Les heures. Une pensée mélancolique qui envahit tout, et qui inonde le petit cocon de douceur cruelle. Je me vois assise à détester ma vie et la vie au prix de tous les efforts pour rester en vie. Je me vois me noyer dans le chagrin ; il ne pleut pas dehors. Quimporte, je ne vois plus la lueur du soleil, ni ne sens plus lair froid. Il me reste les heures à compter silencieusement dans lobscurité sans jamais accéder à lévidence. On ne trouve pas la paix en fuyant la vie. Et cest ce que je sais faire de mieux. Fuir, pour ne pas tomber sous les rafales de balles que me lance la vie et ses armes infaillibles. Qui nie navoir jamais fuit un jour ? Qui ?
Il est de ces tendres heures, la compassion et la torture dune vie à demie mesure à la quête de quelque chose qui ne viendra jamais. La lucidité sur lexistence nexiste pas. Chaque être vit avec la quête de quelque chose. Que faire si on ne trouve pas ce quelque chose ? On ne peut pas recommencer, alors les heures perdues restent des fléaux innocents pour ne pas sombrer dans lamertume, ou pire ; le regret. La paix sous toutes ses formes délivrerait ces moments de blessures secrètes. Qui na point de plaies, ne peut trouver la paix.
Et ce serait ces fleurs accrochées au mur comme un portrait qui atténuerait une vie fanée. Car dans bien plus que des fleurs, on assiste à la vie et la mort sans aucune plainte, sans aucun dernier souffle mais avec de la mélancolie. Les fleurs fanées, nous les jetons après avoir considéré quelles nétaient plus belles. Elles vieillissent beaucoup plus vite que nous et meurent lentement comme si elles se pâmaient elles-mêmes de leur beauté fanée. Les heures qui passent et qui fanent le temps comme fanent les fleurs. Cest ce papier vieilli et jauni qui nous fait considérer le temps. Pas le calendrier, pas les anniversaires. Ce sont ces choses ou ces personnes à qui lon tient qui fanent avec le temps. Comme les fleurs. Comme les fleurs
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Au fil des saisons, au fil des fleurs, au fil des papiers sur le mur, le temps nous vole la vie et tout cela pour tous.
Javais déposé un bouquet de roses blanches sur sa tombe. Juste par commodité. Les roses ne lauraient pas fait revenir pour si peu, ni même le réveiller dans son profond sommeil. Des feuilles jaunes, rouges, séchouaient là sur cette maison de mort. Seules mes blanches roses trônaient sur un côté de la stèle. Je me disais sans doute que plus personne ne venait le voir, là, comme sil pouvait encore être en vie et contempler les offrandes achetées à la va vite sur un marché vieilli lui aussi par le temps. Il ne suffisait pas davoir cette pénible tâche de venir sur les lieux de labandon et de lenterrement pour penser à lui, mais davoir cette pénible douleur de posséder ses images et ses souvenirs à lintérieur de notre cur. Toutes ces images qui confondaient douleur et amour, passé et présent, amertume et acceptation. Toutes ces images et toutes ses images qui me volaient mon enfance tandis que lui ne se souciait que de sa mort. La naïveté est bien la définition de lenfance. Ses cheveux avaient repoussé et là, ils nétaient sans doute plus ou sétaient sans doute réduis en poussière. Une poussière sans doute plus fine que mes larmes qui coulaient désormais sur ma joue froide. Non, ça nétait pas ici. Ca nétait pas ici ou il vit la lumière pour la dernière fois. Pas ici. Alors pourquoi pleurais-je ? Pourquoi ? Moi, en tout cas, cétait ici la dernière fois que je le voyais, si paisible, si endormi, si serein, si gentil. Je ne me souvenais pas avoir pleuré, ici. Cétait un lieu presque commun autrefois. Jy jouais tandis que ma grand-mère soccupait des fleurs. Et puis, il ne le devint plus, ce jour. Je savais pourquoi je pleurais. Parce que je ne me souvenais plus de lendroit où je lavais vu vivant pour la dernière fois. Je ne savais plus. Le temps ne se contente pas seulement de voler la vie mais les souvenirs. Ils étaient précieux pour moi, car jen avais peu. Cétait quelque chose de dur à accepter. Je voulais me souvenir des dernières paroles quil a prononcées. Même anodines. Ca nétait pas ce jour. Pas encore. Jattendais sans doute encore ses paroles.
