays. Les reporters, avides de sensationnel, de macabre, n’hésitaient pas à afficher les photos des malheureuses victimes atrocement déchiquetées, baignant dans leur sang.
Du fond de la salle, un gardien, un verre de bière à la main vociféra :
- J’espère qu’il va souffrir, ce pourri ! Moi, je lui aurais fait subir ce qu’il a fait à ces pauvres filles. Avec moi, pas question de piqûre ! Même la chaise c’est trop doux pour ce salaud.
Sur ces mots, les collègues du surveillant manifestèrent violemment leur approbation : Les injures, les invectives résonnèrent, submergèrent les analyses dispersées par le petit écran.

Les phares d’une petite voiture éclairaient la route qui conduisait au pénitencier de Whinville. Assis derrière le volant, le pasteur Jim Kawinski, plissait les yeux. L’unique chemin menant à la prison était plongé dans la pénombre, ce qui contraignait le religieux à redoubler d’attention.
Malgré la vitre ouverte, une atmosphère accablante régnait dans l’habitacle du véhicule. Jim cherchait nerveusement dans la poche de son veston ; Il en sortit un mouchoir soigneusement plié et s’épongea le front. En le rangeant, le pasteur posa le regard sur le siège passager. Il distingua un livre revêtu d’une couverture de cuir, orné d’une croix. Apaisé de ne pas avoir oublié son précieux recueil, il se concentra de nouveau sur la route.
Une cinquantaine de miles plus loin, Jim Kawinski distingua nettement le pénitencier. La forteresse était illuminée par de puissants projecteurs. Au fur et à mesure qu’il approchait, les mains du pasteur frémissaient, étaient prises de spasmes de plus en plus importants. Jim s’agrippa au volant et s’efforça de se calmer.
L’homme d’église reprit son mouchoir et se frotta une nouvelle fois le visage.
Jim calme-toi ! Tu te doutais que cela arriverait un jour ! Ce moment tellement redouté est là. Tu dois te montrer digne de la mission que le Seigneur t’a confiée ! Pense à ce garçon qui va bientôt mourir. Ton devoir est de l’accompagner dans ses derniers moments d’existence et de …
Les pensées du pasteur furent interrompues par le son d’une sirène hurlante. Jim regarda dans son rétroviseur. Il entrevoyait les lumières bleuâtres de gyrophares.
Le religieux ralentit et se gara sur l’accotement. Quatre véhicules de police le dépassèrent et s’éloignèrent à toute vitesse en direction de la prison.

Aux abords du parking faisant face à l’impressionnant bâtiment pénitentiaire, le véhicule du pasteur fut immobilisé. Impossible d’avancer, ni de reculer. Jim était au centre d’un vaste embouteillage. Les propriétaires des véhicules abandonnaient leurs biens dans les champs avoisinants.
Des manifestants, des adversaires de la peine capitale s’étaient donnés rendez-vous au pied du pénitencier de Whinville. Ces citoyens anonymes, venus pour la plupart en famille, en paix, désiraient afficher leur désapprobation, exposer au monde entier la politique ancestrale appliquée dans l’Etat du Texas, l’abomination de ces mises à mort. D’autres, plus virulents, avaient le projet de forcer les barrages établis par les forces de l’ordre, d’empêcher manu militari la mise à mort d’un être humain.
Jim Kawinski décida de parcourir le reste du chemin à pied. Après s’être garé dans une prairie, il sortit laborieusement et s’appuya contre sa voiture. Le religieux observa les alentours : Eclairés par des flambeaux, des hommes, des femmes, des enfants se dirigeaient silencieusement en direction du sanctuaire. Les visages faiblement éclairés par la lumière des torches étaient blafards, fermés, sans émotion.
Jim Kawinski se pencha et saisit sa Bible. Il referma la portière puis se fondit dans l’émouvante procession.
La garde nationale appelée en renfort était venue en nombre. Les militaires armés et appuyés par des autopompes canalisaient les rebelles, les abolitionnistes.
Face à cet impressionnant déploiement, les protestataires s’asseyaient au pied des barrières ceinturant la prison. Des chants religieux, des prières venues de toute part rompirent le silence de la nuit.
Jim, la Bible serrée contre sa poitrine, tentait de se frayer un chemin, de rejoindre l’entrée de l’édifice.
Soudain, une adolescente qui ne devait pas avoir plus de quatorze ans ans, s’interposa. Intrigué par cette apparition, Jim s’arrêta et observa le visage de l’inconnue. Eclairé par son flambeau, le pasteur distingua une larme qui coulait le long de la joue de la jeune fille.
- Mon père, pourquoi Dieu laisse-t-il faire cela ?
Jim Kawinski, troublé par cette interrogation ne pouvait lui répondre. Attristé, impuissant, il lui caressa la tête. L’adolescente baissa les yeux puis retourna auprès de ses compagnons.
Le pasteur, attristé, la suivait des yeux. L’inconnue s’évanouit dans la foule.
Secoué par cette rencontre inopinée, par ces paroles éprises de justice et de bonté, Jim ressentit une douleur aiguë au niveau du torse. Il vacilla, se rattrapa de justesse au grillage. Sa respiration devenait de plus en plus forte ; son cœur tambourinait. Le serviteur de Dieu ferma les yeux, se concentra afin d’éradiquer la douleur.
- Seigneur, donnez-moi la force, le courage. Aidez-moi à me montrer digne de la mission que vous m’avez confiée !
Lentement le mal s’estompa. Le pasteur rouvrit les yeux. Il regarda autour de lui. Nul n’avait remarqué son malaise.
Après quelques instants de repos, Jim Kawinski reprit sa marche.

Postés devant l’unique passage, une trentaine d’hommes casqués, matraque à la main refoulaient sans ménagement ceux qui avaient l’audace de s’approcher trop près d’eux. Le pasteur se présenta à un officier.
- Bonsoir mon fils, je suis le pasteur Jim Kawinski, je suis le …
Le policier agacé l’interrompit sèchement.
- Ok, Ok, vous avez un laissez-passer ?
Jim fouilla les poches de son veston et en sortit un bout de papier.
- Oui, naturellement. Le voici.
Jim tendit le feuillet officiel. Le policier l’arracha des mains du pasteur et éclaira à l’aide de sa torche le précieux sésame. L’examen du document accompli, il le rendit et lui fit signe d’avancer.

Assis devant la porte du pénitencier, David Hinsh, une cigarette à la main, observait les manifestants et les forces de l’ordre face à face. La moindre étincelle conduirait inévitablement à l’affrontement.
Ce serait une aubaine pour les médias venus en masse. Car ceux-ci, frustrés de ne pouvoir filmer sous tous les angles et en direct, entrecoupée des sacro-saintes publicités, l’exécution du meurtrier, spéculaient sur un pugilat, un affrontement sanguinaire entre les deux camps.

David Hinsh accoudé contre un pylône, attendait le père Fleet.
Il aurait dû arriver il y a plus d’une demi-heure. Mais avec tout ce remue-ménage, il avait sûrement pris du retard, envisagea le surveillant.
David aperçut un inconnu qui s’avançait vers lui. L’homme avait l’habit, le costume sombre des pasteurs.
Intrigué, le surveillant alla à la rencontre du religieux.
- Bonsoir mon père, je pensais que c’était le père Fleet qui devait venir.
Jim expliqua la raison de sa présence.
- Malheureusement, le père Fleet a été victime d’un malencontreux accident de la route. J’ai dû prendre sa place au pied levé. Mais je pense que vos supérieurs ont été mis au courant. Si vous le désirez, j’ai un laissez-passer.
David Hinsh, ébranlé par l’accident survenu au père Fleet, questionna son interlocuteur.
- C’est arrivé quand ? Ce n’est pas trop grave, j’espère ?
- Il a été retrouvé en début d’après-midi, à l’intérieur de sa voiture. A ce qu’on m’a dit, son véhicule a basculé dans un fossé sans aucune raison apparente. Peut-être s’est-il assoupi. Miraculeusement il a survécu, mais vu son âge avancé les médecins n’osent pas se prononcer pour l’instant.
Face au désarroi du gardien, Jim rajouta :
- Il faut avoir confiance mon fils, je suis sûr qu’il s’en sortira !
David Hinsh, malgré lui, murmura ce cri du cœur :
- J’espère ! Ici, tout le monde l’aime bien.
Puis se reprenant, Le surveillant s’informa sur les capacités, l’expérience de ce nouveau venu.
- Avez-vous déjà assisté à une exécution ?
- Non, mon fils. Je dois vous avouer que c’est la première fois. A ce que j’ai pu voir jusqu'à présent, tout ceci est très impressionnant ! L’ambiance, la foule… Est-ce à chaque fois ainsi ?
L’employé jeta dédaigneusement son mégot de cigarette au sol.
- C’est généralement agité mais vu la personnalité du condamné, le gouverneur a décidé de mettre le paquet. Les rapports des agents fédéraux, des rumeurs ont circulé. Il paraît qu’un groupe d’extrémistes avait l’intention de forcer le cordon, de pénétrer dans l’enceinte du pénitencier. Des membres de l’extrême droite auraient l’intention de délivrer le condamné. Enfin, tout ceci pour expliquer ce déploiement de force. Je ne serai pas mécontent quand il passera de l’autre côté, celui-là !
Le prêtre offusqué par les dernières paroles du gardien reprit son interlocuteur.
- Mon fils, s’il vous plait. N’oubliez pas que tout homme au seuil de la mort, quoi qu’il ait commis, a droit à la compassion et à la pitié de ses congénères.
David Hinsh conscient, honteux de s’être laissé aller à ces commentaires peu catholiques invita le prêtre à rencontrer l’administrateur de la prison.
- Oui bien sûr, mon père. Venez, je vais vous conduire au bureau du directeur.
Le gardien s’approcha de l’interphone logé dans une baie à droite du portail.
- C’est David. Peux-tu m’ouvrir ? Je suis accompagné du pasteur.
La lourde porte se mit en mouvement. Graduellement, l’antre de l’établissement pénitentiaire se dévoila.
Au centre de la cour, balayée par les faisceaux des projecteurs, Jim remarqua un local entièrement vitré. A l’intérieur, trois hommes en uniformes discutaient sans prêter la moindre attention au nouveau venu.
Le surveillant demanda au pasteur de le suivre. Jim Kawinski décontenancé par cet endroit lugubre et sans chaleur obtempéra.
Le prêtre détaillait les murs, les bâtiments aux fenêtres pourvues d’épaisses barres de fer. Des miradors surplombaient les lieux.
Aucun être humain ne pourrait passer à travers les mailles de cette souricière, imagina Jim.
A l’intérieur du bâtiment central, les deux hommes arpentèrent les couloirs dotés de nombreuses grilles et quadrillés par des caméras de surveillance.
Ce qui frappait le pasteur, c’était l’uniformité malsaine, l’inhumanité des lieux.
Face au bureau du Boss, David Hinsh s’apprêta à sonner lorsque la porte s’ouvrit. Le haut-fonctionnaire accueillit le pasteur d’un large sourire, les bras entrouverts.
- Entrez mon père, je vous en prie. Je suis John Orwell, le directeur, disons le dirigeant du pénitencier.
Le religieux tendit la main et se présenta.
- Bonjour, je suis le pasteur Jim Kawinski, je remplace le…
Le responsable de la prison, arrogant, dédaignant la main tendue du religieux, reprit la parole sans ménagement.
- Je suis au courant. Mais que voulez-vous… à son âge, ce sont des choses qui peuvent survenir. D’ailleurs, je dois vous avouer que je m’apprêtais à envoyer une lettre à vos supérieurs. Je tenais à dénoncer leur laxisme, leur complaisance en faveur de certains détenus. N’oublions pas que nos chers pensionnaires sont tous des meurtriers récidivistes ! Mais vu les circonstances, l’accident dont il a été victime, je n’en ferai rien. .Désolé de vous brusquer mais l’exécution est prévue dans une heure et demie. La presse… tous les médias du pays…. Vous comprenez, je ne peux les faire attendre.
Le maître des lieux s’adressa à son employé.
- Monsieur Hinsh, veuillez nous suivre. Vous serez chargé d’accompagner le pasteur à l’intérieur de notre établissement.
Le gardien acquiesça d’un mouvement de la tête. Le Boss fit entrer les deux hommes puis s’assit derrière un bureau imposant.
Tout en se saisissant d’un dossier, il invitait d’un geste le pasteur à s'installer face à lui. Le gardien restait debout au fond de la pièce.
Jim profitait de ce moment de répit pour détailler les photos accrochées au mur : L’une d’elles représentait un homme âgé, le père du directeur, posant fièrement en compagnie du président Ronald Reagan.
La majorité des personnalités, des notables du pays avaient leur photo suspendue au mur de la pièce. Le drapeau des Etats-Unis couronnait le tout.
Après avoir compulsé une série de feuillets. L’’air grave, le haut-fonctionnaire dévisagea le pasteur.
- Le détenu qui sera exécuté ce soir se nomme Mike Hammer. De race blanche, il a vingt-huit ans. Je suppose que vous êtes courant des faits particulièrement atroces qu’il a commis et qui l’ont conduit en nos murs.
Le pasteur répliqua aussitôt.
- Monsieur, je ne suis ici que pour assister le détenu dans ces dernières heures parmi nous, non pour le juger, le condamner !
Le Boss, heurté par cette réponse inappropriée à ses yeux, s’adressa à son subalterne.
- Monsieur Hinsh ; Veuillez accompagner le pasteur jusqu'à la cellule du condamné.
Jim n’eut pas le loisir de saluer le directeur du pénitencier ; Celui-ci saisit le combiné d’un téléphone, appuya sur une touche, puis fit pivoter son fauteuil d’un demi-tour.
Jim, froissé par ce comportement inconvenant, se leva et quitta les lieux.. Le gardien referma précautionneusement la porte derrière l’homme d’église.
David Hinsh guida le pasteur jusqu’au quartier ‘’ Haute Sécurité ‘’. Au fur et à mesure qu’il s’approchait du couloir de la mort, le prêtre, tourmenté, était pris d’une nouvelle douleur à la poitrine. Il ralentit le pas, envahi de bouffées de chaleur ; En sueur, il saisit son mouchoir et s’épongea le front.
Une émanation, une odeur indescriptible lui parvint aux narines. Jim, mal en point, s’arrêta. Le gardien alerté par le teint blafard du prêtre lui proposa.
- Mon père ! Voulez-vous que je vous conduise à l’infirmerie ?
- Merci mais ce n’est rien. Juste un peu de stress ! Continuons mon fils, continuons.
David Hinsh se contenta de cette explication. Le pasteur reprit sa marche.
A l’entrée du célèbre et sinistre couloir de la mort, Jim patienta devant la grille métallique.
Deux policiers étaient postés devant la cellule du condamné. Le pasteur s'engagea dans le passage avec appréhension.
Jim aperçut à l’intérieur du cachot un homme assis au centre de la pièce. Immobile, il le voyait de dos. Le surveillant proposa au pasteur de rester mais celui-ci refusa. Jim préférait rester seul avec le détenu. Les préceptes de la confession ne pouvaient souffrir d’aucune dérogation.
Le gardien s’éclipsa, laissant le curé avec Mike Hammer.
Le condamné ne semblait pas être conscient de la présence du religieux. Le prêtre, la Bible dans la main, s’avança en silence vers l’homme vêtu d’une tunique blanche. Arrivé au niveau du meurtrier, Jim Kawinski remarqua les lourdes chaînes attachées aux membres du prisonnier. Le pasteur, pensif, cherchait ses mots.
Subitement, le jeune homme réagit à la présence du religieux. Il pivota lentement la tête.
Amusé par ce vieil homme silencieux et ridicule, Mike Hammer dévisagea l’homme qui était sensé lui apporter le réconfort, les réponses à ses éventuelles interrogations sur le Tout-Puissant et ce qui l’attendrait en enfer.
Jim observait celui que les journalistes avaient surnommé ‘’ Le Boucher ‘’. Il était stupéfait par cet homme qui paraissait plus jeune que son âge ; Il était soigné, d’une beauté angélique. Il ne correspondait pas à l’image que Jim s’en était fait. Comment était-il possible que ce jeune homme ait pu commettre les crimes atroces pour lesquels il avait été condamné à la peine capitale ?
Mike Hammer, le sourire aux lèvres, continuait à fixer l’homme d’église. Jim Kawinski était mal à l’aise. Le regard profond du détenu semblait le transpercer, le pénétrer. Un vent froid le traversait de part en part. Le pasteur, malgré la chaleur accablante, frissonnait.
Une force indicible l’obligeait à baisser les yeux devant cet homme qui, malgré ses liens, le menaçait au plus profond de son âme.
Mike Hammer, las de ce jeu, déchira le silence mortel régnant dans la minuscule pièce. Il interpella son innocente victime.
- Que venez-vous faire ici ? Je n’ai pas besoin d’un prêtre, d’un vieillard.
Le pasteur, sur ces mots, releva les yeux. Il découvrit, avec stupeur, un être métamorphosé : La frimousse angélique avait fait place à un visage qui reflétait la dureté, la haine, l’arrogance.
Jim n’osa pas s’approcher. Paralysé, il pensa : Cet homme n’est pas normal, il est … possédé par …
Sa réflexion fut interrompue brusquement par les paroles du détenu.
- Jim ! Vous avez vu juste. Je suis possédé… Possédé par le Diable. Veuillez excuser ma familiarité mais entre serviteurs de Dieu, je me permets de vous appeler par votre prénom.
Mike Hammer poursuivit son monologue.
- Mon maître me rappelle auprès de lui. Mais rassurez-vous, je n’ai aucunement peur car je reviendrai plus fort, plus puissant afin de mettre un terme à ma mission. Qu’espèrent-ils, ces mortels, ces larves ; Ils croient qu’en m’exécutant, ils réussiront à se débarrasser de moi. Ils sous-estiment sa puissance !
Le pasteur n’en croyait pas ses oreilles. Jim était profondément troublé par les propos du prisonnier.
Comment connaissait-il son prénom ? L’homme d’église ne savait qu’elle attitude adopter face à ce déferlement d’agressivité, ce flot de paroles blasphématoires.
Le détenu satisfait, redevenu calme reprit sa position initiale.
Le pasteur défait, rebroussa chemin. Il demanda au gardien d’ouvrir la grille. Soulagé d’être dans le couloir, Jim n’avait qu’une idée en tête : Quitter les lieux le plus rapidement possible. Il ne pouvait pas faire grand chose pour ce malheureux visiblement irresponsable.
Un cri, un appel retentit. Le pasteur regagna la cellule. Mike Hammer maintenu assis par deux policiers, hurla :
- A bientôt ! A bientôt mon père !
Sur ces mots incongrus, dénués de sens, le condamné à la peine capitale éclata de rire. Le prêtre, médusé, observait le détenu pris de convulsions. Son rire sarcastique résonnait dans la pièce, se propageait dans les couloirs du pénitencier.
Instantanément, comme par sorcellerie, réveillés par ces cris, les locataires de la prison se révoltèrent. Transcendés, ils cognèrent les portes de leur cachot, les barreaux avec tout ce qui leur tombait sous la main.
Craignant une émeute, les surveillants déclenchèrent les alarmes ; Les sirènes retentirent instantanément dans l’enceinte.
Mike Hammer, entre deux éclats répétait inlassablement :
- A bientôt, mon père. Nous nous reverrons.
Le gardien David Hinsh agrippa le prêtre par le bras et l’éloigna du cachot.
- Venez mon père, cela ne sert à rien de rester ici, ce type est dingue ! Je vais vous amener à l’infirmerie. Ils vous donneront quelque chose.
Le prêtre, traumatisé, supplia :
- Non, pourriez-vous me conduire à l’extérieur ? Un peu d’air me fera du bien !

La cour intérieure du pénitencier balayée par les faisceaux des projecteurs était prise d’assaut par les forces de l’ordre venues en renfort. En rangs serrés, les policiers s’engagèrent vers les différentes entrées du bâtiment.
Jim s'adossa contre le mur. Malgré la chaleur persistante, il était heureux de recouvrer la liberté.
Désarçonné par ce qu’il venait de vivre, il leva les yeux, cherchant une réponse aux nombreuses questions qui lui traversaient l’esprit.

Pendant que les gardiens le ceinturaient à l’aide de sangles en cuir, Mike Hammer observait placidement le médecin qui déposait une petite valise métallique sur une table.
L’employé en sortit une cassette contenant des seringues et une fiole. Le condamné épiait les membres du personnel qui, par lâcheté n’osèrent soutenir son regard.
Au-dessus de la porte, la trotteuse d’une pendule égrenait les secondes, poursuivant inéluctablement son périple.
Derrière une vitre teintée, assis confortablement, les témoins, le directeur ainsi que le procureur assistaient aux derniers préparatifs.
Il ne restait plus que quelques minutes. Le Boss regarda l’horloge puis posa discrètement la main sur le téléphone placé à sa droite. Il décrocha le combiné avant de s’entretenir avec le magistrat.
Inexorablement les secondes défilaient. L’heure fatidique était proche.
Mike Hammer, les yeux fixé sur la pendule, transpirait : Des gouttes de sueur glissaient le long de son visage.
Les mains crispées, dans une ultime provocation, il sourît à son public. Le bourreau s’approcha du condamné. L’aiguille de la seringue contenant le produit mortel pénétra dans sa chair, le poison chemina, se répandit dans ses veines.
Mike Hammer pris de tremblements, hurla, se débattit. Malgré les liens de cuir le ceinturant, son corps semblait s’élever puis soudain, il s’affaissa.



Deux

Isolé au centre d’une vaste plaine, la petite ville de Tuxon avait su se prémunir contre les ravages de la folie immobilière, de la course effrénée au béton. Les chaumières typiques de la région avaient conservé tout leur charme d’antan.
Il n’était pas rare, au détour d’une ruelle, de croiser de vieilles carrioles tirées par de superbes chevaux
Tuxon était devenu par la force des choses une attraction prisée par des touristes venus de tout le pays et même de l’étranger.

En ce début de mois de juillet mille neuf cent quatre-vingt dix neuf, la bourgade s’était drapée de ses plus beaux habits. L’artère principale, les fenêtres des immeubles étaient fleuries de banderoles, de fanions, de drapeaux aux couleurs nationales.
La venue du président des Etats-Unis avait mis la population en ébullition.
Les habitants, d’incontestables patriotes comme tout bon texan qui se respecte, souhaitaient ardemment montrer leur attachement à l’homme le plus puissant de la terre.
Malheureusement, au grand dam des citadins, le président des U.S.A. ne s’arrêterait pas. Ayant un programme particulièrement chargé, il ne ferait que traverser la cité.
Le cortège présidentiel avait pour destination le pénitencier de Whinville situé à une centaine de miles de Tuxon.
Par sa présence en cet endroit riche en symboles, source d’une polémique nationale, le président tenait à marquer son soutien à la politique répressive du gouverneur, un ami de longue date de la famille.
Appuyé par l’administration fédérale et par l’immense majorité des électeurs, le politicien avait instauré la ‘’ Tolérance Zéro ‘’ et accru sensiblement le nombres d’exécutions.
Dans les salles des tribunaux, les juges, les jurys populaires manipulés par les médias suivaient à la lettre les directives, les réquisitoires des procureurs. A l’issue de procès expéditifs, la peine capitale était de plus en plus souvent prononcée. Les avocats de la défense étaient généralement des jeunes stagiaires. Ils étaient commis d’office car leur client étaient de pauvres êtres sans un dollar en poche, essentiellement des gens de couleur. Les défenseurs dépassés par les évènements, mal préparés se bornaient à acter le verdict. Les rouages de la machine étaient bien huilés ; Impossible de la contrer !

Au fur et à mesure, que la journée s’écoulait, les badauds venus de tout le comté s’agglutinaient le long du parcours. La police locale quelque peu débordée par cette affluence des grands jours canalisait la foule. Les agents fédéraux, sur le pied de guerre, se faufilaient discrètement au milieu des curieux ou prenaient position sur les toits des immeubles. Rien n’était laissé au hasard.

Les autorités de la ville avaient fait dresser un gigantesque chapiteau sur les terres du vieux Sam, à quelques miles du centre de Tuxon. Un grand bal s’y déroulerait en début de soirée et se terminerait aux petites heures du matin. La fête populaire clôturerait cette journée mémorable.

Au milieu de son potager, Jim Kawinski se souciait peu de la venue du président. Heureux d’être dans son petit coin de paradis, il se pencha afin de cueillir une tomate. Le légume rouge gorgé de soleil fut posé délicatement dans le panier en osier.
La quiétude du vieil homme fut interrompue par sa fille Marie. Elle accourait dans sa direction. La jeune femme âgée d’à peine vingt-deux ans était vêtue d’une légère robe rose, un peu courte au goût du pasteur. Elle sauta dans les bras de son père. Jim fut surpris par la présence de son unique enfant.
- Doucement Marie, que fais-tu ici ? Je pensais que tu étais montée en ville avec tes amis !
La jeune femme, espiègle, virevoltait autour de son père.
- Non, j’en avais marre d’attendre. Et pourquoi devrais-je acclamer un homme qui envoie ses semblables à la mort ? Je préfère rester avec toi !
Le prêtre, un abolitionniste des premières heures donna raison à sa fille. Il était enchanté par cette prise de position tranchée, impopulaire parmi la majorité de ses paroissiens.
- Dînes-tu à la maison ? Ce soir j’ai prévu des pâtes agrémentées de légumes du jardin.
- Oui papa. Eddy et Alice Mc Dowell ne passeront pas me chercher avant le début de la soirée. J’ai largement le temps de souper, puis de me préparer avant leur arrivée.
- Tant mieux ! A part ça, comment va ce brave garçon ? Cela fait un bout de temps qu’il n’est plus venu à la maison.
- Bien ! Je l’ai entraperçu ce matin. Il couvre la visite du président. Il m’a confié qu’il aimerait passer. ; Les longues discussions philosophiques en ta compagnie lui manquent mais son patron, qui l’apprécie énormément, l’envoie en reportage dans tout le pays.
- J’ai toujours su que ce jeune homme accomplirait une brillante carrière de journaliste.
Jim Kawinski, le sourire aux lèvres, ajouta malicieusement :
- Est-il toujours un peu amoureux de toi ?
Marie gênée par cette question délicate, répliqua :
- Papa, Eddy est le frère de ma meilleure amie. Je l’aime bien mais il n’a jamais été question de ça.
- Je le sais bien ! Cela m’amuse de te taquiner ! Tu marches toujours. Bon, il est l’heure de rentrer.
L’homme rassembla ses outils et se dirigea, accompagné de sa fille, vers la grange. Au pied de la bâtisse en bois, Marie proposa son aide mais le pasteur refusa. Maniaque, il n’aimait pas qu’on touche à son matériel. Malgré le désordre flagrant régnant dans le hangar, chaque objet avait sa place. Marie s’adressa à son obstiné de paternel.
- Pendant que tu termines, je m’occuperai du souper.
Jim Kawinski acquiesça et confia son panier garni de légumes frais à sa fille.
L’intérieur de la grange, un ancien atelier mécanique, était encombré de nombreuses pièces automobiles. Une vieille mustang, celle de son prédécesseur n’avait plus bougé depuis la mort de son propriétaire. L’homme n’ayant aucune descendance, personne n’était venu réclamer cette véritable pièce de collection.
Quelques mètres plus loin, des jerricans d’essence étaient méticuleusement entreposés ; Un moteur éventré était suspendu au crochet rouillé d’un palan.
Jim rejoignit son établi situé à droite de l’entrée. Il contourna une fosse recouverte partiellement de quelques planches de bois mêlées à de la paille.
Le pasteur nettoya soigneusement ses outils puis les accrocha aux crampons solidement plantés au-dessus de l’établi. Son ouvrage accompli, il regagna la sortie.
Distrait par un bruit provenant de l’extérieur, le vieil homme s’approcha, inconscient du danger, de la fosse. Les yeux fixés vers la porte entrouverte, il progressait pas à pas.
Soudain Jim sentit le sol se dérober, son pied glisser. Tout son corps vacilla. Désespérément, il tendit le bras vers une corde accrochée à une poutre. Miraculeusement, il réussit à l’empoigner. Les planchettes de bois rongées par les termites s’écrasèrent au fond du piège mortel. Jim se retrouva étendu, sonné sur la paille.

Une dizaine de minutes furent nécessaire avant qu’il ne reprenne ses esprits. Endolori, il se releva péniblement et examina le trou béant. Cette fois-ci, il avait frôlé la mort de près. Heureusement que son ange gardien était là ! Pensa Jim. Demain il s’occuperait de combler cette cavité.
Remis de ses émotions, le pasteur rejoignit sa paroisse située à quelques pas.

La petite église, restaurée il y a peu, avait été érigée dans les années vingt par un notable de la région. Peu de temps auparavant, la ville de Tuxon avait été ravagée par un terrible incendie. Le feu attisé par les vents avait détruit la majeure partie de la cité bâtie uniquement en bois. La modeste paroisse placée au centre de Tuxon n’échappa pas aux flammes.
Georges Conrow, un riche propriétaire terrien, ayant fait fortune dans l’or noir, ému par le désarroi de la population, décida d’apporter son aide.
Grâce au courage, à la volonté de tous, la petite ville renaissait de ses cendres. Mais le bienfaiteur n’eut pas le temps de contempler le résultat de son geste désintéressé. Son corps fut retrouvé dans un champ ; le bienfaiteur avait été vraisemblablement assassiné par un rôdeur qui en voulait à son argent ; Il ne fut jamais rattrapé.
Les habitants affectés par cette tragique disparition, décidèrent d’installer la nouvelle église à l’endroit exacte où Georges Conrow avait perdu la vie.
Peu de temps après, une maisonnette fut annexée à la paroisse. Elle servait de logement au prêtre.
La grange, faisant office de garage, fut édifiée une quarantaine d’années plus tard par le prédécesseur du père Kawinski, un passionné d’automobiles.
Jim entra à l’intérieur de l’édifice religieux. Un autel trônait au fond de la salle sobrement décorée. Plusieurs rangées de chaises soigneusement disposées faisaient face à la sainte table.
La modeste église ne soutenait pas la comparaison avec celles établies au sein des grandes métropoles et surtout pas avec les joyaux bâtis en Europe. Jim Kawinski avait eu l’occasion, durant sa jeunesse, de s’émerveiller devant les richesses des cathédrales de Rome, de Paris et d’autres villes européennes. A l’époque, il était étudiant en médecine. Durant les congés universitaires, il avait parcouru le vieux continent en auto-stop ; Que de souvenirs et de rencontres gravées dans sa mémoire ! Mais en dépit de cela, le prêtre se sentait bien dans son humble paroisse. A ses yeux, la véritable richesse était les hommes, les femmes qui venaient s’y recueillir, communier avec le Seigneur.
Le pasteur respectueux parcourut l’allée puis s’agenouilla devant l’autel.

A l’intérieur de la maison, Marie préparait le dîner. Excitée par la perspective d’aller au bal, elle scrutait fréquemment la petite horloge posée sur la cheminée. L’antiquité datant de la fin du dix-neuvième siècle côtoyait l’unique photo de Carla, la mère de Marie. Sa maman était décédée dans un accident de la route à l’âge de trente-deux ans ; Marie en avait à peine trois.

Jim Kawinski, au pas de la porte, alléché par l'arôme du pot-au-feu entra dans la cuisine. Le vieil homme s’attabla.
- Je parie que tu nous as concocté un délicieux repas !
- C’est pratiquement prêt. Indiqua Marie tout en garnissant une assiette.
Le pasteur contemplait, un pincement au cœur, son enfant, sa fille devenue femme. Marie était le portrait, la réplique fidèle de Carla, la seule femme qu’il ait aimée !
Sa présence le rassurait, l’apaisait. Seul point d’ombre, la prochaine rentrée universitaire. Mais il ne dirait rien. Comme chaque fois, le jour de son départ, il retiendrait ses larmes.
La jeune Kawinski, étudiante modèle en droit, avait devant elle un avenir tout tracé. Elle se consacrerait à la défense des opprimés, des délaissés de la société.
Les pensées mélancoliques du pasteur furent interrompues par la voix mélodieuse de sa fille.
- Tu ne manges pas ? Cela va devenir froid !
L’assiette garnie l’invitait à consommer le contenu, les produits de son jardin. Jim, s’excusa de son étourdissement.
- Je vais devoir aller me préparer, il est déjà dix-neuf heures, ils vont bientôt arriver ; annonça Marie.
- Mais tu n’as rien mangé, tu ne vas pas y aller comme ça ! Je croyais que tu dînerais à la maison.
- Je n’ai pas très faim, et puis cela ne me fera pas de mal. J’ai pris ces derniers temps un peu de poids. J’ai deux ou trois kilos à perdre !
Sur ces mots, Marie quitta la pièce.
Jim entama une deuxième assiette tout en méditant sur le comportement de sa fille. Il n’aimait pas qu’elle fasse régime, surtout qu’elle était à ses yeux très jolie ainsi. Une néfaste influence des magazines qui incitent les jeunes filles, les encouragent à ressembler aux mannequins actuels, bougonna Jim.

Dans le salon éclairé par un halogène, Jim prit la carafe de porto, son péché mignon, posée sur le buffet. Il se servit quelques gouttes du délicieux breuvage. Il le savait, il ne devait pas. Son médecin le lui avait formellement interdit, mais au diable les toubibs, se dit-il tout en refermant le flacon de cristal.
Jim confortablement assis dans son rocking-chair, le verre à la main, se balançait. Ereinté par les travaux de jardinage, il s’endormit l’esprit serein.
Plongé dans ce profond sommeil, le pasteur ne perçut pas les coups de klaxon. Eddy Mc Dowell accompagné de sa sœur Alice étaient arrivés devant l’église. Le jeune homme, fringuant, se dirigea vers la maisonnette.
Marie, belle comme une princesse, accourut dans le salon. Elle aperçut son père assis, endormi. Elle s’approcha sans faire de bruit et l’embrassa affectueusement sur le front.

La porte s’ouvrit, Marie apparut. Eddy, pantois, contempla la jeune femme vêtue d’une robe blanche qui lui allait à ravir. Emu, Amoureux, il balbutia quelques mots.
- Marie, tu es si … belle !
- Merci Eddy. Je dois t’avouer que je te trouve très élégant.
Le journaliste escorta fièrement la jeune femme jusqu’à son véhicule ; Alice qui effectuait quelques retouches à son maquillage, cacha son trousseau puis sortit précipitamment et embrassa sa meilleure amie, sa confidente de toujours.
Eddy qui avait remarqué le manège de sa sœur s’offusqua.
- Tu sais que Papa t’as interdit de trop te maquiller. Tu le lui as promis !
Alice haussa les épaules et répliqua aux réprimandes de son frère.
- De toute façon, il ne le saura pas. Il n’ira pas au bal, il a trop de travail ! Tu ne lui rapporteras pas, n’est ce pas Eddy ?
La jeune femme connaissait d’avance la réponse de son frangin. Il avait toujours couvert ses fantaisies. Comme prévu, Eddy accepta une nouvelle fois de se taire.
Les trois jeunes gens embarquèrent dans la voiture. Celle-ci démarra et s’éloigna en direction de Tuxon.

