1.
Le bébé avait été confié à la jeune femme du boulanger, qui venait juste de sevrer la petite dernière. Elle ne fit aucune difficulté pour accepter délever lenfant en plus des siens, condamnée au silence éternel, mais assurée dune rente providentielle bien au-delà dune vie raisonnable. Laccord fut tacitement conclu dans la cuisine attenante au fournil, lenfant posée sur la table dans un couffin de fortune, les yeux mouillés de sommeil, bercée par les vapeurs chaudes et humides de la pâte en train de lever et lodeur bienfaisante des pains tout juste cuits. Jeanne quitta la pièce sans un regard pour sa fille. Ce lundi 11 mars 1984, Jeanne Caubert, dans la plus grande discrétion, quitta en taxi le petit village de Marmeuil pour rentrer à Paris, où le silence allait reprendre son cours, un temps suspendu, mais un temps seulement, par le cri de la petite Mathilde, née 2 jours plus tôt dans la demeure des Caubert sise majestueusement à lentrée du village. La sage femme qui lavait assistée avait été chargée de déclarer née sous X cette enfant du péché, cette honte malheureusement vivante de la faute de sa mère quun mariage sous peu devait faire oublier. Jeanne Caubert avait 17 ans. Un an plus tard, elle épousait en grandes pompes à léglise de la Madeleine Paul Albert Delafon, jeune diplomate de 35 ans, dont la famille pouvait se targuer de navoir pas courbé la tête en 89, mais qui avait quand même accolé prudemment la particule au nom, pour plus de discrétion. De leur union naquit quelques mois après Simon Delafon. Jeanne avait 19 ans, Mathilde, presque deux ans, mais elle nexistait pas.
Simon ne fut pas lenfant prodigue. Il était à peine le fils de son père, peu souvent là, préférant à sa famille les ores de la République, qui pour son bonheur lavait propulsé dans les cabinets feutrés de la rue de ***, lui permettant de briller le soir dans des réceptions où les contingences du monde ordinaire se diluaient avec grâce dans des considérations autrement plus élevées. Paul Albert Delafon saperçut à peine que son fils était devenu un jeune homme. Il sétonna un beau matin de trouver sa femme en pleurs, Simon sétant proprement volatilisé. Les affaires éparses jonchant sa chambre et la disparition des coupures jetées négligemment dans le tiroir du bureau paternel attestaient de sa volonté de partir pour longtemps. Il haussa les épaules, passa néanmoins quelques coups de fil pour sassurer que le rejeton navait pas dépassé les bornes de la bienséance en vigueur dans les milieux respectables, et, tranquillisé, rassura sa femme de quelques mots vains et futiles, puis oublia ce contretemps. Jeanne demeura définitivement seule, délaissée à jamais par ces hommes quelle navait su comprendre, à peine approcher, et qui imprimaient à sa vie le goût amère de la défaite. Simon avait 17 ans, et une aversion sans borne pour ses géniteurs transparents et glacés.
2.
Lété avait été pénible. Simon avait traîné sa morosité de parcs en cafés désertés, laissant ça et là quelques ardoises imprudemment accordées, pestant chaque jour contre sa vie laborieuse, lui qui ne faisait pas grand-chose, se répétant avec complaisance combien il était fier de ne pas demander laumône. Sa réputation de petit bourgeois déclassé le précédait parfois, et il savait alors jouer parfaitement son rôle, pauvre enfant esseulé, rejeté par des parents ô combien détestables, mais dont secrètement les autres enviaient les richesses, méprisant discrètement lorgueil du jeune homme qui vivait pauvrement quand il aurait dû en profiter largement. Simon ne cédait pas, lorgueil en écharpe comme un signe de sa classe.
Par un matin triste et pluvieux, en ce début septembre, Simon bavardait, une cigarette pendue aux lèvres, avec des étudiants de lécole darchitecture dont il sétait rapproché ces deux dernières années à force de fréquenter le même café situé juste en face de limmeuble où il logeait. Il projetait, bien sûr, de sinscrire ce mois même dans lécole prestigieuse, comme lannée précédente, dailleurs
Les jeunes gens, fraîchement rentrés qui dun périple en Afrique, qui dune équipée sur les mers chaudes dun hémisphère lointain, échangeaient avec de forts éclats de rire leurs exploits incroyables, forcément. Simon inventa un voyage au pays du Levant, dont il venait de lire un livre emprunté, ou presque, à la librairie du coin, mais les regards obliques que se jetaient les uns et les autres attestaient de leur incrédulité. Alors que les conversations tarissaient et que le groupe projetait daller déjeuner non loin de là, en attendant de prendre connaissance des réjouissances à venir, - on devait afficher le programme de lannée ce jour là -, une jeune fille à lallure décidée, les joues rosies par la marche et le froid, sarrêta à leur niveau et senquit de la date des inscriptions. Linconnue suscita les regards de quelques uns, mais tous retournèrent à leur projet immédiat : manger, au chaud, en groupe, au plus vite. Simon seul demeura sur le trottoir. Il savança vers la jeune fille :
- Les inscriptions, cest ça, vous voulez connaître la date des inscriptions ?
