Mon amour, longtemps jai cru que je ne pourrais plus dormir dans mon lit. Après ce qui sétait passé. Depuis, jai dormi dans le canapé du salon, les nuits où les enfants étaient là, dans lun de leurs lits, lorsque leur père en avait la garde.
Longtemps jai cru que je ne survivrais pas si je mallongeais à nouveau dans ce lit. Mais voilà que jen sors, des années de fidélité plus tard, après avoir longuement contemplé par en-dessous labat-jour mauresque qui le surplombe cylindre de gaze rouille orné darabesques, de perles et détoiles miroitantes. Je lavais acheté pour ta venue, mon amour, jy avais suspendu une guirlande-faribole faite de croissants de lune de toutes les couleurs, te souviens-tu, que lon faisait tournoyer avec les doigts des pieds. Jai refait le geste tout à lheure, mais lautre, à côté de moi ne bougeait pas.
Maintenant, vois-tu, je suis assise à mon bureau que tu connais, planche blanche sur tréteaux, je técris ce mail et je regarde mon lit. Cest notre dernière nuit, à moi et à lui. Il me suffit de me lever et de faire deux pas à droite pour my écrouler, cest drôle, tu te souviens, javais écrit exactement ces mots-là, les mêmes, il-suffit-que-je-fasse-deux-pas-à-droite-et-j-y-suis, et tu ten étais ému, de ta correspondante internétique, si lointaine et si désirée, si riche en émotions et si pauvre, son matelas tutoyant son bureau ascétique, - tu tes toujours aimé défendant les pauvres - et puis, les désirs exaltant les choses, tu avais utilisé ton cumul de miles proposé par la compagnie daviation si souvent fréquentée et tu avais atterri sous mes lunes, à même le matelas, dans mon âme et mon corps, les yeux grands ouverts.
Je tai aimé, tu sais. Formidablement.
Mais ce nest plus, cela sen est allé comme la lune qui pâlit à laurore, ramassant dun geste las sa traîne dastres
Tout sen est allé avec toi, oh si au moins ton avion avait pu exploser...
Mon amour, il me reste une nuit, lécran de lordinateur que je viens dallumer, et lautre dans mon lit. Il te ressemble, il est un peu empâté, un peu gros, il dit aimer la littérature, comme toi, il écrit aussi, a pareillement une épouse et un fils, nest-ce pas merveilleux.
Bien sûr, jai été aussi la femme de sa vie, celle que lon voulait installée dans un palais avant que de la toucher, la seule qui le comprît et qui laimât pas pour son corps mais pour ce quil est. En guise de palais il ma offert quelques chambres dhôtel, des mensonges à la clef, des textes enflammés damour, des serments ésotériques, des briquets romantiques battus contre son cur.
Je savais que cela ne durerait pas. Je pensais cependant grapiller encore quelques mois de chaleur animale. Mais non, la banalité est impitoyable : sa femme ayant appris la vérité, a menacé successivement de se suicider, puis de le détacher de son fils, alors que cest vrai, elle repasse si bien ses chemises, et naturellement, il a choisi son camp.
Pour notre nuit dadieux, jai décidé de lui ouvrir enfin mon lit, aux draps blancs toujours impeccables depuis ton départ.
Pour la première fois, depuis que tu tes levé de ce matelas posé à même le sol, pour thabiller et faire ta valise rouge oubliant dy mettre mes cadeaux, pleurant que tu reviendrais très vite, il y a cinq ans déjà, je fis jouer de mes orteils la guirlande-faribole détoiles et de lunes.
Puis tout disparut subitement, lautre, dormant à la même place que toi, le lit, la guirlande, labat-jour, le plafond, les murs, la chambre tout sillumina dune clarté aveuglante et explosa. Je te revis alors penché sur moi, tes yeux plantés dans les miens, ta bouche répétant mon prénom, ton front perlé de vigueur amoureuse, je sentis ton odeur à nouveau pénétrer mes narines, puis tous les pores de ma peau souvrirent au contact de la tienne, mes entrailles se dilatèrent flammes, feu et enfer , je devins immensité, je devins monde ayant pour unique appui, pour seul axe, ton désir annihilant le mien
Mon corps devint un cri.
Jai promené ce cri à travers lappartement - ce nétait pas vivable. Le monde noffre pas de place pour un tel cri.
Je suis calme maintenant.
Je técris et jai un peu limpression de tavoir en face de moi. Je regarde lautre, couché sous les étoiles et les lunes miroitantes, les testicules à plat, le souffle niais, le ventre à lair, assommé par le demi-flacon de Valium versé dans son verre. Il va payer pour toi. Le monde nest fait que dinjustices et dincohérences humaines, jy verse enfin ma part. A double mensonge, double trahison condamnation à double peine.
Si tu pouvais le voir, étendu sur ce matelas qui a bu nos sueurs, si tu pouvais le voir et te réjouir de nêtre pas à sa place
Je vais finir mon mail, lautre dormira jusquà midi. Il voulait que je le réveille car cest lui qui dépose le matin son fils à lécole.
A son réveil, il me cherchera. Sera en colère. Shabillera en pestant, sortira en claquant la porte. Le courant dair fera tournoyer la guirlande-faribole de toutes ses étoiles et lunes.
Il dévalera les escaliers, entrera précipitamment dans sa voiture, cherchant déjà le mensonge pour sa femme.
Il tournera la clef de contact, la radio sallumera et le speaker annoncera :
«
explosion suite à un accident de la route ce matin : aux alentours de sept heures trente, une femme au volant dune voiture roulant à vive allure, a heurté de plein fouet un autre véhicule conduit par une mère de famille déposant son fils au collège, à proximité de ce dernier
».
Mon amour, je te quitte, il est bientôt six heures du matin, je dois prendre la route et faire le plein dessence.
Fin.
Elena Tabakova.