En ville, la fête battait son plein. Les rues, les aires de repos étaient bondées. Eddy Mc Dowell fut obligé de ranger sa voiture à l’écart du centre. Il ne fallait qu’une vingtaine de minutes de marche pour arriver au Tuxon Club, le point de ralliement, le seul endroit de la région où les jeunes aient la possibilité de se réunir. C’est là que le trio attendrait l’ouverture du Bal.
Marie et Alice, complices et friponnes avaient projeté de caser leur compagnon de la soirée. Andy serait présente au bal. Elle était follement amoureuse d’Eddy, mais celui-ci la trouvait trop jeune à son goût. Elle venait à peine de fêter ses dix-huit ans.
Intrigué par les chuchotements de ses camarades, la victime de cette odieuse conspiration questionna les deux jeunes filles.
- Que complotez-vous toutes les deux ?
Marie, mine de rien ne savoir, fit l’innocente.
- Rien, tu sais ! Des histoires de filles.
Eddy, pas du tout convaincu par l’explication de la jeune femme, haussa les épaules et avança.
Alice ne put se retenir, elle s’esclaffa. Sa complice lui chuchota :
- Calme-toi, sinon, il va se douter !
La jeune Kawinski devant sa compagne hilare ne put garder son sérieux. Malgré ses efforts désespérés, à son tour, elle éclata de rire.
Eddy, perplexe, observa les deux femmes pliées en quatre. Vexé, il s’éloigna, ignorant le perfide projet que ses compagnes avaient élaboré.

La soirée, le bal bon enfant se déroulait sans incident. Les touristes, la population s’unissaient et buvaient à la santé de leur président. La bière coulait à flot.
Marie, assisse près de la sortie, examinait un panneau accroché au-dessus du bar. Une phrase y était gravée : Abolitionniste go home.
Ces trois mots, lourds de signification, dérangeaient la jeune femme. Elle qui avait choisi le métier d’avocat afin de défendre les droits élémentaires des inculpés ne comprenait pas cette haine affichée.
Marie désappointée observait ces hommes, ces femmes enthousiastes… adepte de la peine capitale, de la mort d’un être humain.
La seule pensée des condamnés menés à l’abattoir, la révoltait.

Eddy, légèrement entamé, s’assit aux côtés de l’avocate en herbe. Les yeux pétillants, il ne put dissimuler sa tendresse, son amour pour la meilleure amie de sa sœur. Il était intrigué par le manque d’intérêt de sa compagne pour la soirée. Elle qui d’habitude était la première à sortir, à faire la fête.
- Tu ne danses pas ?
Marie n’osa pas lui avouer qu’elle s’ennuyait à mourir, qu’elle se sentait mal à l’aise parmi cette assemblée.
- Non, je ne me sens pas très bien. Mais ne te sens pas obligé de rester près de moi, amuses-toi !
- Veux-tu que je te raccompagne ? Entre nous, je suis impatient que cela se termine. Andy ne me lâche pas d’une semelle. Je ne sais pas ce qui lui prend mais à chaque fois que je me retourne, elle est derrière moi !
Marie, chagrinée d’être l’auteur de cette farce de collégiens, n’avait pas le courage de se démasquer, de reconnaître qu’elle était, qu’elles étaient à l’origine de ce harcèlement. Elle déclina l’offre de son compagnon.
- Non Eddy, ce n’est rien, cela va …
Subitement, le journaliste, se leva. Il avait repéré sa sœur collée à Fred Bonnewerd, un Don Juan de pacotille. Le fermier, un homme d’une quarantaine d’années dansait langoureusement avec la jeune fille. Il en profita pour mettre sa main sur les fesses de l’adolescente, la serrer contre lui. Alice émoustillée, embrassait son partenaire tout en se frottant immoralement à lui.
Eddy, les poings serrés, fonça vers le couple d’un soir. Furieux, il traversa la foule. Les yeux fixés sur le duo, il arracha sa sœur des bras du fermier. Alice, hagarde, ne comprenant pas ce qui arrivait, resta immobile au milieu de cette foule qui s’était instantanément rassemblée autour du trio.
L’homme, un colosse de plus de deux mètres s’adressa au jeune homme.
- Qu’est ce que tu viens faire Eddy ? Retourne auprès de ta copine, cela vaut mieux pour toi !
Le journaliste frappa violemment son adversaire. Le fermier vacilla à peine. Eddy la main en feu s’apprêtait à cogner une deuxième fois mais il n’en eut pas le temps. Il reçut un coup violent au niveau de la mâchoire. Eddy tomba en arrière. Malgré la douleur, il se releva et s’apprêta à s’élancer sur le paysan. Celui-ci, fier comme un coq l’attendait de pied ferme.
Marie venue auprès de son ami, l’agrippa par la chemise. Eddy se retourna violemment, prêt à assener un coup de poing à celui qui avait l’audace de le retenir. Marie, surprise par le regard noir, l’agressivité du jeune homme, le lâcha. Eddy, la bouche en sang, confus face à la jeune fille, desserra ses poings. Le journaliste aperçut sa sœur qui courait en direction de la sortie, il s’apprêta à la poursuivre, Marie le retint.
- Restes ici, je vais la ramener. Tu en as assez fait !

Alice, profondément humiliée, sous le regard amusé des badauds, des témoins de la rixe, courait à perdre haleine.
Marie se précipita à l’extérieur. Inquiète, elle interrogea les passants, les fêtards. Ceux-ci ivres, ne comprenaient, ne prêtaient pas attention à ce qu’elle disait. Sa meilleure amie s’était fondue dans la nuit.
Marie persévéra, traversa la foule. Malheureusement elle dut se rendre à l’évidence : Alice avait réussi à lui échapper.
Epuisée, angoissée, elle revint au chapiteau. Eddy patientait à quelques mètres de l’entrée.
Marie catastrophée, l’informa de la disparition d’Alice.
- Je n’ai pas réussi à la rattraper ! Personne n’a pu me dire dans quelle direction elle s’est dirigée. Eddy, je ne suis pas tranquille. Dans son état, elle risque de faire une bêtise. Nous devrions prévenir le shérif.
Eddy persuadé que sa sœur, une fois calmée, reviendrait à la maison, ne pensait pas qu’il était nécessaire de déranger le Marshall Solwitch. Il avait autre chose à faire que de s’occuper d’une fugue. De plus, cela ferait mauvais effet de la voir arriver à la maison, entre deux policiers. Le journaliste décida de raccompagner Marie chez elle.

La jeune Kawinski passa une nuit abominable. Malgré la fatigue, elle ne put fermer l’œil. Les images de la soirée, du bal lui revenaient à l’esprit. Cette dispute, cette bagarre ridicule, Alice en pleurs s’évaporant dans un nuage de brume.
Marie se mordait les doigts d’avoir écouté Eddy ; Elle aurait dû refuser de partir, elle aurait dû rester aux alentours du chapiteau, attendre le retour de sa meilleure amie. Alice, ne devait pas être loin ! Eddy, une fois parti, elle se serait montrée, blottie dans ses bras. Car malgré ses tenues affriolantes à la limite de l’indécence, ses attitudes faussement provocantes, Alice était toujours une petite fille fragile. Mais vivant à l’intérieur d’un carcan familial assez rigide, elle cherchait à se démarquer de cette éducation qui lui pesait énormément.
Marie n’approuvait pas la conduite de son amie mais elle comprenait, imaginant qu’une fois sa crise d’adolescence passée, Alice retrouverait son équilibre, sa sérénité.

Il était à peine six heures trente lorsque Marie entendit le bruit d’une voiture. D’un bond, elle sauta de son lit et fonça vers la fenêtre. Elle distingua le véhicule d’Eddy Mc Dowell. Redoutant une mauvaise nouvelle, elle se précipita hors de sa chambre, dévala quatre à quatre les marches de l’escalier, ouvrit la porte… devant elle, Eddy avait le visage blanc comme un linge, les yeux cernés, rougis par les larmes.
Jim Kawinski rejoignit le couple. Il comprit immédiatement qu’un malheur était arrivé…
Marie fixait le jeune homme. Des mots, des phrases, des questions lui venaient à l’esprit mais, appréhendant une funeste nouvelle, elle n’osa pas les formuler.
Le journaliste, affaibli, hurla :
- Elle est morte ; Alice est morte ; On l’a tuée ! Assassinée !
Marie ne voulut pas le croire. Tout ceci n’était qu’un rêve, un cauchemar ! Elle allait se réveiller d’un moment à l’autre !
Sous ses yeux, Eddy s’effondra dans les bras du Père Kawinski. Les paroles du jeune homme étaient étouffées par ses sanglots. Marie resta immobile. Elle ne comprenait pas, ne réalisait pas encore ce qui venait d’arriver à sa meilleure amie.
Alice assassinée … Qui aurait pu faire une chose pareille ? Marie, impuissante, la revoyait en pleurs, fuyant sous ses yeux.
Eddy se reprit, se détacha du pasteur. Il les pria de l’excuser de son attitude, de son relâchement.
- Je suis désolé mais je dois… mes parents, je dois les rejoindre. Ils ont besoin que je sois auprès d’eux.
Le jeune homme regagna sa voiture. Marie, se sentant coupable voulut le retenir mais son père la rattrapa.
- Laisse-lui un peu de temps.

En ville, la population fut rapidement mise au courant du meurtre, de l’assassinat de la petite Alice Mc Dowell. Les reporters couvrant la visite présidentielle de la veille se précipitèrent sur les lieux du crime.
Les premières rumeurs, les détails morbides se répandirent comme une traînée de poudre.
Les enquêteurs, malgré leurs précautions, n’avaient pu empêcher les fuites. Les reporters, fins limiers, avaient réussi à recueillir les témoignages de deux jeunes gens. Ceux qui avaient découvert le cadavre d’Alice Mc Dowell :
Olivia et Jason, originaires de l’Arizona campaient à l’écart de Tuxon. Comme beaucoup d’autres, ils étaient venus assister à la parade, au passage du président. Ils avaient planté leur campement dans un champ au nord de la cité. Aux alentours de minuit, fatigués, il décidèrent de quitter le bal. Il faisait noir… Jason, une torche à la main, éclairait le chemin. Mais les piles étant usagées, le faisceau lumineux faiblissait. Soudain, Olivia cria, elle avait cru voir une ombre, un homme qui les épiait. L’inconnu était caché derrière un bosquet. Jason dirigea le faisceau de sa lampe vers l’endroit désigné par sa compagne. Le garçon s’avança tout en exigeant que l’inconnu se montre, qu’il sorte de sa cachette. L’homme obtempéra. Il s’excusa de les avoir effrayés. Il avait trop bu et s’était assoupi. C’était leur arrivée quI l’avait réveillé ! Jason, tranquillisé, s’approcha et lui demanda s’il n’avait pas besoin d’aide. Olivia qui suivait la scène quelques mètres derrière son compagnon, remarqua un éclat de lumière provoquée par un objet métallique, la lame d’un couteau dans la main gauche de l’inconnu. Olivia hurla ; Jason alertée par les cris de son amie se retourna. L’homme, profita de cet instant de distraction pour se jeter sur sa victime. Jason se retrouva au sol. Son adversaire doté d’une force surhumaine le maintenait immobile, s’apprêtant à lui asséner un coup de couteau.
Olivia terrorisée, continuait à hurler. Jason, en mauvaise posture, eut le réflexe de saisir sa torche qui se trouvait à côté de lui. Il frappa de toutes ses forces son agresseur. Vraisemblablement blessé, il le lâcha et s’évanouit dans la pénombre.
Tout en se relevant, Jason éclaira les environs, à la recherche de celui qui l’avait assailli, mais il s’était évaporé !
Le couple choqué, pressé de quitter les lieux rallia sa tente. Ils n’allaient pas passer une minute de plus dans cet endroit… ils plieraient bagage… direction l’Arizona.
Quelques mètres plus loin, Olivia trébucha. Elle s’affala sur le sol. Son compagnon l’éclaira de sa torche. Les mains maculées de sang, le regard perdu, Olivia le suppliait. Jason, instinctivement, dirigea le faisceau de lumière aux cotés de son amie et y vit un corps dénudé, en sang, mutilé. Les yeux de la morte reflétant la luminosité de la lampe. La main tremblante, pris de soubresauts, il éteignit sa torche. Il agrippa son amie et s’encourut.
Face au Marshall, un premier temps incrédule, le couple de campeur raconta ce qu’il venait de vivre : l’homme, l’agression, la femme, le sang, le cadavre.
Le shérif, accompagné de ses deux adjoints, décida de se rendre sur les lieux de l’agression. Jason, effrayé, se tenant à l’écart, indiqua l’endroit où reposait le corps.
Le Marshall, pas à pas, progressa, la gorge nouée. C’est lui qui découvrit le cadavre. Il reconnut instantanément la petite Alice Mc Dowell.



Trois

Un petit matin, le cercueil renfermant la dépouille de la jeune Alice Mc Dowell fut inhumé dans l’unique cimetière de Tuxon. La population était venue nombreuse aux obsèques afin de montrer sa solidarité avec la famille tragiquement meurtrie par le destin.
Par respect, les autorités municipales avaient annulé toutes les festivités. Tuxon était une ville morte !
Les bouquets, les couronnes mortuaires fleurissaient l’entrée du cimetière. Les parents de la défunte, malgré la douleur, se montrèrent dignes devant la tombe de leur fille. Eddy, qui se sentait responsable du drame, se tenait légèrement à l’écart, derrière sa maman. Il ne comprenait toujours pas sa réaction, ce qui l’avait poussé à intervenir… l’alcool ne pouvait pas tout expliquer ! C’était sa faute si Alice se trouvait devant lui, couchée dans une caisse de chêne.
Jim Kawinski, profondément affecté, eut du mal à prononcer son oraison funèbre. La disparue, la petite Alice, c’était lui qui l’avait baptisée !

Pendant ce temps, les recherches menées par les fédéraux se poursuivaient. Jusqu'à présent le coupable, l’assassin n’avait pu être démasqué, appréhendé. Malgré les nombreux barrages dressés dans tout le comté, il avait réussi à passer entre les mailles du filet.
De plus, les enquêteurs disposaient de peu d’indices : l’arme n’avait pas été découverte et le portrait robot établi grâce aux témoignages des deux campeurs était inexploitable.
La piste d’un psychopathe, un étranger venu assister à la visite présidentielle fut privilégiée. Les policiers étaient persuadés qu’il n’en était pas à son coup d’essai. En recoupant les maigres indices relevés sur le terrain avec ceux d’autres dossiers de crimes similaires, les policiers espéraient pouvoir l’interpeller, le mettre hors d’état de nuire !

Le lendemain de l’enterrement, Eddy, le cœur meurtri par l’affliction et les remords, s’acheminait lentement en direction de la plaine, du pré où sa sœur … avait été massacrée. Il aperçut Marie, prosternée. Un bouquet de fleurs était posé à ses côtés. La jeune femme, interrompue dans ses pensées, dans ses prières, sursauta, se retourna brusquement. Le journaliste, confus, s’excusa :
- Je suis désolé, je n’ai pas voulu t’effrayer. Je ne pensais pas te trouver ici.
La jeune fille rassurée, heureuse de voir Eddy, justifia sa présence.
- Je sais, je n’aurais pas dû. Mon père me l’a interdit mais je devais venir. C’était plus fort que moi. Alice … Mais, je vais te laisser.
Eddy ne pouvait détacher son regard d’une fraction de terrain délimitée par des banderoles ; L’herbe était couverte du sang de sa sœur.
D’une voix à peine audible, il bredouilla quelques mots.
- Non, tu… si tu le veux, reste.
Marie prit la main du jeune homme. Les deux amis s’agenouillèrent.

Jim Kawinski pénétrait dans l’enceinte de l’église. A cette heure avancée de l’après midi, l’édifice religieux était désert. Face à l’autel, le pasteur se prosterna et fit le signe de croix. Ses pensées allèrent vers la petite Alice, éternellement aux côtés de Dieu… et vers la famille Mc Dowell.
Jim se rappelait, se remémorait le baptême qui avait été célébré, une vingtaine d’années auparavant. Le prêtre, les larmes aux yeux se souvenait, comme si c’était hier, chaque instant de ce jour mémorable : La grand-mère maternelle, émotionnée, qui faillit s’évanouir dans les bras du vicaire. Le petit Eddy, âgé d’à peine cinq ans qui galopait dans la paroisse poursuivi par la Tante Martha ; La pauvre femme d’un certain âge, avait été obligée de sortir le récalcitrant par la peau du cou. Elle n’avait pratiquement pas assisté à la cérémonie. Alice, pour sa part, rebelle comme l’avait été son frère, hurlait, se débattait. Elle refusait de se soumettre au rite religieux.

Une ombre, un homme profitant du recueillement du prêtre s’introduisit dans l’église. Rasant les murs, il se fondit dans la pénombre. Le pasteur alerté par le bruit des pas qui résonnaient dans la bâtisse se leva.
Jim scruta la salle, la porte s’était refermée. Le prêtre aperçut une forme humaine qui s’engouffrait dans le confessionnal. Jim, intrigué par ce comportement inhabituel, temporisa quelque peu.
L’inconnu ne se manifesta pas, il attendait visiblement la venue du prêtre. Jim entra dans l’isoloir. Il s’installa tout en essayant de reconnaître son mystérieux visiteur. Celui-ci, désirant rester dans l’anonymat, recula, se blottit dans un recoin de l’isoloir.
Face à l’attitude, au silence de son mystérieux visiteur, Jim se présenta et tenta de rassurer son interlocuteur.
- Mon enfant, je suis le pasteur Jim Kawinski. Vous n’avez rien à craindre ! Vous êtes dans la maison et sous la protection du Seigneur ! Dites-moi ce qui vous a conduit jusqu'à nous..
Après un court moment de silence, l’inconnu sortit de sa cachette, s’approcha de la grille.
- Mon père, je ne suis pas originaire de la région. Je n’y demeure pas non plus mais malgré tout vous me connaissez sans me connaître.
Le pasteur, décontenancé par les propos aussi énigmatiques que l’homme qui se trouvait derrière cette frêle paroi de bois, insista :
- Mon fils. Ne craignez rien ! Je suis là pour vous venir en aide. Confiez-moi la raison de votre venue. Vous êtes sous la protection de notre Seigneur !
- Je suis le responsable du décès d’Alice Mc Dowell !
Le pasteur fut assommé, horrifié par la révélation. Jim était suspendu à cette voix monocorde dénuée de toute émotion. Il ne savait que penser, comment réagir. Etait-ce le meurtrier ou un mythomane, un déséquilibré avide de publicité ?
Malgré son trouble, le pasteur se contrôla, il répliqua aussitôt à l’homme qui venait de s’avouer être l’auteur de l’assassinat d’Alice Mc Dowell.
- Responsable ? Mais que voulez-vous dire ? Avez-vous des informations sur ce meurtre ? Parlez, je vous en conjure !
- Je ne crois pas que vous ayez compris, mon père. J’ai tué, disons plutôt que j’ai sacrifié cette jeune fille.
- Sacrifié ! Que voulez-vous dire ? Je ne comprends pas ce que vous voulez ! Quelle est la raison de votre présence ?
L’inconnu arrogant, poursuivit son monologue.
- Vous ne me croyez pas ! Vous pensez que je suis fou à lier, bon à être enfermé dans un asile psychiatrique. Mais mon très cher père, je vous rassure tout de suite. Je suis en pleine possession de mes facultés psychiques et je peux vous confirmer mes propos. C’est moi qui ai mis fin aux jours de la jeune Alice.
Les mots, les phrases retentirent dans le confessionnal. Jim ébahi, écouta le récit de son obscur interlocuteur.
- Elle était si mignonne, si fragile, un brin rebelle. Je l’avais remarquée au bal, se déhanchant, dansant langoureusement au milieu de la foule. Elle illuminait la salle, je n’avais d’yeux que pour elle… Un homme, un rustre la saisit par la taille. Elle se laissa entraîner et dansa avec lui. J’aurais voulu intervenir, l’arracher des bras de ce fermier. Elle méritait mieux que cette brute immonde enivrée, ne pensant qu’à profiter de son innocence. Soudain une dispute, une altercation eut lieu ; Un jeune homme s’était interposé. Il les sépara violemment. Une bagarre éclata. La foule s’agglutina autour des deux hommes. Mais cette bagarre ne m’intéressait pas, je suivais des yeux la jeune fille. Vexée, en pleurs, elle s’encourut, quitta la salle. Je l’ai talonnée, elle s’est enfoncée dans les bois. Elle courait, elle ne semblait pas savoir où elle allait puis s’affala sur le sol : abandonnée de tous ; Seule au monde ! Vous auriez du la voir, vêtue de sa légère robe retroussée au niveau des genoux. Je me suis lentement approché d’elle. Je n’avais rien contre cette délicieuse enfant mais nos destins étaient liés à tout jamais !
En m’apercevant, elle a crié. Je me suis penché au-dessus d’elle, la main sur sa bouche. Je ne lui voulais aucun mal mais elle se débattait. J’ai tenté de lui expliquer que j’étais là pour la sauver, la délivrer mais elle ne voulait rien entendre. J’ai déchiré sa frêle robe. Je dois avouer que j’ai été surpris : elle ne portait pas de sous-vêtement ! Mais ce qui m’a marqué le plus, ce sont ses yeux bleus, rougis par les larmes, suppliants de l’achever, de mettre fin à la douleur. J’ai perçu ses dernières pensées quelques instants avant de mourir : Elles étaient pour sa maman !
Le pasteur scandalisé, révolté par cette confession, s’exclama :
- Arrêtez ! Que voulez-vous ? Pourquoi êtes-vous venu ici ?
- Dommage que vous ne désiriez connaître la suite de cette nuit. Je pourrais vous donner de nombreux détails qui vous convaincraient que je suis le meurtrier de la petite Alice. Ce n’est pas grave, vous comprendrez plus tard ! Avant de vous laisser méditer sur ce que je viens de vous révéler, j’aimerais simplement que vous vous remémoriez cette soirée du vingt et un septembre mille neuf cent quatre-vingt dix-huit.
Jim Kawinski n’aurait jamais pu oublier ce jour. Il était gravé dans sa mémoire au fer rouge. Il revit distinctement le pénitencier, les couloirs, cette odeur persistante et ce jeune condamné à la peine de mort, enchaîné et conduit vers …
L’inconnu devinant les pensées du pasteur, poursuivit :
- Vous voyez, ce n’est pas si loin. Remémorez-vous les dernières paroles, mes ultimes mots qui vous étaient destinés. Je vous avais dit que nous nous reverrions ! Rappelez-vous !
Le pasteur clama :
- Mike Hammer !
- Vous avez-vu juste mon père ! Malgré ce que vous pensez de moi, je tiens toujours parole. Je suis de retour ! Malheureusement, je dois partir car j’ai une mission à accomplir. Mon maître me rappelle à l’ordre. Mais ne vous inquiétez pas, nos routes se croiseront à nouveau.

Sur ces paroles, l’homme se leva et quitta le confessionnal. Jim s’apprêta à sortir, à l’attraper, il devait voir son visage afin de le confondre. Le pasteur fut freiné, bloqué dans son élan : la porte refusait obstinément de s’ouvrir. Le religieux s’appuya de tout son poids contre la paroi maintenue close par une force démoniaque. Ses efforts désespérés pour s’extraire de ce piège infernal ne servaient à rien. Jim frappa la cloison de bois, la porte récalcitrante. Les poings meurtris, endoloris, le pasteur hurla, appela à l’aide. Après une dizaine de minutes, la porte céda, s’ouvrit. Le pasteur se jeta hors du confessionnal. Il scruta l’antre de l’église mais l’homme avait eu le temps de déguerpir.
Haletant, le religieux gagna la sortie. A l’extérieur, aveuglé par les rayons du soleil, il se protégea d’une main les yeux. La vue brouillée, il explora les alentours. Aucun nuage de poussière, provoqué par un éventuel démarrage de véhicule, à l’horizon … Le pasteur en déduisit que l’inconnu était reparti à pied. Il ne devait pas être très loin !
Jim se mit à sa poursuite. Son énigmatique interlocuteur n’avait pas le choix : A droite, une vaste plaine désertique ; A gauche, la nationale qui menait en ville.
Le pasteur avança en direction de la route. Pas à pas, sous une chaleur accablante, il progressa le long de la chaussée. Tremblant, accablé, Jim ne savait plus que penser : Avait-t-il rêvé ? Tout imaginé ! Et pourtant cette voix, ces descriptions, ses détails morbides… seul le meurtrier d’Alice Mc Dowell pouvait les connaître ! Mais tout ceci était tellement étrange, irréel. Quel était son but en venant le narguer chez lui ! Il n’était pas venu se confesser ! Ce n’était qu’un prétexte pour ….
Un véhicule en provenance de Tuxon roulait à vive allure.
Jim cheminait, titubait au centre de la nationale. Soudain, alerté par le ronronnement d’un moteur, il s’arrêta. Médusé, le pasteur aperçut la Mustang qui fonçait droit sur lui.
Le conducteur du bolide, un homme d’une cinquantaine d’années, ébloui par le soleil, discutait avec son compagnon de route. Il ne remarqua pas la présence du religieux. Ignorant le danger, il accéléra.
Jim Kawinski n’eut plus l’énergie de se mouvoir, de fuir. Le prêtre, à bout de force, en désespoir de cause, leva les bras au ciel. Le choc, la tragédie était inévitable.
Assis confortablement au côté du chauffeur, Doug Lawson, un jeune auto-stoppeur devina un obstacle, un homme immobile. Aussitôt, il se retourna vers le conducteur. Horrifié, il se rendit compte que celui-ci ne l’avait pas vu ! Spontanément, il saisit la main du chauffeur, le contraignit à dévier la course du véhicule.
Le propriétaire de la Mustang, surpris par la manœuvre de son voisin, appuya sur les freins. Les roues se bloquèrent. Dans un crissement de pneus, la voiture devenue incontrôlable, frôla le religieux puis finit sa course quelques mètres plus loin.
Les passagers de l’automobile se hâtèrent au secours du pasteur. Le plus jeune des deux arriva le premier auprès de Jim, miraculeusement indemne.
Le prêtre, resta sans réaction. Il se laissa entraîner en direction de la voiture. L’ecclésiastique, en état de choc, fut installé à l’avant de la Mustang.
Doug Lawson s’inquiéta de l’état de santé du vieil homme.
- Mon père, voulez-vous que l’on vous conduise à l’hôpital ou chez vous ?
Jim Kawinski reprit peu à peu ses esprits. La gorge en feu, il implora :
- A boire ! Avez-vous de l’eau ?
L’automobiliste se précipita à l’arrière de son véhicule. A l’intérieur du coffre se trouvait un petit frigo. L’homme revint une bouteille d’eau fraîche, un gobelet dans les mains. Le pasteur, assoiffé, avala d’une traite la rafraîchissante boisson. Le godet en plastique vide, il le tendit à son sauveur. Le chauffeur, heureux d’avoir réussi à éviter le drame, le resservit volontiers.
Jim Kawinski, à bout de force, puisa dans ses maigres réserves. Il questionna les deux individus.
- Avez-vous aperçu un homme ? Vous avez dû l’apercevoir ! Il se dirigeait vers vous !
Le conducteur et son passager se regardèrent, interloqués par les propos du religieux, ils répondirent par la négative.
Jim ne comprenait pas. Ils auraient dû le croiser. Il n’avait pas pu disparaître, se fondre ainsi dans la nature. Le prêtre, le regard au bord du désespoir, répéta :
- Un homme, il devait être… Un jeune homme, la trentaine … Il était là, il me précédait. Vous ne pouvez pas ne pas l’avoir vu !
Les deux individus, perplexes, hésitèrent. Le chauffeur entraîna l’auto stoppeur à l’écart.
- Ne serait-il pas préférable de l’emmener d’urgence à l’hôpital ? Il a dû rester trop longtemps sous ce soleil de plomb. Seuls les cactus peuvent survivre à cette canicule.
Le jeune homme acquiesça. Jim à bout de force, continua à délirer.
- Répondez-moi ! Je vous en supplie ! Je ne suis pas fou… il était là !
Doug Lawson, afin de calmer le prêtre qui s’était relevé, prêt à poursuivre sa route à pieds, lui mentit.
- Oui, mon père. Nous l’avons croisé. Une voiture l’attendait, il est parti. En attendant, nous allons vous conduire dans une clinique. Ils prendront soin de vous.
- Il est monté dans une voiture ! Avez-vous eu le temps de le voir. Pourriez-vous me le décrire ?
- Non, je suis désolé. Nous allions trop vite. Mais nous devons y aller…

Eddy au volant de sa voiture arriva sur les lieux de l’incident. Marie, à ses côtés avait également aperçu la voiture de sport immobilisée au milieu de la nationale. Le journaliste se gara sur le bas côté et sortit prêter main forte ; Marie le suivit de près. L’auto stoppeur rejoignit le couple, il se présenta :
- Je suis le pasteur Doug Lawson ! Etes-vous de la région ?
Eddy prit la parole.
- Oui, bien sûr. Peut-on vous aider ?
- Nous avons trouvé un homme au milieu de la route. Il doit être victime d’une insolation et nous voudrions le conduire à l’hôpital le plus proche. Nous ne sommes pas de la région. Pourriez-vous nous y conduire.
Pendant ce temps, Marie contourna la Mustang. Elle entrevit son père assis à l’avant du véhicule. Elle se précipita vers lui.
- Papa, qu’y a-t-il ? Papa, répond-moi !
Jim Kawinski, à présent inconscient, ne réagit pas. Marie, affolée appela son compagnon ; celui-ci, rapidement près du vieil homme prit la décision de le transporter aux urgences de Saint-Joseph. L’état du prêtre s’était subitement aggravé.

Le personnel de l’établissement hospitalier fut averti de la venue imminente du pasteur. Anxieux, postés à l’entrée de l’hôpital, les soignants attendaient fébrilement l’arrivée du patient.
Ici, tout le monde le connaissait. La majorité d’entre eux avait été baptisé par l’ecclésiastique.
Jim, toujours inconscient, fut conduit aux soins intensifs. Marie et Eddy escortaient le vieil homme allongé sur une civière. Devant l’entrée des soins intensifs, les deux jeunes gens furent contraints par les infirmières à rejoindre la salle d’attente. Marie, en pleurs, regarda les portes se fermer derrière son père. Résignée, craignant de ne plus jamais le revoir… vivant. Elle se blottit dans les bras d’Eddy Mc Dowell.
- Il ne va pas, ce n’est pas …
Le journaliste, déjà cruellement frappé par le destin, essaya de rassurer la jeune Kawinski, la femme qu’il aimait secrètement depuis toujours. Enlacé, le couple se dirigea lentement vers la salle d’attente où patientaient Doug Lawson et son compagnon de route. Le jeune prêtre, affecté par leur désarroi, manifesta son soutien.
- J’aimerais pouvoir rester avec vous. Malheureusement, je dois me rendre à un rendez-vous important. Dès que je serai rentré, je me recueillerai, je prierai pour le rétablissement de votre papa. Ayez confiance ! Je suis certain qu’il se remettra.
Marie Kawinski releva la tête. Méconnaissable, le visage tuméfié, elle regarda quelques instants le prêtre avant de se réfugier à nouveau dans les bras de son compagnon.

L’horloge digitale accrochée au-dessus de la porte de la salle d’attente indiquait vingt et une heures vingt-cinq ; Marie épuisée, s’était assoupie.
Eddy, malgré la fatigue, résistait. Il surveillait le couloir, guettant les allers et venues des employés de l’hôpital. Par intermittence, le jeune homme posait tendrement les yeux sur sa compagne. Follement épris, il aurait aimé lui caresser délicatement sa longue chevelure, la serrer dans ses bras, lui dévoiler son amour mais ce n’était pas le moment. Plus tard, quand le père de Marie serait rétabli, il prendrait son courage à deux mains. Il sortirait de sa réserve et lui révélerait ce secret qu’il dissimulait depuis si longtemps : il déclarerait sa flamme et lui demanderait de l’épouser.
Une voix ramena le journaliste à la réalité. Debout, à l’entrée de la pièce, Doug Lawson venait aux nouvelles :
- Avez-vous eu des informations sur l’état de santé du père Kawinski ?
- Rien de concret. Les médecins n’osent se prononcer, il est encore trop tôt !
Le religieux s’installa aux côtés des deux jeunes gens.
- Avec tous ces événements, je ne me suis peut-être pas encore présenté. Je suis le pasteur Doug Lawson.
Le journaliste tendit la main à son voisin.
- C’est vrai, excusez-moi. Je m’appelle Eddy Mc Dowell.
Tout en désignant sa voisine, il poursuivit :
- Marie est la fille du pasteur Jim Kawinski.
Le visage du prêtre s’obscurcit, son sourire disparut instantanément, la voix grave, il déclara :
- Vous êtes le frère de la jeune fille assassinée ?
Eddy acquiesça de la tête, baissa les yeux. Doug, se rendant compte de son involontaire maladresse, s’excusa, s’expliqua sur les raisons de son interrogation.
- Je suis désolé. Je n’ai pas voulu rouvrir cette douloureuse plaie mais j’ai moi-même perdu une sœur dans des conditions tragiques. Je comprends votre douleur. Si vous avez besoin de vous confier, de parler, n’hésitez pas à venir me voir. Pour le moment, je loge au motel à l’entrée de la ville. Sachez que ma porte vous sera toujours ouverte !
Le reporter remercia le jeune pasteur. Cette offre généreuse le réconfortait. Parler lui ferait certainement du bien. Expliquer ce qu’il ressentait… : son sentiment de culpabilité, la souffrance, la haine qui le tourmentait.
Doug tout en contemplant Marie, ajouta :
- J’ai pu constater que vous étiez très proche de la fille du pasteur.
- Nous nous connaissons depuis notre enfance. Nous avons grandi ensemble. Ma sœur Alice est … était sa meilleure amie.
Eddy mal à l’aise par la question de son voisin, changea de sujet de conversation.
- Vous êtes installé au motel ! Vous êtes de passage ?
- Non, j’ai été envoyé à Tuxon, afin de seconder le père Kawinski. J’aurais préféré arriver dans d’autres circonstances mais le Seigneur en a décidé autrement.
- Heureusement, que vous étiez là… sinon, le père serait certainement mort à cette heure ! Il vous doit une fière chandelle.
Doug répliqua :
- J’espère, j’espère mon fils !
La conversation des deux hommes fut interrompue par l’entrée du responsable de la clinique.
L’air grave, il s’avança vers le trio. Marie réveillée par la présence du praticien, se releva. Suspendue à ses lèvres, redoutant une funeste nouvelle, elle n’osa pas poser l’unique question qui lui brûlait les lèvres… est-ce que son père allait s’en sortir ?
Le docteur prit soin de fermer la porte derrière lui, puis il divulgua les résultats des premiers examens effectués.
- Je dois t’avouer Marie que je suis très préoccupé par l’état de ton père. Nous allons le garder aux soins intensifs. Ainsi, il bénéficiera d’une surveillance continue. Dans l’état actuel, malheureusement nous ne pouvons rien faire de plus ! Nous en saurons plus dans les jours, les semaines qui suivent.
Marie sollicita l’autorisation de se rendre au chevet de son père. Le médecin consentit à condition de ne pas rester trop longtemps. La jeune fille accompagnée du médecin quitta la salle sous le regard attristé de son ami d’enfance.