La jeune fille hocha la tête, lorgnant en coin le groupe qui séloignait en direction du Bar B., un café branché ringard dont la porte était surmontée dun poisson rouge qui clignait de lil à chaque fois quelle souvrait. Simon reprit :
- Cest maintenant, enfin, cette semaine. Justement, je dois minscrire
Il fit un pas, tendit une main énergique et accompagna son geste dun sourire engageant. Une petite main chaude se glissa dans la sienne.
- Nous ne nous sommes pas présentés, pardon. Je mappelle Simon.
- Mathilde, répondit laconiquement la jeune fille. Ils sont toujours comme ça ? ajouta-t-elle en désignant dun geste vague le groupe à présent disparu.
- Euh, oui, mais ils sont sympas, ne vous fiez pas à leur désinvolture, vous verrez, ils
Mathilde le coupa.
- De la désinvolture ? De limpolitesse, plutôt !
Simon se dandinait dun pied sur lautre, mal à laise devant linconnue qui imprimait chez lui une sensation nouvelle, étrange, presque inquiétante. Une chaleur sourde et diffuse prenait place dans son ventre, quelque chose dinhabituel, comme étranger à lui, à la fois agréable et douloureux.
- Oui, peut-être, je ne sais pas, bredouilla-t-il maladroitement. Vous voulez prendre un café ?
Un court silence sinstalla, pendant lequel la jeune fille dévisagea sans gêne Simon qui ne savait quajouter, surpris par la question quil venait de poser sans réfléchir.
- Pourquoi pas, répondit Mathilde.
Les deux jeunes gens marchèrent quelques minutes en silence, et sattablèrent au fond dun bar anonyme où deux habitués couvaient leur demi dun il concupiscent. La conversation, un peu décousue au départ, prit une tournure plus intime quand Mathilde confia quelques bribes de sa vie à Simon : son arrivée il y a peu à la capitale, sa décision de sinscrire dans cette école après un cursus de Lettres à la Fac dAngers, où elle avait été élevée par une grand-tante. A 22 ans, elle avait envie de prendre sa vie en main, de changer dair. Surtout, elle était venue à Paris pour faire des recherches sur sa mère, dont elle ne savait strictement rien. Elle avait dit cela rapidement, les yeux baissés, un peu confuse de raconter cela au premier venu. Mais lorsque Simon croisa son regard, il sentit combien la chose était importante pour elle. Il eut le tact de ne pas insister, et brossa un tableau rapide de sa propre situation, omettant soigneusement toutefois dinsister sur les deux années passées à ne rien faire, ou presque. Aux côtés de Mathilde, il venait de prendre conscience combien sa situation était navrante, juste pathétique, alors que celle de la jeune fille semblait vraiment digne dintérêt.
Cest avec un certain plaisir que Mathilde et Simon se rendirent ensuite ensemble à lécole pour sinscrire en première année. Lintimité créée par les confidences quils venaient déchanger contribuait à intensifier chez Simon la sensation étrange au creux de son ventre. Mathilde le quitta aussitôt en lui faisant la bise avec un naturel déconcertant, et Simon rentra dans sa chambre vide avec le sentiment que le monde souvrait à lui. Tout lui semblait plus vaste, plus absolu, un enthousiasme comme jamais il nen avait ressenti le parcourait par vagues puissantes. Il ne dormit pas cette nuit là : limage de Mathilde arrivant, lui parlant, rougissant, souriant, lassaillait à chaque seconde. A laube il lutta contre la fatigue qui estompait sournoisement le visage de sa bien aimée, mais au levé du jour, Mathilde était là, jolie, aimable, rayonnante, et il sendormit enfin, ivre dune expérience unique.
3.
