Lorsque mon hydrospeed survola enfin « Hydroport Pagnol», tout en haut du Garlaban, le pilote nous annonça une température moyenne au sol de 20° pour un taux dhumidité de 96%. Midi venait de sonner à léglise dAllauch et les sirènes se mirent elles aussi à résonner. Autrefois, je veux dire lorsque jétais enfant, les sirènes installées en haut des bâtiments municipaux, des églises ou des casernes de pompiers, jouaient chaque premier mercredi du mois, toujours à midi pile, quelques mélodies que nous écoutions à peine. Lorsque nous étions entre deux villages, nous entendions les unes et les autres se répondre de manière si naturelle, si habituelle, que nous ne savions même pas ce à quoi chaque sonnerie correspondait
alertes au feu, à la pollution, à linvasion par un élément extérieur, à un quelconque problème venu dailleurs, peu importe puisque cela sonnait, cest que quelquun devait bien veiller, quelque part, forcément.
En passant devant la Chapelle de Notre-Dame-du-Château, je me rappelle de ce chemin sinueux doù lon jetait des petits cailloux en formulant un vu. Chaque pierre qui restait blottie contre les autres, devait nous apporter bonheur et santé. Certains croyaient même que leurs amours seraient à tout jamais éternels, à labri de nimporte quelle catastrophe, si le gage était réussi.
Lhydrophorèse nexistait pas encore.
En arrivant au Conseil de Provence, dans les salons dhonneur de la petite mairie dAllauch dantan, les souvenirs massaillent de nouveau. Petit, jétais venu par deux fois dans cet endroit luxueux qui, dans ma mémoire denfant, semblait dix fois plus spacieux. Au début des années 2000, mes parents sétaient décider à se dire « oui », après une bonne vingtaine dannées de vie commune, et trois enfants, les concubins comme lon disait à lépoque, sétaient enfin trouvés assez mûrs pour officialiser la chose. Le maire dalors les avaient unis de manière fort sympathique, comme sils avaient été des enfants du pays, ce qui était pourtant loin dêtre le cas. En arrivant dans la région Marseillaise pour le travail, ils avaient tout de suite été séduits par la situation privilégiée dAllauch, un village Provençal qui avait su conserver son identité, à deux pas de la deuxième plus grande ville de France, encore plus près des collines formidablement décrites par Pagnol et de ses 5000 hectares de verdure, préservés et encore vierges de toute construction. Bien sûr, en cinquante ans les paysages avaient bien changés, les anciens greniers à blé de Marseille avaient peu à peu laissés place à des maisons, à des lotissements, à des faubourgs entiers, à des quartiers de Château-Gombert, de Plan-de-Cuques ou dAllauch, devenus pour le coup la « banlieue » la plus agréable du coin. A lépoque, on disait à qui voulait bien lentendre, que ce petit coin de paradis ne deviendrait jamais lun des quartiers de Marseille, que les collines garderaient leur aspect authentique, que les soldats du feu veilleraient de longs mois chaque été pour circonscrire déventuels incendies, que les promoteurs immobiliers seraient toujours maintenus à lécart de la zone, eux qui avaient déjà défiguré le littoral et qui lorgnaient désormais vers les hauteurs.
Qui aurait alors bien pu se douter que lhydrophorèse allait tout chambouler, tout détruire, tout couler ?
Les catastrophes, quelles soient naturelles ou humaines, senchaînaient à un rythme fou chaque soir à la télévision. Lorsquon devait souffler un peu, on partait le week-end respirer le grand air vers La Treille, la Sainte-Baume ou le Taoumé, le dépaysement était garanti, la « réoxygénisation » assurée. Depuis la table dorientation de la place des Moulins, on repérait facilement la majestueuse Notre-Dame-de-la-Garde qui dominait Marseille et ses environs, on plongeait notre regard dans la mer Méditerranée, on oscillait la tête du Port de lEstaque jusquau Cap Canaille sans se soucier dautre chose que du plaisir des yeux. Le vent dans les cheveux, le soleil éblouissant, les reflets lointains tout autour des îles
tous ces petits instants de bonheur, hors du temps, sont maintenant bien loin, enfouis dans les mémoires des témoins de lépoque dont je fais heureusement partie.