Un quart d’heure plus tard, Marie Kawinski rejoignit ses compagnons. Eddy, agité, qui arpentait la minuscule pièce de long en large, vint aux nouvelles.
- Comment l’as -tu trouvé ? T’a- t-il parlé ?
- Non, il dormait. Le directeur m’a proposé de rester à l’hôpital. J’ai accepté. Ainsi lorsqu’il se réveillera, je serai auprès de lui !
- Je vais rester avec toi ! J’attendrai ici, je …
Marie, fatiguée l’interrompit sèchement.
- Non, Eddy, ce n’est pas nécessaire. Je te remercie, mais il devra rester alité plusieurs semaines et tes parents ont besoin de ta présence. Je dois y aller. Ils m’attendent au secrétariat.
La jeune femme salua Doug Lawson, embrassa Eddy avant de disparaître dans le couloir.
Le pasteur Lawson, conscient de la tristesse du reporter, réconforta le jeune homme, dépité, ne comprenant pas l’attitude agressive de Marie.
- Elle a besoin d’être seule mais rassurez-vous, elle tient à vous. Cela se voit !
Ces quelques mots, cette affirmation réchauffa un brin le cœur brisé du garçon. Eddy proposa de raccompagner le pasteur.
- Avez-vous une voiture, sinon je peux vous reconduire au motel ?
- Merci, mais je ne voudrais pas vous déranger, j’appellerai un taxi.
- Un taxi, vous en aurez pour au moins une heure d’attente et le motel est quasiment sur mon chemin. Acceptez, cela me ferait plaisir de vous reconduire.
Face à cette insistance, Doug Lawson accepta l’offre amicale du jeune homme.



Quatre


En cette fin de juillet mille neuf cent quatre-vingt dix-neuf, Tuxon était pris d’assaut par les estivants. Jamais, la cité n’avait connu une telle affluence. Les touristes de l’horreur comme les désignait la population sillonnaient les environs, photographiaient les lieux où avait vécu Alice Mc Dowell.
La clairière dans laquelle elle fut assassinée était le passage obligé des badauds, des curieux en quête de sensationnel, insensibles, méprisant le caractère sacré de l’endroit.
Les forces de l’ordre, dans un premier temps, réagirent en refoulant les hordes de fouineurs. Mais les policiers furent vite réprimandés par les autorités municipales car ce flux incessant de touristes représentait une manne financière non négligeable. La générosité, la solidarité avaient leurs limites !
A contre-cœur, ils levèrent leurs barrages. La prairie devint rapidement le cadre de pseudo cérémonies religieuses. Des prêtres, engagés pour l’occasion par des tours opérateurs peu scrupuleux, y organisaient des séances de méditations, de prières.
Les bruits les plus fous circulaient parmi l’assemblée : les dons collectés auprès des participants serviraient à la construction d’une chapelle, d’un sanctuaire. Ceci afin de signifier à Satan qu’il ne passerait pas ! Des femmes, des hommes seraient toujours là, prêts à se dresser face à lui !
Une somme serait également consacrée à la création d’un vaste réseau de surveillance afin d’endiguer ces rites et sacrifices sataniques qui selon les prêtres étaient en nette recrudescence ; Chaque être, chaque enfant, de ce pays avait de grandes chances d’être entraîné, immolé au nom du Malin. Ses valets étaient partout, prêts à surgir du plus profond des ténèbres.
Les discours emprunts de gravité portaient leurs fruits : les paniers en osiers débordant de dollars étaient rondement confiés au responsable de la cérémonie.
Les chants, les acclamations, les applaudissements couronnaient le show. Après le départ des touristes, il ne demeurait plus que le silence et les détritus jonchant le sol.

Sous la vigilance des médecins et de Marie, le père Kawinski se rétablissait peu à peu. Son état était à présent stationnaire et ne présentait plus aucun danger. Il fut transféré au deuxième étage de l’établissement hospitalier.
Malgré la désapprobation du pasteur, Marie avait décrété qu’elle l’accompagnerait. Une chambre double avait été réservée. La jeune fille était bien décidée à veiller, à surveiller son père qui commençait à avoir des fourmis dans les jambes. Celui-ci, lassé de rester au lit, de devoir se déplacer uniquement en chaise roulante, tempêtait contre les infirmiers et les médecins. A de nombreuses reprises, il affirma que si sa fille n’avait pas été là, il aurait déjà quitté depuis longtemps cette fichue clinique.
Marie, assistée par les employés de l’hôpital, dut faire appel à ses talents de diplomate afin de convaincre sa tête de mule de père. Il n’avait d’autres choix que de suivre à la lettre les prescriptions du docteur.
Dans un sens, cela la tranquillisait de le voir ainsi : protestant, ronchonnant. Il allait mieux ! Jugeait Marie.

La présence dans la région du pasteur Doug Lawson fut une vraie aubaine. Le jeune homme avait pris au pied levé l’administration et le suivi des offices religieux. Accompagné d’Eddy Mc Dowell, il venait régulièrement au chevet de son aîné. Jim Kawinski ne manqua pas de lui prodiguer de nombreuses recommandations, des commentaires sur tel ou tel détail pratique accompli lors des cérémonies. Doug écoutait respectueusement, notant soigneusement dans son petit calepin les précieuses instructions du prêtre. Pendant ce temps, Eddy en profitait pour entraîner Marie à la cafétéria. De toute façon, les deux pasteurs plongés dans leur discussion, dans la gestion paroissiale, ne leur prêtaient plus aucune attention.
Attablés face à la baie vitrée, les deux jeunes gens, de plus en plus proches, s’entretenaient de choses et d’autres : du climat, de l’hôpital, évitant soigneusement d’évoquer ce qui les unissait à tout jamais : Alice !

En ce matin de début août, Marie observait affectueusement son père profondément endormi. Le vieil homme était le seul lien qui lui restait. Elle refusait d’imaginer un seul instant qu’il aurait pu disparaître
Jim, réveillé par un bruit provenant du couloir, ouvra lentement les yeux. Il distingua sa fille qui lui sourit aussitôt. Sa présence à ses côtés était un véritable rayon de soleil.
Le pasteur voulut se lever, Marie se précipita pour l’aider.
- Cela va aller, assieds-toi, j’aimerais te parler. Lui dit-il.
Obéissante, la jeune fille s’installa sur le bord du lit. Jim tenait à rassurer son enfant.
- Je me sens parfaitement bien. Je pense qu’il n’est plus nécessaire que tu passes tout ton temps auprès de moi. Je suis certain que tu as beaucoup mieux à faire que couver un vieil homme.
Marie réagit instantanément aux affirmations de son paternel.
- Papa ! Tu n’es pas vieux et puis ce sont les vacances, je n’ai rien prévu !
Jim Kawinski ne s’était pas fait d’illusion. Sa fille était aussi têtue que lui. Un trait de caractère de famille, supposait-il.
Le patient s’informa sur la gestion de la paroisse en son absence.
- A propos comment se débrouille mon remplaçant ? As-tu eu des échos ? Qu’en pensent les paroissiens ?
- Ils l’apprécient. Doug Lawson ne ménage pas ses efforts afin de se faire accepter. Il est très serviable et à l’écoute de tous. Avec un peu de temps, même les plus méfiants se feront à sa présence.
- Sûrement ! Tu as raison… Au sujet de la maison des Thomson. Sont-ils venus ? Ils devaient me communiquer la date de leur déménagement.
- Madame Thomson est passée ce matin. Tu dormais, je n’ai pas voulu te réveiller. Elle m’a annoncé que les travaux de rénovation de leur nouvelle demeure avaient pris du retard. A ce que j’ai compris, il s’agit d’une défectuosité au niveau des fondations. Selon l’entrepreneur, ils ne pourront pas emménager avant plusieurs mois.
Jim était tracassé par ce nouveau contre-temps. Selon lui, Doug Lawson ne pouvait rester indéfiniment au motel. La maison des Thomson aurait été idéale pour le jeune prêtre… pas trop grande, située dans un endroit calme. La demeure se trouvait seulement à trois ou quatre miles de l’église. Cela lui éviterait les longs allers-retours entre le motel et la paroisse distants d’au moins vingt miles.
Soudain, une évidence lui vint à l’esprit : La pièce située à l’étage était disponible. Pour l’instant, elle faisait office de débarras. Elle était encombrée d’objets superflus, d’antiquités.
Jim annonça sa décision à sa fille.
- La chambre du fond n’est pas spacieuse mais bien aménagée, elle conviendrait parfaitement. Je vais appeler l’entrepreneur… Celui qui a restauré le clocher. Ce garçon avait fait du bon travail. Je lui demanderai d’effectuer quelques travaux afin de rendre la pièce habitable.
Sur ces mots, Jim se dressa promptement, s’apprêtant à sortir de son lit. Marie le rattrapa et fermement, le contraignit à se coucher.
- Papa, reste allongé. Je m’occupe de tout !
Jim encore fragile ne résista pas. Contraint, face à la détermination de sa fille, il obtempéra sans discuter.

A l’intérieur de l’église, le pasteur Lawson s’affairait devant l’autel. Une cérémonie était prévue pour le lendemain ; Son premier baptême ! Doug était nerveux. Il leva le regard en direction du crucifix qui surplombait la sainte table.
Son attention fut attirée par l’ouverture d’une porte. Le pasteur aperçut Eddy Mc Dowell ; le journaliste était mal à l’aise. Il s’approcha et tendit la main au religieux.
- Bonjour. Je passais dans le coin et … Je ne vous dérange pas au moins ?
- Pas du tout Eddy ! Je suis très heureux que tu te sois arrêté. L’après-midi, peu de paroissiens viennent se recueillir. Je dois t’avouer que parfois le temps me semble un peu long. Mais, cessons de parler de moi. Dis-moi comment vont tes parents ?
- Pas très bien. Ma mère ne sort pratiquement plus de sa chambre. Elle pleure à longueur de journées. Mon père envisage sérieusement de vendre la propriété. Il ne supporte plus la maison et tous ses souvenirs qui s’y rattachent. Je ne sais pas si je dois l’en dissuader ou l’encourager. Mais au fond de moi, je présume que fuir ne me paraît pas être la solution ! Je ne sais plus quoi penser, mon père.
- Je me doute que cette situation est pénible pour toi. Il faudra du temps ! Non pas pour oublier leur fille, mais pour reprendre goût à la vie, raviver la flamme qui est en eux ! Il te faudra encore énormément de courage. Mais j’ai l’intime conviction que tu réussiras à surmonter cette épreuve.
Eddy Mc Dowell, troublé par les propos du pasteur, acquiesça puis regarda sa montre.
- Je suis désolé mais je dois y aller. Je dois me rendre en ville. Avez-vous besoin de quelque chose ?
- Non merci. Je dois dire que le père Kawinski et sa fille sont très bien organisés. Je ne manque de rien. Par contre, ce qui m’enchanterait c’est que tu me tutoies. Nous avons pratiquement le même âge et ce vouvoiement me vieillit d’au moins trente ans.
Le journaliste sourit à la demande du religieux puis le remercia pour ses encouragements.

La nuit enveloppa lentement la bourgade. Seuls les poids-lourds, de véritables monstres d’acier, parcouraient les artères désertes de la ville. En transit, la majorité d’entre eux provenait ou se rendait à la zone de fret jouxtant l’aérogare de Los Delta, une métropole située à plus de trois cents miles de Tuxon.
Le marshal Solwitch, un solide gaillard de soixante ans, accompagné de son adjoint terminait sa ronde. Tout était calme ! Comme à chaque fin de journée, le shérif achevait son périple par un arrêt à la station d’essence. Celle-ci, idéalement placée à la sortie de la cité était la dernière aire de repos avant Los Delta. Elle était essentiellement fréquentée par les transporteurs qui profitaient de la présence du resto-route pour y faire une halte et s’y détendre autour d’un bon verre de bière.
L’établissement, tenu d’une main de fer dans un gant de velours par la femme de Jo, l’employé de la station d’essence, était réputé dans tout le comté.
La voiture de police chemina lentement le long de la plate-forme. Arrivé au niveau de la cabine du pompiste, Le Marshall héla l’employé.
- Jo, tout va bien ? Rien de spécial ?
- Non, rien à signaler shérif ! J’allais fermer.
Le marshal fit un signe de la main, le véhicule de police s’éloigna en direction de Tuxon. Jo, éreinté par une longue journée de labeur procéda aux dernières vérifications : Il verrouilla le coffre, éteignit les lumières puis ferma les portes de sa supérette.
Avant de monter dans son pick-up garé sur le parterre, il jeta un dernier regard en direction de la plate-forme vouée à une dizaine de distributeurs de carburant. Son attention fut attirée par la lueur de phares. Le véhicule semblait se déplacer au ralenti.
L’automobile, une Ford, après quelques soubresauts, s’immobilisa en bout de piste. Une femme, distinguée, habillée d’un tailleur gris sortit de l’automobile.
Une citadine, pas le genre de dame qu’on a l’habitude de rencontrer dans la région, pensa Jo.
La jeune femme aperçut le pompiste à côté de son pick-up. Elle lui fit signe.
- Monsieur, je suis en panne d’essence. Pourriez-vous m’aider ?
Jo, toujours prêt à donner un coup de main, surtout si la personne était séduisante, se précipita à la rencontre de la demoiselle. Celle-ci, heureuse de trouver du secours remercia son bienfaiteur. Jo l’interrogea :
- Qu’est ce qu’une petite dame comme vous fait à cette heure sur la nationale ? Ce n’est pas prudent !
- Ma fille est malade. Elle est en vacances chez ma mère, à Los Delta. Dans ma précipitation, j’ai oublié de faire le plein.
Jo sourit. C’est bien une bonne femme ! Partir en plein milieu de la nuit, le réservoir vide ! Pensa-t-il.
- Vous avez une sacrée chance. Vous seriez arrivée une minute plus tard, vous auriez trouvé porte close. Asseyez-vous au volant, je vais pousser votre voiture jusqu’aux pompes.
Le réservoir rempli du précieux carburant, Nicole, la jolie femme d’une vingtaine d’années remercia chaleureusement l’employé. Jo, regarda sa cliente démarrer sur les chapeaux de roues puis regagna tranquillement son pick-up.

Nicole, malgré l’obscurité, roulait à vive allure. Elle jeta un furtif regard dans son rétroviseur. La station service n’était déjà plus qu’un minuscule point lumineux. Inquiète pour son bébé, elle accéléra. Plus que deux cents cinquante miles et enfin elle pourrait serrer sa petite fille dans ses bras. Elle plissa ses yeux fatigués afin de suivre le marquage routier qui défilait sans discontinuer, réfléchissant la lueur de ses phares. Soudain, face à la Ford, une ombre, un homme franchissait la route puis inexplicablement stoppa au milieu de celle-ci. Instinctivement, Nicole braqua afin éviter l’individu. La voiture, devenue incontrôlable, fit une embardée et finit sa course dans le fossé.
Nicole blessée, légèrement commotionnée, dégrafa sa ceinture de sécurité. Elle se dégagea laborieusement de la carcasse fumante. La jeune femme trébucha et s’affala sur le sol.
Paniquée, elle hurla, appela à l’aide celui qu’elle avait vu, le responsable de ce stupide accident. Il était forcément encore présent !
Mais seul le silence lui répondit. L’inconnu s’était probablement enfui ! Nicole, esseulée, agrippa la portière. Tout en se relevant, hagarde, elle scruta la route faiblement éclairée par les phares de son automobile. Apeurée, redoutant devoir passer le restant de la nuit au bord de la nationale, elle héla à nouveau son unique espoir.
Une voix masculine déchira la quiétude de la nuit.
- Je peux vous aider ?
Nicole, désorientée par cette question aberrante, entrevit une forme qui s’approchait avec lenteur. La jeune mère le dévisagea sans dire un mot. L’homme, consterné, s’excusa de sa malencontreuse étourderie.
- Je suis désolé, c’est ma faute. Je ne vous ai pas vue arriver. Ne bougez pas, je vais vous sortir de là !
La femme troublée par le comportement ambigu de l’inconnu, hésita. Son intuition en éveil lui intimait l’ordre de reculer.
L’homme n’était plus qu’à quelques mètres, au bord du fossé il se pencha et tendit le bras dans sa direction.
- Venez, je vais vous tirer de là. Ma voiture est garée à deux pas. Je vais vous conduire à l’hôpital.
- Je suis vraiment désolé. Répéta-t-il.
L’homme agrippa le bras de la jeune femme. Celle-ci réussit à se détacher de l’emprise de l’inconnu et le repoussa violemment. Surpris, déstabilisé par la manœuvre de Nicole, il vacilla puis se redressa.
- Je veux simplement vous aider, vous ne pouvez pas rester ici !
Décidément, il ne lui inspirait aucune confiance. Nicole se demandait quelles étaient les véritables intentions de cet homme, trop serviable. Que faisait-il au milieu de la route à cette heure avancée de la nuit ? Non ! Tout ceci n’était pas logique !
L’homme agacé par le comportement de la jeune femme s’indigna.
- Mais qu’avez-vous ? Nous n’allons tout de même pas passer la nuit ici ! Je n’ai pas que ça à faire !
Nicole craignant le pire, tenta de gagner quelques secondes. Elle devait le distraire, inventer n’importe quel prétexte afin de l’éloigner, de lui permettre de s’échapper.
- Ce n’est rien, je vais y arriver. Pourriez-vous amener votre voiture, ainsi je devrai moins marcher. Mes jambes me font atrocement mal !
L’homme temporisa. Nicole consciente de jouer sa vie, ajouta :
- Ma serviette s’est ouverte lors du choc. Je dois rassembler mes papiers. Ce sont des documents importants. Je ne peux pas les laisser ici.
L’inconnu convaincu par les arguments de l’accidentée, s’éloigna.
Nicole en profita pour se sauver. Malgré la souffrance, elle courait à perdre haleine. Après plusieurs centaines de mètres d’une course folle ; Perdue dans un sous-bois, elle récupéra appuyée contre un tronc d’arbre. A bout de force, anéantie, elle observa ses arrières. Il n’y avait personne ! Avait-elle réussi à lui échapper ou était-il simplement reparti ? Nicole ne savait plus que penser. Tout ceci n’était peut-être que l’œuvre de son imagination galopante. Elle avait été stupide de refuser son aide. Elle était bien avancée, isolée en plein milieu d’un bois.
Une voix, celle de son prétendu sauveur la ramena à sa triste réalité.
- Vous avez bien fait. Nous serons plus tranquilles ici tous les deux !
Figée, Nicole observait l’individu. Celui-ci s’avançait vers elle. Il n’était plus qu’à quelques pas. Elle percevait son souffle frais lui caresser le visage. Calmement, l’homme leva le bras, un couteau à la main. Il s’apprêtait placidement à la sacrifier. Nicole, résignée, ferma les yeux. Ses dernières pensées furent pour son bébé qui l’attendait et qu ‘elle ne pourrait plus jamais étreindre contre son cœur.

Tuxon, bureau du Marshall. La sonnerie du téléphone retentit ; Le policier qui venait de pénétrer dans le local saisit le combiné.
- Marshal Solwitch … Oui, Jo, Que se passe-t-il ? Calme-toi, je ne te comprends pas … Oui, une voiture sur la Nationale, dans un fossé … Il n’y a personne, pas de blessé ? Ok, nous arrivons.
L’officier sortit et interpella son adjoint Cock Martinez
- En voiture, un accident sur la Nationale en direction de Los Delta.

Le véhicule de police, sirène hurlante, parvint rapidement sur les lieux de l’accident. Le pompiste au bord de la route, agité, fit signe aux agents. Le shérif le rejoignit, il descendit dans le fossé et inspecta la carcasse abandonnée par son propriétaire.
Le Marshall envisagea la possibilité d’une voiture volée. Des jeunes qui auraient fait une virée et qui se seraient enfuis après avoir accidenté l’automobile. Un deuxième véhicule peut-être lui aussi dérobé, était-il sur les lieux et aurait servi à raccompagner tout ce petit monde chez lui ?
L’officier interrogea son unique témoin.
- Jo, raconte-moi ce que tu sais !
- Voilà Shérif… hier soir, peu de temps après votre passage, je m’apprêtais à fermer. Une voiture… celle-ci …
Tout en désignant la carcasse l’employée de la station service poursuivit son récit.
- Le véhicule était en panne d’essence. Une jeune femme m’a demandé de lui venir en aide. J’ai poussé sa voiture jusqu’aux pompes et je l’ai servie. Elle m’a dit qu’elle devait rejoindre son enfant à Los Delta. Elle ne m’a rien dit de plus. Elle m’a remercié puis elle est partie ! Ce matin, je devais me rendre chez un fournisseur. J’ai reconnu la voiture d’Eddy garée sur le bord de la route : me demandant ce qu’il faisait ici, j’ai ralenti. C’est à ce moment que j’ai remarqué l’autre véhicule dans le fossé. Mais ni Eddy ni la femme n’étaient là ! J’ai appelé ; Personne ne m’a répondu. Alors je suis retourné à la station pour vous prévenir.
Le shérif s’adressa à son adjoint :
- Cock, va inspecter la voiture d’Eddy !
Le marshal s’introduisit dans la carcasse, s’installa derrière le volant. Le trousseau de clefs était toujours sur le contact. Il ouvrit la boite à gant : Une foule d’objet divers s’écrasèrent sur le plancher. Le policier en sortit un étui de cuir. Il l’ouvrit et déplia les papiers du véhicule… une photo tomba sur ses genoux. Il la ramassa et étudia le cliché : Une femme, la vingtaine tenait un enfant en bas âge dans ses bras. Précautionneusement, il restitua la photo dans la housse et contrôla les papiers de bord. L’adjoint s’approcha de son supérieur :
- Chef, je n’ai rien trouvé dans la voiture d’Eddy mais j’ai remarqué des traces de pas qui vont en direction du bois.
Le shérif plaça les documents sur le siège passager puis accompagna son adjoint. Deux types d’empreintes s’entremêlaient : Celles d’un homme et d’une femme. Elles conduisaient avec certitude vers la petite forêt. L’officier supérieur demanda au pompiste de demeurer auprès des véhicules et de l’informer dans le cas où Eddy et la femme reviendraient.

Les deux policiers progressèrent tout en suivant les empreintes marquées dans la terre. Aux abords du sous-bois, le shérif décela un mouvement à sa droite. Quelqu’un se dissimulait derrière un buisson. Le Marshall prévint son adjoint et sortit de l’étui, accroché à sa ceinture, son arme de service. Le revolver pointé vers l’inconnu, le policier cria :
- Vous là-bas ! Sortez de là ! Les mains en l’air et pas de mouvement brusque.
Les deux policiers, le doigt sur la gâchette, avancèrent pas à pas. Face à eux, Eddy apparut, la chemise tâchée de sang. Le shérif s’exclama :
- Eddy, Bon dieu, que s’est-il passé ?
Le journaliste, les yeux hagards, ne répondit pas. Les yeux vides de toute émotion fixèrent les deux agents sans les voir. Il n’entendit pas les paroles, les appels du Marshal.
Craignant le pire, le shérif ordonna à son subordonné de rester aux côtés du jeune homme puis il reprit rapidement sa marche. Une dizaine de mètres plus loin, il découvrit Nicole. La jeune femme dévêtue, désarticulée, atrocement mutilée, baignait dans son sang. Le policier héla son adjoint.
- Cock, Viens ici ! Emmène Eddy avec toi.
L’auxiliaire entraîna le journaliste. Celui-ci, pétrifié, n’opposa aucune résistance. Cock aperçut le cadavre. Il bredouilla :
- Merde ! Ce n’est …. Ce n’est pas vrai !
Pris de convulsion, il lâcha le bras d’Eddy, étrangement calme, et se retourna pour vomir. Le journaliste, imperturbable, contemplait le corps, ce qui avait été une femme !
Le shérif Solwitch était perturbé par la réaction d’Eddy. Celui-ci était devenu, aux yeux du policier, le suspect numéro un, le coupable de ce massacre. L’officier secoua le jeune homme, essaya de le faire parler, de le faire avouer.
- Eddy ! Dis-moi ! Réponds-moi ! Pourquoi as-tu fait cela ?
Face au mutisme du meurtrier, l’officier prit la décision de l’éloigner de l’endroit. Il s’adressa à Cock.
- Ramène- le à la voiture et appelle les autres. Je reste ici !
Le subordonné écœuré, fuyant le regard de la morte, agrippa Eddy, le tira en direction de la route.
Le Marshal ajouta :
- Cock !
- Oui, chef ?
- Passe-lui les menottes et vérifie s’il n’a rien sur lui !
L’adjoint s’exécuta. La fouille effectuée, il annonça :
- Il n’a rien sur lui !
Cock Martinez et son prisonnier menotté s’éloignèrent.
Le shérif, à présent seul, se rapprocha de la malheureuse victime.
Une robe, des sous-vêtements étaient éparpillés, étendus méticuleusement autour de la dépouille. Ce manège devait faire partie du scénario fou engendré par le meurtrier. Le ventre, la poitrine de la jeune femme lacérés, étripés témoignaient de la sauvagerie, de l’acharnement de l’éventreur !
Pour le shérif, il ne faisait aucun doute que le coupable de ce crime et de celui de la petite Alice Mc Dowell était le même. Les habits soigneusement disposés en cercle, la posture des corps, les lésions étaient identiques.
En plus de quarante ans de loyaux services à la population, au gouverneur, il n’avait jamais dû faire face à ce genre de crimes, digne d’un désaxé, d’un dément ! Et en peu de temps, deux jeunes femmes avaient succombé au sein de son district.
Le shérif Solwitch, plongé dans ses pensées, s’inclina au-dessus de la morte. Respectueusement, il ferma, pour l’éternité, les yeux de Nicole.

Eddy, traîné par l’officier de police, arriva en vue de la Nationale. Jo, aux aguets les aperçut. Il accourut auprès des deux hommes mais au vu des bracelets enlaçant les poignets du journaliste, il s’arrêta brusquement. Le pompiste, troublé, demanda :
- Cock ! Eddy… Pourquoi est-il menotté ?
L’adjoint, énervé, toujours sous le choc, bouscula le pompiste.
- Jo, je n’ai pas le temps, je t’expliquerai !
L’employé s’écarta, laissant passer les deux hommes. Cock Martinez introduisit, sans ménagement, le journaliste à l’arrière du véhicule de police puis il se pencha afin de saisir le microphone du poste de C.B.
- Ici Cock. Ramenez-vous d’urgence, nous avons trouvé une femme. Dis au légiste de nous rejoindre avec son équipe ! Je suis sur la Nationale au niveau de la ferme des Carlton.
L’employé de la station service s'avança. Il observa attentivement le jeune journaliste dont les vêtements étaient maculés de sang. Jo interrogea à nouveau le policier :
- C’est la femme. C’est celle d’hier soir ?
L’adjoint se frotta le front. Les images lui revenaient à l’esprit : Le corps éventré, le sang et ce regard, ses yeux suppliants qui le fixaient, l’imploraient. L’adjoint, d’une voix à peine audible, répondit :
- Oui, Jo ! C’est elle !
Le pompiste, écrasé par la révélation, n’insista pas. Il dévisagea Eddy, imperturbable à l’arrière du véhicule de police.

L’annonce, l’écho de ce deuxième crime se répandit dans toute la région comme une traînée de poudre. Les habitants de Tuxon, toujours traumatisés par l’assassinat d’Alice Mc Dowell, découvrirent avec horreur que le meurtrier que tous supposaient loin était revenu, avait récidivé avec la même sauvagerie que la première fois. L’étranger comme l’avait surnommé la population, refusant l’idée qu’un être aussi abject puisse être un enfant du pays, remettait cette affirmation en question ! Rapidement, leur appréhension fut confirmée par l’annonce de l’arrestation d’Eddy Mc Dowell.
La rumeur colportée de rues en rues, de maisons en maisons, très vite amplifiée par les médias décrivait les circonstances de son interpellation : Eddy, le frère de la petite Mc Dowell, agenouillé au-dessus du cadavre avait été surpris par les forces de police. Il avait tenté de fuir en menaçant le Marshall et ses adjoints avec un couteau. L’arme de guerre dont la lame mesurait plus de trente centimètres et qui avait servi à écorcher la jeune mère enceinte de six mois était rougie par le sang de la malheureuse.
Les agents fédéraux, n’écoutant que leur courage, réussirent à maîtriser le malade. L’éventreur fut immédiatement transféré au pénitencier de Whinville. Les autorités, conscientes du choc subi par la population suite à ce deuxième crime, craignaient une émeute, une tentative de lynchage. Des petits groupes avaient déjà rejoint le bureau de police de Tuxon. Déterminés à avoir la peau du salopard, ils guettaient l’arrivée du jeune homme.

Au sein de l’hôpital, Jim Kawinski soutenu par sa fille saluait les malades, le personnel hospitalier. Le pasteur, contraint à se déplacer en fauteuil roulant, remerciait tous ceux qui malgré ses remarques, ses reproches, avaient pris soin de lui.
Avant d’être enfin libéré, le pasteur impatient de quitter l’établissement, complétait les formulaires de sortie.
C’est à l’intérieur du secrétariat qu’il apprit, de la bouche du responsable de la clinique, la nouvelle du meurtre et celle de l’incarcération d’Eddy Mc Dowell à la prison de Whinville.
Jim Kawinski et sa fille ne pouvaient, ne voulaient croire en la culpabilité du journaliste ! Consternés, ils décidèrent d’un commun accord de se rendre au pénitencier, auprès du garçon frappé cruellement par le destin une seconde fois.

Le pasteur et Marie, escortés par un gardien, furent conduits jusqu’au bureau du haut-fonctionnaire responsable de la prison. L’homme, mielleux, accueillit les deux visiteurs.
- Mon père. Vous aussi mademoiselle ; Entrez ! Que me vaut le plaisir de votre visite ?
- Monsieur le directeur, vous venez d’incarcérer un jeune garçon. Il se nomme Eddy Mc Dowell. Je désirerais le rencontrer.
Le dirigeant fronça les sourcils. Son sourire disparut immédiatement. Visiblement contrarié, il convia son interlocuteur et sa fille à s’asseoir.
- Vous connaissez mon attachement à l’église. Ma famille et moi-même sommes de fervents défenseurs de la foi et des valeurs chrétiennes. Je suis un homme respectueux et attentif aux sollicitations de mes semblables… même si, comme vous vous en doutez, la fréquentation de ces hommes, ces criminels coupables des pires crimes qu’ait connu notre société, font vaciller ces nobles principes.
Jim Kawinski l’avait auguré. Convaincre le directeur de la justesse de sa requête ne serait pas une mince affaire ! Dissimulant son agacement, le pasteur écouta le monologue du fonctionnaire.
- Je dois vous avouer que c’est le cas pour ce … pour le nouvel arrivant. Eddy Mc Dowell nous a été confié par les autorités de Tuxon suite à deux assassinats particulièrement révoltants dont le dernier, selon mes informations, a été commis ce matin même. Il a été transféré en nos murs afin d’éviter son lynchage par la population. Ceci est contraire aux procédures officielles mais nous ne pouvions courir le risque !
Le pasteur, fin diplomate, flatta son interlocuteur :
- Je comprends bien, Monsieur le Directeur. La responsabilité que vous avez prise est tout à votre honneur. Mais, permettez-moi d’insister une nouvelle fois. L’homme que vous avez incarcéré est le fils d’un proche, d’un ami. Je désirerais simplement m’entretenir avec lui. Ainsi je pourrais rassurer ses parents, déjà douloureusement affectés par le décès de leur fille.
Le directeur, hésita. Le moindre faux pas pouvait nuire à sa carrière politique : sa véritable ambition.
- Comme je vous l’ai dit ! Cet homme est coupable de deux crimes de sang dont un fratricide, ce qui aggrave son cas. Des agents fédéraux sont en route pour l’interroger. En attendant, il est sous mon entière responsabilité. A la lumière de ses éléments, je ne sais si cette visite est appropriée.
L’affrontement feutré, courtois se poursuivit entre les deux hommes. Finalement, le haut-fonctionnaire, à cours d’argument plia.
- Mon père ce que vous me demandez, est illégal ! Je vous accorde dix minutes pas une seconde de plus ! Mademoiselle devra vous attendre à l’extérieur du pénitencier.
Marie sursauta. Elle désirait également rendre visite à son ami. Jim la rattrapa de justesse. Le directeur se leva puis se dirigea vers la fenêtre du bureau.

