La vie
de Didier Wirickx




© , SABAM , 2002 , Wirickx Didier


A tous ceux dont les mains,
De sang, sont maculées,
Qui chanceux, à la justice, ont échappé.
Cette nouvelle est dédiée.

Que le jour où la mort
Sera à vos côtés,
Pour les proches, courageux, vous avouerez.
Hommes, enfin vous deviendrez.



Un sentier, un ancien tracé de chemin de fer oublié ; Des traverses, des rails délabrés ; Un sac de toile, des vêtements en lambeaux éparpillés ; Un cadavre, un enfant allongé.

Pristina, vingt septembre deux mille un ; Moko, un jeune albanais de treize ans parcourait du regard les maisons en ruines.Les yeux saturés d’images de destruction, de mort ; l’enfant essayait d’imaginer, de reconstruire les immeubles pulvérisés par les bombardements.Il fut brusquement sorti de ses pensées par des cris, des appels ; Moko se retourna et aperçut un groupe de gamins accourant dans sa direction.Les jeunes garçons menés par Boris, leur chef,le rejoignirent rapidement.
« T’aurais du voir la tête du vieux quand on lui a piqué sa réserve de vodka ; j’ai cru qu’il allait en crever ! »
Un garçonnet d’à peine huit ans, La mouche comme le surnomme le clan, interpellait Moko :
« C’est vrai, et je t’ai gardé un peu de vodka, pour toi ; je l’ai caché au bloc. »
Boris repoussa violemment l’enfant en arrière ; La mouche, craintif se fondit dans la bande.
« Pourquoi t’es pas venu ?On t’a attendu avant d’y aller ! »
Moko tout en ramassant son sac de toile, répondit :
« Je m’en vais ; Je pars. »
Le chef, surpris, l’interrogea :
« Tu pars, mais que racontes-tu ?Et tu vas où comme ça ? »
Moko, les yeux plein d’espoir :
« En Europe, en France. Ici, il n’y a pas de travail ; là-bas, je gagnerai de l’argent et je reviendrai »
Boris demanda :
« Et ta mère, elle est au courant ? »
Le jeune garçon baissa les yeux :
« Non, elle est allée avec ma petite sœur se recueillir sur la tombe de mon père.Je lui ai laissé un mot. »
Boris comprit que la décision de Moko était irréversible, son départ inévitable.Il sortit de sa poche un béret.D’une voix tintée de tristesse, il lui confia :
« Tu sais que pour moi tu es comme mon petit frère.Tiens, je l’ai piqué ce matin à un soldat ; comme ça tu ….Bon, bonne chance ! »
Le chef se retourna et dit :
« On y va, on va fêter le départ de Moko. »
Sur ces mots, la bande rebroussa chemin ; seul, La mouche resta sans réaction, une larme coulant le long de sa joue ; Moko esquiva un sourire.Le visage de La mouche s’illumina, puis le garçonnet rejoignit le reste du groupe.Moko, le béret serré dans sa main, regarda ses compagnons s’éloigner.

Banlieue de Lyon, le jour de Noël ; André aide son épouse à préparer le dîner du réveillon.Olivia et Jennifer, les deux enfants du couple surgissent dans la cuisine.Excitées par l’événement, elles viennent chaparder quelques friandises.Leur mère, en pleine préparation, voit d’un mauvais œil cette intrusion ; elle leur demande :
« Les enfants, s’il vous plait, je n’ai pas le temps de m’occuper de vous.Les invités vont bientôt arriver et rien n’est prêt ! »
André se saisit de l’aubaine, la cuisine ce n’est pas son truc, il surenchérit :
« Ce n’est rien Val.Je vais m’occuper d’elles ; Venez les enfants, laissons maman terminer. »
Valérie n’est pas dupe mais elle préfère les avoir hors des pieds.André, accompagné de ses deux garnements, quitte la petite cuisine.
Une nuit de début octobre ; Assis dans l’herbe trempée, épuisé par un hasardeux périple, Moko contemplait les alentours faiblement éclairés par la Lune.Le garçon, accompagné d’une douzaine de clandestins, attendait silencieusement le passeur qui lui permettrait de franchir cette ultime frontière.
La pénombre fut déchirée par un faisceau lumineux ; le ronronnement d’un moteur résonna à leurs oreilles ; les illégaux, craignant la police, se fondirent dans la nature.Terrifiés, ils suivirent des yeux le véhicule qui se dirigeait droit sur eux ; la camionnette stoppa à leur hauteur ; deux hommes en sortirent rapidement et appelèrent :
« On monte, allez plus vite ! »
Un à un, les clandestins s’entassèrent à l’intérieur du véhicule encombré de caisses et d’objets divers ; la porte métallique se referma derrière Moko.Plongé dans le noir complet, ils sentirent la camionnette s’ébranler.A l’avant, les deux français discutaient, rigolaient, leurs voix résonnaient à l’intérieur.Moko ne comprenait pas ce qu’ils disaient mais il savait que c’était du français ; il avait déjà entendu ce langage, cette intonation chez les soldats français venus libérer son pays ; la France, il y était …