Lhiver navait pas tardé à sinstaller, mais ni Mathilde ni Simon nen avaient cure. A peine deux mois après leur rencontre, Simon avait déménagé chez Mathilde qui logeait plus confortablement, et ses sentiments navaient fait que croître, atteignant désormais des sommets quil pensait inégalés. Comme tous les amoureux débutants, il était certain quil détenait pour lui et lui seul le secret de lalchimie magique. Mathilde était amoureuse elle aussi, séduite par le personnage un peu perdu de Simon, troublé par les paradoxes innombrables du jeune homme, qui cependant faisaient échos aux siens de manière parfois troublante. Elle ne sexpliquait pas ce coup de foudre, elle pourtant si rationnelle par ailleurs. Mais les efforts constants de Simon pour lui faire plaisir et les marques dun amour déraisonnable mais ô combien touchant la grisaient plus que tout. Une part delle prenait en pitié lenfant qui demeurait en Simon, mais sa propre naïveté ne lui laissait pas le loisir de trop y réfléchir. Elle se laissait guider par le jeune homme, fougueux, insaisissable et quelque peu mystérieux. Des parents de Simon elle eut un tableau désastreux, et renonça à lui en parler davantage. Elle se raconta avec une passion qui la décontenança, parce quelle ne lavait jamais fait auparavant, par fierté, ne voulant pas être aux yeux des autres quune pauvre orpheline. Le peu quelle savait de sa propre histoire fut mis en dépôt chez Simon, qui redoubla dattentions. Les deux tourtereaux menaient une vie centrée sur lentretien exclusif de leur amour mutuel et la poursuite de leurs études, qui les passionnèrent tout de suite, surtout Mathilde. Simon vivait à ses crochets sans quelle y prenne garde, tant il mettait dacharnement à poursuivre des idéaux généreux, auxquels elle voulait croire tout autant que lui semblait en être convaincu. La perspective dune vie meilleure pour eux deux lui faisait ignorer la situation pourtant peu glorieuse de Simon, qui singéniait à donner lillusion quil navait besoin de rien pour vivre. La grand-tante de Mathilde pourvoyait à lentretien du jeune couple. Mathilde acceptait les chèques sans rechigner, car elle savait quune grande partie des sommes investies provenait de lhéritage de son père, qui était mort alors quelle navait que deux ans. Le caractère romanesque de la vie de Mathilde enchantait Simon, qui ne se lassait pas de lui faire raconter le peu quelle savait, principalement grâce aux confidences arrachées à la tante. Son père, Martin Sarre, navait pas sû avant sa mort quil avait une fille, mais il avait laissé dans son testament une lettre dans laquelle il confiait avoir lintuition quune femme quil avait fréquentée aurait pu être enceinte, et demandait au notaire de faire des recherches. Si elles aboutissaient, il priait instamment que lenfant soit reconnu à titre posthume, porte son nom et soit confié à une tante au cas où la mère aurait été défaillante. Le notaire avait apparemment mené sa mission à bien, puisquil avait retrouvé Mathilde, alors âgée de deux ans, et lavait placée à Angers, chez la tante. Mathilde avait insisté de nombreuses fois pour savoir ce quil y avait dans la lettre, mais la tante était têtue et navait rien dit dautre. La vieille avait ensuite détruit le document, confié maladroitement par le notaire, aujourdhui décédé. Mathilde ne savait pas si le nom de sa mère était mentionné dans la lettre. La tante lui assurait que non, et sen tenait à cette version, arguant du fait quil lui était égal que Mathilde le sache, elle ne voyait donc pas pourquoi elle le lui aurait caché. Mathilde navait appris tout cela que quelques mois auparavant, et cétait en grande partie ce qui lavait décidée à quitter Angers pour Paris, son père ayant toujours vécu là. Elle nourrissait pour la tante pourtant dévouée un ressentiment qui ne tarissait pas, et comptait bien profiter de la manne qui arrivait régulièrement.
4.
Un dimanche matin, le 13 janvier exactement, Mathilde séveilla en sursaut. Un rêve étrange lavait poursuivie toute la nuit. Elle vaqua à quelques occupations anodines et travailla sur la maquette dun projet quelle devait rendre sous peu, en attendant que Simon se réveille, ce quil fit en début daprès midi, lentement, avec volupté. Simon aimait particulièrement dormir. Autour dun café fumant, les deux enfants échangèrent les propos légers et essentiels à tous les amoureux, et Mathilde fit part de son rêve à Simon. Ils aimaient pratiquer ce jeu en apparence innocent qui consistait à détailler et analyser maladroitement leurs rêves les plus marquants, avec lingénuité de ceux qui nont pas lu Freud mais savent son prénom, et Simon tirait une fierté secrète de partager le sien avec le grand homme. Mathilde conta donc comment elle avait suivi inlassablement dans ce rêve une petite fille, peut-être elle, à travers les pièces dune sorte de château, sarrêtant longuement dans lune dentre elles, une chambre verte, avec des tentures au mur, une cheminée allumée, et un tableau immense qui la regardait, elle, la petite fille, avec des yeux vivants. Un coin du tableau était cassé, et Mathilde raconta combien la fillette semblait fascinée par ce bout manquant, plus que par le tableau dont elle ne savait sil représentait le visage dune femme ou dun homme. A lendroit où le coin était tombé, le parquet présentait une aspérité, le bois entamé faisant comme un éclat lumineux sur lequel le regard achoppait. Les motifs de la toile murale verte avaient aussi beaucoup attiré lenfant, qui sétait amusée à en dessiner les contours avec son doigt. Mathilde était intriguée par ce rêve, car il restait imprimé en elle avec une netteté déconcertante, et semblait avoir duré toute la nuit.