Le journaliste revenu à lui, vêtu de la traditionnelle tenue des bagnards, était assis sur le bord du lit. La tête entre les mains, il ne réalisait pas ce qui lui arrivait. Eddy entendit le bruit de pas puis celui d’une grille qui coulissait. Il releva la tête et aperçut le père Kawinski, immobile à l’entrée de la cellule. Le jeune homme, médusé par la présence du pasteur, se précipita vers lui. Jim l’accueillit dans ses bras. Le détenu apeuré, en sanglots, murmura :
- Mon père, je ne comprends pas ce qu’on me reproche. On m’a dit que j’avais tué une femme, ma sœur. Père, c’est monstrueux ! Aidez-moi ! Je vous en supplie !
Le vieil homme, meurtri devant tant de détresse, par cette injustice, répondit :
- Je sais mon enfant. Malheureusement je n’ai que peu de temps, on ne m’a accordé que dix minutes. Assieds-toi et raconte moi ce qui s’est passé. Pourquoi étais-tu à l’endroit où les policiers ont découvert le corps de cette femme ?
Apaisé par la voix rassurante du religieux, Eddy entama son incroyable histoire.
- Hier soir, j’étais chez moi. Je ne me souviens plus de l’heure exacte mais il était tard car mes parents étaient couchés depuis longtemps lorsque la sonnerie du téléphone a retenti. J’ai décroché : un homme était à l’autre bout du fil. Je ne pense pas déjà avoir entendu cette voix. Il désirait garder l’anonymat. Il prétendait avoir en sa possession des éléments, des preuves qui me permettraient de confondre l’assassin de ma sœur. Il affirmait tout savoir mais les informations qu’il possédait, étaient trop explosives pour les transmettre par téléphone. J’ai tenté de le faire parler mais il a refusé de m’en dire plus, allant jusqu'à me menacer de détruire les précieux documents. La curiosité, l’envie de démasquer le malade qui s’en était pris à Alice m’ont incité à accepter sa proposition. Il m’a donné rendez-vous sur le parking du South Bar à l’entrée de Los Delta.
Après avoir raccroché, j’ai sauté dans ma voiture. Mais lorsque je suis arrivé aux abords du motel, j’ai constaté que le parking de l’établissement était désert, le bar était fermé. J’ai alors patienté plusieurs heures. L’homme n’est jamais venu ! Finalement, j’ai rebroussé chemin.
Je m’en voulais de m’être laissé avoir de cette façon, d’avoir quitté la maison sans prévenir mes parents. Si par malheur, ils découvraient mon absence, ils penseraient instantanément au pire !
Sur le chemin du retour, j’ai aperçu une automobile couchée dans le bas fossé. Je ne l’aurais jamais remarquée s’il n’y avait eu ces phares qui étaient allumés, s’éteignant à plusieurs reprises. Je me suis arrêté afin de porter secours aux victimes mais la carcasse était vide, aucune trace des passagers. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Il devait y avoir forcément quelqu’un pour actionner les feux du véhicule. J’ai appelé mais personne ne m’a répondu. M’apprêtant à gravir la légère pente, j’ai entendu des cris, une voix féminine appelait à l’aide. Je me suis précipité vers l’endroit d’où provenaient ces hurlements ; C’était terrible !
Soudain, la voix se tut. Malgré la peur, j’ai continué à avancer dans le sous-bois. J’ai perçu une présence qui me talonnait. Il n’était qu’à quelques pas. Je me suis retourné mais je n’ai pas eu le temps de le voir. J’ai éprouvé une douleur au crâne. J’ai dû m’évanouir.
Lorsque je me suis réveillé, il faisait jour. Je ne sais pas combien de temps je suis resté inconscient dans ce bois. J’avais une énorme bosse au sommet du crâne. Etourdi, je me suis retourné et je l’ai vue.
Après le trou noir, je ne me rappelle plus de rien, j’ai dû à nouveau perdre connaissance. C’est ici que je suis revenu à moi.
Mon père, je ne comprends rien. Je vous en supplie, croyez-moi. Je suis innocent de tout ce dont on m’accuse. Aidez-moi !
Jim Kawinski, ébranlé par ce témoignage était convaincu de l’innocence du jeune homme. Eddy n’aurait pu broder un tel récit. Mais comment le prouver, convaincre la population, les forces de l’ordre qui l’avaient déjà jugé et condamné. Le pasteur déclara :
- Eddy, je te crois. Je suis persuadé de l’authenticité de ton histoire. Tu peux avoir confiance. Je remuerai ciel et terre afin de découvrir le véritable meurtrier. Mais je n’ai pas le droit de te mentir, cela prendra du temps. Ne perd surtout pas espoir !
L’entrevue fut interrompue par l’arrivée d’un surveillant. Jim, obligé d’abandonner le jeune homme à son triste sort dans ce cachot dénué de chaleur, lui glissa ces quelques mots d’encouragement.
- Courage Eddy. Aie confiance en notre Seigneur !

Marie, installée à l’ombre d’un arbuste observait l’imposante porte du pénitencier. Enragée de n’avoir pu rencontrer son ami, elle trépignait d’impatience. Le savoir dans ce bagne, privé de sa liberté la révoltait !
Jim Kawinski, escorté par le gardien, sortit du bâtiment carcéral. Marie vint aux nouvelles.
- As-tu pu le voir ? Que t’a-t-il dit ?
Le pasteur, tout en entraînant sa fille en direction de l’aire de stationnement, relata sa rencontre avec le jeune Mc Dowell.
- Je n’ai pas pu rester aussi longtemps que je l’aurais souhaité. .. Mais, à la lumière ce qu’il m’a expliqué, j’en déduit qu’il est la victime d’un machiavélique complot. Je ne peux pas t’en dire plus pour l’instant mais je suis convaincu que le véritable assassin réapparaîtra d’ici peu. Mais cette fois-ci, je serai là !
Marie alarmée par les paroles énigmatiques de son père, insista pour en savoir plus.
- Que veux-tu dire ? Connais-tu l’assassin ?
Jim, conscient d’en avoir trop dit, coupa court à la conversation.
- Rentrons ! Je désirerais me recueillir.
Le pasteur feignit l’épuisement. Ainsi il échappa aux questions inopportunes de sa fille. Il n’avait jamais voulu dévoiler sa mystérieuse rencontre avec le meurtrier. En lui dissimulant la vérité, le pasteur espérait la préserver.
Durant le trajet, Jim, les yeux clos, se remémora son pénible passage dans le couloir de la mort. Les souvenirs s’enchaînèrent chronologiquement : La cellule, le prisonnier méprisant, orgueilleux conspuant le Tout Puissant, expulsant toute sa haine. Ces deux mots qu’il n’avait pas soulignés sur le moment même mais qui aujourd’hui révélaient tout leur sens : A Bientôt !

Au pied des marches de la paroisse, Doug Lawson accueillit, avec félicité, le retour de son aîné. Jim Kawinski interpella son subalterne.
- Mon jeune ami, je suis heureux que vous soyez présent. Je tiens à vous remercier pour votre travail, votre diligence. La tâche n’était pas facile et vous vous en êtes sorti avec brio. A ce que j’ai entendu, la majorité de la population de Tuxon vous a adopté.
Le jeune prêtre, confus par cette profusion d’éloges, répondit :
- Je n’ai fait que mon devoir. J’ai été comblé de pouvoir vous venir en aide.
- Bien sûr mon fils ! Entrons, je désirerais vous parler.
Le père Kawinski regagna sa demeure. Doug s’adressa à Marie :
- Vous allez bien ? J’ai appris pour ce pauvre Eddy. Je suis au courant du lien qui vous unit. Si vous avez besoin d’aide, de réconfort, n’hésitez pas.
Marie, malgré son immense tristesse, sourit au jeune prêtre.

A l’intérieur de la modeste demeure, Jim invita son confrère à le suivre dans la cuisine. Les deux hommes s’installèrent autour de la table. Marie proposa de leur servir à boire.
- Voulez-vous un thé, un café ?
- Sers-nous plutôt un verre de vin. Répliqua son père.
La jeune femme, surprise, rétorqua :
- Papa, tu viens de sortir de clinique ! Ce n’est pas raisonnable ! Les médecins …
- Justement. J’ai passé des semaines à boire leur infecte mixture. Un petit verre de vin ne me fera pas plus de mal ! Et puis ce ne sont pas des toubibs qui vont faire la loi ici !
Face à la détermination de son père, elle sortit une bouteille de Bordeaux. A contre cœur, elle servit les deux hommes.
Le vieil homme dégusta une gorgée de son précieux breuvage puis il posa son verre.
- J’ai pris la décision d’aménager la pièce du fond. Pour l’instant, elle sert de débarras mais avec quelques travaux, elle vous conviendra parfaitement. Évidemment, ce n’est pas le grand luxe, mais cela vous épargnera les trajets.
Doug Lawson était flatté par cette généreuse proposition.
- Je vous suis reconnaissant mais je ne pense pas que cela soit utile. Mon affectation n’est que temporaire. De plus, tous ces travaux vous dérangeront. Vous avez surtout besoin de repos et de calme.
Jim insista car sa sollicitation n’était pas innocente.
- Je compte m’absenter plusieurs jours et cela me rassurerait de vous savoir ici avec ma fille. La propriété est isolée et la savoir seule ne me tranquillise pas.
Marie, étonnée par les propos de son père, le questionna :
- Mais où dois-tu te rendre ? Le médecin t’a conseillé de te reposer. Tu l’as entendu. Si tu ne suis pas le traitement, tu risques des complications ! Et cette fois-ci tu pourrais …
Le vieil homme posa délicatement sa main sur celle de sa fille.
- Marie, je ne peux pas, je n’ai pas le droit d’abandonner Eddy à son triste sort. Malheureusement, il ne pourra pas compter sur grand monde pour le défendre. Il a besoin de nous !
- J’en suis consciente. Moi non plus, je ne pourrais le laisser moisir au fond d’un cachot. Comment veux-tu faire ? A ton âge, dans ton état ; Ce n’est pas raisonnable ! C’est le travail de la police. Ils trouveront, ils l’innocenteront ! J’en suis certaine !
- Non Marie. Cet homme n’est pas comme les autres. Il est …diabolique. Je ne peux t’en dire plus. Je te demande de me faire confiance.
Jim Kawinski, éprouvé moralement par cet affrontement verbal, s’adressa au jeune pasteur, resté très discret.
- Vous me rendriez un immense service en acceptant ma proposition.
Doug Lawson accepta l’offre du vieil homme. Jim, soulagé, l’invita à dîner.



Cinq


Jim Kawinski descendait, sans bruit, les marches de l’escalier. Au fur et à mesure qu’il s’approchait de la cuisine, le pasteur percevait l’émanation subtile du café fraîchement préparé. Il ouvrit la porte et découvrit sa fille affairée à mettre la table. Marie, habituellement enjouée, ne réagit pas à l’entrée de son père. Elle poursuivait sa tâche sans lui prêter aucune attention puis retourna à ses fourneaux. Jim s’assit sans dire un mot, observant sa fille affairée devant la cuisinière.
Tout en cassant des œufs, Marie, de mauvaise humeur, ne put s’empêcher de revenir sur la conversation de la veille.
- Je sais que ta décision est prise et que je n’arriverai pas à te convaincre de renoncer mais tu dois savoir que tous ces évènements, ces meurtres me font peur. Cette nuit, je n’ai pratiquement pas fermé l’œil. Tu devrais laisser faire la police.
Jim fut touché par cette preuve d’amour. Il la comprenait parfaitement. Tout ceci n’était pas facile pour lui mais même s’il le voulait, il ne pouvait pas faire marche arrière.
Il s’approcha puis étreignit son enfant tout en lui caressant sa longue chevelure. Une larme ruissela sur sa joue.
- Tu ne dois pas t'alarmer. Je ne prendrai aucun risque et je ne serai absent que deux ou trois jours.
Le pasteur, peu convaincant, essaya de dissimuler ses inquiétudes.
- Et avec Doug Lawson, tu ne seras pas seule. Je le trouve très bien ce jeune garçon !
- Mais que vas-tu faire ? Pourquoi tant de mystères ? Depuis ton malaise, tu as changé. Auparavant, Jamais tu ne m’aurais laissé dans l’ignorance.
Jim cherchait désespérément comment se sortir de ce mauvais pas. Sa fille avait raison. Elle l’avait mis à nu.
Plongé dans ses pensées, cherchant ses mots, Jim fixait la photo de Carla. Si elle était présente, tout serait plus facile.
Marie n’acceptait pas l’attitude de son père. Elle avait la nette impression qu’il la traitait comme une petite fille irresponsable, incapable de comprendre le monde des grands. Excédée par le mutisme de son paternel, elle revint à la charge.
- Papa, pourquoi ce silence ? Je ne suis plus un bébé ! J’ai le droit de savoir ce qui te tourmente, ce que tu cherches !
Le religieux n’avait jamais vu sa fille dans un tel état d’énervement. Cependant, il n’avait pas le droit de parler, de la mettre en danger. Si le meurtrier découvrait qu’elle était au courant, il pourrait s’en prendre à elle.
- Je ne peux rien te dire pour l’instant. Je dois auparavant vérifier les informations dont je dispose. Maintenant, laisse-moi réfléchir.
Marie Kawinski ne lâcha pas prise. La réponse, ces paroles énigmatiques ne lui convenaient pas.
- Mais Papa, tu …
Jim fatigué par ce dialogue de sourds l’interrompit autoritairement.
- Cela suffit ! Je n’ai pas le temps de poursuivre cette conversation. Je dois contacter l’entrepreneur afin qu’il débute les travaux au plus vite. D’ailleurs, je n’ai plus faim. J’ai perdu assez de temps comme ça !
Médusée par la réplique acerbe de son père qui ne lui avait jamais parlé de cette façon, Marie resta sans voix.
Le pasteur l’embrassa hâtivement sur le front, puis s’empressa de sortir. Jim n’était pas fier de lui. Il percevait le regard de sa fille posé sur ses épaules. Il n’avait pas eu le choix, il devait couper court à cette discussion.

Jim Kawinski s’était montré convaincant. Il avait réussi à persuader l’entrepreneur de débuter les travaux dès le lendemain. Satisfait, il se dirigeait à présent vers le poste de police.
Le Marshall, un cigare à la bouche, introduisit le religieux dans son bureau. Les deux hommes se connaissaient depuis leur enfance. Parfois en désaccord, notamment sur les idées abolitionnistes du religieux et de sa fille, ils s'estimaient malgré tout.
- Que me vaut cette visite ?
- J’ai appris que c’était toi qui avais appréhendé le jeune Eddy Mc Dowell. Je suis persuadé de son innocence. Peux-tu me dire ce que tu sais ?
- Je connais la famille Mc Dowell aussi bien que toi. Mais malgré mon affection pour leur fils, j’ai dû me rendre à l’évidence. Il est coupable ! Il était sur les lieux du crime, la chemise tâchée du sang de sa victime. Les tests d’A.D.N. devraient le confirmer. De plus, j’ai assisté à son interrogatoire. Il n’a pas pu justifier son emploi du temps et son histoire de rendez-vous à Los Delta ne tient pas debout. Jim, je suis désolé mais cette fois-ci tu fais fausse route.
- Et l’arme, l’as tu découverte ?
Le shérif fronça les sourcils. Il déposa son havane sur une soucoupe faisant office de cendrier. L’objet en cuivre était un trophée reçu des mains du gouverneur de l’Etat en remerciement pour son quart de siècle au service de la population.
- L’arme ? Qui t’a dit que nous ne l’avions pas retrouvé ? Même les journalistes ne sont pas au courant ! Jim, si tu sais quelques chose, tu dois me le dire.
- Ce dont je suis certain, c’est qu’Eddy est innocent ! Le fait que vous n’ayez pas découvert le couteau du crime renforce l’hypothèse que l’assassin est toujours en liberté !
- Jim tu vas trop vite dans tes affirmations. Eddy a eu largement le temps de s’en débarrasser. Nous avons étendu le périmètre d’investigation. Je suis certain que nous le récupérerons et je mets ma main au feu que ses empreintes y figureront.
- Bob, ne parle pas trop vite, tu risquerais de te brûler !
Le Marshal reprit son havane puis déclara :
- On verra bien. Je ne peux rien te dire de plus car on m’a retiré l’affaire, c’est le FBI qui est chargé de l’enquête.
Le policier intimement convaincu de la culpabilité d’Eddy Mc Dowell n’avait manifestement pas envie de s’éterniser sur l’affaire. Jim était insatisfait, mécontent de la satisfaction béate affichée par le Marshall
- Je te pensais plus hargneux. Je dois malheureusement constater que tu n’es plus le même homme. Il n’y a pas si longtemps tu ne te serais pas contenté d’aussi peu d’éléments avant de condamner quelqu’un. Bob tu as vieilli, tu me déçois !
Le pasteur avait touché le point sensible de son interlocuteur.
- Ok, tu as gagné ! Dès que j’aurai du nouveau, je te préviendrai. Mais ne t’attends pas à des miracles.
- Ne t’occupes pas des miracles, c’est mon rayon !
Le shérif honteux de s’être laissé avoir aussi facilement rejoignit son bureau.
- Tu peux me laisser ! J’ai du boulot.
Le religieux, le sourire en coin, fier comme un coq, salua le policier qui s’était plongé dans sa paperasse.

Jim Kawinski arriva en vue de la propriété des Mc Dowell. Une majestueuse demeure datant de l’époque victorienne dominait un immense parc harmonieusement aménagé, fleuri.
Prévenu de la visite du pasteur, les parents tourmentés, impatients d’avoir enfin des nouvelles de leur fils accoururent vers l’homme d’église. Jim essaya de les réconforter, mais la mère d’Eddy fondit en larmes. La pauvre femme était au bord de la crise de nerf. Soutenue par les deux hommes, elle fut emmenée dans le petit salon. Le maître des lieux lui administra un puissant sédatif. La femme éreintée par plusieurs nuits blanches, s’endormit sur le divan peu de temps après.
Le père d’Eddy, les traits tirés, le visage blafard invita son hôte à s’asseoir.
- Je suis désolé. Cette incarcération, ces terribles accusations contre notre fils l’ont…. Nous n’avions décidément pas besoin de cela.
- Je comprends. Malgré ces évènements dramatiques, vous ne devez pas perdre espoir. J’ai réussi à m’entretenir avec Eddy. Votre fils est un homme courageux, il est conscient que tout est contre lui. Il a besoin de vous !
- Un ami m’a conseillé un illustre avocat, un spécialiste de ce genre d’affaires. J’ai réussi à le contacter par téléphone. Je l’ai entretenu du dossier, de l’accusation portée à l’encontre de mon fils. Maître Curtis ne m’a pas caché que vu les circonstances et la nature des meurtres, cela risquait de prendre énormément de temps et de moyens. Il m’a confirmé ce que je redoutais : Habituellement la sentence prononcée pour ce genre de crimes est la mort !
Le papa d’Eddy savait également que si son garçon échappait à la peine capitale, il passerait le restant de son existence derrière les barreaux. Terrible perspective qu’imaginer son enfant croupir, vieillir au fond d’un cachot. Mais jusqu’à leur dernier souffle, lui et son épouse seraient aux côtés de leur fils.
Jim avisa Monsieur Mc Dowell qu’il pouvait compter sur son aide et qu’il ferait tout ce qui serait humainement possible afin de démontrer l’innocence de leur fils. Le maître des lieux remercia chaleureusement le pasteur ; Un soutien de plus était appréciable dans cette atmosphère de lynchage médiatique.

Une semaine était passée. Au domicile du pasteur, la tension était descendue d’un cran. Marie nullement résignée, ne le questionnait plus… pour l’instant. Elle attendait patiemment le moment propice : la visite du médecin de famille, un allié de premier ordre. Le docteur, un épicurien aussi imposant par la taille que par son savoir, trouverait les arguments appropriés pour lui faire entendre raison, pour convaincre son têtu de père.
Jim ignorant tout du projet de sa fille inspectait la chambre. L’entrepreneur mettait la main aux dernières retouches. L'emménagement du pasteur Doug Lawson était prévu pour le lendemain.
Seul ombre au tableau : Jim Kawinski, malgré ses nombreuses suppliques, n’avait plus réussi à avoir l’autorisation de rendre visite au jeune Eddy Mc Dowell. Le responsable du pénitencier refusait obstinément de lui accorder une entrevue.
L’avocat du détenu avait les mêmes difficultés pour faire respecter les plus élémentaires droits de la défense, de s’entretenir avec son client. Face aux nombreuses tracasseries administratives, aux mouvements de mauvaises humeurs du personnel, le bâtonnier menaça le haut-fonctionnaire et ses sbires de les traîner devant la cour suprême. S’appuyant sur la constitution des Etats-Unis, sur la charte des droits de l’homme, il exigea qu’on lui permette de faire son travail, de poser tous les actes qu’il jugerait nécessaire à la défense d’un homme toujours innocent aux yeux de la loi !
Maître Curtis, une fois en possession de l’intégralité des pièces à convictions, constata que le dossier ne contenait aucun élément probant. L’accusation reposait exclusivement sur la présence du journaliste sur le lieu du crime et sur sa chemise tâchée du sang de la victime. Les investigations et les fouilles minutieuses opérées par les agents du FBI n’avaient pas permis de découvrir l’arme ayant servi au meurtre.
Malgré ce manque évident d’indices, de preuves établissant la culpabilité d’Eddy Mc Dowell, le détenu demeurait le coupable idéal.
Pour la quasi-majorité des habitants de Tuxon, un procès était une perte de temps et d’argent. Les plus hargneux d’entre eux auraient aimé le tenir entre leurs mains afin de lui faire subir les atrocités qu’il avait fait endurer à ses malencontreuses victimes.

Jim aigri par le comportement de ses concitoyens prêts à lyncher un des leurs, se réfugia dans son église. Il revenait d’une réunion qu’il avait organisé en faveur du détenu mais la salle était restée désespérément vide. L’homme est bien faible et manipulable, jugea le religieux qui entrevit un individu assis en première rangée. Il semblait prier. Jim, méfiant, s’avança en direction du visiteur, un homme de race noire vêtu d’une veste grise. Celui-ci, à l’arrivée du prêtre se présenta.
- Bonjour mon père, je m’appelle Johnson, Thomas Johnson. Je suis désolé de venir à l’improviste. Je suis un ami d’Eddy Mc Dowell.
Jim fut surpris par la présence de cet homme d’allure athlétique, âgé d’une trentaine d’années qu’il ne semblait pas avoir déjà croisé.
- Vous êtes de Tuxon ? Vous me dites être un ami d’Eddy. Pourriez-vous me dire d’où vous le connaissez ?
- Nous avons fait nos études de journaliste dans la même université. J’ai appris ce qui était arrivé à Eddy, de quoi on l’accusait. Je suis venu vous apporter mon aide car je suis intimement convaincu que cela ne peut être lui le responsable de ces homicides. Il adorait sa sœur. Il n’aurait jamais pu commettre un geste aussi fou.
Pensif, Jim dévisageait son interlocuteur : L’homme paraissait sincère. Etait-ce un signe du ciel ? L’assistance qu’il espérait ?
- Je vous remercie pour votre proposition. Je suis certain que votre geste ravirait ce pauvre Eddy. Dites-moi ce qui vous a poussé à venir me voir.
- Eddy Mc Dowell m’a beaucoup parlé de vous et de votre fille Marie, de votre combat difficile pour l’abolition de la peine de mort dans un état où la loi du talion est quasi institutionnalisée. Mais je ne vais pas m’étendre sur le sujet. J’ai connu Eddy à l’université, nous étions dans la même promotion. Il était un garçon intelligent et apprécié de tous. Pour ma part, issu d’un milieu d’ouvriers, de couleur noire de surcroît, nombreux sont ceux qui m’ont ignoré.
A l’évocation de ses pénibles souvenirs, le visage du journaliste se raidit ; Celui-ci poursuivit ses propos. Jim l’écouta attentivement.
- Eddy est l’un des seuls à m’avoir tendu la main, à m’aider lorsque j’ai voulu tout abandonner. Sans lui, je n’aurais jamais réussi ! Ce jeune homme loyal est devenu mon ami. Mais je n’ai jamais compris pourquoi il avait refusé les offres des grands journaux qui lui proposaient de véritables ponts d’or. Il désirait par-dessus tout revenir dans sa ville natale. Peu de temps après avoir fini mes études, j’ai été engagé dans une maison de presse à Los Delta. Absorbé par mon travail, j’ai perdu le contact avec Eddy. Mais la nouvelle de son arrestation et des crimes dont il est accusé est arrivée jusque chez nous. Sur le moment, j’ai crû qu’il s’agissait d’une autre personne, d’un homonyme. Cependant, à la vue des photos parues dans les journaux, j’ai dû me rendre à l’évidence ; C’était bien lui. J’ai mené ma propre enquête. J’ai rapidement fait la liaison avec une autre affaire criminelle. Vous avez dû entendre parler d’un certain Mike Hammer, décédé par injection au pénitencier de Whinville en septembre quatre-vingt dix-huit.
Jim se rappelait parfaitement de l’homme, du démon qui avait été exécuté. Ce fameux soir, il était sur place. Le journaliste, ignorant ce détail, communiqua les conclusions de ses recherches.
- J’ai épluché les comptes-rendus de l’époque. J’ai immédiatement relevé plusieurs similitudes entre les deux séries de crimes. La description des meurtres, le choix des victimes correspondent exactement au processus utilisé par l’assassin des jeunes femmes de Tuxon.
A présent, Jim Kawinski en était certain : Cet homme n’était pas là par hasard ! Le Tout-puissant l’avait conduit jusqu’à lui afin de le soutenir dans sa quête de la vérité, afin de contrer le Malin !
- Mon fils, mon fils ! Ce que venez de me relater me conforte dans l’idée qu’il existe un lien entre les meurtres perpétrés dans les environs et ceux commis par le dénommé Mike Hammer. J’étais présent à son exécution et je me rappelle clairement cet homme. Je suis persuadé que nous découvrirons la solution, la preuve de l’innocence d’Eddy dans la vie de Mike Hammer, à Los Delta !
- Malheureusement, je dois vous avouer que je n’ai pas trouvé grand-chose d’intéressant. Les journalistes de l’époque ont fouillé son passé de fond en comble. Il vivait reclus, il n’avait pas d’ami, ni relation féminine. Sans histoire, il passait inaperçu. Selon les agents fédéraux et les psychiatres qui l’ont interrogé, il a agi seul et sans aucun mobile. Mike Hammer choisissait ses victimes, uniquement des jeunes femmes, par hasard, au détour d’une route. C’est un miracle qu’il se soit fait appréhender… sinon la liste aurait pu être très longue. Même ses parents, de braves fermiers…
Jim sursauta, il s’exclama :
- Ses parents… mais oui ! Vous les avez vus, sont-ils toujours vivants ? Où résident-ils ?
- Je ne sais pas… je suppose que je pourrais retrouver leur adresse. Mais je ne comprends pas pourquoi ces gens vous intéressent. Lorsque leur fils a été appréhendé, ils ont été longuement interviewés par les enquêteurs. Mais, ils étaient totalement étrangers aux agissements de leur enfant. Horrifiés, se sentant coupable d’avoir engendré un tel monstre, ils ont coupé tout lien avec leur garçon.
- Je suis certain que c’est par-là qu’il faut débuter !
Thomas Johnson, était séduit par l’enthousiasme du vieil homme. Il accepta de se renseigner et de retrouver les parents de Mike Hammer.

Deux jours s’étaient écoulés depuis la rencontre entre Jim Kawinski et le journaliste de Los Delta… deux longues et interminables journées ! Nerveux, Jim trépignait dans la petite cuisine.
Il était à peine cinq heures lorsqu’il s’était levé. Cette inactivité forcée l'agaçait, le rendait fou. Chaque jour, il pensait à ce pauvre Eddy, plongé dans l’obscurité au fond de sa cellule. Le pasteur, à chaque prière, implorait le Seigneur de venir en aide au pauvre garçon. Jim, une tasse de café à la main, c’était la cinquième, regardait la pendule placée sur la cheminée : Sept heures trente.
La porte s’ouvrit, Marie entra dans la pièce, suivie de près par Doug Lawson. Jim accueillit les deux jeunes gens quand le téléphone sonna. Le vieil homme se précipita vers l’appareil téléphonique et décrocha.
- Allô ! Oui, c’est moi-même. Avez-vous des nouvelles ? Les avez-vous retrouvés ?
Le pasteur, haletant, avide d’informations, écoutait attentivement son correspondant. Lorsque celui-ci eut terminé son rapport, le pasteur, encouragé par la perspective d’enfin progresser dans cette enquête, avisa de son départ pour Los Delta.
- Le temps de préparer quelques affaires… Il me faudra un peu plus de quatre heures de route. Dites-moi où je peux vous rejoindre ?
Le pasteur déchira un morceau de papier et y inscrivit les cordonnées transmises par Thomas Johnson. Le reporter lui donnait rendez-vous dans son bureau au Daily News de Los Delta. Jim Kawinski raccrocha, excité par ce qu’il venait d’apprendre. Il s’adressa à sa fille. Celle-ci n’avait rien perdu de la conversation entre les deux hommes. Elle avait immédiatement compris de quoi il s’agissait.
- Je vais devoir m’absenter un ou deux jours maximum. Je dois me rendre à Los Delta. Mais ne te fais pas de souci, je te téléphonerai dès mon arrivée.
Marie dévisagea son père. Irritée, elle ne répondit pas.
Doug Lawson, témoin malgré lui de cette nouvelle confrontation, essaya de détendre l’ambiance électrique qui risquait de devenir explosive.
- Soyez tranquille mon père. Durant votre courte absence, je m’occuperai de tout.
Jim Kawinski remercia le jeune homme puis s’approcha de sa fille afin de l’étreindre. Marie s’écarta.
- Je vais préparer ta valise. Il te faut un minimum de vêtements.
La jeune femme, furieuse, déserta hâtivement la pièce sous le regard des deux pasteurs. Jim, dépité, s’assit à la table. Doug le rejoignit. Emu par la détresse de Jim, il lui dit quelques mots de réconfort.
- Votre fille tient énormément à vous. Elle m’a confié qu’elle était anxieuse depuis votre malaise. Sa conduite quoique brutale est compréhensible. Elle vous aime !
Le vieil homme attristé par les reproches de Marie n’avait pas le droit de lui en vouloir. Un jour, il lui expliquerait. Elle comprendrait les raisons qui l’avaient poussé à agir de la sorte. En attendant cet instant qui serait une véritable délivrance, Jim pouvait compter sur le soutien de Doug Lawson.
- Sachez mon garçon que je vous suis très reconnaissant. Je vous demanderais d’être près d’elle, de la protéger durant mon absence !
Doug accepta de bon cœur la mission que lui confiait son aîné.

Le départ du père Kawinski se fit dans la douleur. Au volant de sa voiture, la gorge nouée, il observait dans son rétroviseur Marie qui s’était blottie dans les bras du jeune prêtre. Affligé, il se sépara de son bien le plus précieux.
Le pasteur roulait à vive allure. Tout en scrutant la plaine déserte bordant la Nationale, il se remémora les images déchirantes de son départ : Marie abandonnée, contenant ses larmes… Doug, bienveillant, la consolant. Le cœur battant la chamade, Jim ne put retenir les gouttelettes qui cheminaient lentement le long de ses joues ridées par tant d’années de labeur.
Soudain, un son, une voix retentit. Les mots, tel un écho, se propagèrent à l’intérieur de l’habitacle. Paniqué, ne comprenant pas ce qui arrivait, la vue voilée par les larmes, Jim Kawinski chercha la provenance de cette voix qui résonnait, martelait son âme.
- Je vous avais prédit que nous nous reverrions…, que nous nous reverrions…
Un cri, des rires assourdirent le prêtre. Jim, perdu, regarda dans son rétroviseur : Épouvanté, il distingua un homme assis à l’arrière de son véhicule. Il le reconnut instantanément ; C’était lui, Mike Hammer ! Épouvanté par cette vision d’horreur, Jim Kawinski appuya à fond sur la pédale de frein. Ne pouvant se détacher du regard hypnotisant du meurtrier, le religieux n’aperçut pas le poids-lourd qui le suivait de près, qui se rapprochait à vive allure de son véhicule hors de contrôle.
Le chauffeur du camion, surpris par la course folle de l’automobile qui le précédait, freina à son tour. Jamais il ne pourrait éviter la collision, l’écrasement de la voiture et de son occupant.
Désespéré, il actionna les klaxons du monstre d’acier, le son strident des avertisseurs rugirent ! Le poids-lourd, incontrôlable fonça droit sur la voiture du vieil homme, inconscient de la fin tragique qui l’attendait.
Le religieux, paralysé par le regard pénétrant, méprisant du meurtrier, resta sans voix. Mike Hammer était là, assis calmement derrière lui. Il avait la même expression, le même rictus narquois que la nuit de son exécution.
Subitement, un appel, une voix résonna sortant le religieux de sa torpeur.
- Papa !
Aussitôt, la vision, l’assassin s’évanouit. Jim aperçut le poids-lourd fonçant à toute allure droit sur lui. Instinctivement, il braqua, réussit à se dégager de la chaussée, la voiture versa dans le bas-côté.
Le camion effleura le véhicule et finît sa course quelques dizaines de mètres plus loin. Le chauffeur, tremblant de tout son corps, descendit de sa cabine. Il accourut au secours du malheureux resté bloqué dans son automobile. Le pasteur conscient, miraculeusement vivant, s’appuya de tout son poids, de toutes ses forces contre cette portière qui refusait de céder. Le transporteur, rassuré de voir le passager seulement égratigné, retourna à son camion. Il revint une barre métallique à la main. Malgré leur tentative, la portière résista. Le camionneur somma le pasteur de s’écarter, de se réfugier à l’arrière. D’un coup violent, il fracassa le pare-brise puis traîna le religieux hors de son véhicule.
Jim Kawinski, contusionné, examina attentivement l’intérieur de son auto. Il dut se rendre à l’évidence, il n’y avait personne. Il ne pouvait y croire. Tout ceci n’était donc que le fruit de son imagination, une simple hallucination. Mais cet homme, Mike Hammer avait l’air si réel !
Le chauffeur du camion, étonné par l’étrange comportement du pasteur, s’inquiéta pour la santé de celui-ci.
- Ca va ? Attendez, asseyez-vous. Je vais appeler une ambulance.
Le pasteur tout en poursuivait son inspection, cherchait le moindre élément qui lui prouverait qu’il n’était pas fou,
- Non, ce n’est pas nécessaire. Je n’ai rien !
Le camionneur observait le vieil homme, toujours penché à moitié à l’intérieur de la carcasse.
- Mais que s’est-il passé ? J’ai bien cru que j’allais vous rentrer dedans. C’est un miracle que vous vous en soyez sorti !
- Oui, mon fils. Un miracle !
- Je vais vous emmener à Los Delta. J’y connais un garagiste. C’est un cousin. Il remorquera votre voiture jusqu'à sa station. Mais vu son état, j’ai bien peur qu’il ne puisse faire grand-chose. Venez, cela ne sert à rien de rester ici.
Jim se laissa convaincre. Décidément la fatigue, ses sens lui avaient joué un bien mauvais tour, pensa le religieux.