A l’intérieur de la petite maison, André sert l’apéritif à ses convives confortablement assis dans les fauteuils.La famille est pratiquement au complet, il ne manque plus que le cousin Paul.Les enfants déchaînés, courent, gesticulent dans tous les sens. Valérie essaye de dissimuler sa nervosité ; tout en souriant, elle présente les plateaux garnis de canapés.Le maître de maison, légèrement entamé, raconte la dernière blague à la mode, ce qui provoque dans l’assemblé des éclats de rire ; André est comme un poisson dans l’eau, il adore se mettre en évidence.
Au fond d’une cave bouffée par les moisissures, plongé dans l’obscurité, Moko couché sur son matelas pensait à son pays natal, à sa maman, à sa petite sœur restées à la maison.Son seul trésor, son béret bleu, il le tenait fermement contre son cœur.Cela faisait plus d’un mois, qu’il travaillait, qu’il était exploité par des compatriotes, des albanais membres d’une mafia ; Privé de papiers, sans argent, le jeune garçon n’avait aucun choix.Heureusement, les mafieux ne lui avaient confié que de petits larcins : les horodateurs, la manche.Rien de bien méchant, d’autres plus âgés étaient embrigadés dans des attaques violentes ; Armés jusqu’aux dents, ils s’en prenaient aux banques, aux fourgons blindés ; La plupart finissaient en prison ou pire à la morgue.
Il y a peu, le jeune garçon avait rencontré Anouchka, une jolie roumaine de seize ans, la favorite d’un des chefs ; Moko en était immédiatement tombé amoureux.L’adolescente était arrivée en France, accompagnée de ses parents, il y a six ans.Séparée rapidement de sa famille, elle avait échappé au trottoir. Depuis ce jour, docilement, elle traînait dans le sillage de son maître.Vieillie prématurément par les événements endurés, la jeune fille devenue femme était consciente qu’un jour, elle finirait comme les autres, au bordel, si elle était gentille.Mais Moko ne les laisserait pas faire, il l’arracherait à ce funeste destin.
La porte s’ouvrit brusquement, les néons accrochés au plafond scintillèrent.Une voix, un homme hurla :
« Debout, faignasse.Il est temps d’aller gagner votre pain.”
Sans un mot, disciplinés, les gosses se levèrent et s’habillèrent.La mine agacée, il surenchérit :
« Allez plus vite.Vous croyez que j’ai que ça à faire ! »
L’homme rustre, un bâton à la main, avança dans le dortoir.D’une main ferme, il poussa, il tira les enfants qui n’osaient pas lever les yeux.Une nouvelle journée de labeur débutait …
André, en tête de table, découpe la pièce de viande ; Concentré, enivré, il s’applique tout en lâchant l’une ou l’autre blague salace.Valérie, légèrement pompette s’apprête à secourir son mari, au cas où il n’y arriverait pas.Les enfants, bourrés de chips et de cacahuètes ont déserté la table pour aller visionner un film vidéo.
« c’est déjà ça de moins à surveiller », pense la maîtresse de maison.