Le visage de Simon se contractait au fur et à mesure que Mathilde déroulait son récit. Il esquissa avec peine un sourire forcé lorsque celui-ci prit fin, prétexta une douche à prendre et un travail urgent à terminer, et le reste de laprès-midi se passa dans un silence inhabituel que le repas du soir rompit avec peine. Mathilde sen étonna quelque peu, mais pensa quelle avait pour une fois importuné Simon avec un récit sans intérêt et trop long, et singénia à converser de tout et de rien jusquà ce quelle tombe de sommeil et aille se coucher. Simon resta à fumer sur le canapé devant lécran muet de la télévision jusquà une heure avancée de la nuit. Le lendemain, ils se rendirent en cours comme dhabitude, et Mathilde oublia vite ce dimanche un peu bizarre. Simon par contre noublia rien, tant le rêve de Mathilde lavait troublé. Elle avait décrit avec une exactitude déconcertante la particularité du tableau qui ornait la chambre verte de la maison de campagne dans laquelle il allait passer la plupart de ses vacances étant enfant, du temps où il avait une mère qui sefforçait de jeter un coup dil sur lui de temps à autre. Il navait par ailleurs pas de réels souvenirs de son père dans cette maison, qui appartenait à la famille maternelle. Cétait une vaste demeure située à lentrée du bourg de Marmeuil, un village oublié dans un coin de campagne abandonné, mais qui avait perdu pour Simon tout attrait lorsque son seul camarade de jeu était parti, vers ses onze ans. Il détesta alors sy rendre, et exécrait la chambre verte dont il trouvait les motifs immondes, et pitoyable ce tableau de sa mère, mal peint, dont il manquait un angle, certainement depuis que celui-ci avait une nuit chuté lourdement sur le parquet, réveillant en sursaut le petit garçon, qui sétait senti irrémédiablement seul et perdu dans limmense bâtisse. Il savait à peine où était la chambre de sa mère, et il se souvenait avoir passé le reste de la nuit le corps tendu sous les couvertures, baigné de sueurs froides, attendant que le petit jour remédie au désordre.
Simon ne savait que penser, ni quoi faire. Devait-il parler à Mathilde de cette maison ? Il rechignait à renouer avec ce passé si lointain désormais, qui jour après jour séloignait un peu plus. Déconcerté, il ne vit pas la semaine se dérouler, quand le vendredi soir, Mathilde rentra toute émoustillée par une mission qui lui avait été confiée. Avec une autre élève de lécole, en deuxième année, elle était conviée à participer à un concours en Belgique, et devait partir dès le lendemain jusquau samedi suivant. Simon senthousiasma avec elle, masquant admirablement la jalousie qui leffleura un instant. Une idée prit forme dans sa tête au même moment : il allait se rendre à Marmeuil, profitant du séjour de Mathilde à létranger. Pourquoi, les raisons ne lui apparurent pas nettement, mais il avait lui aussi besoin de prendre lair. Après avoir accompagné Mathilde gare du Nord, il se rendit gare dAusterlitz et monta dans un train. Bercé par le mouvement régulier, il sassoupit, et se réveilla in extremis pour descendre à ***, où il attendit le bus pour Marmeuil. Ils étaient deux, un vieil homme et lui, à se rendre au village. Le vieux mit cent ans pour descendre les trois marches de lautocar, et derrière lui, Simon scrutait avec curiosité la place où il était venu tant de fois, il y a si longtemps.
5.
Simon traversa le bourg qui semblait désert, à part le vieillard qui remontait la grand-rue avec la lenteur dun escargot à lagonie. Il arriva bientôt devant la demeure des Caubert, priant pour que sa mère ny soit pas, par un hasard malheureux. Les volets étaient fermés, pas âme qui vive semblait-il à cent lieux à la ronde. Le jeune homme resta immobile, humant lair comme un animal guettant sa proie. Le bruissement dune vie secrète et mystérieuse résonna à ses oreilles, fit frémir ses narines, faite du pépiement de quelques oiseaux, du cri dun corbeau solitaire, du mugissement des vaches dans le pré attenant, de lodeur de la terre froide. Simon tourna les talons, la maison ne lintéressait pas, il ne la connaissait que trop. Il retourna au village, où il fit tinter le carillon de la petite épicerie qui survivait tant bien que mal au fil des ans. Une vieille dame se leva pesamment du siège sur lequel elle était assise pour demander gentiment ce qui ferait plaisir au monsieur. Le monsieur, Simon en loccurrence, ne sut que dire, jeta un rapide coup dil sur les innombrables paquets de biscottes et de biscuits secs quon ne semblait consommer quà la campagne, et demanda à la grosse femme si elle connaissait Jeanne Caubert. La femme acquiesça avec un large sourire, et se mit à parler avec un débit ininterrompu de cette chère madame Caubert, de son si gentil fils quon ne voyait plus depuis des années, de combien il était difficile dentretenir une maison si grande quand on habitait à Paris, pensez donc, cest si loin, et mille autres jérémiades que Simon écoutait dune oreille distraite. Un détail retint pourtant son attention. La femme avait parlé du boulanger, - veuf, le pauvre, avec tous ses enfants ! -, aujourdhui à la retraite, qui faisait office dhomme à tout faire au village, et qui avait été chargé par Madame Caubert dentretenir la demeure. Simon senquit de savoir où demeurait le bonhomme (à la boulangerie, pardi), et séclipsa promptement. Quelques minutes plus tard, il faisait face à lancienne devanture de la boulangerie « Au bon fournil », mangée par les années, mais aisément reconnaissable par ses faux pains en carton pâte qui ornaient encore lintérieur de la vitrine. Il frappa quelques coups à la porte. Aucun mouvement, rien qui ne trahisse une quelconque présence. Il frappa plus fort, longuement, mais rien ny fit, la boutique était vide. Un peu énervé maintenant par une quête dont il ne comprenait rien, Simon sonna à la porte adjacente à la boulangerie. Au dessus de la sonnette, une mention défraîchie : Madame Veilleux, sage femme. Au bout de quelques instants, la porte souvrit, et une femme à lallure distinguée, les cheveux blancs soigneusement retenus en chignon, grande, lui fit face, et se fendit dun sourire.