Le Président du Conseil, un ancien scientifique comme moi, maccueille à bras ouverts, me félicite pour mes travaux de recherche, et me dit tout lhonneur que lui procure ma venue, après tant dannées. Je suis alors plutôt heureux dêtre « le fils de », même si depuis bien longtemps jai appris à décoder les paroles des politiques. Je sens que ma présence ne plait pas à lassistance toute entière, pourtant le portrait de ma mère figure encore tout en haut de lautel, bien au-dessus de la photo des élus du 20e siècle. Pensez-donc, un Prix Nobel de Chimie, ça ne courait tout de même pas les rues de la commune, ni de lagglomération, ni même de la région, ni même du Pays.
La photo avait été prise en 2012, lannée où nous avions accueilli les Jeux Olympiques en France, les derniers forcément. Juste après la finale de football qui sétait déroulée au mythique Stade Vélodrome, où javais assisté avec mon père, médusé, à la victoire du Ghana sur le Bangladesh, la région Marseillaise toute entière sétait mobilisée pour fêter « sa » scientifique de lannée, son prix Nobel, son héroïne, la bienfaitrice, la salvatrice de tous les maux de la Terre
les journaux de lépoque ne tarissaient ni déloges ni de compliments envers le Professeur Pauline Thuday. Je me souviens de son émotion à la télévision, lors de la remise du Prix à Stockholm, de son sourire comblé lors de la cérémonie Nationale qui se tenait dans sa petite ville, de toutes ces embrassades et félicitations venues du monde entier, nous étions tous sur un nuage, une vague de bonheur incommensurable, le temps où lhydrophorèse autorisait tant despoir.
Cette deuxième fois dans les Salons dHonneur dAllauch, je men souviens comme si cétait hier : les discours tous plus élogieux les uns que les autres, les crépitements des flashes des journalistes, tous ces scientifiques et ces politiques qui ne parlaient que delle, qui ne juraient que par elle. Cétait pourtant il y a bien longtemps, bien avant le « H.T. Day ».
Au début de cette formidable aventure, ma mère était simplement maître de conférences de lUniversité de Marseille-Saint Jérôme, une enseignante-chercheur spécialisée et reconnue en RAMAN, cette ancienne technique de spectrométrie à mille lieues de lhydrotimétrie moderne. Moi même, ingénieur hydro-physico-chimico-technicien de formation, éminent spécialiste de toutes les nouvelles technologies découvertes depuis, conseiller auprès de la plupart des Chambres dExperts Hydrauliques du monde entier, je ne comprends toujours pas aujourdhui comment ce petit bout de femme, décrite comme énergique et volontaire, tomba un jour presque par hasard sur ce qui devait bouleverser notre avenir, à tous. Mystère de la recherche scientifique qui a toujours demandé à ses auteurs beaucoup dapprentissages, de savoirs multiples, dexpériences et de contre-expériences, de remises à zéro en remises en question, de lectures de publications en comparaisons de travaux
pour que survienne un jour, parfois avec de la chance, souvent par preuve de talent et de persévérance, une invention phénoménale, le truc génial, lavancée qui propulsera toute lhumanité vers des lendemains meilleurs. Lhydrophorèse sortie en 2010 dun petit labo de recherches marseillais dune dizaine dâmes, autant dire de pratiquement nulle part, sannonçait comme le grand progrès du 21e siècle, dommage !
Daprès les vieux CD-Roms des archives, ma mère avait eu vent comme beaucoup de scientifiques, de lhistoire de ce farfelu pseudo-chercheur qui avait « prouvé » (en trafiquant les résultats des tests) que leau avait une mémoire. Pour simplifier, il avait démontré quune molécule deau était assez « intelligente » pour analyser la matière du corps immergé, et quelle était tout aussi capable de reconnaître cette forme par la suite. A cette époque, ma mère planchait avec ses étudiants du DESS Formulation sur des problèmes dhydrodésulfuration, un procédé de raffinage qui utilise de lhydrogène pour désulfurer essences et gazoles. Depuis bien longtemps des moteurs à eau fonctionnaient ça et là, encore plus depuis les récentes crises pétrolières, dautant que la fin prévisible des ressources terrestres naugurait rien de bon. Sur le principe de lélectrophorèse, quelle étudia pendant plusieurs mois, toute seule dans son coin sans jamais demander lavis à un quelconque spécialiste, ma mère mettait au point patiemment les bases de lhydrophorèse : un procédé révolutionnaire qui permettrait de déplacer de leau sous un champ électromagnétique spécial, dun endroit vers un autre, sans condition de limites, atmosphériques ou autres. Les applications seraient a priori nombreuses, elle se doutait que les convoitises le seraient encore plus. Pourtant, elle continua à travailler, encore et encore, sur ce qui au début nétait quun projet fou. Dix ans auparavant, alors que nos astronautes, cosmonautes et spationautes se relayaient gentiment au-dessus de nos têtes, dans une future hypothétique station orbitale où lon pourrait même aller passer ses vacances plus tard, à condition den avoir les moyens, la sonde envoyée sur Mars nous renvoya enfin quelques photos et surtout une foule dinformations de la plus haute importance pour toute la communauté scientifique. Les cratères sur la surface de la Planète Rouge dévoilaient enfin tous leurs secrets, on avait trouvé des traces de vie, on analysait chaque creux, chaque bosse, chaque paramètre géologique. Les robots commençaient à prélever des carottes de glace, donc deau, de lhydrogène et de loxygène qui devraient nous être utiles pour nous déplacer, pour respirer, bref pour nous installer là-bas et peut-être encore plus loin, ailleurs.