Décembre, le mois de toutes les fêtes, des cadeaux ; Le mois durant lequel les gens donnent un peu plus, peut être parce qu’il fait froid ou pour se racheter.Moko avait récolté une véritable fortune, cinq cents francs., la journée avait été bonne.La camionnette n’arriverait pas avant une bonne demie-heure, Moko en profita pour dissimuler une partie de la recette dans une fosse septique d’ un immeuble occupé par des squatters, là où personne n’iraitmettre la main.Le jeune garçon, rusé, ne conservait qu’une infime partie des gains ; surtout, ne pas éveiller les soupçons.Cet argent lui permettrait d’emmener Anouchka loin de cet enfer.
Moko, à peine son précieux trésor mis à l’abri arriva au point de rendez-vous ; la camionnette bleue était déjà là ; le jeune garçon sur ses gardes, avançait ; la porte latérale coulissa ; à l’intérieur, ses compagnons d’infortune ; Moko monta dans le véhicule ; Le chauffeur vociféra :
« Qu’est ce quet’as foutu ?Tu sais que je n’aime pas attendre ! »
Le jeune garçon, courbé, exhiba un petit sac rempli de pièces, il susurra :
« Je suis désolé, mais une dame m’a retenue, elle m’a donné beaucoup d’argent, regardez. »
L’homme plongea sa main dans le sac et remua les pièces ; il savait que Moko était un de ses meilleurs poulains ; avec sa mine d’ange battu, les pigeons ne pouvaient résister.Le mafieux ressortit sa main du sac et le prit violemment, il ajouta :
«C’est pas mal, mais la prochaine fois, tâche d’être à l’heure ! »
Moko, soumis, acquiesça de la tête et s’assit à l’arrière de la camionnette.Le véhicule démarra sur les chapeaux de roues.
Arrivé au pas de l’immeuble désaffecté, les enfants affamés se jetèrent hors du combi, se ruèrent vers la bassine contenant leur dîner du jour.Ce soir, Anouchka, souriante, servit d’une louche les gamelles ; L’adolescente entre chaque ration eut un petit mot de réconfort, s’excusant de ne servir que cette nourriture avariée, refroidie par cet hiver rigoureux.Moko, admiratif contempla la jeune fille.Le regard débordant d’amour, il avala chaque parole, chaque geste de la roumaine.Son Noël , il le savait, c’était elle.Bientôt, ce ne serait qu’une question de jour, il la sauverait, il l’emmènerait …

Valérie, ivre, observe son homme, son mari se pavaner ; les enfants se sont endormis devant la télévision.Les images, malgré sa volonté, se mélangent, s’entrecroisent ; Finalement, l’âge, les années ….Il n’est pas, plus comme elle l’avait connu ; jeune, fringant ; Aujourd’hui, il n’est …Valérie, femme exemplaire, comme décrite dans les magazines, a souvent fermé les yeux, elle a mis un bémol sur les écarts de son tendre mari.La rage la prend à la gorge ; elle a l’occasion, face a cette assemblée, elle peut, elle a enfin le pouvoir, mais elle hésite …, finalement elle se taît.André, son époux, hilare, sert les assiettes tendues pas ses invités.