- Oui, que puis-je pour vous ? demanda-t-elle dune voix posée, les yeux intelligents.
- Bonjour Madame, répondit Simon peu assuré, je suis Simon Delafon, le fils de Jeanne et
La femme le coupa :
- et de Paul Albert Delafon ! Mais entrez donc Simon, quelle joie de vous voir ici !
Seffaçant pour le laisser entrer, la femme tendit une main sèche et ferme en direction du jeune homme, quil serra rapidement. Elle reprit :
- On ne vous a pas vu ici depuis une éternité ! Votre mère est-elle avec vous ? Mais entrez donc, avancez, tenez, là, installez-vous. Voulez-vous prendre un thé, un café ?
Simon accepta un café, et pendant que lantique objet qui servait de cafetière distillait lentement un arôme délicat, lancienne sage femme sassit en face du garçon.
- Que nous vaut le plaisir de votre visite ? Votre mère nest pas à Marmeuil, nest-ce pas ? Vous venez en week-end ?
Simon avança prudemment quil était dans le coin par hasard, et avait voulu pousser jusquau village
. La femme comprit quil ne tenait pas à sattarder sur les raisons pour lesquelles il se trouvait là, et fit la conversation. Au deuxième café et au énième gâteau sec (vendait-on encore ces boudoirs au sucre à Paris ? Simon se promit de lever le mystère dès son retour), latmosphère se détendit, et la conversation prit un tour charmant. Madame Veilleux, dont cétait finalement le métier, savait décidément accoucher les âmes. Elle senquit de savoir où vivait Simon, quelles études il poursuivait, sil était amoureux, ou même marié ? Non, pas marié, mais amoureux ! Comme cétait charmant ! Et comment se nommait lheureuse élue ?
Simon était tout alangui par la chaleur se dégageant du poêle, et par la digestion des biscuits dont il ne cessait de se resservir. Après tout, il navait rien mangé ce midi là. Il nomma avec émotion Mathilde, la décrivant avec plaisir, tant il laimait. Cétait la première fois depuis leur rencontre, il y a quelques mois, quils se séparaient. Elle était partie
.
Mais Simon sarrêta en voyant son hôte blêmir et prendre appui sur la table.
- Vous ne vous sentez pas bien, madame ?
Il se leva, prêt à laider, mais Madame Veilleux se reprit, et prétextant quelle avait bu trop de café, demanda à Simon de lui servir un verre deau, là, sur lévier, juste derrière.
- Veuillez mexcusez, mon garçon, il est des breuvages dont on devrait savoir faire le deuil passé un certain âge ! Mathilde, disiez-vous ? Parlez-moi delle, vous semblez tellement amoureux, elle doit être merveilleuse, nest-ce pas ?
- Elle lest, cest ma raison dêtre, renchérit Simon, rassuré sur létat de son hôte. Elle est seule au monde, vous savez, à part une vieille tante, mais quelle ne voit quasiment plus. La pauvre, elle a perdu son père, et ne connaît rien de sa mère. Nous sommes tout lun pour lautre, et je laime éperdument.
Simon sarrêta net, tout penaud de confier ainsi à une inconnue les secrets jalousement gardés par Mathilde et lui-même. Mais la vieille femme eut un sourire affable, et Simon pensa quelle était seulement attendrie par ses confidences.
- Je ne vais pas vous déranger plus longtemps, nest-ce pas, cest très gentil à vous de mavoir offert ce café. Je file, ajouta Simon déjà debout, la main tendue vers Madame Veilleux. Surtout, sil vous plaît, ne dites pas à ma mère que je suis passé, elle pourrait soffenser que je ne laie pas prévenue.
Il appuya sa requête dun clin dil un peu forcé, pour mettre la sage femme dans la confidence. Celle-ci le regarda comme sil était transparent, et Simon sen fut. Une fois sur le trottoir, il marcha dun pas rapide vers la place pour prendre le bus qui sen retournerait à la gare de ***. Il entendit soudain crier son nom, se retourna et vit la sage femme se diriger vers lui. Une fois à sa hauteur, essoufflée, elle attrapa le bras de Simon et lui demanda dune voix blanche :
- Mathilde, Mathilde comment ?