Sur Terre, les ouragans, les cyclones, les tornades, les sécheresses faisaient chaque saison toujours plus de victimes, les uns manquant cruellement deau alors que tant dautres tentaient de combattre les crues, même dans les régions autrefois tempérées. On nous expliquait sans cesse que les déserts dAfrique ou dArabie avançaient inexorablement, on nous rabâchait aussi que toutes les rivières Européennes retrouvaient peu à peu le lit que les hommes avaient détourné pour pousser leur urbanisation à lextrême. Quand un petit Ethiopien mourrait de soif, un Hongrois périssait emporté par le ruisseau près duquel il jouait. Cette planète semblait si harmonieuse par endroits, que lon ne pouvait admettre le malheur de tous ces gens. On avait bien inventé des pompes et des dessaleurs deau de mer pour les pays du tiers-monde, érigé puis rehaussé des digues un peu partout, mais cela ne suffisait pas, ne suffisait plus. Le procédé enfin au point, ma mère avait déposé son brevet afin que cette invention reste dans de bonnes mains, quoi quil advienne. Les premiers essais en condition réelles, cest à dire hors laboratoire, se sont révélés tout de suite assez exceptionnels, lhydrophorèse connaissait enfin son heure de gloire. Le premier capteur installé de manière quasi secrète du côté du Sri Lanka, absorba le trop-plein deau déversé par la mousson en une fraction de secondes, et le déversa au goutte-à-goutte en plein Sahel. La technique était miraculeuse, les perspectives illimitées. En quelques semaines, la planète fut couverte de ses appareils, assez inesthétiques mais bigrement efficaces, tous les pays jouaient à fond la carte de la solidarité, de lalter mondialisme, pour la première fois peut-être.
Lhydrophorèse permettait enfin davoir une atmosphère régulièrement humide, de contrer tous ces cataclysmes quon leur avait pourtant définis comme incontournables, à tort, durant des décennies et des décennies. Lhydrophorèse, et toutes les techniques qui allaient suivre, seraient la panacée pour tous, sans aucun doute.
Les récoltes sharmonisaient, le commerce devenait vraiment équitable, tous se trouvaient logés à la même enseigne, chaque pays endiguait misère et pauvreté à son rythme, en fonction du retard précédent, le tourisme et le sport étaient universellement fédérateurs. Les pays Africains et Asiatiques rivalisaient même au foot avec les Européens et les Américains, cest dire !
Avec sa formidable découverte, le professeur Thuday devint naturellement le plus convoité des chercheurs, la plus aimée des femmes, la meilleure des mères, la plus riche aussi.
Nous étions alors fin 2012, ma mère recevait son Nobel de Chimie, mon père soccupait seul des contrats de la « Hydro THUDAY Corp », nous étions des enfants heureux à Allauch, entre mer et collines.
Lannée suivante, tout sest dégradé.
Sans rien dire à ma mère, mon père a vendu à prix dor la HTC à des industriels américains, pour qui lidée de faire « descendre » de leau de Mars semblait aussi judicieuse que fructueuse. De « leau de Mars » en bouteilles, cela semblait débile et pourtant, les consommateurs se sont rués dessus comme des morts de soif. Finie leau de source, des Pyrénées ou des Alpes, ils étaient tous devenus « fous de leau de là-haut, plus pure, plus claire, meilleure » comme disaient les slogans. La station spatiale naccueillait toujours aucun visiteur, la NASA lavait alors équipée dun de ces capteurs qui servait de relais à grand débit, une sorte dhydroduc qui reliait les deux planètes, sans contrainte et sans limite. On pompait sur Mars, ça passait par Mir, ça retombait dans leurs usines dembouteillages !
