Duo pervers
d'Éric Morin
La chambre était silencieuse, de temps à autre le craquement de la vieille chaise, sur laquelle était assis Joël, déchirait le voile de tranquillité de la pièce.
Il était assis face à son bureau, les yeux fixés sur le ballet de pics électronique que dansaient les diodes rouges et vertes affichées sur la partie frontale dun récepteur.
Cétait une fin d'après-midi de décembre conventionnelle, le ciel se cachait sous une lourde couverture sombre, la chambre se plongeait lentement dans le noir, et seule la petite lampe de bureau verdâtre, vestige d'un très vieil héritage, semblait tenter de repousser les ténèbres qui avaient déjà pris possession du lit et de la vieille armoire normande.
À la faible lueur de la lampe, le casque fixé à ses oreilles donnait à Joël un air adolescent malgré ses 41 printemps révolus et un hiver à venir.
Calme, il tournait lentement un stylo dans ses doigts, et se concentrait sur la voix qui séchappait du casque et attisait les braises de son imagination.
Elle était au téléphone, sa voix était douce et mélodieuse, avec une pointe d'autorité qui collait bien avec cet air assuré qu'elle abhorrait quand il la croisait dans les escaliers.
Il nentendait que son monologue, mais il s'imaginait son interlocuteur, ses silences, ses interrogations, ses soupirs... Lui, qui avait la chance de parler à sa bouche si finement dessinée, ses lèvres colorées de manière toujours sophistiquée, quil ne croyait faites que pour recevoir des baisers et susurrer des confidences.
En fait, elle parlait simplement à son frère.
Mais les propos natteignaient pas son esprit ; seule, cette douce mélodie féminine transportait ses idées vagabondes, et son imagination fertile surfait sur les vagues fécondes de la sensualité.
Cela faisait deux ans qu'elle occupait un petit appartement de l'étage supérieur.
Deux ans durant lesquels il lavait secrètement admirée dans son petit tailleur sombre lorsquelle descendait de manière précipitée le vieil escalier de bois, elle semblait toujours en retard.
Elle le croisait et lui soufflait un " bonjour " empressé qui résonnait à ses oreilles comme la douce déchirure dun voile de nuit satiné.
Que naurait-il pas fait pour avoir le courage de l'arrêter dans sa course, lui prendre le bras et lui chuchoter : "je vous accompagne !".
Mais le courage lui manquait, la timidité le gagnait, les mots le fuyaient, sa gorge sasséchait, et ses désirs sextériorisaient par un invariable " jour " royal.
Et puis un jour, il était tombé sur une pub de vente par correspondance de matériel découte sophistiquée et il avait osé.
Il avait osé profiter d'un oubli de sa clé sur la porte pour entrer chez elle et installer un micro dans sa chambre, au-dessus de l'armoire.
Ce jour-là, il avait beaucoup hésité avant d'entrer.
Son cur résonnait jusquà ses tempes, des roulements de tous les tambours du Bronx réunis.
Sa tête était surchauffée à la limite du " tilt ", lorsqu'il avait ouvert la porte et pénétré dans son appartement ; tout à la fois excité et honteux de se transformer en violeur de son intimité.
Son petit appartement était propre et bien rangé, une minuscule cuisine moderne et fonctionnelle, un coin salon salle à manger garni d'une table ronde sur laquelle trônait un vase de cristal fleuri d'un bouquet de fleurs sèches.
Un canapé dangle, un meuble bas couleur pin supportant un combiné télévision-magnétoscope, petite table de salon en verre fumé... décors sobres mais de bon goût.
Il reconnut son parfum, "Amazone", qui occupait délicatement lappartement, comme pour laccueillir, lui le visiteur inattendu.
Il pénétra dans sa chambre comme un enfant pénètre timidement dans la chambre de ses parents.
Un lit en baldaquin aux rideaux de mousseline délicate accrochés aux quatre pieds du lit... il l'imaginait en robe de nuit, plongé dans un sommeil profond, son doux visage éclairé par les lueurs des diodes de son réveil matin.