Je savais quen rentrant je ny penserais plus. Je savais que jallais sans doute rire au moins une fois aujourdhui. Comme si tout ça nétait quun mauvais souvenir
Les tombes à côté sétaient multipliées. Toutes plus luxueuses les unes que les autres. Je méprisais cette idée de luxe pour les morts. Comme sils pouvaient encore admirer leur dernier toit. Je trouvais cela ridicule. Le plus beau linceul que les morts puissent avoir est le cur. Il navait pas de religion. Sûrement parce quil ne croyait quen lui. Pourtant, il avait été élevé dans une famille catholique où la messe était de rigueur ainsi que les prières et tout le reste. Il mavait fait clairement comprendre que Dieu nexistait pas. Je devais avoir cinq ans. Il haïssait la religion. Et je trouvais ça plutôt ironique quil se retrouve dans un cimetière catholique avec une croix sur chacune des tombes. Toutes sauf la sienne. Il naurait pas apprécié, jen suis sûre.
Je ne le voyais presque jamais chez nous. Trop occupé à sa carrière. Cela me fait drôle de dire cela car ça nétait pas vraiment une carrière mais un métier comme un autre. Trop occupé à ses préoccupations. Et je navais pas beaucoup dintérêt pour lui. Jétais gênante, une gamine quoi. Javais peur de ses cadeaux. Ils étaient toujours de bon goût, chers, presque intouchables, avec lesquelles on a peur de jouer pour ne pas les abîmer. Cétait sûrement une dérivation de son absence constante.
Craintes abandonnées dans le couloir de la mort. Perdue, au milieu des souvenirs vacants, je suis assise à penser, penser, toujours et encore penser pour sans doute ne pas crier. Je cherche des réponses qui, je sais, ne viendront jamais parce que lhomme qui peut me les donner est mort il y a bien longtemps. Jai longtemps refusé ça, de me perdre dans son absence, dans ses souvenirs, mais il ne ma rien laissé pour men sortir, rien du tout. Rien qui puisse me dire qui suis-je ? Je ne suis pas lui, je ne suis pas elle. Jamais je ne serai lui, jamais je ne serai elle. Toute une vie où lon ne dit rien parce que cest mieux ainsi, parce que la douleur ne sexprime pas, parce quil faut éviter le scandale et laliénation. Toute cette vie pour rien. Mais quels autres idéaux il me restent ? Quels idéaux il me restent ? Depuis tout ce temps, borné de silence et de blessures cachées, refusées, niées, exemptées. Tout ce temps de douleur incomprise et qui restera là, toujours comme si plus rien navait la moindre importance que de survivre à tout ceci. A toute cette vie que je ne veux pas vivre. Le passé me rattrape ; il court plus vite que moi et je messouffle de tout cela. Je messouffle
Le jour allait tomber, et je restais là en espérant peut-être quil surgisse derrière moi. Je naurais pas su le reconnaître. Je lavais connu malade. Seulement connu malade. Il avait passé tant de temps à mignorer quune fois malade il essayait de rattraper le temps perdu. Cest pathétique. Comme si en moffrant ce spectacle mais en étant lâche il pouvait faire de moi à nouveau sa fille. Jai su au moment même où je le vis sans cheveux quil était gravement malade. Mais, encore une fois bien trop naïve et à la limite de lidiotie je ne pensais pas que trois ans après il mourrait. Etait-ce clair pour lui ? Lui semblait-il quil portait suffisamment ce masque de la mort pour ne rien me dire ? Javais retrouvé mon père. Je lavais retrouvé, enfin. Il était un père pour moi, enfin, et non un fantôme obsédé par le travail et linfidélité. Un papa. Trop. Il prenait son nouveau travail à cur. Je ne lavais vu auparavant jamais safférer autant pour moi. Jétais heureuse. Jétais une fille.