Simon, interloqué, fixait Madame Veilleux lair ébahi.
- Euh, Sarre, Mathilde Sarre.
Et la sage femme tomba à ses pieds, évanouie.
6.
Dimanche soir, le 20 janvier. Simon avait finalement passé la nuit à Marmeuil, chez lépicière, dans la chambre dun fils parti lui aussi depuis longtemps. Mort peut-être, il navait pas demandé. Madame Veilleux navait repris ses esprits que quelques minutes plus tard, et il avait fallu la transporter jusque chez elle, prévenir lépicière, qui sétait chargée de la veiller, accepter linvitation à dîner et à dormir là, le dernier bus étant parti. Simon ne savait vraiment plus que penser de tout cela. Il passa la nuit à échafauder des scénarii fantaisistes, sans trouver de réponse vraisemblable. Le lendemain, il demanda à lépicière sil pouvait parler de nouveau avec la sage femme, mais la grosse dame, moins amène depuis lincident, len dissuada en quelques mots. Dans le train, Simon ne put dormir comme à son habitude, trop agité par les événements quil avait malgré lui provoqués.
Le lendemain, dans la boîte aux lettres, parmi les prospectus divers, se trouvait une lettre adressée à Mathilde, émanant du bureau des naissances de la préfecture de Paris. Simon nosa louvrir, et la mit en évidence sur la table.
Pourquoi la sage femme avait-elle défailli à lévocation du nom de Mathilde ? Quel était le lien entre Mathilde et Marmeuil, entre Mathilde et la maison des Caubert ? Car il fallait bien se résigner à ne pas y voir quun simple hasard, les détails donnés par Mathilde, lincident à Marmeuil, tout concordait pour tramer une histoire des plus mystérieuses. Mathilde avait-elle vécu à Marmeuil ? Y était-elle venue en vacances ? Après tout, rien de plus simple que de lui poser la question ! Et si cétait le cas, elle aurait très bien pu aller, enfant, dans la demeure des Caubert, avec qui, peu importe, beaucoup de visiteurs allaient et venaient dans la maison, auxquels lenfant ne prêtait pas attention, pas plus quon ne faisait attention à lui. Il passa le lundi rasséréné par cette hypothèse, et quand Mathilde téléphona, le soir, il lui posa parmi toutes les autres cette question là. Mais Mathilde releva à peine. Elle navait aucun souvenir dêtre allée en vacances à Marmeuil ou dans une autre campagne approchante. Elle passait ses vacances en Bretagne, avec la tante et de lointains cousins. Ils se dirent mille mots damour avant de raccrocher, et Simon demeura plus songeur que jamais. Le mardi matin, il avait pris sa décision : il se rendrait chez sa mère, la seule personne quil reliait à toute cette histoire.
Simon avait passé du temps à réfléchir, mais sans vraiment savoir à quoi. Il sentait que quelque chose se tramait qui le dépassait largement, aussi, dès quune idée un tant soit peu réalisable se présentait à lui, il sen emparait, et la suivait sans autre forme de procès. Il se disait quil aidait Mathilde dans sa quête, sans pour autant savoir le rôle quil y jouait. Il passa la journée à redouter la rencontre. Il navait pas revu sa mère depuis son brusque départ, il y avait plus de deux ans, et navait donné que deux fois des nouvelles, pour éviter que soit déclenché un plan ORSEC destiné à le ramener à la raison, sinon au bercail. Le mardi en fin daprès-midi, il sonna à linterphone de la rue de Courcelles, où logeaient ses parents. Une voix quil reconnut comme semblable à celle de sa mère demanda qui était là, et il répondit :
- Simon.
Un long silence suivit. Puis le système de déclenchement automatique de la porte claqua dun coup sec, et Simon entra dans le hall. Il prit les escaliers, sarrêtant au premier. Il frappa à la porte, qui souvrit, et vit sa mère qui le regardait durement, lair hautain. Le fils et la mère se jugèrent un instant, avec une incrédulité mêlée dune certaine animosité. Puis Jeanne se recula et se dirigea vers le salon. Simon poussa la porte derrière lui et la suivit. Rien ne semblait avoir changé dans lappartement en deux ans. Sa mère sétait postée à la fenêtre et observait la rue. Il resta près de la porte vitrée à double battant qui marquait lentrée du salon. On pouvait presque entendre le silence tellement il criait leur détresse, mais les conventions prirent le dessus. La mère se tourna, et dit :
- Pourquoi es-tu venu ? Pourquoi maintenant ?
Simon observa Jeanne. Aucune émotion filiale, elle nétait décidément plus rien pour lui. Il ne savait exactement que demander, aussi se lança-t-il maladroitement :
- Pour un renseignement, disons, pour
- Pour quoi, lança sèchement sa mère, impatientée.
Simon prit la parole brusquement, le débit rapide, la voix un peu rauque :
- Je suis allé à Marmeuil, jy ai vu Madame Veilleux, la sage femme, qui sest évanouie lorsque jai mentionné un nom : Mathilde, Mathilde Sarre. Alors, ça te dit quelque chose ? finit-il par dire en criant presque, excédé par lincongruité de la situation.