Ses jambes tremblaient. Il posa lémetteur sur l'armoire et ressortit, non sans avoir "craqué" pour une photo d'elle posant en tenue de pêcheur sur un quai.
Sa coupable besogne effectuée, il fit un double des clefs et porta l'original au concierge ; elle devait être partie en congés, il l'avait vu charger deux valises dans sa petite Peugeot.
Dés son retour, il se lança alors dans ses écoutes méthodiques et malsaines.
Il ne pouvait l'entendre lorsqu'elle était dans son salon mais il l'écoutait vivre dans sa chambre : téléphoner, chanter dans son bain, parler en compulsant ses dossiers, assise à son bureau, répondre aux jeux télé allongée sur son lit...
Les jours passaient, il retenait sa respiration au bourdonnement de la fermeture éclair qui refermait sa jupe.
Les nuits se succédaient, il frémissait au froissement de la chemise de nuit qui lui collait au corps.
Elle recevait rarement, seulement des amies avec qui elle passait son temps à visionner des K7 comiques dans le salon, leurs éclats de rire lui parvenaient assourdis.
Elle n'avait pas d'amant, elle était très souvent absente.
Plus il l'écoutait, plus s'éloignait ce moment de courage qui lui ferait arrêter sa course détoile filante matinale
à quoi bon lui parler, il la possédait par procuration auditive !
Alors, les "jour" succédaient au "soir"
Soudain, l'émetteur grésilla et cessa subitement de fonctionner
Malgré quelques tentatives de réglage, le casque resta désespérément muet.
- Mince, il va falloir récupérer lémetteur !
Le lendemain matin, il sarma de courage, guetta son départ au bureau, et pénétra dans lappartement.
Passant devant le canapé, cherchant des yeux une nouvelle photo à afficher dans sa chambre, il remarqua une K7 vidéo au titre marqué au feutre rouge " 05 décembre 98". Cétait il y a quatre jours
- Qu'y a-t-il sur cette K7 ? Sa curiosité maladive pour elle le poussait à en savoir plus.
Il inséra la cassette dans le magnétoscope et mit ce dernier en route.
Les images étaient sombres et ressemblaient à une vidéo de surveillance, ce devait être la nuit.
Le fond séclaircit, un couple s'enlaçait sur un lit... Il écarquilla les yeux et s'approcha de la télé...
- Mmmmm la cochonne ! !
Un détail lui sauta aux yeux, ce haut réveil-matin de forme hexagonale si particulière
- Tiens ! On dirait mon réveil ?
Intéressé, il se rapprocha encore de lécran. Sous les corps enlacés, il distingua les motifs du dessus de lit.
- Merde
mais cest mon lit ? Cest ma chambre
mais comment a-t-elle pu
Mais cest Fanny et moi, elle nous a filmé !
Fanny était "sa" prostituée préférée, une fausse blonde quil voyait tous les 15 jours ; le 05 décembre était la date de sa dernière visite...
- Mais c'est fou !
Affolé, il ouvrit dinstinct le petit meuble qui supportait le combiné TV-magnéto et se donna le coup de grâce lorsquil découvrit la rangée de K7 aux dates rouge sagement alignées par ordre chronologique
Une vague de malaise lui submergea la tête, un violent haut de cur le propulsa aux toilettes et il vomit.
Sa tête tournait, ses idées sentrechoquaient violemment aux parois de son crâne douloureux ; écroulé sur la lunette des toilettes, le son de la cassette lui remplissait les oreilles... ses souffles rauques, les gémissements exagérés de Fanny
Elle le filmait
Il limaginait en train de visionner ses cassettes dans le salon, alors quil tentait naïvement de l'écouter dans sa chambre. Et elles riaient
Dans la perversité, lélève sagenouillait devant sa maîtresse.
Et dun seul coup, il se souvint
Il y a trois mois, le concierge lui avait gentiment ramené ses clefs quil avait oubliées sur la porte.
Fin