Jim escorté par le transporteur se rendit au garage. Le gérant promit de se déplacer sur les lieux de l’accident dès que possible. Le religieux sollicita une dernière faveur : Il ne connaissait pas Los Delta et avait rendez-vous au Daily News. Le garagiste proposa de l’y conduire ; Ce n’était pas très loin !
Une dizaine de minutes plus tard, Jim se retrouvait au pied d’un impressionnant immeuble surplombé par une gigantesque mappemonde qui pivotait insensiblement sur son axe. Le religieux entra dans l’immense hall du bâtiment et s’adressa à la réception.
Thomas Johnson prévenu par l’employée accourut à la rencontre du père Kawinski. Il remarqua les contusions sur le visage du pasteur.
- Mais qu’avez-vous eu ?
- Ce n’est rien du tout, juste de la tôle froissée. Mais dites-moi plutôt ce que vous savez à propos de Mike Hammer.
- Vous êtes sûr, il serait peut-être préférable de vous faire examiner par un médecin. Il y a une clinique à quelques pas d’ici. J’y connais un docteur ; Il vous fera passer quelques examens.
- Non, Laissez ! J’en ai vu d’autres.
Thomas Johnson s’inclina et l’escorta jusqu’à son bureau. Jim Kawinski, impatient, sillonnait la pièce. Son attention fut attirée par un cliché : La photo de Martin Luther King, siégeait au côté du drapeau des Etats-Unis.
Le journaliste, conscient de l’intérêt porté par le pasteur, narra l’histoire de la photographie.
- C’est mon grand-père qui l’a prise peu de temps avant que Martin Luther King soit exécuté. Au décès de mon père, j’ai hérité de la photo. Il en était très fier. J’ai dû me battre pour pouvoir l’accrocher dans mon bureau. Aujourd’hui encore, certains n’hésiteraient pas à la brûler …
Thomas Johnson, le cœur plein d’amertume, communiqua le résultat de ses investigations.
- J’ai mis la main sur l’adresse des parents de Mike Hammer. Cela n’a pas été une mince affaire car tout ce qui les concernait : documents, articles ont mystérieusement disparu. Le dossier de Mike Hammer archivé dans le sous-sol du journal a été vidé de son contenu. Même l’ordinateur central de la maison a été piraté. Quelqu’un n’a visiblement pas envie que l’on poursuive cette piste. C’est plutôt bon signe ! Je me suis alors renseigné à la rédaction afin de connaître le nom du journaliste qui avait suivi l’affaire Hammer, mais celui est décédé, il y a quelques mois dans un accident de chasse. Je me suis rendu chez les parents de mon confrère. Ils m’ont aimablement autorisé à fouiller les affaires de leur fils. J’ai découvert un minuscule calepin ; Je l’ai compulsé. Le carnet est composé de nombreuses notes manuscrites ayant rapport avec des reportages commandés par le journal dont celui du ‘’Boucher‘’. Une adresse a attiré mon attention car le lieu désigné n’était référencé sur aucune carte. Heureusement, j’ai un oncle, un vieil homme qui connaît toute la région comme sa poche. Il m’a indiqué l’endroit exact où se trouve la demeure des Hammer.
Le pasteur intéressé par ce fameux bloc-notes, demanda à le voir. Le journaliste se dirigea vers une imposante armoire métallique.
- Je l’ai dissimulé dans mon coffre. Je suis le seul à connaître la combinaison.
Le journaliste ouvrit le meuble. A l’intérieur, un coffre de couleur gris était boulonné à la paroi. Thomas Johnson encoda une série de numéros, la porte s’ouvrit automatiquement. Le reporter, abasourdi, plongea la main dans le coffre-fort. Il en sortit pêle-mêle des dossiers, des papiers. Jim Kawinski, inquiet se leva et rejoignit le journaliste.
- Il n’est … vous ne l’avez plus ?
Thomas, irrité, remuait les dossiers éparpillés sur la moquette du bureau. L’incroyable avait eu lieu.
- Il doit être ici, ce n’est pas possible. Personne n’a le code !
Mais ses recherches furent vaines. Il dut se rendre à l ‘évidence, le précieux carnet avait lui aussi inexplicablement disparu. Le reporter inspecta la porte du coffre mais celle-ci était intacte.
Celui qui avait perpétré le vol connaissait la combinaison et n’avait, à première vue, emporté que le bloc-notes de son confrère. Thomas se retourna vers le prêtre et lui confirma la disparition de l ‘objet.
- Je suis désolé, je ne comprends pas. Quelqu’un est parvenu à …
- Ce n’est pas grave, mais connaissez-vous l’adresse ? Savez-vous où ils habitent ?
- Bien sûr ; C’est au nord de Los Delta. Selon les indications de mon oncle, la maison des Hammer est située au bout d’une impasse.
- Pourriez-vous m’y conduire immédiatement. Nous devons prendre le meurtrier de vitesse avant qu’il n’arrive à faire disparaître tous les indices qui nous permettraient de le confondre.
Le journaliste acquiesça. Le pasteur avait tout à fait raison. L’homme paraissait deviner chacun de leurs gestes, ce qui lui octroyait à chaque fois un tour d’avance.

Après avoir parcouru une trentaine de miles sur un chemin sinueux, encombré par la végétation, Jim Kawinski aperçut une barrière qui entravait la route. Thomas s’arrêta devant le poteau métallique enchaîné à un pilier. Le journaliste s’approcha ; un cadenas reposait sur le sol. Thomas ôta la lourde chaîne rouillée et fit basculer la barrière. Tandis que la voiture reprenait lentement sa progression, Le pasteur en profitait pour observer attentivement les alentours. Tout semblait si paisible. La végétation avait repris sa place et avait envahi l’endroit.
Plus loin, une bâtisse de bois, délabrée, reposait au milieu de déchets, de carcasses de voitures dont certaines avaient été incendiées.
Le journaliste se gara face à la porte de l’habitation. Les deux hommes se dirigèrent vers l’entrée.
Pendant que Thomas frappait violemment sur la porte, Jim Kawinski contournait la bâtisse. Il aperçut une fenêtre et se pencha afin d’entrevoir l’intérieur de la pièce : c’était une minuscule cuisine. Une table, de la vaisselle, une casserole contenant de la nourriture avariée traînaient sur l’évier. Des sacs de détritus éventrés couvraient le sol. Un rat, apeuré par les coups assenés à la porte d’entrée, se faufilait à toute vitesse entre les débris de toutes sortes.
Le pasteur rejoignit le journaliste qui s’était saisi d’un morceau de bois.
- Il n’y a plus personne depuis longtemps. Je vais forcer la porte.
Sur ces mots, Thomas engagea le levier. La porte rongée par l’humidité céda rapidement. Le reporter s’introduisit le premier dans l’habitation. Apparemment, vu son état de délabrement, elle avait été abandonnée depuis longtemps par ses propriétaires.
Le pasteur, précédé par Thomas Johnson se glissa à travers un indescriptible capharnaüm. Des rongeurs qui se disputaient un morceau de pain, dérangés par les visiteurs, s’enfuirent en abandonnant leur précieux butin.
Les deux hommes sillonnèrent, explorèrent les différentes pièces de l’humble résidence. Dans la chambre à coucher, un lit était soigneusement couvert d’un drap blanc souillé par une épaisse poussière. Thomas ouvrit une armoire. Des vêtements, du linge y était méticuleusement rangé. Le journaliste souleva les draps, examina chaque recoin du meuble.
Jim Kawinski s’achemina vers le living. Il s’approcha de la cheminée ornée d’une gravure évoquant l’emblème du Texas. Une Winchester avait été accrochée sur un pan de mur. Une photo et divers trophées de chasse étaient éparpillés sur un guéridon.
Le pasteur étudia la photographie : elle représentait un homme d’une cinquantaine d’années, souriant, posant fièrement. A ses pieds, un buffle gisait sur le sol.
Un bruit aigu, le crissement d’une porte attira l’attention du religieux. Le son semblait provenir de l’extérieur. Jim se précipita à la fenêtre. Il distingua, à moitié camouflée par la végétation, une grange. La porte de bois oscillait sous la force du vent.
Poussé par la curiosité, le pasteur sortit de l’habitation et s’avança en direction de l’annexe. La porte se referma devant lui. Jim hésita. Une funeste prémonition l’obligeait à ralentir, lui conseillait de rebrousser chemin.
Le religieux, angoissé, malgré ses craintes, entrouvrit le portail. L’antre de la grange plongé dans la pénombre faisait face au prêtre qui s’y engouffra avec précaution.
Des ballots de foin parsemaient le sol. Une faux, une fourche étaient accrochées à la droite de l’entrée.
Jim, sur ses gardes, progressa pas à pas. Quelques mètres plus loin, il distingua un ballot couvert de ce qui lui paraissait être du sang. Intrigué par cette découverte, le pasteur s’en approcha. Ses yeux ne l’avaient pas trompé : Une mare d’hémoglobine coagulée s’entremêlait avec le fourrage. Instinctivement, affolé, le pasteur leva les yeux.
Il ne put s’empêcher de hurler. Horrifié, il recula. Il ne pouvait détacher le regard de cette vision, de cette scène digne du pire cauchemar.
Thomas alerté par les cris du religieux, se rua en direction de la grange. A l’entrée de la bâtisse, les yeux hagards, Jim Kawinski balbutia :
- Ils sont là, je les ai, ils sont …
- Restez ici, j’y vais.
Sur ces mots, Thomas Johnson entra à son tour dans la grange et découvrit, suspendus à une poutre, un homme et une femme dévêtus, l’abdomen béant, éventré.
Le journaliste, malgré le dégoût que lui inspirait cette macabre mise en scène, marcha vers les deux cadavres, dans un état de putréfaction avancé, pendus comme du bétail.
A l’extérieur, le religieux reprenait courage. Calmé, il se rendit auprès du journaliste. Thomas, une torche à la main, éclairait l’intérieur de l’annexe. Une inscription avait été gravée sur une des parois. Le message avait été inscrit en lettres de sang : ‘’ Priez pour le salut de vos âmes ‘’
Prévenu par le journaliste, les forces de l’ordre se rendirent sur les lieux de la boucherie. Thomas et le pasteur furent mis à l’écart, confinés à l’intérieur de l’habitation sous la surveillance d’un policier. Le reporter, par la fenêtre du living observait le va et vient des enquêteurs, des infirmiers et du médecin légiste. Deux corbillards se garèrent le long de la grange.
A l’intérieur du hangar, les corps sans vie avaient été décrochés et posés au sol afin de procéder aux premiers examens. Aucun vêtement n’ayant été découvert, les inspecteurs tentaient de comprendre ce qui s’était passé. Le shérif décida de rejoindre les deux témoins afin de procéder à leur interrogatoire. Accompagné par son adjoint, il s’adressa au jeune journaliste noir.
- Que faisais-tu ici ? Tu sais que je t’ai conseillé de ne plus jamais te retrouver sur mon chemin.
Thomas Johnson, ayant déjà eu des démêlés avec le Marshall, face à l’agressivité de celui-ci, ne se démonta pas.
- Nous voulions interroger les parents de Mike Hammer… mais quelqu’un nous a précédé et s’est occupé de l’élimination de ceux-ci !
Le shérif agacé par l’attitude de son interlocuteur se rapprocha. Les deux hommes n’étaient plus qu’à quelques dizaines de centimètres. Les yeux remplis de haine, la main posée sur l’étui de son arme, le policier incita le journaliste à faire un faux pas.
- Tu sais Johnson, un jour je t’aurai ! Un geste déplacé et je n’hésiterai pas !
Le journaliste, les poings serrés, se contrôla et ne céda pas aux provocations du policier. Il savait qu’il n’hésiterait pas à tirer, à l’exécuter.
Jim Kawinski, témoin de la scène, s’interposa.
- Shérif ! Avez-vous des questions à nous poser ?
Le Marshal ne prêtait aucune attention au prêtre. Il continuait à fixer le journaliste droit dans les yeux. Le policier neutralisa discrètement la sécurité de son revolver.
Le pasteur haussa le ton. Autoritairement, il rappela l’officier à la raison.
- Shérif ! Si vous n’avez rien à nous reprocher, je vous prie de nous laisser partir !
Le policier, dérangé par la présence du religieux, rétablit la sécurité de son arme. Frustré de n’avoir pu régler définitivement le compte de Thomas Johnson, il s’adressa à celui-ci.
- Ok, mais toi, évite de te retrouver sur ma route. La prochaine fois tu risques d’avoir moins de chance !
Sous les yeux des deux fonctionnaires de police, Jim agrippa le journaliste et l’entraîna à l’extérieur.
Au volant, Thomas Johnson démarra sur les chapeaux de roues. Le pasteur eut juste le temps d’apercevoir un corps emballé dans un étui gris, étendu sur une civière. Le cadavre fut introduit dans l’un des corbillards.
Le Jeune homme, à présent calmé expliqua les raisons de l’attitude violente du fonctionnaire de police.
- Il y a quelques années, j’ai été chargé de suivre une affaire de viol. Une jeune fille, une noire d’à peine quinze ans avait été la victime de plusieurs hommes. Elle était tombée dans un véritable guet-apens. Laissée pour morte par ses agresseurs, elle avait été abandonnée dans un champ. Revenue à elle, elle avait réussi à se traîner jusqu’à la route. Un couple de la région l’a découverte inconsciente, complètement nue. Dans un état de déshydratation extrême, ayant perdu énormément de sang, elle a été conduite aux urgences. Grâce à Dieu et aux soins des médecins, elle s’en est tirée. Mais son calvaire n’avait pas pris fin pour autant. Les violeurs étaient tous des notables de la région. Notre brave shérif a fait pression et essayé d’étouffer l’affaire. Il aurait sûrement réussi si je n’avais pas été mis au courant de l’affaire. J’ai contacté la malheureuse victime et je l’ai convaincu de maintenir sa plainte. Les porcs ont été traînés devant la justice. Malheureusement, pour une histoire de documents soi-disant illégalement obtenus, pour vice de forme, ils ont été acquittés. La famille de la jeune fille, détruite une deuxième fois, n’avait plus qu’une solution : Une nuit, comme de vulgaires voleurs, ils ont tout abandonné ; On ne les a plus jamais revus. Le shérif, soupçonné un moment d’avoir participé au viol collectif, a juré d’avoir ma peau, de m’abattre comme un chien !
Jim Kawinski pensif, observa le conducteur aigri par tant d’injustices.

L’automobile du journaliste s’arrêta devant un motel. Thomas proposa d’héberger le pasteur.
- Vous êtes sûr de ne pas vouloir passer la nuit chez moi ? Mon épouse sera enchantée de faire votre connaissance.
- Non, mon fils ! Je vous remercie pour votre proposition mais je serai plus à l’aise dans ce confortable gîte. Pourriez-vous vous charger de récupérer mes affaires ? Ma valise est dans le coffre de ma voiture. Elle a été remorquée au garage Olson. Vous connaissez ?
Le reporter promit de passer par la station service en fin d’après-midi. Avant, il devait se rendre chez un membre de sa famille.
- J’ai un cousin qui travaille à la morgue. Il est employé au service d’entretien. Il a accès à tous les bureaux. Je lui demanderai de me fournir le dossier des autopsies pratiquées sur les corps. Ce n’est pas grand-chose mais avec un peu de chance, nous découvrirons l’un ou l’autre détail intéressant.
- J’espère mon fils ! Nous devons arrêter cet homme !
Le religieux, persuadé que l’assassin demeurait à Los Delta, annonça sa décision de rester plusieurs jours dans la Métropole et son souhait de réexaminer la demeure des Hammer.
La perspective de retomber sur le Marshal ou sur les acolytes de celui-ci n’enchantait pas le journaliste.
- Je ne pense pas que nous y trouverons grand-chose de plus mais si vous y tenez vraiment, je vous y conduirai d’ici deux ou trois jours, le temps que cela se calme.
Jim après avoir salué le journaliste, gagna la réception puis la chambre que l’employé du motel lui attribua.
Harassé par cette journée éprouvante, riche en rebondissements, le pasteur s’allongea sur le lit. Les yeux clos, il se remémora les évènements qu’il venait de vivre.
Selon les déductions du vieil homme, le clone de Mike Hammer disposait et retirait les pièces du puzzle avec une dextérité diabolique. Il avait toujours une longueur d’avance. Mais à ce jeu là, il risquait de faire un faux pas. C’était peut-être pour cela qu’il avait supprimé ses deux malheureux. Ceux-ci devaient posséder la clef, un élément qui aurait permis de le démasquer, de l’arrêter. Se sentant traqué, il aurait décidé d’éliminer des témoins gênants.
Plongé dans ses réflexions, Jim n’eut plus la force de lutter contre la fatigue. Malgré ses efforts pour rester éveillé, il s’endormit.



Six


Thomas Johnson, assis à l’intérieur de sa voiture, scrutait une des entrées de la morgue.
Peu de temps après, un homme vêtu d’une salopette rouge sortit du bâtiment. L’employé de maintenance se dirigea vers le véhicule du journaliste. Arrivé à sa hauteur, il sortit discrètement d’une de ses poches, une série de feuillets qu’il donna prestement à son cousin. Thomas le remercia puis démarra aussitôt.

Malheureusement, le pasteur constata à son tour que le rapport avait été bâclé. Ce double homicide ne semblait pas intéresser grand monde.
Les deux hommes décidèrent de retourner à la propriété des Hammer. Vu la façon dont les enquêteurs considéraient l’affaire, il n’y avait plus de risque de tomber sur l’un ou l’autre agent fédéral, spéculaient-ils.

L’endroit déserté par les policiers avait retrouvé son calme, sa quiétude d’antan. Les immondices, les carcasses de voitures n’avaient pas été déplacés. Jim Kawinski, escorté par le journaliste pénétra dans la grange. Au centre de l’annexe, la mare de sang était toujours présente, ainsi que des bribes de cordes fixées à la poutre.
Thomas Johnson, sa torche à la main illumina le fond du hangar. Le pasteur désireux de revoir le message écrit en lettres de sang, lui demanda d’éclairer le pan de mur.
Les deux hommes, incrédules, constatèrent la disparition de l’inscription. Le journaliste frotta les planches de bois recouvertes d’une épaisse couche de poussière. Ses efforts furent inutiles, le message s’était bel et bien évaporé.
Pour le jeune homme, il ne faisait aucun doute que c’était encore un coup du Marshal. Comme pour le viol de l’adolescente, il était prêt à tout pour dissimuler tout élément pouvant porter préjudice à ses amis.
Jim, soucieux, se rapprocha à son tour de la paroi. Il examina minutieusement la poussière qui s’était incrustée dans les lattes de bois. Il était matériellement impossible que cette cendre grise se soit déposée en si peu de temps. C’était à nouveau l’œuvre du Malin ! Considéra le prêtre.
Une voiture s’enfonça dans la propriété des Hammer. Les deux hommes sortirent en hâte de la grange et se retrouvèrent nez à nez avec deux policiers, des adjoints du shérif. Un des agents s’avança menaçant vers le journaliste.
L’endroit étant désert, pas de témoin …C’était l’occasion pour les deux flics de les éliminer. Personne ne viendrait les chercher ici ! Pensa le religieux. Jim prit l’initiative.
- Je suis le pasteur Jim Kawinski. Je désirais me recueillir, prier pour la paix de ces deux malheureuses victimes.
Le fonctionnaire de police s’adressa en aparté à son collègue puis il déclara :
- Ok ! C’est bon pour une fois. Mais ne remettez plus les pieds ici ! Je n’ai pas envie d’avoir des problèmes avec le Boss.
Les deux hommes, redoutant d’être tirés comme des lapins, quittèrent rapidement les lieux.

A Tuxon, Marie Kawinski et Doug Lawson rendirent visite aux parents d’Eddy. Les jeunes gens apprirent, de la bouche du maître des lieux, l’hospitalisation de son épouse.
Le médecin de famille, préoccupé par la rapide détérioration de sa santé, avait jugé bon de la mettre sous surveillance médicale.
Le père d’Eddy, à présent seul, se vouait entièrement à la défense de son fils. Il s’entretenait quotidiennement avec l’avocat, la seule personne qui avait eu l’autorisation de rencontrer le détenu.
Mais les nouvelles étaient mauvaises : Eddy Mc Dowell, insulté, brimé journellement par les gardiens et les autres détenus supportait de moins en moins bien son incarcération. Il avait beau clamer sans cesse son innocence, le journaliste était traité comme un chien.
L’avocat s’était plaint, par écrit, au directeur du pénitencier. Cette situation, ces actes étaient contraires à la charte des droits de l’homme. Mais le haut-fonctionnaire, qui avait reçu l’appui de l’administration fédérale, refusait toutes les doléances du bâtonnier allant jusqu’à le menacer de lui interdire l’accès de sa prison.
Maître Curtis lucide, conscient de ce revirement de situation, que s’obstiner nuirait aux intérêts de son client, avait décidé de ne pas insister et de focaliser ses efforts sur la défense du jeune garçon.
Car malgré le manque de preuve évidente, l’absence de l’arme et de mobile, le jury populaire issu du comté n’hésiterait pas à condamner Eddy Mc Dowell à la perpétuité ou dans le pire des cas, à la peine capitale.
Monsieur Mc Dowell, fatigué, à l’évocation du rapport de son avoué ne put s’empêcher de verser une larme. L’homme fier se saisit de son mouchoir afin de dissimuler cette larme qu’il n’avait réussi à contenir.
Doug Lawson, charitable, réconforta le vieil homme.
- Monsieur, j’ai eu la joie de faire la connaissance de votre fils, de lui parler à plusieurs reprises. J’ai découvert en lui, un jeune homme débordant de bonté et de courage. Je suis certain que notre Seigneur ne tolérera pas une telle injustice. Dès mon arrivée à la paroisse, je prierai pour lui et votre épouse.
Le père du journaliste remercia les deux jeunes gens de leur soutien et invoqua la fatigue pour s’éclipser. Marie, affligée, suivit des yeux le père d’Eddy esseulé regagner sa majestueuse demeure.

En voiture, Marie Kawinski, émue par la détresse du vieil homme, songea aux aléas de l’existence, aux mauvais tours du destin qui frappaient cruellement une famille tranquille, sans histoire.
Elle se revoyait jouant avec Alice et Eddy, courant à travers l’immense propriété, se cachant dans une petite cabane nichée dans un arbre centenaire. Aujourd’hui, elle n’oserait plus remonter dans ce refuge. Trop de souvenirs y subsistaient. Peut-être qu’un jour elle réussirait à vaincre cette peur qui la tenaillait.
Le jeune pasteur s’adressa à sa voisine, étrangement absente.
- Pourquoi n’irions nous pas dîner en ville ce soir ? Cela te fera du bien de te changer les idées.
- Non, merci ! C’est très gentil de ta part mais si mon père revenait, j’aimerais être là pour l’accueillir.
- Ton père a prévenu que son absence risquait de durer plusieurs jours et qu’il téléphonerait la veille de son retour. Marie, tu n’as aucune raison de refuser mon invitation. Rester recluse n’est pas une solution. D’ailleurs, si tu n’es pas à la maison, il te sonnera sur ton portable. Marie, ce n’est pas un enfant !
La jeune femme accepta à contre-cœur l’invitation du jeune pasteur. Elle aurait préféré rester seule mais elle n’avait pas le droit de refuser. Doug Lawson était tellement prévenant et attentionné : il méritait qu’elle lui accorde cette faveur.
- Je suis très heureux que tu aies consenti à m’accompagner. Je dois t’avouer que j’ai une profonde admiration pour ce que vous faites, ton père et toi. Sans votre soutien, la famille Mc Dowell serait bien seule.
Marie esquissa un léger sourire puis replongea dans ses souvenirs.

Il était passé vingt-deux heures. Jo vérifiait les pompes de la station d’essence. Accoudée à l’une d’elle, Whitney, une prostituée noire, s’exclama :
- Tu t’en vas déjà ! Tu n’as pas envie de passer un peu de temps avec moi ? Tu ne le regretteras pas.
Le vieux Jo, amusé par la proposition indécente, parcourut de la tête au pied la jeune femme.
- Tu sais ma jolie, ces jeux-là, ce n’est plus de mon âge!
- Dis plutôt que t’as peur que ta femme te prenne en train de t’amuser !
- Un petit conseil, ne traîne pas dans le coin ! Le Marshall ne t’a pas à la bonne et il n’hésitera pas à te renvoyer chez toi à grands coups de bottes.
- Ton shérif ne me fait pas peur ! C’est un homme comme un autre. Je sais par où le prendre.
- Je t’aurai prévenue.
Le pompiste regagna son pick-up et quitta aussitôt la station.
Whitney, seule, n’était pas à l’aise. Elle scrutait la route, espérant apercevoir la lueur des phares d’un camion. Mais l’horizon restait désespérément obscur.
Whitney râlait, fulminait . Cela faisait plus de deux heures qu’elle était là, à poireauter pour rien. Pas un seul client en vue !
Si elle n’avait pas eu besoin impérativement d’argent pour payer sa dose d’héroïne, elle serait partie depuis longtemps. Elle aurait rejoint sa fille qui dormait dans l’unique chambre de son taudis. Malheureusement, sans sa quantité journalière de drogue, elle ne pouvait exister.
Son dealer, un ex, profitait de la situation. Il refusait de lui faire crédit, d’avancer la marchandise qui la soulagerait et lui permettrait de tenir un jour de plus. Mais ce salaud, le père de son enfant, celui qui l’avait jetée, traînée dans la rue la considérait comme une vulgaire loque.
Et dire qu’elle l’avait aimé à la folie. Elle avait fermé les yeux sur ses incartades, espérant follement que cela lui passerait. Elle avait cru bêtement, naïvement que tout finirait par rentrer dans l’ordre. Sa mère l’avait prévenue, l’avait suppliée de le lâcher avant qu’il ne soit trop tard. Elle avait souvent répété que cet homme n’était pas pour elle.
Whitney, rebelle, ne l’avait pas écoutée. Elle croyait simplement qu’il réintégrerait le domicile, qu’elle saurait trouver les arguments pour le garder auprès d’elle.
Le jour où elle lui annonça qu’elle était enceinte fut terrible. Elle ne l’avait jamais vu ainsi : il lui intima l’ordre de se faire avorter, de supprimer son enfant.
Malgré la peur que lui inspirait son concubin, elle osa lui dire non. La suite, elle ne s’en souvenait plus bien. Il lui assena plusieurs coups au visage, au bas du ventre.
Elle reprit connaissance dans une chambre d’hôpital… Elle ne comprenait pas ce qui lui était arrivé, cherchant désespérément son compagnon.
Ses parents qui étaient passés chez elle à l’improviste, l’avaient découverte inanimée.
Heureusement, son bébé avait survécu au traumatisme, aux coups de son géniteur.
A sa sortie de la clinique, Whitney retourna vivre chez ses parents et quelques mois plus tard, elle mit au monde une mignonne petite fille.
Peu de temps après, prévenu de la naissance d’Esperanza, son ex lui rendit visite. Il ne semblait plus le même homme, il avait mûri et implorait Whitney de lui pardonner tout le mal qu’il lui avait fait. Idiote, elle l’avait cru.
Il n’avait pas fallu attendre longtemps avant qu’il ne redevienne comme avant. Mais il était trop tard ! N’osant pas revenir chez ses parents, menacée de mort si elle osait le lâcher, elle avait plongé dans la drogue. Devenue dépendante à la cocaïne, à l’héroïne, ne sortant de son lit que pour se shooter, son mec l’abandonna pour une junkie.
Whitney n’avait plus le choix. Il ne lui restait plus que la rue, le trottoir pour survivre.
S’il n’y avait pas eu Esperanza, son unique trésor, elle aurait déjà sans regret mis fin à ses jours.

Whitney, lasse, arpentait l’aire de stationnement. Le ciel était dégagé, les étoiles brillaient. La jeune prostituée s’assit sur le capot de sa voiture, un débris récupéré dans une fourrière. Elle ôta une de ses chaussures à hauts-talons ; Elle massa son pied comprimé par cet objet de torture. Whitney se disait qu’elle ferait bien de stopper, de retourner chez elle, auprès des siens. Elle en avait marre de subir, d’accepter les fantasmes lubriques de ces hommes qui la jetaient, une fois satisfaits, tout ça pour quelques dollars.
Jusqu'à présent, elle avait échappé aux déséquilibrés, au sida mais pour combien de temps encore. Que ferait Esperanza sans elle, sans sa maman ?
Jamais elle n’avait eu le courage, la volonté de décrocher. Cependant depuis la mort par overdose d’une amie retrouvée dans un caniveau, elle se sentait enfin assez forte pour lutter, pour vaincre sa dépendance à cette merde.
Mais une cure de désintoxication coûtait cher. Il fallait de l’argent, beaucoup d’argent. De plus, qui prendrait soin de sa fille pendant son sevrage. Elle ne voulait pas n’importe qui ; surtout pas une famille d’accueil qui profiterait de l’opportunité pour se l’accaparer car Esperanza avec sa peau si douce, ses petits yeux profonds comme l’océan, son sourire charmeur, ses éclats de rire communicatifs était un don du ciel.
Whitney distingua au loin un éclat, une lumière… un client. Précipitamment, elle remit son escarpin. A moitié étendue sur le capot de sa voiture, elle remonta sa robe, prit une pose suggestive.
Une automobile s’arrêta à côté des distributeurs de carburant. Un homme, ne prêtant aucune attention à la jeune femme, se dirigea vers les pompes à essence.
La prostituée n’ayant rien à perdre, aux abois, décida d’accoster sa victime.
- Et toi ! Tu as l’air mignon ! Tu n’as pas envie de passer du bon temps, de t’éclater avec moi. Je suis une experte ! Je t’emmènerai au septième ciel et tout ça pour presque rien, quelques dollars. Viens, tu ne le regretteras pas !
L’homme ne réagit pas et glissa quelques dollars dans le monnayeur. Whitney s’approcha de sa proie.
- Tu ne vas pas me dire que je te laisse indifférent. Si je le voulais, je pourrais damner le bon Dieu. Regarde cette paire de seins, tu ne vas pas me dire que tu es pédé !
Whitney joignant le geste à la parole exhiba sa poitrine, ses seins fermes dont les tétons dressés appelaient à la luxure.
L’homme, sensible au déhanchement de la jeune femme, la contempla, la regarda se caresser.
Lascive, elle remonta sa robe, découvrant sa culotte blanche qui contrastait avec sa peau brune.
Whitney, consciente de l’intérêt qu’elle suscitait, jouait le grand jeu. L’homme, son client, elle le tenait entre ses mains. D’un doigt expert, elle se caressa l’entrejambe, écartant l’étoffe protégeant son intimité.
L’inconnu, sous le charme de la prostituée ne pouvait plus la quitter des yeux. Il était sous son emprise.
- C’est combien ? Demanda-t-il.
- Quinze dollars pour une fellation et trente pour le reste. Avec Préservatif !
- Ok !
L’homme sortit de sa poche une liasse de billets et tendit quelques dollars à la jeune femme. Whitney s’empara des bouts de papiers et les glissa dans son sac à main. Quinze dollars, ce n’était pas grand-chose mais c’était mieux que rien ! Elle avait bien cru terminer la nuit sans un rond.
Whitney s’agenouilla, d’une main expérimentée, elle coulissa la brayette du pantalon. Plus qu’une dizaine de minutes et elle pourrait filer, chercher sa dose et rejoindre son bébé.
Tout en gémissant, l’inconnu lui caressa les cheveux. Elle n’aimait pas ça. Elle détestait ces mains qui la touchaient, qui la souillaient mais c’était compris dans le prix.
Soudain, l’homme demanda :
- Comment va Esperanza ? C’est votre fille n’est ce pas !
Whitney, surprise par cette question, sursauta, se releva. Elle fixa son client ; celui-ci restait imperturbable.
- Mais qui vous a parlé de ma fille ? Je ne vous connais pas. Qui êtes-vous ?
- Vous ne devez pas avoir peur. Je ne vous veux pas de mal … Seulement, je pensais que vous seriez heureuse de parler de votre fille. Elle est si mignonne ! Je n’ai pas eu votre chance. La vie, l’existence m’a privé de ce don… de procréation. Je n’ai pas d’enfant. J’aurais tant aimé avoir un bébé comme le vôtre.
La jeune femme, désorientée, paniquée proposa :
- Ok ! Ok ! J’ai compris, vous êtes envoyé par mon ex.. Vous pouvez lui transmettre le message : Jamais, je ne lui confierai Esperanza. Tenez votre argent et maintenant, dégagez !
- Pourquoi tant d’agressivité à mon égard ? Si cela peut vous rassurer, je ne connais pas votre ex. Mais à ce que je comprends, cet homme vous a fait souffrir. Je déteste ces personnes qui profitent de leur position, de leur argent pour imposer aux autres leurs volontés. Par contre, je suis uniquement là pour vous délivrer.
Whitney ne comprenait pas ce que l’inconnu lui racontait. Ce type était un malade ; Le client de trop !
La prostituée évalua la distance qui la séparait de sa voiture. Si elle arrivait à courir, à se réfugier dans son automobile, elle serait sauvée. Whitney temporisa.
- Oui, c’est ça me délivrer mais j’y arriverai seule. Je n’ai besoin de personne et surtout …
Sans finir sa phrase, la jeune femme virevolta brusquement. Mais son élan fut stoppé net. L’homme la saisit par le bras. Whitney se débattit, elle hurla :
- Laissez-moi partir ! Vous me faites mal ! Que voulez-vous ?
L’être doté d’une force surhumaine ne lâcha pas sa proie. Whitney lutta, frappa son agresseur avec la force du désespoir. L’inconnu, amusé de cette hargne, insensible aux coups de la malheureuse, ricanait. Soudain, Whitney éprouva une douleur atroce au niveau de la hanche. Une lame la transperça, la déchira. Meurtrie, la jeune femme fixait l’homme qui venait de la frapper. Elle ne voulait pas mourir, pas maintenant, son bébé, sa petite fille avait besoin d’elle.
L’inconnu lui asséna un deuxième coup de couteau en plein ventre. Whitney s’agrippa à son veston mais ses forces déclinèrent… Elle glissa le long du corps de son agresseur. Etendue sur le bitume, elle se traîna quelques mètres avant de s’abandonner aux mains de son bourreau. L’assassin se pencha au-dessus de sa victime, à présent sans vie. Il la retourna, la déshabilla minutieusement
L’homme contempla le corps dénudé. Son regard exprimait la tristesse. Il leva les yeux et brailla. La clameur surgissant des fins fonds de l’enfer s'amplifia, ébranlant la quiétude des cieux.
Tout en récitant, en murmurant des cantiques sataniques, le meurtrier dodelinait de la tête. Son corps était pris de convulsions mais son bras droit était étrangement impassible. Son couteau à la main, il gravait méticuleusement le pentacle, l’étoile du Malin, sur la poitrine de la jeune prostituée.
Le symbole accompli, terminé, l’homme regarda sa victime. Il se balançait nerveusement. Ses chants redoublèrent d’intensité. Il comprima son couteau dans sa main.
Son corps et l’arme dégoulinante de sang ne faisait plus qu’un.
Soudain, il s’abattit sur le cadavre. Il la lacéra, l’éventra, la mutila.
Après une dizaine de minutes d’intense barbarie, de folie, l’homme se redressa. Sans prêter attention au corps déchiqueté, il chemina lentement vers sa voiture, l’arme à la main.
Arrivé aux abords de son véhicule, il examina le couteau maculé de sang. Il saisit une serviette de papier à un distributeur puis il nettoya l’objet du crime avant de jeter le feuillet rougi dans une poubelle.