Plus qu’une pincée de jour avant Noël, Moko était assis sous un porche, scrutait le ciel ; malgré le froid, un peu de neige serait une aubaine ; commercialement, un mendiant sous les rigueurs de l’hiver, cela marchait mieux ; mais aucun nuage à l’horizon, le ciel restait désespérément vierge.Le jeune garçon, frigorifié, attendait, patientait. Encore un bon coup et enfin il pourrait la soustraire à ses geôliers.
Un homme s’approcha, la quarantaine, compatissant, il dit au jeune Moko :
« Tu es du Kosovo ? »
Le garçon ébahi, surpris, balbutiait :
« Oui, vous connaître, moi Pristina. »
L’homme surenchérit :
« Pristina, je connais bien.J’y étais !Sale guerre !C’est moche ! Comment t’appelles-tu ? »
Moko se leva, fièrement, il annonça :
« Moko Saltowich, père partie garde présidentielle. »
Le jeune garçon ému continua :
« Lui mort pour Kosovo, serbes eux tuer lui. »
Ces quelques mots, il les gardait depuis si longtemps en lui ; Son père, sacrifié dans une tranchée ; il avait eu droit à sa médaille comme beaucoup d’autres, à titre posthume.
L’homme bienveillant demanda :
« Et que fais-tu ici ? Tu mériterais autre chose. »
Ces phrases dont il ne comprenait pas toujours le sens, il les engloutissait.Cet homme, cet inconnu connaissait son pays, sa ville. Perdu au milieu de cette abondance, quelques morceaux, miettes de son histoire le rapprochaient, le ramenaient chez lui.
Le quadragénaire, renchérit :
« Et que fais tu ici à mendier ? »
Moko blessé, cherchant ses mots répondit :
« Je suis, je m’excuse, moi pas longtemps ici, maman et sœur à la maison. »
L’homme interrompit l’enfant :
« Je comprends, tu sais il y en a beaucoup comme toi, exploités mais tu m’as l’air correct ; je peux peut être quelque chose pour toi.Tu sais, j’ai des connaissances, ils pourront sûrement t’aider. »
Moko, les yeux écarquillés, le sourire aux lèvres dévorait des yeux cet homme, ce sauveur ; Anouchka !Le ciel avait exaucé ses vœux.
L’enfant, innocent, fragile tendit la main ;L’inconnu se saisit de cette main salie, meurtrie par l’existence.Les deux êtres, unis, s’éloignèrent et disparurent dans la cohue générale, habituelle en ces veilles de fêtes.
Plus qu’une dizaine de minutes, une poignée de secondes avant minuit ; André, attaché comme la plupart à cette tradition, suit des yeux, la trotteuse qui égrène les secondes les unes après les autres.Un cri, un appel les ramène à la réalité.Jennifer a aperçu la neige.Les flocons blancs glissent, flottent dans les airs.Les convives se jettent aux fenêtres pour entrevoir ces premiers cristaux qui s’amassent sur le sol, le recouvrant d’un harmonieux manteau blanc.

Perdu dans l’immensité, à mille lieues des pensées, des souhaits, un gosse, un enfant attend ; la tête, le visage plongé dans la boue ; il ne sent pas les flocons qui le frôlent, qui le recouvrent.La neige, autour du garçonnet, se fond en un cercueil de cristal blanc.

Le lendemain d’un réveillon, personne n’est beau à voir.Valérie s’est levée la première ; Arrivée dans la cuisine encombrée de vaisselle, elle allume le poste de radio posé sur le frigidaire ; Il est neuf heures, elle écoute les infos.La femme somnolente, tout en disposant les verres, les ustensiles dans le lave-vaisselle, apprend les dernières nouvelles.Soudain, elle se relève, dressée, elle s’approche de la radio ; Le corps d’un jeune garçon, probablement un clandestin vient d’être découvert. D’après les premiers constats, il aurait été probablement victime de sévices sexuelsSelon, les derniers témoins l’ayant aperçu, il serait parti avec un inconnu.D’intenses recherches sont menées afin de repérer cet individu ; point particulier, un bonnet, un béret bleu ciel dont l ‘enfant était affublé n’a pas été retrouvé.Un appel à témoin est lancé.
Valérie, les yeux hagards, le visage blanc s’élance dans la cave ; Elle sait, elle l’a vu ; Elle déplace les caisses, il est là, elle l’a ; Prostrée, elle sert l’étoffe, le bout de tissu contre sa poitrine
André, réveillé, sorti de son sommeil par le bruit des sirènes ; en caleçon, se lève, se dirige péniblement vers la fenêtre.Il aperçoit des véhicules de police, son épouse Valérie brisée, désespérée, un béret bleu ciel dans les mains.
La porte de la chambre claque, André se retourne.Face à lui, une multitude d’hommes en uniforme.Face aux policiers, il ne résiste pas ; il se laisse emmener, menotter … mais enfin soulagé.



Fin




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