Les stations deau classiques étaient fermées les unes après les autres puisque plus aucun terrien ne semblait vouloir boire de leau du robinet. Des magasins entiers de bouteilles poussaient un peu partout à un rythme effréné, lomniprésence dHTC sétalait sur les vitrines, les autobus, les maillots de sport, la cadence était infernale, la Planète Rouge arriverait-elle à fournir indéfiniment, arriverait-elle à suivre tout simplement ?
En quelques mois, notre vie à nous aussi avait bien changé, mes parents sétaient séparés, ma mère nous envoya nous ressourcer quelques temps dans les Pyrénées, là où lon pouvait encore trouver de leau du Montcalm en bidon de 5 litres, sous le manteau ou en franchissant à pied la frontière Andorrane. Loin de la folie consommatrice des hommes des villes, et proche de la nature que nous naurions jamais voulu cesser de côtoyer. Ma mère est retournée sur Marseille, consciente quelle devrait pour longtemps se justifier, assumer seule ses responsabilités jusquà la fin de ses jours. Je ne savais pas alors, sur ce quai de la gare de Foix, quil sagissait de la dernière fois que je la voyais. Nous étions à la veille du « H.T. Day », je ne pouvais pas men douter non plus.
Le lendemain donc, le 13 septembre 2013, un problème est survenu à 12h00 GMT, à midi pile, sans quaucune sirène ne signale le moindre danger, sans quaucune alarme ne nous prévienne de ce qui se passait. Un filon de glace, certainement plus volumineux que les autres bien que non détecté, sengouffra dans le système à la vitesse de la lumière et se fracassa en plein milieu de lOcéan Atlantique, emportant avec lui la station spatiale et tous ses occupants. Cette méga météorite de glace, puisée au plus profond de Mars, aurait dû être filtrée, modifiée, liquéfiée, au lieu de cela elle se transforma en une gigantesque arme destructrice, une bombe inédite dun autre temps. En quelques minutes, les océans débordèrent dans tous les sens occasionnant des raz-de-marée un peu partout, des vagues de cent mètres de haut pulvérisèrent tout sur leur passage, les tsunamis ravagèrent une à une toutes les villes côtières, toutes les plaines furent dévastées, des millions de victimes neurent pas le temps de se protéger. Tout le système de la « HTC » implosa dun coup, finissant de raser dans un bang assourdissant toutes les cités construites à moins de 100 mètres daltitude. Les survivants du « H.T. Day », ceux des hauteurs, se souviendront longtemps de ce chaos indescriptible. Mes surs et moi avons appris la catastrophique nouvelle par nos voisins ariégeois, ma mère fut engloutie avec ses regrets et ses tubes à essai, mon père a certainement dû souffrir aux Antilles, je lespère en tout cas
Peu à peu, la vie a repris, presque comme avant, on a bien été obligé de construire sur les montagnes, sur tous les sommets de la planète composée à lheure actuelle de 95% deau. Les techniques ont évolué, on a enfin appris du passé, on a construit des hydrospeeds pour voyager, on sest habitué à lhumidité ambiante, on a planté des hydroports sur toutes les collines
Depuis ces Calanques dAllauch, je naperçois plus quune seule île au large, celle de Notre-Dame-de-la-Garde qui a remplacé le Château dIf dans nos repères visuels. Le marégraphe sur lancienne Corniche, qui servait depuis 1897 à fixer le niveau Zéro de la mer, et donc par conséquent toute altitude sur la planète, nest plus aujourdhui accessible quaux plongeurs sous-marins du NGP (Nivellement Général de la Provence). Chaque année, à la date anniversaire du « H.T. Day », ils sont des dizaines à descendre participer à la cérémonie commémorative à lendroit même où le repère fondamental avait été fixé. Ce repère, en platine iridié, étalon à partir duquel étaient établis tous les nivellements français, nest plus visible quen prenant la galerie sous-marine aménagée dans le temps pour éviter les mouvements de houle. On vient maintenant y déposer des gerbes dalgues comme sur un sanctuaire, pour ne pas oublier, pour que les générations futures se souviennent, pour quelles ne recommencent pas les mêmes erreurs
Aujourdhui encore, lorsque je vais à Grenoble-les-Bains, à Clermont-Ferrand-sur-Mer ou à Aurillac- plage, je tente encore et toujours dexpliquer aux gens la motivation uniquement scientifique dune grande chercheuse. Mes travaux durant ces trente dernières années de recherche sont autant de preuves à mettre au crédit du professeur Pauline Thuday.
Son idée fonctionnait de manière terriblement efficace !
Ma mère était une dame bien, lhydrophorèse une grande découverte, malheureusement pour elles, la bêtise des hommes était, autrefois, universelle.