On sétait mis à avoir des discussions sur tout et nimporte quoi, sauf que pour moi, ça nétait jamais nimporte quoi. Tout avait de limportance. Tout. Du moindre détail sur les fleurs quil plantait à la recette de ce fameux gâteau au chocolat quil me faisait tous les dimanches. Ses cadeaux, étrangement, avaient changé. Ils étaient beaucoup moins distants, prestigieux, sobres, froids. Il y avait de la couleur. Même ses joues malades devenaient colorées. Pourtant, le plus beau cadeau quil put me faire fut un piano couronné dun magnifique noeud rouge. Le contraste entre le noir et le rouge me laissa ébahie. Je navais plus de voix. Plus aucun mot ne sortait de ma bouche tremblante de stupéfaction. Cest ainsi que je jouais des heures entières, devant lui, assis sur son éternel fauteuil marron, usé ; tout comme il létait par le temps et les épreuves.
Les heures. Toutes les heures que lon passe à côté de nos proches sans rien dire. Non, ça nest pas inutile. Léchange est bien plus profond. Seulement, je suis toujours assise, dans un grenier vieilli, aussi, encore, par le temps. Je sais que parler amène léchange a proprement dit mais je savais lorsque je jouais du piano près de mon père, je pouvais durant quelques heures estomper sa souffrance et regarder la vie salléger de musique et de rêves denfants. Je suis assise et je me dis que la vie est cette étrange étoile pour chaque personne qui peut continuer de briller après la mort. Je lai découvert. Le temps défile et nous navons pas toujours ce temps pour dire les choses, doù viennent les regrets. Mais, formellement parlant, il est toujours inconcevable de tout dire, de tout faire savoir, de tout montrer. Il faut savoir trouver les paroles dans autre chose, dans une autre forme de compréhension. Les fleurs sont déposées là, sur le coin, sans intérêt. Sans intérêt. Comme je le suis désormais. Elles ne savent pas parler mais elles savent faire plaisir. De leur simple beauté, elles parviennent à démontrer des symboles, des pensées gravées là et puis ici, partout, dans nos curs, dans nos esprits. Elles nont quun but, sélever de beauté pour faire sourire les gens. Puis elles meurent, comme mon père mourut. Fané.
Il faisait naître et mourir des fleurs dans notre jardin. Et pendant un instant, il pensait avoir coloré notre jardin. Mais, moi, cétait avec tristesse que je voyais léclat de ces fleurs disparaître lorsquelles étaient fanées. Fanées par le temps. Et le jardin conservait son aspect grand, et soigné. Mais ces fleurs ne lui servaient à rien finalement.
Je passais beaucoup de temps dans les arbres. Sans doute pour fuir une vie qui se dégradait déjà. Sans doute pour apercevoir de très haut la petitesse de mon père face à la vie et à ses épreuves. Je lobservais souvent, et rien ne transparaissait en lui qui puisse me dire quil avait des soucis ou quil avait des blessures. Rien ne transparaissait. Pas même lamour.
Je ne concevais pas le passé à lépoque. Je ne pouvais mimaginer quil avait eu une vie avant, sans nous, sans tout ceci. Je ne voyais rien. Je voulais quil me raconte. Je navais que des bribes dhistoires prestigieuses que lon raconte à ses enfants pour sélever encore et encore dans la fierté quils nous portent. Mais je ne pouvais pas être fière de lui, je ne savais pas ce quil faisait, ce quil avait fait. Cétait une étrange sensation dinconnu. Cétait un inconnu. Bien quil me paraissait quelque peu familier, au réveil, le matin, mon père était un inconnu. Je ne voyais quen lui un gène commun, rien de plus. Une erreur ? Sans doute. Jétais un accident. Un accident. Une erreur. Cétait peut-être moi qui le faisais fuir. Comment pouvais-je le faire fuir ? Je ne le connaissais pas.