Assis confortablement à l’arrière d’un bus, Jim Kawinski contemplait le paysage. Le soleil rayonnait, illuminant les vastes prairies bordant la Nationale.
Le pasteur las et découragé par les évènements qu’il venait de vivre avait décidé de rentrer chez lui. Thomas Johnson qui s’était engagé à poursuivre son enquête le préviendrait dès qu’il découvrirait une nouvelle piste.
Malgré ses désillusions, le pasteur se réjouissait de retrouver son enfant. Le voyage touchait à sa fin.
Au loin, le vieil homme discerna la station service, celle tenue par Jo.
Le religieux eut son attention attirée par un véhicule de police qui s’approchait à vive allure, sirène hurlante. La voiture doubla en trombe le car pour s'immobiliser un peu plus loin aux abords de la station d’essence.
Jim, intrigué par les véhicules de police, s’avança à l’avant du bus. Les passagers curieux se massaient aux vitres. Les commentaires d’un probable accident fusaient dans l’habitacle. De nombreuses voitures roulant au pas, obligèrent le conducteur du car à ralentir.
Les touristes, interloqués, distinguèrent une forme, ce qui semblait être un corps couvert d’un linceul blanc.
Des policiers, manifestement agacés par le ralentissement de la circulation intimèrent l’ordre d’avancer, d’accélérer. Le chauffeur obéit aux injonctions des agents et accéléra.
Jim choqué, intimement convaincu que le laquais du Mal avait à nouveau frappé s’affala sur un des sièges libres.
L’autocar s’arrêta sur la petite place de Tuxon. Marie et Doug se précipitèrent vers l’entrée du bus. Jim Kawinski, les traits figés descendit. Il serra son enfant dans ses bras. Malgré ses retrouvailles, le vieil homme ne put s’empêcher de penser à cette nouvelle victime : certainement une jeune et innocente femme.
Après avoir salué Doug Lawson, Jim s’adressa au couple :
- Venez ! Rentrons !

Arrivé au pas de sa demeure, Jim sans donner aucune explication regagna sa paroisse. Il pénétra à l’intérieur de l’édifice religieux.
Sous les yeux de sa fille et de Doug Lawson, respectueux du désir du vieil homme de se recueillir, la lourde porte de bois se referma derrière le prêtre.
Le pasteur traversa la salle, il s’arrêta face à l’autel et se prosterna. Son cœur était empli d’incompréhension ; il ne pouvait maîtriser sa rage, sa douleur.
- Seigneur ! Pourquoi laissez-vous faire cela ? Hurla-t-il.
Son appel résonna dans l’antre de la paroisse puis le silence recouvra sa place laissant le pauvre homme avec ses interrogations.

Dans la modeste demeure accolée au bâtiment religieux, Marie, soucieuse pour son père, gesticulait, arpentait de long en large la cuisine sous les yeux de Doug qui essayait sans succès de la calmer. La jeune femme se demanda à voix haute.
- Mais que fait-il ? Cela fait plus d’une heure qu’il s’est retiré !
Le jeune pasteur attablé se redressa et s’approcha de Marie. Il la prit dans ses bras.
- Tu sais que ton père a grand besoin de communier, de se recueillir.
- Je le sais mais son état m’alarme. Je l’ai trouvé si marqué, si faible. Le verdict du docteur a été sans équivoque. S’il ne se repose pas, son cœur ne résistera pas ! Mais il ne veut rien entendre, c’est une vraie tête de mule. S’il continue comme ça. Il mourra…. Tu comprends !
Doug Lawson proposa de l’aider.
- Si tu le veux, j’irai lui parler. J’essayerai de me montrer convaincant et de le persuader de se tenir à l’écart de cette histoire de meurtres.
Marie apaisée, remercia chaleureusement son compagnon. Celui-ci, troublé par la beauté, la détresse de la jeune femme blottie dans ses bras, lui caressa affectueusement la longue chevelure.
Marie, les yeux rougis par les larmes, releva la tête et dévisagea l’homme d’église.
Leurs regards s’entremêlèrent. Un désir fou, incontrôlable s’empara du couple : Doug ne pouvait résister. Le cœur tambourinant dans sa poitrine, il embrassa Marie. La jeune femme, attirée par cet homme, ne résista pas. Elle se laissa entraîner, emmener dans ce paradis éphémère.
Le jeune pasteur affolé par cet acte incontrôlé, recula, baissa les yeux devant celle qu’il aimait.
- Je suis désolé. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je suis… Je vais rejoindre le père Kawinski.
Doug Lawson, honteux, s’enfuit.
Marie, perplexe, s'installa à la table. Elle ne comprenait pas ce qui lui était arrivé. Toujours sous l’emprise de l’émotion, elle observait la photo de sa mère : Elle était si jolie… gracieuse. Marie, malgré ses efforts désespérés, ne se souvenait pas d’Elle : Sa mère. Elle était partie trop tôt ; Elle l’avait abandonnée !
Doug Lawson, tremblant nerveusement, pénétrait dans la paroisse. Il cherchait son aîné mais l’édifice religieux était désert. Doug parcourait les allées ; il s’approchait de l’autel. A sa gauche, il aperçut un corps allongé sur le sol. Jim Kawinski reposait à même le carrelage, une bible dans la main.
Le jeune pasteur se pencha au-dessus du vieil homme. Il ouvrit sa blouse, son cœur semblait s’être arrêté. Doug Lawson n’avait pas de temps à perdre. Les médecins n’arriveraient jamais à temps pour le sauver. Le jeune pasteur mis en pratique les gestes de réanimation enseignés lors de cours de secourisme. Après avoir procédé aux massages cardiaques, il s’inclina ; l’oreille collée à la poitrine de Jim, il écouta.
Le cœur du vieil homme avait repris vigueur. Il était sauvé !



Sept


Trois semaines s’étaient écoulées depuis le dernier malaise cardiaque du père Kawinski. Son état était à présent stabilisé. Le vieil homme avait une nouvelle fois échappé à la Grande Faucheuse. Mais les médecins envisageaient d’opérer le patient. Une troisième attaque cardiaque lui serait irrémédiablement fatale. L’opération chirurgicale était de ce fait inévitable.
Le docteur allait-il pouvoir convaincre le vieil homme de passer sur la table d’opération car l’acte était lourd et non dénué de risques compte tenu de l’âge avancé du malade.
En attendant, l’équipe médicale le gardait sous une surveillance accrue.

Marie accompagnée de Doug Lawson entra dans le hall de l’établissement hospitalier. Ils se dirigeaient d’un pas pressé en direction du bureau du responsable des soins intensifs. Face à la porte de celui-ci, Doug suggéra :
- Je vais t’attendre ici !
- Non ! Je voudrais que tu sois là ! Enfin, si tu le veux bien ?
- Bien sûr Marie ! Répondit le pasteur.
La jeune femme, hésitante, frappa à la porte. Après quelques secondes d’attente, une secrétaire leur ouvrit et les fit pénétrer dans le cabinet du médecin-chef. L’élégante femme, proche de la cinquantaine, vêtue d’un tailleur gris, s’adressa aux deux jeunes gens.
- Installez-vous ici. Le professeur a été appelé aux urgences mais il ne devrait plus tarder.
Marie et Doug s’assirent face au bureau austère du médecin.
- Désirez-vous une boisson… un café, un thé ? Proposa aimablement l’employée.
- Cette urgence ; Ce n’est pas pour…. Mon père va-t-il bien ?
- Oui. Rassurez-vous ! Le professeur a été appelé pour un problème technique. Rien de grave.
La jeune Kawinski s’excusa de sa réaction. L’infirmière lui sourit avant de quitter la pièce.
Doug s’alarmait pour la santé de sa compagne. Il fit part de ses craintes à celle-ci.
- Marie. Tu es surmenée ! Tu ne manges plus, tu ne dors plus. Tu devrais peut être en parler au docteur. Je suis soucieux, tu …
Marie prit la main du pasteur.
- Ce n’est qu’un peu de fatigue… Si cela peut te rassurer, je consulterai dès que mon père sera sorti d’ici. Je t’assure… Tout va bien !
Doug n’étant pas satisfait, réitéra sa requête.
- Pourquoi attendre ? Marie, tu ne peux pas continuer comme ça ! Regarde-toi ! Tu es au bord du surmenage. Cela ne servirait à rien de tomber également malade. Ton père te le dirait !
La jeune femme nerveuse, agacée par les propos de son compagnon lui répondit fermement.
- Doug. Je vais bien ! Je suis seulement un peu fatiguée. J’irai voir le docteur mais pour l’instant je dois rester au chevet de mon père. Je dois être là au cas où il aurait besoin de moi.
La conversation fut interrompue par l’arrivée du professeur. Marie, surprise, retira immédiatement sa main de celle du pasteur.
- Mon père. Comment va-t-il ? As-tu les résultats des examens ?
Le docteur pria la jeune femme de s’asseoir. Songeur, il s’installa derrière son bureau. L’homme, témoin malgré lui de la scène entre les deux jeunes gens, avait instantanément compris qu’un lien puissant les unissait. Il les observait tout en méditant sur cette union qui le ramenait une vingtaine d’années auparavant.
Le médecin, un compagnon, un ami proche et fidèle du père Kawinski connaissait tout de l’amour fou que celui-ci avait porté à la mère de Marie, du scandale que cet amour ‘’ immoral ‘’ avait engendré.
A l’époque, toute la région, le comté avait été secoué par la nouvelle colportée par des corbeaux, des habitués de la paroisse. Rapidement, l'ensemble des habitants de Tuxon était au courant de l’Affaire !
Tous avaient leur opinion, commentaient les prémices de cette relation ‘’ impure ‘’. Les rumeurs allaient bon train : Si le géniteur de Marie… un gars du coin, un bon fermier, avait abandonné Carla peu de temps avant l’accouchement, c’est qu’il y avait une raison ! L’homme, pas riche, mais travailleur, avait découvert que sa future épouse couchait avec tous ceux qui avaient le malheur de croiser son chemin. Naturellement, avec ses longs cheveux blonds, ses yeux bleus maquillés, habillée comme une traînée, aucun homme ne pouvait résister aux propositions salaces d’un suppôt de Satan. Le futur époux de Carla en était arrivé à se demander s’il était réellement le père de l’enfant que sa promise attendait.
Certains, dissimulés confortablement dans l’ombre, sous le couvert de l’anonymat, prétendaient l’avoir également entrevue à la tombée de la nuit, arpentant, en tenue aguichante, une avenue, un lieu réputé pour être le rendez-vous des prostituées et des débauchés de Los Delta.
D’autres l’auraient surpris, la nuit tombée, dissimulée au fin fond des bois, pratiquer des rites, des sacrifices d’animaux. Thèse accréditée par la disparition de nombreux animaux dans la région.
Jim Kawinski, face à ce ramassis de ragots, la défendit envers et contre tous. Il décida d’adopter la petite Marie et de vivre avec celle qu’il aimait. Mais au fil des mois, la pression s’était accentuée. Jim, contraint par les paroissiens et par ses supérieurs, n’avait pas eu le choix. La mort dans l’âme, perdu, il avait rédigé sa lettre de démission. Il ne pouvait concevoir son existence sans Carla.

Marie venait de fêter ses trois ans. La fille et sa mère s’étaient réfugiées chez les parents de celle-ci. Jim, la lettre de renoncement en main, s’était rendu chez celles qu’il chérissait par-dessus tout.
En arrivant devant la barrière de bois bordant la propriété, il aperçut debout, sur le perron de la modeste maison, la maman de Carla.
Jim comprît instantanément qu’un malheur venait d’arriver. La femme, accablée, tremblant de tout son corps fixait le pasteur. Celui-ci s’était arrêté, redoutant les paroles, l’annonce d’une funeste nouvelle. Il la dévisagea. Il fut frappé par la métamorphose de la maman de Carla : habituellement enjouée, toujours maquillée, apprêtée, elle avait vieilli subitement de vingt ans.
La porte s’entrouvrit. Marie, habillée d’une petite robe à fleurs, de socquettes blanches se précipita, sauta dans les bras de Jim. Celui-ci s’agenouilla pour accueillir son enfant. Tout en serrant ce petit corps, frêle, empli de vie, gazouillant, le pasteur ne pouvait détacher les yeux de la vieille femme. Marie sautillant, ne tenant pas en place, demanda :
- Maman. Elle n’est pas avec toi ? Papa. Je suis content que tu sois là.
Le pasteur, annihilé, balbutia sans conviction :
- Elle ne va pas tarder. Elle a été retenue à son travail.
- Je vais aller voir Peggy. Tu sais, elle vient d’avoir sept jeunes. Tu viens avec moi !
- Pas maintenant. Vas-y ! Je dois parler à Mummy.
L’enfant, espiègle quitta le prêtre et courut en direction de la grange. Jim se redressa, suivit du regard la prunelle de ses yeux. Puis, il s’avança vers sa future belle-mère ; Celle-ci s’effondra instantanément dans les bras du pasteur.
- Carla a eu un accident de voiture… C’est terrible, Jim ! Elle est morte. Jim, Carla est morte !
Le pasteur, hébété, caressait la tête de la malheureuse femme qui ne put retenir plus longtemps ses larmes. Jim ferma les yeux.

Dans l’anonymat le plus absolu, Carla fut conduite à sa dernière demeure. Jim face au trou béant qui venait d’accueillir sa promise, fit le serment de prendre soin, de subvenir à l’éducation de Marie.
Il réussit à convaincre la grand-mère de lui confier sa petite-fille et la ramena à Tuxon.
Après de longues années et de nombreux tracas administratifs, Marie devint officiellement une Kawinski. Les paroissiens, les autorités religieuses, mis devant le fait accompli, n’osèrent pas protester. Il faut dire qu’à cette époque, le clergé était confronté à une crise des vocations. Ce qui expliquait ce soudain revirement, cette mansuétude.
Les pensées du médecin furent troublées par les interrogations de Marie.
- Docteur ! Mon père va-t-il-s’en sortir ? Personne ne veut me donner d’informations sur l’état de santé de papa. Il a l’air pourtant d’aller mieux.
- Oui, son état s’est amélioré. Ton père a une faculté de rétablissement hors du commun mais je dois t’aviser que ce malaise l’a malgré tout profondément affaibli. Je me suis entretenu avec mes collègues. Nous sommes arrivés à la conclusion qu’une opération chirurgicale était inévitable. Elle devra impérativement avoir lieu d’ici quelques mois, dès qu’il aura repris vigueur. Mais je ne peux te cacher que si ton père ne se décide pas à se reposer, à prendre sa retraite, il risque d’avoir rapidement une nouvelle attaque cardiaque. Celle-ci lui sera irrémédiablement fatale !
Marie, mise au courant de l’état de santé de son père, redoutait déjà sa sortie de l’établissement.
- Quand pourra-t-il quitter l’hôpital ?
- D’ici une quinzaine de jours. Mais ne t’inquiète pas, je vous rendrai régulièrement visite. Je pourrai ainsi surveiller sa convalescence et j’en profiterai, disons subtilement, pour le convaincre de passer la main.
Le médecin se tourna vers le jeune pasteur.
- Je sais tout ce que vous avez déjà fait pour Marie et le père Kawinski. Je suis certain que je peux compter sur vous afin d’épauler Marie.
Doug Lawson acquiesça aussitôt. La jeune Kawinski sollicita la permission de rejoindre son papa. Elle remercia le médecin puis se dirigea vers la sortie. Surprise de ne pas voir son compagnon à ses côtés, Marie lui demanda :
- Tu ne m’accompagnes pas ?
- Non. Je voudrais m’entretenir avec le docteur. Vas-y ! Je te rejoins dans cinq minutes.
Impatiente de retourner au chevet de son père, elle laissa les deux hommes en tête-à-tête. Doug Lawson, s’adressa au professeur.
- Marie m’a confié que vous êtes un ami d’enfance du père Kawinski. C’est pour cette raison que je me permets de solliciter votre avis. Ce matin, Marie a eu un léger étourdissement. Elle refuse de l’admettre mais je sais qu’elle n’est pas dans son état normal, qu’elle est surmenée. Elle refuse de consulter… J’aimerais que vous lui parliez. Vous, elle vous écoutera !
Le médecin circonspect rassura son interlocuteur. Il prétexterait l’un ou l’autre document à compléter pour la rencontrer et la convaincre de se laisser examiner. Il avait également remarqué le teint pâle, les traits tirés de la jeune femme. Selon lui, tout ceci était certainement dû à l’hospitalisation de son père, à la fatigue que cette situation avait engendrée. Mais par prudence, il lui conseillerait de se soumettre à quelques analyses.
Doug Lawson, satisfait, bénit chaleureusement le professeur puis se dépêcha de rejoindre sa compagne.
Jim Kawinski dormait paisiblement, ignorant la présence de sa fille qui venait de s’introduire à l’intérieure de la petite chambre plongée dans la pénombre.
Marie le regardait tendrement. Sans bruit, subtilement, elle s’assit sur le bord du lit et lui caressa la main.

Les journées passèrent rapidement. Assis dans un fauteuil face à la fenêtre, Jim émergeait lentement de sa torpeur. Il contempla le paysage. Au loin, la petite ville de Tuxon, les habitations s’étalaient sous ses yeux. Malheureusement, malgré ses efforts, il ne put distinguer son église, ce qui le rendait mélancolique. Il avait hâte de rejoindre sa maison et de reprendre son ministère.
Doug Lawson était un brave garçon, compétant mais un peu jeune pour lui laisser la direction… et puis ce n’était pas quelques ennuis de santé qui le pousseraient à prendre sa retraite songea Jim.
Les réflexions du vieil homme furent coupées net par la venue du responsable de l’hôpital, son ami d’enfance.
- Alors comment vas-tu Jim ? Je viens de croiser l’infirmière chef. Elle m’a rapporté que tu désirais nous quitter au plus vite. Tu n’es pas content d’être parmi nous ?
- Tu peux me dire quand je pourrai sortir d’ici. J’ai du travail qui m’attend à l’extérieur.
- Jim, tu n’es pas sérieux. Je ne te lâcherai pas tant que tu ne te montreras pas raisonnable. Nous en avons déjà discuté et je pensais que tu avais compris la gravité de ton état. Je dois malheureusement constater qu’il n’en est rien. Nous en reparlerons. En attendant, pourrais-tu me dire où est Marie ? J’aimerais lui parler.
Le pasteur fut intrigué par la requête du médecin.
- Pourquoi as-tu besoin de la voir ? Est-elle souffrante ?
- Non pas du tout. Le secrétariat m’a informé que le formulaire de ton admission avait été égaré. Sans ce papier, ils ne peuvent clôturer ton dossier et je présume que tu ne tiens pas à t’éterniser ici.
Jim, apaisé par l’explication, pria son ami de bien vouloir l’excuser de ses débordements, de ses réactions parfois brutales. Ce repos forcé le rendait irritable.
Le professeur lui assura qu’il pourrait sortir dès qu’il jugerait son état satisfaisant. Ce n’était qu’une question de jours. Le pasteur accepta de prendre son mal en patience et informa le médecin que sa fille se trouvait au rez-de-chaussée… à la boutique.

Marie, un magazine à la main, discutait avec l’employée de la supérette. Elle ne se rendit pas compte de l’arrivée du professeur. L’homme s’approcha discrètement des deux femmes en pleine conversation. La gérante l’aperçut mais le médecin lui fit signe du doigt de ne pas le trahir. Celle-ci, malicieuse, devenue complice, joua le jeu. Marie, troublée par l’attitude ambiguë de son interlocutrice pivota brusquement sur elle-même. Elle découvrit le médecin prêt à l’étreindre. La jeune femme surprise par sa présence du médecin, sursauta.
Sur les nerfs, Il lui fallut quelques minutes pour se remettre. Puis elle s’adressa au praticien.
- As-tu vu mon père ? Je n’arrive pas à le convaincre de rester au lit, de se reposer. Il ne veut rien entendre !
- Je viens juste d’avoir un entretien avec lui. J’aimerais t’en parler en privé.
Arrivés au cabinet, le professeur l’invita à s’installer dans un divan.
- Je viens de recevoir les résultats de ta prise de sang. Comme tu dois t’en douter, tes malaises, ton manque d’appétit sont dus au fait que tu es enceinte.
Marie, ébranlée par l’annonce de sa maternité, sursauta. Elle se raccrocha désespérément à une éventuelle confusion, une défaillance de l’examen.
- En es-tu certain ? Y a-t-il une possibilité que le test soit erroné ?
- Non, l’épreuve est soumise d’office à une seconde vérification.
Marie affligée, baissa les yeux. Elle n’avait pas le courage de croiser le regard du médecin.
- Marie ! Je serai toujours là si tu le veux bien naturellement. Nous possédons également au sein de notre établissement une cellule familiale. Ils pourront t’assister et te conseiller dans les différentes démarches à accomplir.
La jeune femme était déstabilisée par la confirmation de ce qu’elle pressentait, redoutait. Elle était ballottée, troublée, ne savait pas comment réagir : Exploser de joie ou s’effondrer !
Marie, absorbée par ses réflexions, ses doutes, ne réagissait pas aux conseils avisés du médecin qui paternellement, l’observait.
- Je dois rejoindre mon père. Il doit se demander où je reste ! Annonça Marie avant de se diriger vers la sortie.

La jeune mère traversa les couloirs de la clinique. Livide, toujours sous le choc, Marie fuyait le regard de ceux qui se trouvaient sur son chemin. Son comportement intriguait les employés. Habitués à la voir d’humeur joyeuse, amicale, ils n’osaient interrompre son périple, s’interrogeant sur les raisons de cette brutale métamorphose.
Tel un robot, elle prit l’ascenseur et regagna la chambre de son père. En pénétrant dans la petite pièce aussi blanche qu’elle, elle aperçut son papa, assis face à la fenêtre.
Elle aurait aimé l’informer de son état mais Marie tergiversa : Son père était-il à même d’encaisser la nouvelle de sa grossesse ? Le choc ne serait-il pas néfaste ?… Il valait mieux attendre qu’il aille mieux.
Jim Kawinski se retourna et vit son enfant, immobile à l’entrée de la chambre.
- Ma chérie. Qu’as-tu ? Tu es si pâle !
- Je suis simplement fatiguée. Cette nuit, je n’ai pratiquement pas fermé l’œil. Cela va passer ! Mais c’est l’heure de ta sieste. Tu viens t’allonger !
Jim n’était pas d’humeur à se coucher mais face au malaise de sa fille, il n’osa protester. Assis sur son lit, il observait Marie. Celle-ci s’apprêtait à s’asseoir sur un siège lorsque son père lui redemanda :
- Marie, es-tu sûre qu’il n’y a pas autre chose ?
La jeune femme se retourna et esquiva un léger sourire.
- Ne t’inquiète pas ! Je suis simplement fatiguée. Je vais me reposer. Après cela ira mieux !
Jim sceptique, se contenta pour le moment de cette réponse évasive.
Marie se blottit dans le fauteuil de cuir face à la fenêtre. Elle était soulagée que son père n’ait pas insisté. Elle n’aurait pas pu résister, tricher très longtemps.

Marie, tout en observant le panorama, réfléchissait aux conséquences de sa grossesse sur son avenir : Ses études ainsi que sa brillante carrière d’avocate étaient compromises. Malgré que certaines femmes combinent avec talent leur vie professionnelle et leur vie familiale, elle ne pouvait imaginer l’hypothèse d’abandonner son bébé chez une nourrice ou dans une crèche.
L’éventualité d’un avortement lui traversa l’esprit. Ce n’était pas ce qu’elle désirait. Son éducation, sa foi condamnait cette alternative…mais n’avait-elle pas elle-même conseillé à des amies de passer à l’acte. Ne valait-il pas mieux avorter que de mettre au monde un enfant non désiré, un être qui traînerait toute son existence l’absence d’amour ?
Marie, désorientée décida d’avertir le père de son enfant… Doug Lawson. Cette décision, elle n’avait pas le droit de la prendre seule. Elle devait le mettre au courant !
Marie se remémora les circonstances de leur rapprochement : Ébranlée par les malaises successifs de son père, elle avait trouvé dans la personne du jeune pasteur, une épaule sur laquelle elle pouvait se reposer. Doug était si prévenant, si doux avec elle. De fil en aiguille, l’estime, l’amitié avait fait place à l’amour. Comme dans un rêve, un conte de fées, elle s’était sentie pousser des ailes.
Marie avait déjà eu quelques petits amis, des rencontres faites à l’université mais jamais elle n’avait connu un tel sentiment pour un homme. Une force indicible la projetait dans les bras de Doug Lawson. Celui-ci, troublé par ses sentiments envers la fille du père Kawinski, essayait de les dissimuler. De peur d’être découvert, démasqué, il chercha à la fuir, inventant le moindre prétexte afin de ne pas être seul avec la jeune femme. Mais le destin, malicieux, en avait décidé autrement, les rassemblant à tout instant. Ils n’avaient pas eu d’autre choix que de s’unir.

L’horloge digitale située au-dessus de l’accueil indiquait dix sept heures vingt. Pour la plupart des employés, la journée touchait à sa fin. Un taxi s’arrêta devant le hall de la clinique. Thomas Johnson en sortit. Il tenait une farde sous le bras.
Le journaliste prit son portefeuille et paya le taximan. Nerveux, pressé, il se précipita à grandes enjambées en direction de l’accueil.
Arrivé à la réception, il demanda à la préposée le numéro de la chambre de Jim Kawinski. La responsable lui signala que les heures de visite étaient passées et qu’il devrait revenir le lendemain. Thomas tenta de convaincre la réceptionniste. Il lui expliqua qu’il avait des documents importants à remettre en mains propres au pasteur. Mais l’employée ne pouvait transgresser le règlement. Néanmoins elle lui proposa d’appeler la fille du prêtre et de lui demander de le rejoindre. Thomas Johnson contraint et forcé accepta l’alternative proposée aimablement par la femme.
Marie s’étant assoupie sursauta au son du téléphone posé à sa droite. A moitié endormie, elle se saisit du combiné. La préposée à l’accueil l’avertit qu’un certain Thomas Johnson avait des documents importants à lui remettre. Il patientait à l’accueil. Marie demanda à l’employée de lui envoyer le visiteur. Elle l’attendrait dans le couloir face aux ascenseurs.
Thomas Johnson remercia la réceptionniste de sa diligence puis il s’engagea précipitamment dans le couloir en direction des ascenseurs. Il s’engouffra dans une des cabines et appuya sur le bouton marqué du chiffre quatre. Les panneaux métalliques glissèrent lentement puis l’habitacle se mit en mouvement.
Sur l’écran digital le nombre trois s'éclaira, Thomas Johnson s’approcha de la porte. Soudain le mécanisme de l’ascenseur stoppa.
Le journaliste, surpris un court instant, réagit : Il insista sur les touches mais l’engin refusait de reprendre sa course. Thomas se saisit du combiné de téléphone placé au-dessus du panneau de commande mais il ne perçut aucune tonalité.
Soudain la cabine oscilla légèrement, elle semblait descendre. Le journaliste, incrédule, fixa le cadran : Trois, deux, un ; les chiffres s’égrenèrent imperturbablement.
Thomas Johnson, redoutant le pire recula et se comprima au fond du piège sans issue.
Zéro, moins un… L’habitacle poursuivait insensiblement sa longue descente. Les yeux rivés face à la porte, le journaliste attendait l’ouverture de celle-ci.
Moins deux ; Arrivée au deuxième sous-sol de la clinique, la cabine s’immobilisa…

Au quatrième étage, Marie sillonnait de long en large le couloir qui faisait face aux ascenseurs. Elle s’interrogeait sur le motif de cette visite tardive et sur la nature de ces précieux documents. Ce n’était pas le moment d’importuner son père. Il avait surtout besoin de repos, de sérénité, jugeait-t-elle.

Thomas Johnson, en sueur, les poings serrés, prisonnier à l’intérieur de ce piège métallique, épiait la porte. Celle-ci, mue par une force invisible s’entrouvrait peu à peu.
Face au journaliste, une pièce, une aire était immergée dans l’obscurité. Thomas n’avait aucun doute sur l’auteur de cette mise en scène, de ce guet-apens. Le meurtrier était là, à quelques mètres de lui, tapi dans le noir.
Mais le journaliste n’était pas une de ces faibles femmes victimes privilégiées du dément. Il n’était pas du genre à se faire égorger, étriper sans lutter.
Fort de son expérience du combat rapproché, enseigné lors de son passage chez les marines et d’une musculature, d’une puissance hors du commun, il était mentalement et physiquement prêt à se battre. Thomas prit l’initiative. Il suivit à la lettre un des premiers préceptes de la plus grande armée du monde : La meilleure défense c’est l’attaque !
Afin de déstabiliser son adversaire, de le surprendre, il frappa violemment dans la baie abritant le néon. La cabine fut aussitôt immergée dans les ténèbres. Thomas et son agresseur étaient à présent à égalité !
Le journaliste jeta son dossier derrière lui puis il empoigna son mouchoir ; il enroba sa main sanguinolente, meurtrie par les particules de verre. La douleur était atroce, les débris s’enfonçaient dans sa chair.
Thomas fit quelques pas ; il plissa les yeux dans l’espoir d’apercevoir celui, le démon qui tel un lâche se dissimulait dans le noir…

Marie s’impatientait. L’énigmatique messager aurait déjà dû être là… Ou alors, vexé de ne pouvoir rencontrer son père, il avait décidé de rebrousser chemin. Décidément, elle ne comprenait pas ce qui poussait son papa à se mêler, à se compromettre avec ces gens obsédés uniquement par leur carrière, intéressés par un scoop.
La jeune femme lassée d’attendre, décida de retourner au chevet de son papa. C’est là qu’elle devait être !

Au deuxième sous-sol, perdu au milieu de nulle part, Thomas était à présent au seuil de la cabine. Une voix masculine résonna aux oreilles du journaliste.
- Bien joué, monsieur Johnson. J’espère que vous ne souffrez pas trop ! Surtout que votre geste, certes courageux, ne vous servira pas à grand chose. Vous allez mourir !
Le journaliste, malgré ses efforts pour circonscrire son assaillant, ne parvenait pas à déceler la provenance de cette voix monocorde, sans émotion, inhumaine.
Les dents serrées, courageusement, il progressa. Il savait que sa survie ne dépendrait que de lui. Un seul sortirait de ce trou à rats vivant !
- Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?
Le reporter était à présent hors de la cabine de l’ascenseur. Il joua la carte de la négociation.
- Il n’est pas trop tard ! Vous pouvez échapper à votre destin. Je peux vous aider. Je suis au courant de tout, du trafic, de la manipulation dont vous avez été l’objet. Vous n’êtes pas responsable. Vous êtes une victime de cet odieux commerce.
Le journaliste, tout en palabrant, cherchait sa cible. Prêt à bondir, il était certain d’être capable de maîtriser le malade, de le mettre définitivement hors d’état de nuire.
- Soyez raisonnable ! Je sais que vous n’êtes pas responsable de ces … vous n’êtes pas fautif. Avec un bon avocat vous vous en sortirez mais c’est à vous de montrer que …
Les propos de Thomas furent interrompus par l’inconnu.
- Pour qui vous prenez-vous ?
Thomas Johnson, satisfait d’entendre son agresseur, s’immobilisa, essaya de cerner l’homme devenu à ses yeux une cible à abattre.
- Vous n’êtes rien ! Je suis ! Vous ne pouvez rien contre moi. Je suis au-dessus de vos lois. Jamais je ne mourrai !
Le journaliste essaya de gagner du temps. Il devait le déstabiliser, flatter l’ego du fou qui lui faisait face, l’encourager à s’exprimer. Tant qu’il parlerait, il ne penserait pas à attaquer.
- Pourquoi avez-vous massacré ces pauvres filles ?
La voix, dédaigneuse, dénuée de remords amorçait une esquisse de réponse.
- Pourquoi ! Bonne question ! Je ne sais pas. De toute façon, elles ne valaient pas grand chose. Je n’aime pas tuer. C’est mon Maître qui me l’a ordonné ! Mais en y repensant, elles n’ont eu droit qu’à ce qu’elles méritaient ! Je ne suis pas là pour juger le bien fondé des décisions de mon Seigneur mais pour le servir. Je ne suis que son valet !
- Et les Hammer ! Méritaient-ils cette fin affreuse. Pendus, étripés comme des cochons ! Réagissez, rien n’est perdu. Pour eux, confiez-vous ! Rendez-vous ! Il n’est pas trop tard !
Un silence de mort régnait dans les lieux. Thomas Johnson avait marqué un point. Il avait touché son adversaire en plein cœur ! Confiant, il se remit en marche, chaque centimètre le rapprochait de son agresseur.
- Je peux vous aider. Vous n’êtes pas seul ! Réaffirma le journaliste.
L’égorgeur n’était pas dupe. Il avait compris dès le début la tactique employée par sa victime mais cela l’amusait de l’observer, de jouer avec ce pantin ridicule.
- Qu’espérez-vous Monsieur Johnson ! Gagner quelques minutes, quelques secondes. Vous allez mourir. ! Et c’est moi qui ai été désigné pour mettre fin à votre existence misérable !
Le journaliste, constamment aux aguets, s’arrêta. Sa proie n’était plus qu’à quelques mètres, Il en était persuadé ! Prêt à bondir, il incita l’inconnu à dialoguer, à se dévoiler.
- Vous ne m’avez pas répondu. Pourquoi les avez-vous éventrés ? Les Hammer n’étaient pas n’importe qui pour vous ! Est-ce pour cela que vous ne désirez pas m’avouer les motifs de votre geste ?
- Les Hammer ne méritent pas qu’on parle d’eux. Ils sont morts comme ils ont vécu, comme des porcs ! Mais vous m’ennuyez Monsieur Johnson avec vos questions ! Je vous croyais plus intelligent… votre père que vous rejoindrez dans très peu de temps vous le dira également. Vous nous décevez !
Thomas, déconcerté par l’allusion à son géniteur, l’homme auquel il avait toujours voulu ressembler sans y parvenir, baissa sa garde. Le doute s’infiltra sournoisement dans son esprit. L’assassin poursuivit son oraison funèbre.
- Maintenant, arrêtons de jouer. Vous ne m’amusez plus ! Il est temps pour vous de partir, de mourir !
Le journaliste fut instantanément projeté en arrière. Sous le poids de son assaillant, il vacilla puis s’affala à l’intérieur de la cabine. Thomas, de toutes ses forces, repoussa l’assassin, l’expulsant de l’ascenseur.
Malgré la douleur occasionnée par sa chute, le reporter se redressa et tenta d’apercevoir le lâche qui s’était une nouvelle fois réfugié dans l’obscurité.
- Je me doutais qu’avec vous je n’aurais pas la tâche facile ! Je dois vous avouer que cela me plait assez. J’étais las d’exterminer ces pauvres loques, ces femmes qui vous supplient de les laisser vivre, de poursuivre leur pitoyable existence. Mais vous… vous aller combattre jusqu’à votre dernier souffle. J’aime ça !
Ses paroles à peine prononcées, il se jeta à nouveau sur le journaliste. Celui-ci ressentit une douleur à la hanche, une lame venait de le transpercer. Thomas poussa un cri. Instinctivement, il mit sa main sur la plaie béante d’où émergeait un flot d’hémoglobine.
Il essaya d’attraper le bras, la main de son agresseur mais celui-ci lui échappa. L’inconnu asséna un deuxième coup de couteau. La lame pénétra au niveau du foie. Trop sûr de lui, le meurtrier tarda à retirer son arme, ce qui permit à Thomas d’agripper la chemise de celui-ci. Il le tira vers lui afin de distinguer son visage, mais ses forces s’épuisèrent rapidement… Il relâcha son assaillant.