Mais il suspendit ses paroles en voyant sa mère porter la main droite à son cur, vaciller davant en arrière, pour finalement tituber jusquà la console située juste à côté de la fenêtre, sur laquelle elle sappuya lourdement, saccrochant de lautre main aux rideaux. Suspendue un court instant dans une attitude quasi théâtrale, Jeanne finit par se laisser tomber mollement sur le meuble, qui chuta et se fracassa sur le parquet en chêne massif. Simon eut un haut le cur quil réprima, se précipita pour relever sa mère qui sétait heurtée la tête et saignait au front. Elle gémissait de façon inquiétante, comme savent geindre les fous, lentement, de façon continue, dans une douleur inextinguible, profonde, inaccessible. Il la porta sur un fauteuil, lui tapota la joue, alla chercher dans la cuisine un verre deau quil lui fit avaler de force. La pauvre femme ouvrit des yeux hagards, et, pâle comme la mort, articula dune voix blanche :
- Math
ilde Sarre ?
Simon prit lune des chaises sur lesquelles on ne sasseyait jamais, un bel objet du XVIIIème, sassit lourdement, et acquiesça :
- Voilà, Mathilde Sarre, tu mas bien entendu. Peux-tu me dire pourquoi ce nom vous fait toutes les deux cet effet ? Hein, commença-t-il à hurler, peux-tu me dire pourquoi ?
Jeanne était maintenant en pleurs, de longs spasmes secouaient sa poitrine. Elle était pitoyable, anéantie par un chagrin qui avait été étouffé depuis 22 ans. Son fils la secouait à présent, au comble de lexaspération, les deux mains sur les épaules de la malheureuse, prit dune rage quil ne pouvait contrôler. Soudain la sonnerie du téléphone retentit, coupant court au désordre. Simon se redressa comme pris en faute, la mère se figea, et dans un effort surhumain ravala ses sanglots et se dirigea vers lappareil. La conversation fut brève, elle lécourta dun prétexte habile. Quand elle raccrocha, elle se tourna vers Simon, et dune voix redevenue presque normale, le somma de quitter les lieux pour ne plus jamais revenir. Elle le dit avec un regard si farouche que Simon eut envie de déguerpir sur le champ. Il avança néanmoins vers elle avec lenteur, les poings serrés par la rage quil contenait à grand peine, car il commençait à comprendre ce quil avait mis à jour involontairement, et lénormité de la chose se dilatait en lui irrémédiablement. Il parvint à articuler les mots suivants :
- Soit, je pars, mais tu ne perds rien pour attendre.
Le claquement de la porte résonna longtemps dans lappartement.
7.
Simon marcha des heures dans Paris, pleurant à moitié, le regard fou, les poings crispés, les lèvres serrées à devenir bleues. Il finit par échouer sur un banc et se mit à sangloter bruyamment. Mathilde, Mathilde était sa sur ! Il lui semblait que le vent qui balayait les branches des arbres mis à nus par lhiver hurlait cette sentence immonde, cette réalité impossible, incroyable, et pourtant. Il avait beau tenter de rejeter lévidence, elle lui claquait au visage avec la netteté dune gifle lancée à toute volée. Il mit plusieurs heures à retrouver le chemin de lappartement. Il sabattit sur la canapé la porte à peine refermée, et dormit sans discontinuer jusquau petit matin, agité de soubresauts brusques et douloureux, qui le faisaient gémir dans son sommeil. Au réveil, il prit une douche rapide et se précipita gare dAusterlitz. A Marmeuil, il resta une heure. Devant la détermination du jeune homme, son regard fou qui lui fit peur, la sage femme neut dautre choix que de confesser linavouable, la faute de la mère, la naissance de Mathilde, son départ à lâge de deux ans quand le notaire de Paris, mandaté par Martin Sarre, avait découvert et placé lenfant chez la tante. Cest par le notaire que Madame Veilleux avait appris le nom de Mathilde, déclarée sous X par ses propres soins. Troublée, elle ne se rappelait plus si elle avait mentionné le nom de la mère dans le dossier, oui, peut-être, enfin non, elle ne se souvenait plus. Elle demanda presque pitié, et Simon finit par la laisser.
De retour à Paris, un plan daction très clair sétait formé dans sa tête. Il fallait faire disparaître ce dossier, éliminer toute trace de linnommable. Il aimait trop Mathilde, il lui était impossible de concevoir la vie sans elle, impossible de voir ses rêves sécrouler, impossible de renoncer à lidéal entrevu et presque atteint. Une voix sourde lui murmurait quil était inconcevable daimer ainsi sa propre sur, et quil fallait quelle sache, que cétait son droit le plus strict, le plus fondamental. Il rejeta la voix, la mit sous couvert, lenferma dans un endroit hermétiquement clos, et prit la décision de faire chanter sa mère : elle navait pas voulu que ça se sache, et bien, ça se saurait si elle narrivait pas à récupérer le dossier. Simon fonda tous ses espoirs sur le fait que Jeanne pouvait lobtenir en faisant jouer notamment les relations de son mari. Largent aussi permettait bien des choses, Simon en eut conscience plus que jamais.
