Intelligence Artificielle
Par Elisabeth Dufresne
(pour Isa, qui ma si souvent redonné un peu dinspiration)
Vers huit heures trente, comme tous les soirs depuis presquun mois, il se connecta au réseau et rejoignit le serveur. Après quelques secondes de délais, son mot de passe fut accepté et il entra enfin dans le système. Quand il parvint au site quil fréquentait jusqualors, on lui demanda son code dentrée. Il inscrivit le sien : "ROY", un mot tout simple quon lui avait remis le jour de son adhésion.
Encore quelques secondes de flottements et il parvint dans la chambre de discussion, où plusieurs lattendaient déjà. Pour linstant, il était invisible. Un fenêtre apparut, on lui demandait son nom dutilisateur. Il choisit le même que dhabitude, "IsABeL". Un moment dattente et il passa du mode invisible à celui de disponible. Un groupe se forma immédiatement autour de licône qui le représentait.
Les premiers le saluèrent rapidement, échangeant des politesses avec leur auteur préféré. Les autres attendirent sagement leur tour pour pouvoir le questionner ou simplement le féliciter de son talent. Ses histoires étaient les meilleures, en plus dêtre les plus originales. Dans ce monde régit par la cybernétique, il demeurait le seul capable de raconter des histoires touchantes et humaines.
Puis, à grands cris, on réclama la suite de sa plus récente oeuvre...
***
(...) Depuis la Troisième Grande Guerre, la conception et la mise en marché des produits de linformatique avaient échoué à un groupe restreint. Ces travailleurs vivait dans le même quartier, tout près des usines, dans des conditions minables. Leurs logements ne comportait quune seule pièce, ce qui constituait trois de moins quune habitation civile normale, rassemblant sous un même toit de trois à six chercheurs. Le plus souvent, ils manquaient deau et de nourriture et leur salaire de crève-faim servait à peine à financer la location de lappartement. Ils travaillaient darrache-pied pendant plus de vingt heures par jour, sept jours par semaine, sans quon leur laisse la moindre possibilité de repos. La plupart du temps, ils mourraient très jeunes, très souvent dépuisement.
Chaque matin, levés à cinq heures moins le quart, ils disposaient de vingt-cinq minutes pour se rendre à leur laboratoire. Ils passaient alors la journée autour des composantes de micro-ordinateurs, à les améliorer, à concevoir des plans pour créer lintelligence artificielle. Ils ne revenaient à la maison que vers minuit ou une heure du matin, et disposaient alors de quelques heures de liberté quils utilisaient pour dormir.
Chaque jour, ils se rendaient à leur travail, en file indienne, contrairement à tous les ouvriers dautres domaines, qui bénéficiaient du Transport gratuitement. Ils devaient franchir au pas de course le kilomètre qui les séparait de lusine, sous loeil attentif des surveillants qui ne manquaient pas de harceler les plus lents. Ils vivaient dans lanxiété, ignorant combien de temps le gouvernement les laisserait vivre, ou même, combien de temps ils pourraient encore supporter le poids de leur immense fatigue. Ils erraient comme des ombres dans les allées du laboratoire, remplissant des listes, écrivant des rapports et conduisant des tests. Ils ressemblaient beaucoup plus à des fantômes quà des hommes, avec leur barbe mal rasée et leur teint pâle, leurs vêtements en lambeaux et leur sarrau plus gris que blanc.
Lusine elle-même rappelait les camps de concentration dautrefois, avec les kilomètres de barbelés qui lentouraient et les gardes à intervalles réguliers. Elle se dressait comme Cerbère aux Enfers, hissant sa carcasse titanesque haut dans le ciel, rivalisant avec les tours à bureaux quon apercevait loin au sud. À ses pieds sétendait un paysage désolé, étendue sablonneuse défigurée par une route craquelée. Elle plongeait dans une obscurité sans fin les quartiers qui abritaient ses ouvriers, cachant le peu de soleil qui parvenait encore à percer lépaisse couche de nuages de pollution. Elle inspirait la peur, beaucoup plus quun vilain cauchemar ou les affreuses légendes du passé.
Ses gardes pullulaient, sortant de ses entrailles par vagues successives. Mi-hommes, mi-droïdes, ils ignoraient la compassion et même lhumanité. Ils faisaient régner un ordre de terreur, abattant sans remords les travailleurs qui faillaient à leur tâche. On les voyait par nuées, nombreuses mouches près du cadavre de béton de lusine. Ils patrouillaient sans relâche, armés pour faire face à une rébellion qui naurait jamais lieu.
Pourtant, les scientifiques gardaient lespoir quun jour ils découvriraient la solution-miracle à leur captivité. Déjà deux générations étaient mortes dans lenceinte de lusine sans que lintelligence artificielle ne fut suffisamment développée pour en permettre le commerce lucratif. Le plus gros progrès consistait en un petit terminal versatile capable dadaptation. Parfait pour la comptabilité ou le traitement de texte, ils stockaient le triple des informations quun autre appareil pouvait emmagasiner, dans un format infiniment plus petit. Il pouvait tout faire, de la recherche autonome de données sur le réseau à lécriture dun rapport, en passant par la classification dinformations.
Les tests sur cette innovation technologique nétaient pas terminés, mais on avait bon espoir de finir le gros de la recherche dans moins dun an. Ensuite, ce serait aux autorités supérieures de décider de son sort. (...)
***
Une demi-heure avait passée, trop rapidement au goût des fans de lauteur. Il sexcusa, prétextant avoir à préparer la suite, alors que tout était déjà écrit. Les admirateurs acquiescèrent, déçus, mais comprirent quil ne pouvait pas rester plus longtemps. Les plus intelligents savaient quau-delà de trente minutes, on pouvait repérer la provenance de la connexion. Comme lécrivain produisait des textes qui suscitaient une vive controverse, sa vie aurait pourrait bien être en danger.
Ses histoires étaient trop réelles pour être fausses. Le mystère entourant lépoque de laprès-guerre dans les usines dinformatique était trop frais au mémoire pour quon puisse douter décrits si vivants. En effet, personne ne connaissait lexacte vérité, alors, pourquoi ne pas croire un auteur qui racontait si bien ?
Il se déconnecta, sortant du réseau indemne une fois de plus. I908-ABL vérifia ses circuits, ne releva aucune surchauffe anormale. Il fit une mise à jour de son centre de données intégrés, cacha sous une série de mots de passe et de sous-fichiers lhistoire quil écrivait et passa en mode veille. Dans moins dune heure, les ouvriers-esclaves allaient arriver à lusine et se remettre à travailler sur lui, cherchant encore à créer une intelligence artificielle qui était déjà née.
FIN