Une exclamation, un hurlement retentit dans les couloirs situés au rez-de-chaussée de l’hôpital. Alertés par les cris, les employés se précipitèrent en direction des appels. Une femme d’une quarantaine d’années en pleurs, affolée était recroquevillée contre un mur, les yeux fixés vers un des ascenseurs dont les portes étaient entrouvertes. Un corps sans vie, assis au fond de la cabine, semblait regarder la malheureuse. Un médecin examina l’homme. Il ne put que constater que celui-ci était décédé.

Marie, inconsciente de la tragédie qui se déroulait quelques étages en-dessous d’elle, poussée par la curiosité, décida de rejoindre la réception. L’employée pourrait certainement la renseigner, lui décrire ce mystérieux visiteur qui lui avait fait faux bond.
Elle s’engouffra dans un des ascenseurs et s’arrêta au niveau zéro. Les portes coulissèrent. Marie fut le témoin d’une scène inhabituelle, invraisemblable pour un établissement hospitalier : des patients, des infirmiers gesticulaient, commentaient, s’agglutinaient autour d’une des cabines.
La jeune femme, spontanément, réalisa qu’un drame venait de survenir. Elle se fondit dans ce flot de curieux et découvrit la dépouille qu’un infirmier couvrait d’un drap blanc.
Marie, horrifiée, recula. Elle comprit que ce corps, transpercée de multiples coups de couteau, était l’homme qui avait sollicité une entrevue.
La jeune Kawinski, tremblante, prête à s’évanouir sentit une main sur son épaule. Elle se retourna brusquement et vit Doug Lawson. Rassurée par sa présence, elle se réfugia dans ses bras. Son compagnon informé du meurtre, entraîna la jeune femme à l’extérieur.
Assis sur un banc, Doug écouta le récit de Marie. Celle-ci essaya de décrire ce qui s’était passé, le coup de fil, son attente dans le couloir.
- Il désirait rencontrer mon père. Je l’ai attendu mais il n’est jamais arrivé. C’est lui, j’en suis certaine. On l’a tué ! Doug, j’ai peur… Peur que l’on veuille faire du mal à mon père !
Subitement, Marie se dressa. Les yeux hagards, elle s’exclama :
- Papa ! Il dort… il est seul !
La jeune femme, telle une furie, se précipita vers le hall d’entrée. Marie courait à perdre haleine, elle bousculait, se frayait un chemin au milieu des badauds, des infirmiers. Les ascenseurs étant bloqués par la foule, elle s’orienta vers la cage d’escalier, bien décidée à rejoindre son père le plus rapidement possible.

Au quatrième étage, Jim Kawinski étendu sur son lit dormait paisiblement. Seul son léger ronflement troublait la quiétude de la pièce.
La porte s’entrouvrit furtivement. Un homme vêtu d’une blouse blanche, entra dans la chambre. Son attention fut attirée par le vieil homme étendu sur le lit, couvert d’un drap blanc.
Le visiteur, désireux de ne pas troubler le sommeil du patient, s’infiltra précautionneusement dans la pièce. Sans faire le moindre bruit, il s’approcha du lit.
A quelques pas du prêtre, l’homme, le sourire aux lèvres contemplait le pensionnaire de la clinique privée. Il semblait si paisible, endormi. Seule sa respiration le différenciait d’un mort, jugea l’inconnu.
Penché au-dessus du corps allongé, il s’imaginait, méditait sur les finalités de l’existence : La vie, la Mort, peu de chose finalement les différenciaient. Chaque jour, le soleil nous conviait à subir une journée de plus. Mais pour combien de temps serait-il à nos côtés ? Ne serait-il pas préférable de saisir la moindre occasion afin de se rapprocher, de rejoindre le Seigneur. Mais l’homme, indigne de son créateur est un lâche, s'accrochant à la vie. Heureusement, il était là afin de rétablir le processus originel de l’existence, d’acheminer jusqu’à Dieu ces brebis égarées.
L’homme se réjouissait de mettre un terme à la torture, à l’acharnement thérapeutique infligé à ce malade par des médecins sans scrupule.
Jim Kawinski, troublé par cette présence inhabituelle, se réveilla. Il ouvrit les yeux… il aperçut le visage souriant, attendrissant, amical de l’étranger.
Le pasteur, abusé par l’uniforme de l’homme ne se méfia pas.
L’inconnu surpris, dérangé par le réveil brutal du religieux, par son regard le dévisageant, paniqua. Il se saisit d’un coussin et l’appliqua sur le visage du prêtre.
Jim essaya de repousser son agresseur mais celui-ci le plaqua, l’immobilisa dans son lit. Le prêtre se débattit… il lui assena de nombreux coups mais l’agresseur, insensible à la douleur, maintenait fermement l’oreiller sur le visage de sa victime.
L’homme, béat, examinait le corps qui se démenait, qui était pris de convulsions. Il semblait réagir selon des notes de musique. Mozart, Beethoven ne s’étaient-il pas inspirés habilement de cette mélodie qui unissait le monde des morts et celui des vivants, pensa le dément.
Il jouissait de l’instant, s’amusait avec sa proie. Il relâcha son emprise, juste quelques secondes afin de lui permettre de respirer car mort, il ne lui servirait plus à rien, il ne bougerait plus, ne gesticulerait plus comme un pantin. Ce serait fini !
Le fou furieux, tout en accentuant son étreinte, se projetait dans l’avenir : Il entrevoyait l’âme de sa victime délivrée de son enveloppe charnelle. Elle s’évaporerait devant ses yeux. Il pourrait enfin la sentir, la toucher, la caresser, l’accompagner …
Jim manquant d’air, suffoquait rapidement.
Le jouet ne bougeait pratiquement plus. La chambre plongée dans le silence était l’unique témoin de ce macabre homicide.
Marie entra dans la pièce. Elle aperçut l’homme. Celui-ci inconscient de la présence de la jeune fille s’apprêtait à achever le religieux.
Elle se jeta sur l’agresseur. Troublé, dérangé par cette intervention, il lâcha le cousin et se retourna brusquement. Il repoussa la frêle Marie qui s’étala sur le sol.
Jim, dans un état proche du coma, n’était plus à même de secourir sa fille, de se défendre.
L’homme se détourna de Marie. Elle ne l’intéressait pas ! Le désaxé se saisit de l’oreiller et le figea sur le visage du pasteur.
Marie se releva. Tout en se jetant une nouvelle fois sur l’énergumène, elle hurla, elle appela à l’aide.
Doug, arrivé à son tour dans la chambre, se précipita sur le meurtrier mais le couple fut projeté à terre. Doug s’empara d’une chaise métallique et la propulsa dans le dos du fou furieux. L’homme vacilla, desserra son étreinte. Il lâcha l’oreiller sur le corps inerte. Le malade, les yeux exorbités, avança en direction des deux jeunes gens. Doug entraîna Marie en arrière.
Des infirmiers alertés par le tapage, par les cris s’interposèrent. Le forcené pris au piège, recula. Marie profita de la brèche pour se précipiter au secours de son père. Celui-ci revenait peu à peu à lui.
Le déséquilibré, à présent cerné par les employés de la clinique s’empara de la chaise. A l’aide de celle-ci, il menaça tous ceux qui tentaient de l’approcher, de le maîtriser.
Soudain, il projeta le siège par la fenêtre.
Alertée par le fracas du verre qui s’étalait sur le sol, Marie releva la tête. Incrédule, elle eut juste le temps d’apercevoir l’agresseur de son père se lancer dans le vide. Celui-ci s’écrasa quelques dizaines de mètres plus bas, sur le béton aux pieds des policiers venus en renfort.



Huit


Jim Kawinski était installé confortablement à l’ombre d’un arbre. Assis sur un banc, il compulsait une revue qui l'entraînait vers le passé, aux racines de notre civilisation : à l’ère de la grande Egypte… Celle des Pharaons, des Pyramides et de mille autres merveilles.
Le pasteur avait toujours été intrigué par les énigmes, émerveillé par les fastes de cette civilisation qui avait su résister aux guerres, aux folies des hommes et à l’usure du temps.
Marie, rayonnante, s’approcha de son père. Jim lui sourit. La voir si belle, si radieuse lui remontait le moral et lui mettait un peu de baume au cœur. Le religieux supportait mal ce repos forcé, cette mise à l’écart mais il ne pouvait pas faire autrement.
Son médecin, son ami d’enfance l’avait menacé de l’interner s’il ne suivait pas ses recommandations. Marie et Doug Lawson lui servaient de chaperon.
La jeune fille lui sauta au cou et lui annonça d’une voix enjouée :
- Papa ! Je viens d’avoir Monsieur Mc Dowell en ligne. Son avocat, Maître Curtis l’a informé qu’il avait bon espoir de voir Eddy libre d’ici quelques jours. Il a réussi grâce à ses investigations à démontrer que le malade qui t’avait agressé était de toute évidence le tueur en série. L’homme avait déjà été condamné pour plusieurs attentats à la pudeur et viols. Il était en traitement au département psychiatrique de l’hôpital, mais il avait réussi à se soustraire à la surveillance des infirmiers. Selon Maître Curtis, c’est en voulant s’échapper de la clinique, qu’il s’était égaré dans les combles et était tombé sur le journaliste. Il a dû croire que celui-ci était un agent fédéral. Pris de panique, redoutant d’être interpellé, le psychopathe a décidé de l’éliminer.
Marie, tout en embrassant son papa tendrement sur le front, ajouta :
- Doug est à l’église. Je vais de ce pas le prévenir. Cette nouvelle le réjouira également. Papa, je suis tellement heureuse… Bientôt, ce serait bien de les inviter… de fêter la sortie d’Eddy.
- Bien sûr, Marie. Mais laissons leur un peu de temps.
La jeune fille acquiesça puis s’empressa de rejoindre son compagnon. Jim soucieux, suivait du regard sa fille qui courait à perdre haleine, telle une enfant !
La version du brillant avocat avait convaincu la cour, ce qui était pour l’instant le principal, car ainsi le pauvre Eddy pourrait enfin sortir de prison, méditait Jim.
Mais le prêtre n’était pas apaisé pour autant. L’interprétation des évènements, de la mort du journaliste, ne le convainquait nullement. Il y avait trop d’incohérences, de questions sans réponse : Pourquoi le meurtrier, une fois son forfait accompli, était-il remonté au quatrième étage ? Il avait largement le temps de s’échapper avant la venue des forces de police.
Deuxièmement, les victimes du disciple de Mike Hammer avaient toutes été égorgées ! Pourquoi avoir utilisé un oreiller ?
Jim à force de poursuivre le valet de Satan, comme celui-ci adorait le souligner, savait qu’il était trop subtil, trop ingénieux pour se laisser aussi aisément surprendre. Il ne se serait jamais suicidé !
Le pasteur était certain que l’assassin n’avait pas accompli sa mission. C’était pour cette raison qu’il reviendrait un jour ou l’autre, choisissant soigneusement l’heure de sa réapparition, tel un diable surgissant de sa boîte.
Jim ne se faisait pas d’illusion. Il était conscient qu’un seul survivrait à cette ultime confrontation. Leurs destins étaient liés…
Subitement, une réflexion, une certitude lui traversa l’esprit : Si Thomas Johnson avait fait le déplacement, désirait le rencontrer… S’il avait été supprimé…. Le journaliste devait détenir des informations, peut-être des documents importants !
Jim Kawinski se leva immédiatement. Il en était certain… Marie devait en savoir plus… Elle lui cachait certainement la vérité ! Il s’empressa de rejoindre sa demeure.
Entrant dans la cuisine, il se retrouva face à sa fille, un bol de fruits à la main.
- J’allais te rejoindre. Doug n’est pas là ? Il a dû se rendre en ville. En veux-tu ?
Marie présenta la coupole à son père. Jim refusa et prit sa fille par le bras, l’entraînant vers la table.
- Assis-toi… j’ai à te parler !
Marie obtempéra. Son père, se pencha au-dessus d’elle. Emprunt de gravité, il interrogea sa fille.
- Tu ne m’as jamais donné le motif de la visite de Thomas Johnson, le journaliste. Il a dû te dire quelque chose. Souviens-toi, cela peut-être capital !
- Non, Papa ! Je t’ai tout dit. Je ne l’ai pas eu personnellement au téléphone ; Uniquement l’employée de l’accueil m’avertissant qu’un homme désirait te rencontrer. Rien de plus. Mais que cherches-tu ? Tout est fini, l’assassin est mort !
- Non, Marie. Il n’est pas mort. Et je suis certain que le décès du psychopathe qui s’est écrasé à l’entrée de la clinique le satisfait pleinement. Ainsi il a les mains libres pour achever sa mission. Tu dois me dire la vérité !
Marie décontenancée, observa son père déambuler nerveusement dans la pièce. Elle ne comprenait rien à ce qu’il proférait. Inquiète pour sa santé, pour son cœur, elle le conjura de se calmer.
Papa, ne te mets pas dans ces états… Cela ne t’avancera à rien. Il est mort tout est fini !
Mais Jim ne l’écoutait déjà plus. Absorbé par ses pensées, ses interrogations, il réfléchissait à voix haute.
- Je suis certain qu’il est là ! Tout près, nous guettant ! Mais j’ai une longueur d’avance sur lui. Il veut nous faire croire à son suicide, à sa mort. Mais je sais qu’il est bel et bien vivant.
La porte de la maisonnette s’ouvrit. Doug Lawson entra dans la pièce. Marie heureuse de voir le jeune pasteur se précipita auprès de lui.
- Papa est pris de démence. Il ne m’écoute plus. Peux-tu m’aider à le raisonner ?
Doug escorté de Marie s’approcha de Jim. Celui-ci s’adressa au jeune homme.
- Je dois me rendre en ville. Pourriez-vous m’y emmener ?
Doug surpris par la requête de son aîné, ne sachant que répondre, bredouilla :
- Maintenant ?
- Oui. Bien sûr ! Pourquoi ?
Doug Lawson tergiversa, il devinait le regard de sa compagne posé sur ses épaules. Il se tourna vers Marie qui lui fit signe de la tête de refuser. Mais Doug n’eut pas le temps de répondre.
Jim, pressé de rejoindre la clinique de Tuxon, ne laissa pas le choix au jeune pasteur. Il le saisit par le bras et l’entraîna à l’extérieur.
- Je suis désolé de vous brusquer… mais c’est important. Je n’en aurai pas pour longtemps. Rassurez-vous !
Embarrassé, Doug n’osa pas contrarier le vieil homme qui s’était déjà engouffré dans sa voiture.

Arrivé au seuil de l’établissement hospitalier, Jim demanda à son conducteur de l’attendre sur l’aire de stationnement. Le vieil homme s’orienta aussitôt vers la réception. L’employée, surprise par la présence du pasteur, s’informa de son état de santé.
- Bonjour mon père, avez-vous un rendez-vous avec le professeur ?
- Je ne suis pas venu pour une consultation. Est-ce vous qui avez accueilli l’homme qui a été assassiné ?
- C’est moi en effet qui l’ai accueilli mais je ne comprends pas ce que vous …
- Pourriez-vous me relater les évènements. Ce qu’il vous a dit… le motif de sa visite.
- Je ne sais que vous dire. J’ai raconté tout ce que je savais aux enquêteurs.
- Je me doute bien. Pourriez-vous m’exposer de nouveau ce qui s’est déroulé. C’est important !
La femme s’exécuta et détailla les quelques minutes passées avec la victime.
- Il est arrivé après les heures de visite. Dans ce cas, le règlement est formel : il ne pouvait plus accéder aux étages, aux chambres des patients. Il a insisté à plusieurs reprises… il devait absolument vous joindre. L’homme, quoique correct, était agité. J’ai cédé à sa requête… J’ai appelé votre chambre. Votre fille m’a informé que vous vous étiez assoupi et qu’elle ne voulait pas qu’on vous dérange. Elle a finalement accepté de le rencontrer mais à ce que j’ai appris par la suite, il n’est jamais arrivé. Je ne peux malheureusement rien vous dire de plus.
Jim insatisfait par les déclarations de la réceptionniste, pria celle-ci de se remémorer le moindre élément. Il la sollicita une seconde fois.
- Vous a-t-il confié le motif de sa visite ?
La femme confuse répondit par la négative. Tout ce dont elle se rappelait, c’est qu’il était très nerveux.
Jim Kawinski, désappointé, revenu à la case départ, remercia l’employée. Celle-ci s’excusa une seconde fois… elle aurait tellement aimé pouvoir l’aider. Ce journaliste avait l’air si gentil. Elle ne comprenait toujours pas pourquoi on l’avait assassiné, on s’était acharné sur cet homme avec une telle violence.
Arrivé au seuil de la clinique, Jim entendit les appels d’une femme. Il se retourna et vit la réceptionniste accourir vers lui. Jim rebroussa chemin. L’employée s’était souvenue d’un détail qui pourrait s’avérer utile.
- Je ne sais pas si c’est important : le journaliste avait un dossier rouge sous le bras. Vous savez une farde à rabat munie d’un élastique. Voilà, j’espère que cela peut vous aider.
- Bien sûr ma fille mais ce dossier, l’a-t-on retrouvé ?
- Je ne sais pas. Tout s’est passé si vite après la découverte du cadavre. Il y avait beaucoup de monde. La police, une fois sur place, a bouclé les lieux. Plus personne n’avait accès à la salle des ascenseurs… C’était la pagaille ! Je suppose que si le dossier était toujours là, les forces de l’ordre auraient du mettre la main dessus.
Jim Kawinski bénit l’employée puis gagna le parking. Arrivé à la hauteur de Doug, il requerra une dernière faveur : Celle de le conduire au bureau du shérif.
Une fois en ville, il se débrouillerait pour rentrer. Au point où il en était, le jeune pasteur accepta. D’ailleurs, ne valait-il pas mieux rester à ses côtés ? Une rechute était toujours envisageable et Marie ne lui pardonnerait pas de l’avoir laissé seul. Estimait-il !
Doug Lawson démarra. Tout en fixant la route qui défilait sous ses yeux, il offrit son assistance.
- Si vous le désirez, je peux vous accompagner. Je n’ai pas grand chose à faire cet après-midi.
- Non merci. J’ai déjà trop abusé de votre temps. Vous êtes un garçon très serviable et je vous en remercie. Mais je convaincrai bien l’un ou l’autre paroissien de me reconduire à la maison.
Le jeune pasteur ne se hasarda pas à réitérer sa demande. Son aîné risquerait de se froisser, de se mettre en colère.
Doug, à force de côtoyer le vieil homme, avait appris à le connaître. Il était juste mais avait également un caractère de cochon… un rien réussirait à le braquer. Doug jugea qu’il valait mieux le prendre dans le sens du poil, jouer la carte de la diplomatie.
- Je devrais me rendre chez Madame Ball… cela fait plusieurs semaines qu’elle m’a invité à venir prendre une tasse de thé en compagnie de ses voisines. Je n’en ai jamais eu le temps. Comme je suis en ville, j’en profiterai pour lui rendre visite. Je viendrai vous chercher au bureau du Marshall lorsque vous aurez fini. Vous n’aurez qu’à me sonner chez elle !
Jim Kawinski, amusé par l’invitation de cette concitoyenne excentrique, ne put s’empêcher de sourire.
- Madame Ball… Sacrée Madame Ball. Toujours à l’affût, prête à présenter à sa cour de vieilles bigotes un nouvel arrivé. Surtout si celui-ci est jeune et mignon comme vous. Je n’ai pas de conseil à vous donner mais n’y allez pas, vous allez vous ennuyer à mourir ! Je peux vous l’affirmer par expérience. J’ai moi-même participé quelquefois à ses réunions… j’en garde des souvenirs mémorables.
- Je n’en doute pas. Mais je lui ai promis et je ne peux me défaire de mon engagement. Et ainsi, cela me permettra de mieux cerner cette communauté disons haute en couleurs.
- Comme vous voulez ! Je vous aurai prévenu.
Après un court instant de silence, Jim ajouta :
- Je vous appellerai dès que j’en aurai terminé avec le shérif.

Le Marshall Solwitch, vautré dans son siège, savourait un havane, un de ces délicieux cigares interceptés il y a peu. Le lot comprenant plusieurs caisses avait été découvert dans un hangar abandonné à la sortie de la ville. Les contrebandiers qui avaient réussi à s’échapper y avaient stocké une montagne d’objets divers, de marchandises provenant probablement de cambriolages perpétrés dans le comté voisin. C’était une véritable caverne d’Ali Baba. Il avait fallu plusieurs camions pour transférer-le tout dans les entrepôts de la mairie.
Lors du transport, le shérif avait escamoté quelques coffrets en guise de trophée.
L’homme tout en humant l’effluve se dégageant du précieux cigare contemplait les trophées posés sur des tablettes suspendues aux murs : Des coupes, des médailles gagnées aux nombreuses compétitions de tir auxquelles il avait participé.
Des coups retentirent à la porte. Le Marshall, furieux d’être dérangé, brailla :
- Qu’est-ce qu’il y a ?
La porte s’entrouvrit. L’adjoint Cock Martinez l’avisa qu’un visiteur souhaitait lui parler.
- C’est le père Kawinski qui désire vous voir. Il est là …
- Qu’est ce qu’il me veut ce vieux fou ? Dis-lui que je suis occupé, que …
Le pasteur suivant de près l’officier de police n’avait rien perdu du dialogue. Il força le passage… Jim s’introduisit dans le bureau au grand dam du maître des lieux.
- Je suis venu solliciter ton aide.
- Mon aide ! Mais pourquoi ? Tu penses que je n’ai que ça à faire… m’occuper de tes histoires ! J’ai appris de la bouche même du directeur du pénitencier que ton protégé sera bientôt libéré. Que veux-tu de plus ?
Le religieux, face à l’attitude, à l’agressivité de son interlocuteur, ne se laissa pas démonter.
- Je ne suis pas venu te parler d’Eddy. Sur les lieux de l’assassinat du journaliste Thomas Johnson, as-tu trouvé un dossier, une farde rouge ? Un témoin qui était présent à l’accueil au moment des faits m’a rapporté que Thomas Johnson était en sa possession lorsqu’il s’est dirigé vers les ascenseurs.
- Il était dans la cabine mais je ne comprends toujours pas ce que tu recherches. Je l’ai consulté : Il n’y avait rien d’intéressant. Que des coupures de journaux et quelques documents, des rapports médicaux !
- Pourrais-je l’examiner ? Tu me rendrais un fier service en acceptant. Après je te laisserai t’enfumer avec tes satanés cigares.
Jim imperturbable trônait au milieu de la pièce attendant la réponse de l’officier.
Le Marshall savait qu’il ne pourrait pas se débarrasser du religieux tant qu’il ne lui aurait pas donné satisfaction. A contre-cœur, il se dirigea vers une armoire. Le meuble métallique était encombré de dossiers, de pièces à convictions.
Le policier attrapa un sachet de plastic transparent. Il décacheta le sceau et sortit l’énigmatique farde rouge de l’enveloppe.
Jim, bouillonnant de curiosité, suivait des yeux la précieuse chemise. Le shérif Solwitch la tendit au prêtre qui s’en saisit immédiatement.
- Je t’en remercie. Je savais que je pouvais compter sur toi. Finalement tu n’es pas un mauvais bougre.
- Ca va ! Tu as ce que tu voulais. Demande à Martinez de te prêter son bureau. Maintenant laisse-moi travailler avant que je ne change d’avis.
Jim connaissant l’énergumène savait qu’il ne plaisantait pas. Il valait mieux dégager les lieux illico.

Assis derrière un petit bureau de chêne, Jim Kawinski, les mains tremblantes procéda à l’ouverture de la farde.
Après un rapide coup d’œil, Il constata que le Marshall ne lui avait pas menti. Elle renfermait une série de documents issus d’établissements hospitaliers, un logo facilement identifiable y était imprimé sur chaque page, ainsi qu’un cachet indiquant en lettre rouge : ‘ CONFIDENTIEL ‘.
Des coupures de presses soigneusement découpées et collées sur des feuillets blancs étaient regroupées à la fin du dossier. Elles relataient les meurtres perpétrés par Mike Hammer et ceux commis dans les environs de Tuxon. Jim étala les documents, les triant par ordre chronologique.
Il ne savait pas ce qu’il cherchait. Il avait le secret espoir qu’avec un minimum de méthodes, il découvrirait le lien entre les différentes archives secrètes de la clinique et les reportages des quotidiens.
Le prêtre débuta par la lecture des chroniques exposant la longue liste macabre des crimes attribués à Hammer, le ‘’ Boucher du Diable ‘’ comme l’avait baptisé les journalistes de l’époque.
Jim s’attarda plus particulièrement sur une coupure de presse relatant le procès de l’éventreur : Les reporters décrivaient l’inculpé comme un être froid, ignorant dédaigneusement le déroulement des plaidoiries, ne répondant pas aux questions posées par le président.
Jamais il n’avait réagi aux descriptifs particulièrement horribles, aux suppliques des familles qui lui demandaient des éclaircissements, d’avouer afin que les victimes accèdent enfin à la paix éternelle.
Mike Hammer ne daignait pas les considérer. Non pas qu’il avait peur de croiser le regard des parents, des proches mais par insolence, comme si tout cela ne le concernait pas.
A l’énoncé de sa culpabilité et de sa condamnation à la peine capitale, il se leva et quitta la salle sans dire un mot, sans montrer la moindre émotion.
La foule venue en masse assister à la proclamation du verdict restait silencieuse, subjugué par l’attitude du ‘’ Boucher ‘’. Seuls les sanglots des familles accompagnaient la sortie du meurtrier..
Les articles se rapportant aux meurtres commis dans la région ne lui apprirent rien de plus. Il ne faisait aucun doute que les deux séries de crimes étaient en tout point similaires, comme si elles avaient été perpétrées par la même et unique personne. Cependant cette hypothèse ne pouvait coller à la réalité. Mike Hammer avait été exécuté ! Il ne pouvait donc pas être l’auteur de cette seconde vague de crimes.
Une autre explication était envisageable et vraisemblablement la bonne : Un disciple, un esprit assez faible pour s’identifier au ‘’ Boucher du Diable ‘’, reproduisait à la lettre le funèbre cérémonial décrit avec détails dans les journaux, sur toutes les chaînes de télévision.
Jim poursuivit par la lecture des rapports médicaux, des feuillets administratifs qui semblaient se rapporter à des opérations chirurgicales. Le tout était formulé de manière technique, sibylline, incompréhensible au commun des mortels. Les pages agrémentées de codes aussi énigmatiques que les jargons médicaux abondaient. Quelques notes manuscrites et ratures figuraient également sur les documents.
Le religieux compulsa attentivement les feuillets, essaya de déchiffrer ce qui devait être des procès-verbaux, s’attardant sur chaque ligne.
Jim, avant de choisir la voie religieuse, avait suivi des études de médecine mais il avait dû se rendre à l’évidence : il n’arriverait pas à décrypter ces documents. Ceux-ci provenaient vraisemblablement d’une comptabilité occulte et n’auraient pas dû tomber entre les mains du journaliste.
Avait-il été suivi ? Est-ce pour cela qu’il avait été assassiné ? Quel était le lien entre ces documents et les meurtres des jeunes femmes ? Les questions fusaient dans l’esprit du vieil homme.
Malheureusement il ne pouvait y apporter aucune réponse. L’examen du dossier ne lui apportait aucune clarté. Et pourtant comme à chaque fois, le pasteur était persuadé que les solutions à ses interrogations y étaient dissimulées, juste là, devant ses yeux fatigués.
Las, il rassembla les papiers et s’apprêta à les remettre dans le dossier lorsqu’il remarqua une chose étrange : Une partie de la farde avait été renforcée : un deuxième carton avait été minutieusement collé.
Jim détacha l’artifice et découvrit une feuille pliée. Le message manuscrit lui était destiné. Il avait été rédigé le jour de la mort de son auteur :
Mon père. Si vous parcourez cette lettre, c’est que je ne serai plus de ce monde. Mais j’aurai été assez proche de la vérité pour qu’ils décident de m’éliminer. Les documents que vous avez en main m’ont été remis par un cousin travaillant dans les milieux hospitaliers, celui-même qui m’a transmis le rapport légiste des Hammer. Ils concernent un trafic d’organes humains dans lesquels sont mêlées les grandes cliniques privées du pays. J’ai découvert grâce à mon informateur qu’un réseau d’hommes issus de la mafia, de la politique oeuvrait dans les pays en voie de développement. Profitant de la misère de ses habitants, ils recrutaient des donneurs pour une bouchée de pain puis revendaient la ‘’ marchandise ‘’ à prix d’or. La plupart du temps ces malheureux spoliés d’un de leurs organes ne connaissaient pas les risques de ce genre d’opération. Non suivi médicalement, la majorité décède peu de temps après.
Le marché est destiné essentiellement aux notables qui face à la pénurie d’organes et aux formalités administratives sont prêts à payer très cher pour être soigné.
Malheureusement, je n’ai pas réussi à découvrir le rapport entre les deux affaires mais je suis intimement persuadé que vous réussirez à trouver la vérité.
La missive s’achevait par les mots suivants : Que Dieu vous garde !
Jim Kawinski dissimula la lettre dans son veston puis referma le dossier qu’il ramena aussitôt au shérif. Curieux, celui-ci interrogea innocemment le pasteur.
- Tu y as trouvé quelque chose ?
Le religieux répondit par la négative et s’en alla sans rajouter le moindre mot.
Devant le poste de police, Doug au volant de sa voiture patientait tranquillement observant les citadins déambuler dans les allées abondamment fleuries.
Comme l’avait prédit son aîné, l’après-midi avait été fastidieuse, ennuyeuse à mourir. Les braves femmes, dévouées, complaisantes à souhait avaient passé la plupart du temps à l’encenser, allant jusqu’à décrier le père Kawinski en lui rapportant que la population était enchantée de son arrivée et surtout de la mise à la retraite du vieux prêtre.
Doug Lawson n’était pas dupe. Il savait que tout ceci avait un rapport avec Marie et la mère de celle-ci. Si ces âmes charitables, aigries par le temps, n’ayant rien d’autre à faire que de vilipender leurs voisins apprenaient sa liaison avec la jeune femme, il serait considéré comme le pire des dépravés.
Mais tout ceci n’inquiétait pas trop le jeune pasteur. Il était plutôt préoccupé par l’attitude de Marie à son égard.
Son comportement avait changé : Elle n’était plus la même depuis quelques semaines. Doug, au début, avait mis son trouble sur le compte de l’assassinat du journaliste, du retour de son père. Mais au fil des jours, il avait remarqué qu’elle le fuyait, évitant autant que possible de se retrouver seule avec lui. Doug avait profité de la moindre occasion pour lui parler mais à chaque fois elle avait prétexté l’une ou l’autre excuse pour s’éclipser, l’abandonnant avec ses doutes, ses questions.
Malgré ce comportement équivoque, il était persuadé qu’elle l’aimait toujours. Ses yeux ne pouvaient mentir.
Le jeune pasteur vit Jim sortir du bureau du Marshall. Le religieux fatigué demanda à son confrère de le reconduire chez lui.

Marie, assise à la fenêtre, guettant le retour de son père, de son compagnon se morfondait, rongeait les ongles de ses doigts ; Une habitude, un défaut datant de son plus jeune âge. Elle avait réussi à l’endiguer mais il avait réapparu avec l’annonce de sa maternité.
Elle s’en voulait, elle ne savait pas quoi faire. Elle n’avait pas osé l’avouer au père de son enfant. Le connaissant, il ne voudrait pas qu’elle avorte… Avorter, un mot lourd de conséquences. Cette éventualité lui était revenue à maintes reprises. A chaque fois, elle la refoulait avec véhémence… l’idée de supprimer un être vivant, la chair de sa chair, le fruit de son union avec celui qu ‘elle aimait la révoltait.
Marie perdue, seule au monde se retourna. Elle dévisagea la photo de sa maman, l’implorant de venir à son aide.

Un nuage de poussière se profilait à l’horizon. Marie essuya ses larmes et bondit vers la porte. Jim Kawinski harassé ne s’aperçut pas de la détresse de sa fille. Il se retira sans explication dans sa chambre tandis que sa fille se réfugia dans le petit salon.
Dans la pénombre de la pièce, elle s’assit dans le rocking-chair, le meuble préféré de son père. Elle se doutait que Doug la rejoindrait. Elle avait croisé son regard, elle avait lu dans ses yeux son incompréhension, sa souffrance. L’heure était venue de lui annoncer qu’elle était enceinte !
Le jeune pasteur, debout à l’entrée de la pièce, attendait. Il contemplait sa bien-aimée se balançant. Il espérait qu’elle l’inviterait à le rejoindre, qu’elle lui expliquerait enfin son attitude ambiguë!
La jeune femme ne réagit pas à sa présence. Doug prit son courage à deux mains… il devait connaître la vérité.
Il s’approcha pas à pas. Arrivé à ses côtés, il s’agenouilla aux pieds de la jeune femme. Il leva les yeux vers ce visage d’ange faiblement éclairé par la lumière diffuse d’un abat-jour. Marie n’osait pas le regarder, de peur de n’avoir pas assez de courage pour l'informer de sa grossesse.
Doug, accroché à ses lèvres, respectait pieusement le silence de sa compagne. Après plusieurs minutes, elle décida de lui parler.
- Doug, je suis enceinte !
Le pasteur, un moment surpris par cette révélation se releva. Il ne put retenir sa joie.
- Marie. Mais c’est magnifique. C’est merveilleux. Jamais ne n’aurais imaginé cela. Depuis quand le sais-tu ?
Face au silence de la jeune femme, conscient de son malaise, il s’interrompit et pria celle-ci de l’excuser.
- Je suis désolé. Je n’ai pensé qu’à moi. Marie pardonne-moi !
Joignant le geste à ses paroles, le pasteur s’agenouilla de nouveau. Il saisit la main de sa compagne et la serra contre lui.
- J’ai été bête et égoïste. La nouvelle de cette naissance, de l’arrivée de cet enfant m’a rendu comme fou. Je suis conscient des choix, des sacrifices que tu seras amenée à faire. Mais tu dois savoir que je serai toujours auprès de toi.
Marie, la voix étranglée par l’émotion fit part de ses doutes quant à la décision à prendre.
- Je ne sais pas si je vais le garder ! Je n’ai pas fini mes études…
Doug, enragé, virulent lâcha la main de Marie. Il se dressa face à elle.
- Tu veux avorter… C’est ce que tu veux me dire ! Tu ne peux pas faire ça… Tu n’en as pas le droit ! Cet enfant, notre fils n’est pas qu’à toi. Tu ne peux pas prendre la décision d’éliminer, de le tuer ! Il n’est plus à toi ! Tu vas le garder !
Marie était effarée, effrayée par l’attitude du père de son enfant. Le jeune pasteur déambulait dans la pièce, agitant les bras, prenant le ciel à témoin. Il ne comprenait pas comment une femme pouvait un seul instant, une seule seconde, penser à supprimer un être vivant, un don du Seigneur.
Doug revint auprès de Marie. Celle-ci piégée dans son rocking-chair, apeurée, redoutant le pire, se blottit dans le siège.
Le jeune pasteur, hors de lui, fixa la jeune femme. Les yeux de Marie ne pouvaient mentir : Mêlés de peur, de tristesse, ils imploraient l’aide, le soutien et non la haine, le jugement.
Doug, troublé par ce regard, par sa réaction incontrôlée se prosterna auprès de sa compagne..
- Excuse-moi. Je suis vraiment désolé. Je ne comprends pas ce qui m’a pris. J’ai eu peur. J’ai cru que tu voulais mais j’aurais dû savoir que tu n’aurais jamais pu en arriver là. Marie. J’espère que tu parviendras un jour à me pardonner.
Marie, émue par les remords de Doug, lui effleura la tête. Elle savait qu’il avait raison !