Le jeudi, il téléphona donc à sa mère (il se doutait quelle ne lui ouvrirait pas, ni ne lirait un quelconque courrier), et lui annonça son plan : elle avait trois semaines pour agir, jusquau 14 février exactement, peu importait les moyens. Si elle napportait pas la chose, le dossier compromettant, le père saurait, tout le monde saurait, et ce serait fini de sa petite vie tranquille dépouse modèle, la honte serait sur elle définitivement, publiquement. La mère pleurait au téléphone, suppliant son fils de changer davis, de
Mais Simon fut inflexible. La seule chose quil daigna consentir, cétait de ne plus appeler. Ils communiqueraient par journaux interposés, par le biais des petites annonces. Jeanne serait appelée JACOB, pour Jeanne Caubert, mais Simon signerait de son nom, DELAFON. Il sassurait ainsi que la pression était suffisamment importante : le père lisait la presse, et même sil était peu probable quil sattarde à la rubrique des petites annonces, son entourage pouvait le faire. Ils convinrent dun rendez-vous au pied dune des statues du parc Monceau, où il serait aisé de se rencontrer sans attirer lattention. Le lendemain, Simon passa la journée à tourner en rond dans lappartement, et le samedi, il alla chercher Mathilde garde du Nord, comme si de rien nétait.
8.
Mathilde avait passé un séjour fantastique en Belgique, selon ses propres dires. Certes, son amie et elle navaient pas gagné le concours, mais elles sétaient faites de nouveaux amis. Mathilde était très excitée par les perspectives nouvelles que lui ouvrait ce voyage. Depuis sa rencontre avec Simon, elle avait limité, presque verrouillé la sphère amicale. Ils passaient le moins de temps possible avec les autres étudiants pour se retrouver seuls tous les deux au plus vite et le plus longtemps possible, c'est-à-dire
tout le temps. Depuis peu à Paris, elle navait pas eu le loisir de développer une quelconque relation amicale. Son voyage lui fit prendre conscience combien cela était désormais nécessaire à son équilibre, et elle ne cessait de relater des anecdotes concernant tel ou tel, au point que Simon, qui faisait de son mieux pour être disponible, ne put masquer une certaine impatience. La vérité, cétait que Simon était fou de jalousie, et relativement peu enclin à ce moment particulier à accepter que quiconque vînt sinterposer entre lui et sa bien aimée. Son exaspération redoubla lorsque Mathilde sauta de joie en décachetant lenveloppe adressée par le bureau des naissances de la préfecture de Paris, qui annonçait une bonne nouvelle : une nouvelle loi permettait louverture des dossiers, et Mathilde avait rendez-vous le 14 février pour consulter le sien. Elle sauta de joie, poussant de petits cris nerveux qui mirent Simon dans un état second. Il eut bien du mal à masquer la rage qui montait en lui de nouveau, et, pour la première fois, Mathilde sénerva quelque peu, soulignant quil pourrait montrer un peu plus de chaleur quand elle allait enfin avoir les moyens de colmater, peut-être, les plaies laissées béantes par lignorance de ses origines. Simon la prit dans ses bras, et lui fit lamour avec une fureur qui bouleversa la jeune fille et la rassura sur les sentiments quil lui portait. Elle était loin de se douter de ce qui se tramait.
Dès le lundi, Simon fit passer une annonce dans le journal pour prévenir sa mère, quil rédigea ainsi : JACOB. Rendez-vous au pied de la statue. Même heure. Le 13 pas le 14. Venir avec la chose. DELAFON. Lannonce devait paraître jusquau 13 inclus.
9.
Le 13 février, à 17H45, Jeanne Caubert quitta son appartement de la rue de Courcelles pour se rendre au parc Monceau. Elle était munie dune grande enveloppe, quelle tenait serrée contre elle comme si sa vie en dépendait. A 18H00, elle atteignit le parc, se dirigea vers la statue qui ornait la croisée de deux petites allées qui sen allaient serpentant entre les grands arbres noirs, et sy arrêta. Moins dune minute plus tard, Simon déboucha par la droite. Il regarda à peine sa mère, saisit lenveloppe, et dun regard la congédia. Jeanne marqua un temps, mais nosa soutenir le regard de son fils et séloigna, triste silhouette dans le froid de lhiver. Simon, dun geste nerveux, ouvrit lenveloppe, lut pendant de longues minutes lunique feuille qui sy trouvait, la remit dans lenveloppe, puis sortit un briquet de sa poche dont il fit jaillir la flamme.
Fixement, il contempla jusquà la fin la destruction du précieux document, dont les lambeaux noircis allèrent lécher un court instant le visage de la statue, impassible, pour disparaître à jamais, consumés irrémédiablement.
Elle est à moi, pensa Simon.