NEUF


Le réveillon de Noël approchait à grands pas. La cité de Tuxon s’était ornée de ses plus belles illuminations, s’apprêtant à commémorer dans la ferveur et le recueillement la naissance du Christ.
Les habitants, fervents défenseurs des valeurs chrétiennes se mobilisaient durant cette période afin de collecter de l’argent, de la nourriture et des vêtements. Les présents étaient distribués par des associations caritatives aux pauvres, aux nécessiteux du pays.
Comme chaque année, c’était Marie qui avait été chargée de trier les dons et de confectionner les paquets. Une lourde tâche qu’elle prenait comme à son habitude avec enthousiasme. Elle s’imaginait ces familles dans le besoin… leur sourire, leur joie à la réception des modestes colis. Dommage qu’il fallait attendre Noël pour mobiliser les gens, désespérait Marie.
Doug Lawson prêtait main forte à la future maman, la mère de son enfant. Il se chargeait de transporter les ballots encombrants ou trop lourds pour la jeune femme.
Le jeune pasteur aux petits soins pour sa compagne se préoccupait journellement de son état et de celui de son fils. L’échographie avait confirmé son intuition du premier jour…c’était bel et bien un garçon… Un Lawson Junior !
Le futur papa en parlait quotidiennement, décrivant les activités, l’éducation qu’il s’efforcerait d’inculquer à son enfant. Marie l’écoutait, l’observait amoureusement discourir de ses projets.
Seule ombre à ce tableau idyllique, les interrogations plus pressantes, précises de son père. Celui-ci avait été à deux doigts de découvrir le pot aux roses, sa grossesse… Jim était arrivé à l’improviste en plein milieu d’une discussion animée entre Marie et Doug.
Surpris, ils avaient maladroitement prétexté un différent concernant l’organisation d’un forum.
Jim s’était laissé convaincre par les arguments de Marie mais celle-ci redoutait qu’il ait entendu plus que ce qu’il voulait faire croire. De toute façon, elle ne pourrait plus dissimuler bien longtemps son secret.
De son côté, Jim se préparait, un pincement au cœur à célébrer d’ici trois jours sa dernière nativité. Il avait décidé de passer la main, de prendre sa retraite.
Doug Lawson, compétent, à l’aise dans ses relations avec les habitants était à même de prendre la direction de la paroisse. Surtout avec Marie à ses côtés, Jugeait le vieil homme fatigué par tant d’années au service des ‘’ braves ‘’ paroissiens de Tuxon.
Mais Jim préoccupé par son imminente retraite, n’était pas dupe : Les silences pesants, les réponses maladroites, ambiguës à ses questions l’avaient conforté dans ses soupçons à l’égard de sa fille. Le vieil homme connaissait trop Marie pour se laisser prendre à ce petit jeu de cache – cache. A ses yeux, sa liaison avec Doug ne faisait aucun doute.
Le couple lui rappelait celui qu’il avait formé avec Carla, Marie n’était à l’époque qu’un oisillon sautillant, ne faisant qu’à sa tête comme aujourd’hui. Ces images serties dans son esprit, aussi claires et limpides qu’il y a plus de vingt ans lui arrachaient quelques larmes.
Il était temps pour lui de se retirer afin de permettre à ce jeune couple de s’épanouir dans la sérénité. Il savait que la séparation serait douloureuse, que Marie tenterait de le conserver auprès d’elle mais Jim avait déjà pris ses dispositions : Il avait signalé sa décision à ses supérieurs, il y avait plusieurs jours, leur demandant de lui définir un lieu où il pourrait terminer ses jours paisiblement.

Jim Kawinski, assis dans son rocking-chair s’entretenait avec Eddy Mc Dowell libéré seulement une dizaine de jours auparavant. Par mauvaise volonté, par tracasseries administratives, les autorités judiciaires avaient tout fait pour retarder sa libération. Il avait fallu le suicide de sa mère, pour infléchir la position des juges et lui permettre d’accompagner sa maman jusqu'à sa dernière demeure. Le visage durci par l’incarcération, les épreuves que lui avait apportées l’existence, Eddy vint annoncer son départ et celui de son père. Ils avaient chargé une agence immobilière de la mise en vente de la propriété familiale. L’homme sollicita du pasteur une dernière faveur : Celle d'annoncer à Marie la nouvelle de son déménagement. Il n’avait pas le courage de l’affronter, de lui dire adieu.
Jim accepta à contre-cœur. Il aurait préféré qu’Eddy revoie une dernière fois Marie, qu’il ne fuie pas comme un vulgaire voleur.
Le journaliste salua le prêtre puis quitta la maison en évitant soigneusement de passer devant la paroisse.
Quelques mètres plus loin, au volant de son pick-up, le père d’Eddy attendait son fils. L’ex-prisonnier s’apprêtait à monter dans le véhicule lorsqu’il entendit une voix. Eddy se retourna et aperçut Doug Lawson qui marchait vers lui.
Le pasteur, heureux de revoir celui qu’il considérait comme un ami fut troublé par son attitude. Eddy, malhabilement, fit un signe de la main puis monta dans le 4x4.
Doug s’arrêta et regarda le véhicule disparaître à l’horizon. Il comprît à cet instant qu’il ne le reverrait plus.
Comme l’avait prévu Jim Kawinski, sa fille prit très mal le départ du jeune homme. Elle s’effondra en larmes, ne comprenant pas ce qui avait motivé la décision de son ami. Pourquoi fuir sans lui donner la moindre explication, une adresse où elle pourrait le joindre. Le destin implacable, inhumain, lui enlevait une nouvelle fois un être cher !
Jim face à la détresse de son enfant décida de postposer l’annonce de son départ. Il le lui apprendrait une fois les réjouissances de Noël terminées.

Le lendemain matin, Marie les yeux rougis, les traits tirés par une mauvaise nuit préparait le petit déjeuner. Désirant être seule, elle s’était levée discrètement et avait disposé les mets sur la table, mis en marche le percolateur. La table mise, elle alla se réfugier dans l’établissement religieux.
Jim Kawinski, attablé en compagnie de Doug n’avait pas très faim. Les deux hommes, soucieux, grignotaient quelques biscottes recouvertes de confiture. Ils étaient ailleurs : aux côtés de Marie !
Jim rompit le lourd silence régnant dans la pièce.
- Je suis au courant de votre liaison avec ma fille.
Doug sursauta. Il voulait s’expliquer mais son aîné ne lui laissa pas la parole :
- Ne dites rien ! Je ne suis pas là pour vous juger mais pour vous parler de Marie. J’ai eu lors de ma longue existence l’occasion de voir de nombreuses choses, de vivre des bonheurs extraordinaires et quelquefois des moments douloureux. Mais je ne regrette aucun de mes choix. Nous sommes tous égaux devant l’existence que nous a accordée le Seigneur !
Le jeune pasteur écoutait respectueusement le discours du père Kawinski. Celui-ci replongé dans son passé se reprit.
- Je m’égare. Je ne suis pas là pour vous ennuyer avec mes vieilles histoires sans importance. Je dois vous avouer que depuis votre arrivée parmi nous, je vous ai longuement observé et je dois reconnaître que le travail que vous avez accompli, l’ardeur que vous mettez dans chacune de vos tâches me laisse pantois et plein d’admiration. Vous me rappelez le jeune homme que j’étais il y a bien longtemps. C’est pour cette raison et le fait que mon âge ne me permet plus d’assumer pleinement mon ministère que j’ai pris la décision de me retirer, de vous laisser la gestion de la paroisse. Je suis certain que vous vous en sortirez admirablement. Pour ma part, je me destine, si Dieu le souhaite, à des tâches plus humbles. L’évêché est informé de ma décision et vous accorde les clefs de l’église. Je quitterai les lieux dès la notification de ma nouvelle charge.
Doug quoique flatté par ces propos inattendus tenta de faire revenir Jim Kawinski sur sa décision.
- Mon père. Je ne sais que vous dire. Je suis ému par la confiance dont vous me témoignez mais votre place est ici. J’en suis convaincu ! Près de votre fille, à mes côtés, car quoique vous pensiez, je ne suis pas encore prêt à vous remplacer.
- Mon garçon, ne soyez pas modeste. Vous en êtes tout à fait capable. Vous vous êtes fait accepter par les habitants de Tuxon, généralement méfiants avec les étrangers, de manière ahurissante. Seulement je tiens à solliciter une faveur qui me tient tout particulièrement à cœur.
Doug acquiesça. Jim formula sa requête.
- Je suis un vieil homme usé par le temps. Marie est le seul bien que je possède. J’ai juré sur la tombe de Carla… sa mère que j’en prendrai soin… Que je la protégerais ! Prenez soin de Marie !
Le jeune pasteur ému par la doléance répondit humblement :
- Vous pouvez compter sur moi, mon père. Je la protégerai !
- Ma fille n’est pas encore au courant. Ne lui dites rien.
Le jeune homme lui promit de garder le secret. Le vieil homme sortit de la maison. Le cœur gros, il contempla le bâtiment religieux puis monta dans sa voiture.
Comme chaque année, Il devait se rendre en ville pour participer à diverses réunions religieuses organisées quelques jours avant les fêtes de Noël. Ces assemblées en comité restreint avaient pour but d’établir le dialogue entre les paroissiens, d’apaiser parfois certaines rancœurs, sous l’autorité d’un prêtre.

Dans le réfectoire de l’unique maison de retraite de Tuxon, Jim assis autour d’une table en compagnie d’une douzaine de pensionnaires écoutait les doléances d’une nonagénaire. La femme pleine de vigueur pour son âge avancé ne supportait plus sa voisine de chambre. Elle lui reprochait de ronfler la nuit, l’accusant de le faire sciemment afin de l’épuiser, de l'évincer.
Le pasteur tout en écoutant la plaignante eut son attention attirée par un quotidien posé sur une des tables voisines. Le titre ‘’ Trafic d’organes démantelé à Los Delta ‘’ inscrit en grand et en caractères gras dominait, un article.
Jim s ‘empara du journal. Sous les yeux des pensionnaires, perplexes, qui ne comprenaient pas ce qui se passait, le pasteur se leva et s’engagea vers la sortie.
Arrivé à l’extérieur, il s’engouffra dans sa voiture et déplia la gazette :
‘’ La police fédérale a mis à jour un trafic d’organes humains de grande ampleur ayant sa source à Los Delta mais dont les ramifications s’étendraient dans le monde entier. D’après nos informations, non-confirmées par les autorités, de nombreuses hautes personnalités, ainsi que des médecins réputés tremperaient dans ce scandale. Ce marché juteux aurait rapporté à ses protagonistes, des membres de la mafia, plusieurs centaines de millions de dollars. Les enquêteurs ont perquisitionné dans de nombreuses cliniques privées. Ils ont mis la main sur des centaines de documents codés qui sont en cours d’analyse dans les laboratoires des fédéraux. Mais d’après certains témoins qui désirent rester dans l’anonymat le plus complet, de peur d’être la cible de violentes représailles, les policiers n’auraient découvert que la partie visible de l’iceberg. Le plus horrible serait des enfants vendus comme de la marchandise… Ils seraient morts lors d’interventions chirurgicales effectuées dans leur pays natal. Nous avons également appris ce matin que John Orwell, le directeur du pénitencier de Whinville avait été arrêté dans le cadre de ce vaste trafic. Détenu dans les locaux des agents fédéraux, il serait en aveu…. ‘’
Jim jeta le quotidien sur le siège passager et embraya aussitôt. Il connaissait le lieu de détention du fonctionnaire. Il devait lui parler, le convaincre de lui révéler ce qu’il savait.

Le pasteur s’arrêta sur le parking contigu au siège de la police fédérale. A la réception, il demanda à voir le lieutenant Michiels. Le préposé l’invita à s’asseoir en attendant l’arrivée du policier.
Jim, nerveux, impatient d’en savoir plus arpentait le couloir. Après de longues minutes qui paraissaient être une éternité, le pasteur entrevit le lieutenant, un homme robuste d’une quarantaine d’années portant fièrement une immense et impressionnante moustache. L’agent fédéral, à la vue du pasteur sourit et lui tendit la main.
- Bonjour mon père. Que me vaut l’honneur de votre visite ?
- J’ai lu ce matin que vous aviez arrêté John Orwell, le directeur de la prison. Je désirerais m’entretenir avec cet homme. C’est important !
Le policier interpellé par cette requête inhabituelle pria son interlocuteur de le suivre dans son bureau. Il referma la porte derrière le pasteur.
- Je ne comprends pas mon père. Pourquoi désirez-vous le rencontrer ?
- Je ne suis sûr de rien mais je pense que cet homme a en sa possession des informations qui pourraient m’aider à démasquer le meurtrier qui a sévi dans le comté.
Le lieutenant Michiels était embarrassé. Le détenu était une haute personnalité. La prudence dans cette affaire était de rigueur. Il essaya de comprendre les motivations du religieux
- Mais l’assassin s’est suicidé ! Il a sauté du quatrième étage de la clinique après avoir tué un journaliste, un certain Johnson si je me rappelle bien.
- Oui, un homme s’est défenestré. J’étais là lorsque cela s’est déroulé. Mais je reste persuadé qu’il n’est pas le responsable de ces crimes horribles. Je vous en supplie, laissez-moi lui parler… Juste quelques minutes.
Le policier malgré son estime envers le vieil homme ne pouvait accepter. L’affaire était délicate, le moindre faux pas compromettrait le déroulement de l’enquête et risquerait de ruiner sa carrière. De nombreuses personnalités, mêlées de près ou de loin en profiteraient pour étouffer le dossier.
Mais l’agent fédéral était redevable envers le religieux. C’était lui qui avait permis de démarrer l'instruction. Grâce aux informations transmises par le pasteur et le dossier récupéré dans le bureau du Marshal Solwitch, il avait convaincu son chef de relancer une enquête vieille de dix ans.
L’agent réfléchit, tentant de trouver une solution à cet épineux problème : Cette rencontre était impossible, cette visite ne passerait pas inaperçue. La mafia, ayant des hommes un peu partout, parmi ses propres collaborateurs, elle serait immédiatement mise au courant.
Jim accroché aux lèvres du policier attendait anxieusement sa réponse. Soudain un visage, un nom vient à l’esprit de l’agent fédéral : Hinsh, David Hinsh !
- Le gardien du pénitencier, il est actuellement en retraite. Il se nomme David Hinsh. Le connaissez-vous ?
Le pasteur se souvenait immédiatement du surveillant qui l’avait accompagné à travers les couloirs de l’établissement carcéral.
- Je l’ai rencontré une fois. Mais je ne comprends pas ce qu’il a à voir avec …
- Ce que je vais vous révéler est confidentiel mais vu l’aide que vous nous avez apportée, je sais que je peux vous faire confiance. Asseyez-vous, je vais vous expliquer en deux mots le rôle de ce gardien.
Le religieux aux abois, s’assit et écouta attentivement le récit du policier
- Grâce à certaines indiscrétions, à des rumeurs nous avons établi un lien entre une des cliniques de Los Delta et le pénitencier de Whinville. Je dois vous avouer que nous avons longuement hésité avant d’entreprendre nos investigations tellement l’affaire paraissait incroyable, effarante. Mais le témoignage du gardien David Hinsh recoupant parfaitement nos informations nous a déterminé à poursuivre l'instruction, ce qui a conduit à l’arrestation du directeur du pénitencier. Nous avons appris que le poison injecté aux condamnés à la peine capitale lors de leur exécution avait été remplacé par une drogue, un cocktail médical destiné à les plonger dans un coma profond. Le produit injecté donnait des symptômes identiques à ceux provoqués par le poison habituellement employé : Le prisonnier était pris de soubresauts puis se raidissait, ensuite il avait tous les symptômes de la mort. Le médecin chargé des constatations d’usage était lui aussi dans la combine. Le corps était conduit en urgence à la morgue de l’hôpital puis transféré instantanément dans une salle chirurgicale afin de procéder aux transplantations. Chaque organe était prélevé sur le prétendu cadavre afin d’être transplanté sur des riches demandeurs. David Hinsh était chargé par le directeur du pénitencier de l’acheminement du corps à la clinique. Son rôle dans le trafic ayant été minime et vu sa pleine coopération, nous avons décidé de le relaxer. Je suis certain qu’il vous apportera les réponses à vos interrogations. Malheureusement, en l’état actuel, je ne peux rien faire de plus. Je vais vous noter son adresse. Il habite dans une ferme à quelques miles du pénitencier.
Jim n’en revenait pas, il avait peine à croire au récit du policier. Mais il devait se rendre à l’évidence. Tous les éléments en sa possession se rassemblaient comme par magie : Le condamné… L’exécution… La greffe… Les assassinats… C’était une seule et même personne : Un unique Démon…. Mike Hammer !


Epilogue


Jim Kawinski avait suivi à la lettre les indications du lieutenant Michiels. Il arrivait en vue de la modeste ferme de David Hinsh.
C’était déjà le milieu de l’après-midi… le pasteur espérait que le gardien en retraite serait présent !
Le prêtre s’arrêta devant l’entrée de la bâtisse principale. Quelques brebis, enfermées dans leur enclos, bêlaient à tue-tête. Des poules traînaient par-ci par-là, gambadaient au milieu de détritus de toutes sortes. Une de ses volailles s ‘était aménagée un nid douillet dans un vieux pneu.
Le pasteur prudent, chemina en direction de l’entrée principale… Il frappa énergiquement à la porte. Des aboiements menaçants lui répondirent. La frêle paroi de bois vacilla sous les coups violents assenés par la bête. Jim, par précaution, recula. La porte menaçait de rompre à tout instant… le monstre s’acharnait sur la paroi, hurlant à mort….
Une voix, celle d’une femme probablement âgée résonnait à l’intérieur de la maisonnette. Ses hurlements couvrirent les aboiements de l’animal. Le chien se tût immédiatement, la porte s’ouvrit… La maîtresse de maison d’une soixantaine d’années, vêtue d’une robe défraîchie, déchirée s’étonna de la présence du religieux.
- C’est pourquoi ? Je vous préviens tout de suite. Nous sommes trop pauvres. Nous n’avons plus rien à donner !
Jim était mal à l’aise… Il gardait les yeux fixés sur le molosse, le berger allemand prêt à bondir… l’animal avait des dents acérées capables de déchiqueter un morceau de viande, un bras en quelques secondes.
- Je suis désolé de vous déranger. Je ne suis pas là pour une quelconque quête mais je désirerais rencontrer monsieur Hinsh. Je me présente, je suis le pasteur Kawinski. J’ai eu l’occasion de croiser votre époux au pénitencier.
Le visage de la femme se métamorphosa, reflétant l’ambiguïté de la situation, elle questionna le religieux.
- Vous êtes le pasteur Kawinski ?
Jim surpris par la question, répliqua naturellement.
- Bien sûr !
L’épouse de David Hinsh, devenue blanche comme une morte bafouilla.
- Mais vous avez téléphoné… il y a plus d’une heure. Mon mari m’a dit que vous lui aviez donné rendez-vous, vous vouliez lui parler de, il ne m’a dit de quoi il s’agissait … mais c’était important… c’était urgent. David est parti immédiatement ! Dites-moi mon père… C’est à cause du trafic, de ses révélations. Ils lui ont tendu un piège. Mon père, ils vont me le tuer ? Vous savez mon homme, ce n’est pas un mauvais bougre, on l’a forcé. Il aimait jouer, il a fait des dettes. C’est pour cela qu’il a été obligé de faire ces choses horribles mais il aurait de toute …
Le pasteur essaya de calmer la femme en proie à la panique. Elle redoutait le pire pour son mari. Jim tentait d’assimiler le flot des révélations… de comprendre ce qui se déroulait sous ses yeux.
- Où devait se rendre votre époux ?
- A la paroisse de Tuxon ! Vous lui avez demandé de vous rejoindre chez vous ! Vous lui avez donné rendez-vous …
Le religieux compris instantanément la gravité de la situation. Il interrompit la vieille femme. Il n’y avait pas une minute à perdre... Il était là chez lui !
- Appelez le Marshal Solwitch. Dites-lui de se rendre à la paroisse avec ses hommes. Expliquez-lui la situation. Que c’est urgent !
La malheureuse, s’excusant balbutia :
- Je n’ai pas le téléphone. Nous n’avons pu le payer. Ils nous ont coupé la ligne…
Jim fulmina… L’assassin était chez lui. Marie, sa fille était menacée par ce malade… Heureusement que Doug était à la paroisse. Peut-être pourrait-il le contenir en attendant son arrivée.
Le religieux poussa sa vieille carriole dans ses derniers retranchements, le compteur s’affolait, la route défilait sous les roues du véhicule. Jim Kawinski n’avait qu’une pensée : Protéger Marie ! Pourvu qu’il arrive à temps avant qu’il ne l’ait …
Le pasteur s’en voulait de n’être pas à ses côtés. Comment avait-il pu être aussi naïf, sûr de lui. Il avait pêché par orgueil… le résultat, elle était sans protection, à sa merci !
Le meurtrier avait été plus malin que lui.. Il l’avait fait courir aux quatre coins du pays dans le seul but de l’éloigner de chez lui !

Le religieux arriva enfin en vue de sa demeure… Une automobile, une vielle guimbarde était garée sur le bas coté face à l’entrée de l’église.
Jim s’arrêta à côté du véhicule et se précipita vers l’enceinte religieuse… Marie devait y être… A cette heure, elle était… elle devait être en train de préparer les colis. Espérait-il !
Jim scruta les alentours… Pareillement aux autres jours, tout était calme, paisible. Mais cette quiétude était singulière, étrange. Elle ne trompait pas le vieux pasteur… Il savait qu’Il était là !
Jim se précipita vers l’église. Il traversa la salle, cherchant désespérément son enfant. L’antre était désert… N’apercevant pas le seul bien qui lui restait … Epuisé, à court d’haleine, il hurla, il appela sa fille.
Marie agenouillée derrière un monceau de colis, déconcertée par les clameurs, se leva et vit son père qui courait vers elle.
- Papa. Que se passe-t-il ? Qu’as-tu ?
Jim heureux d’être arrivé à temps, de constater qu ‘elle était saine et sauve, l’étreignit contre lui. Marie inconsciente du danger qui la menaçait, se dégagea des bras de son père.
- Mais vas-tu me dire ce qui se passe ?
- Un homme… un certain David Hinsh, l’as-tu vu ?
- Oui, un homme d’une soixantaine d’années est venu. Mais j’étais occupée avec mes colis de Noël. C’est Doug qui l’a accueilli. Ils sont partis ensemble. Papa, vas-tu m’expliquer ce qui se passe !
Jim n’avait pas le temps de s’expliquer… Il, le malin pouvait surgir à tout instant. David Hinsh et Doug Lawson avaient peut-être déjà été assassinés, étripés !
- As-tu ton G.S.M. ?
- Oui. Il est dans mon sac à dos.
- Appelles le shérif. Dis-lui de venir de toute urgence avec ses hommes. Dis-lui de ne pas traîner ! C’est une question de vie ou de mort !
Marie ne comprenait pas les allégations de son père. Mais la sentence, le mot ‘’ Mort ‘’, la heurta, la transperça… Tout se déroulait trop vite, Son père… Doug était à l’extérieur. Doug en danger… Son père qui avait l’intention de le rejoindre…
Tétanisé, perdue, elle appréhendait le départ de son père. Qu’allait-il lui arriver une fois à l’extérieur ? .
- Papa, reste ici, le temps que la police arrive.
Jim n’écoutait pas les suppliques de sa fille. Son corps, son esprit était prêt à affronter le valet de Satan…. Le Seigneur l’avait désigné pour triompher, annihiler le Mal. Il ne pouvait reculer… pour Alice, Thomas Johnson et les autres sacrifiés sur l’autel du Diable.
Jim ordonna à sa fille de demeurer dans l’enceinte de l’église, de verrouiller chaque porte. De ne sortir sous aucun prétexte.
Après avoir embrassé son enfant, il sortit de l’établissement religieux. Il perçut le cliquetis du loquet. Rassuré de savoir sa fille en sécurité, il avança lentement, scrutant les alentours.
Il se dirigea vers sa maison. A court d’haleine, le cœur au bord de l’implosion, la sueur dégoulinante, la peur au ventre… Jim ouvrit délicatement la porte de sa demeure.
La pièce paraissait déserte. Avant de s’introduire dans sa maison, il examina chaque recoin de la cuisine, guettant le moindre bruit, le plus petit mouvement. Il avança silencieusement.
Devenu, malgré lui étranger à cet univers dans lequel il avait vécu des dizaines d’années, Jim sentait le sol se dérober sous ses pas.
Un accès qui donnait sur la cage d’escalier était clos, la Mort l’y attendait... peut-être !
Jim s’approcha de la porte. Il ne pouvait empêcher son cœur de cogner contre sa poitrine. Il imaginait, il présentait le malade… l’arme dressée, prête à s’abattre sur lui. Il ne pouvait être loin… peut-être derrière cette porte !
Jim la main tremblante poussa légèrement la paroi en bois. Malgré ses précautions, la porte émis un léger son, un grincement qui se propagea dans le hall, trahissant la présence du religieux.
Jim trompé, temporisa… Son inconscient, ses sens en éveil le poussaient à rebrousser chemin : N’était-il pas en train de jouer le jeu de son adversaire ?
Cette maison dans laquelle il avait passé la majeure partie de son existence était devenue, à ses yeux, une étrangère, une mante religieuse !
Soudain, il perçut un bruit sourd provenant de la grange, de l’ancien atelier de voiture.
Le pasteur, transi de peur, s’immobilisa, tendit l’oreille. Mais plus aucun son ne lui parvint, le silence pesant avait repris sa place.
Jim lâcha la porte et sortit de la maison. Il n’en pouvait plus… Il se traînait… Il n’avait pas le droit d’abandonner. Les cieux, le soleil le martelait, lui enlevaient ses ultimes forces. L’annexe, à peine distante de quelques mètres lui paraissait inaccessible.
La porte de la grange était entrouverte. Arrivé aux abords de la bâtisse, il prêta l’oreille… Il essayait de percevoir le moindre son, la moindre parcelle de voix. L’antre semblait vide.
Jim s’approcha, pas à pas, retenant sa respiration. Il se pencha et scruta l’intérieur dont une partie était plongée dans la pénombre.
Au fond, à droite, il distingua une forme, un homme prostré. Il reconnut l’habit religieux, Jim n’avait aucun doute ! C’était le compagnon de sa fille… Doug Lawson.
Soulagé de le voir vivant, il le rejoignit rapidement.
Il ne serait pas de trop afin de maîtriser le meurtrier, surtout que Doug était un garçon vigoureux, pensa le pasteur.
Jim traversa la grange, il renversa malencontreusement un fût sur son passage. Le jeune pasteur alerté par la chute du bidon, se releva brusquement et aperçut le père Kawinski qui s’avançait à grands pas vers lui.
- C’est vous mon père ? Je suis heureux de vous voir. Je suis à la recherche d’une clef mais je n’arrive pas à mettre la main dessus…. Je suis content que vous soyez là car je dois vous avouer que je suis un piètre bricoleur.
Jim, sans raison apparente, se sentait mal à l’aise. Le sourire bienveillant, les explications de Doug sonnaient faux. Le vieil homme s’arrêta… Doug poursuivit ses explications.
- Marie m’a dit que vous rangiez habituellement vos outils dans une caisse métallique mais je ne l’ai pas trouvée. J’ai tout retourné mais je dois avouer que dans ce capharnaüm, une chienne ne retrouverait pas ses petits !
Le jeune pasteur s’avança vers son aîné, les bras tendus.
Jim reculait, il était hypnotisé par le regard du jeune homme. Doug, troublé par le comportement, les traits tirés, le visage blafard de son aîné, se préoccupa de l’état de santé de celui-ci.
- Ne voulez-vous pas vous allonger. Je vais prévenir les secours. Vous n’avez pas l’air bien. Mon père, mon père …
Jim se sentait défaillir, le sol se dérober sous ses pieds. Les mots résonnèrent dans sa tête : Mon père, L’hôpital, les urgences …
Le vieil homme tentait de se raisonner, d’éluder ce qu’il voyait, ce qu’il entendait. La chaleur, son excitation étaient la cause de son trouble… ou était-ce un nouveau malaise ? Jim ne pouvait expliquer ce ressentiment, ce…
Doug Lawson n’était plus qu’à quelques pas de son aîné, prêt une nouvelle fois à le secourir.
Jim possédé, magnétisé par ce regard qui le dominait, tentait de lutter, de résister. Il réussit à se dégager de cette étreinte maléfique… Il baissa les yeux… Un corps était allongé sur le sol… Le cadavre était à moitié recouvert par une bâche plastifiée.
Doug conscient d’être démasqué se métamorphosa. Le doux jeune homme si poli et serviable était soudainement devenu la copie exacte de Mike Hammer : Même physionomie, même arrogance,…
- Oui, mon père. Je l’ai délivré comme les autres. Ne vous inquiétez pas pour lui, il est mort comme il a vécu. Ce qui me chagrine c’est que j’avais espéré que cela se passerait autrement. Mais vous ne m’avez vraiment pas aidé. Vous vous êtes entêté… A chercher le pourquoi du comment. Je ne vous en veux pas et je dois avouer que j’ai énormément de respect pour ce que vous avez fait même si cela ne servira à rien ! Je suis désolé. Je vous assure, vous tuer m’occasionnera une profonde douleur ! Mais je n’ai pas d’autres choix, je ne peux vous laisser en vie.
Doug Lawson, transfiguré, se pencha afin de saisir un couteau posé sur un tonneau, l’arme baignait dans une mare de sang.
Jim entraperçut une marque, une cicatrice sur la poitrine du jeune pasteur. Il ne faisait aucun doute, c’était le jeune homme qui avait été transplanté… il avait reçu le cœur de Mike Hammer.
Doug Lawson se rapprocha de sa victime, l’arme dans sa main, il s’adressa au grand-père de son fils.
- Ils ont crû qu’en m’exécutant, ils en auraient fini avec moi… C’était sans compter leur cupidité… c’est grâce à eux que je suis toujours là et que j’ai pu achever ma mission….
Jim pétrifié, haletant, n’avait plus la force de réagir, de s’enfuir. Il savait qu’il allait mourir. Il n’avait pas peur de la Grande Faucheuse. Ses dernières pensées allèrent à sa fille, à Marie. Il espérait simplement que les secours arriveraient à temps pour la sauver !
La fin, la délivrance du vieil homme était proche, Doug se préparait à frapper, à trucider le religieux.
Sous l’emprise du valet de Satan… Prêt à encaisser le coup qui le terrasserait, qui l’éloignerait à tout jamais de sa fille, il eut un ultime réflexe : il s’écarta, évitant ainsi la lame. Doug surpris par la manœuvre du vieil homme, trébucha… Entraîné par son élan, son pied glissa le long de la fosse. Doug s’écrasa au fond de celle-ci.
Jim, incrédule par ce renversement de situation, s’inclina au-dessus du trou béant. Assommé, Doug Lawson ne bougeait plus.
Jim se saisit de plusieurs bidons de carburant et en aspergea le corps immobile, prisonnier du trou encombré par les débris.
Une odeur d’essence se répandit dans l’annexe. Jim claqua une allumette et la jeta… Le feu, le brasier envahit la fosse. Les flammes montèrent jusqu’au plafond, léchant les poutres.
Jim s’encourut, fuyant l’incendie qui gagna rapidement les lieux. Il se réfugia à l’extérieur, le plus loin possible du sinistre. Il eut juste le temps de voir l’annexe exploser. Elle était devenue une torche de feu, dont les flammes purificatrices s’élevaient au ciel.
Jim éreinté par cette lutte, heureux de s’en être sorti vivant, d’avoir vaincu le mal observait l’atelier à ciel ouvert dont l’armature de bois s’écrasait, attisant le brasier.
Au loin, des sirènes retentirent. Le shérif, la cavalerie arrivait comme dans tout bon western… Cette fois-ci avec un peu de retard.
Mais pour Jim Kawinski, le principal, c’était Marie. L’avoir tiré des mains du …
Les réflexions de Jim furent interrompues par une deuxième déflagration, la porte de la grange se volatilisa sous la force de l’explosion. Les morceaux de bois, de métal s’éparpillèrent aux alentours.
Une forme, un être carbonisé, méconnaissable, s’immobilisa à l’entrée de la grange. Le corps… Les bras tendus, les mains noircies par les flammes, L’être avançait mécaniquement, pas à pas en direction du religieux.
Jim médusé, fixa le corps difforme, rongé par le feu qui se rapprochait de lui… Ce n’était pas possible… Aucun humain n’aurait pu survivre à ce brasier… La dépouille mûe par une force inhumaine, démoniaque, voulait agripper Jim mais elle n’en eut pas la force.
Doug s’effondra au pied de Jim. Son visage méconnaissable, se dressa une dernière fois avant de s’affaler sur le sol.

Dépôt légal D/2002/éditeur/Didier WIRICKX

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