Il avait cette précision à faire les choses qans une erreur, sans rature, sans bavure, sans tâche. Il était très consciencieux. Comme sil voulait omettre mon existence en ne faisant plus derreurs. Tout était toujours soigné, au centimètre près, tout était réglé, à la minute près. Cela me surprenais. Jétais son unique erreur. Sa seule bavure, sa seule tâche, sa seule rature. Et, pourtant, la maladie ne lempêchait pas de se vouer à une extrême précision. Il ne perdait pas la tête, mais la foi. Cela devait le hanter à chaque moment. Son aggravation, sa descente, son gouffre, son trou béant. Même plus lorsquil était en ma présence. Pourquoi il ne me parlait pas ? Pourquoi il perdait sa santé et sa vie dans le silence ? Je pouvais comprendre. Pourquoi il faisait semblant ? Il y avait des fois où il ne faisait pas semblant. Je lai compris lorsquil respirait grâce à des bouteilles doxygène. Je ne savais que dire dans ces moments-là. Peut-être voulait-il que je me taise et que je fasse semblant tout comme il faisait semblant de ne pas sinquiéter pour lui mais de sinquiéter pour moi. Je nétais pas malade. Pas encore. Alors pourquoi faisait-il comme si je létais ? Je rencontrais bien des moments inconnus où je découvrais un père malade refusant de le faire transparaître. Comme toujours.
Les heures se cachent et ne reviennent pas. Le temps est compté jusquà la dernière minute, sans que rien nobstrue ce gouffre implacable. Je pleure à ce moment-là car ni mon père, ni moi ne pouvons recommencer à vivre. Ni aujourdhui, ni jamais. Cest bien dans le temps que sopère la douleur et comme il ny a pas de remède au temps, il ny en a pas pour la douleur. Loubli est le seul remède. Mais pour oublier, il faut trouver la paix. Elle ne se trouve que par le temps. Tout ceci, la vie, la souffrance, ladversité, la fatalité, tout ceci nappartient pas à notre pouvoir. Mais, sil y a une chance pour que tout se passe bien, il ne faut pas hésiter à voler le temps au temps. Les fleurs commencent à périr. Elles ne trouvent sûrement personne à qui faire plaisir. Je les ai observées. Je les observe toujours. Je nai jamais vu de mort plus gracieuse. Personne ne peut les sauver, et elles ne peuvent pas se sauver elles même. Elles sont condamnées. Tout comme létait mon père. Nous savons fatalement que les fleurs fanent, peut-être pas précisément quand mais les êtres humains ? Nous ne savons rien ? Je ne savais pas quil allait mourir. Il fanait, petit à petit, et je ny voyais quune grippe trop persistante.
Le silence avait toujours régné dans notre maison. Sans doute cette douce métaphore du mutisme. Je comptais les heures méloignant de mon père. Javais peur et en même temps hâte de le revoir. Je ne savais que lui dire lorsquil rentrait le soir fatigué de tout travail ou toute infidélité. Je ne savais pas. Javais peur de le déranger, de le gêner dans ses pensées tellement lointaines de nous. Javais plutôt cette impression dêtre une étrangère dans une famille inconnue. Tout était silence, pesant, froid. Pas un mot. Sauf des banalités. Je détestais ces moments à table. Je ne lui ai jamais dit. Je haïssais ne devoir parler quavec ma mère, tout bas, en le laissant nous ignorer comme il le faisait. Je ne me souviens plus dun repas en particulier. Ils se ressemblaient tous. Le temps ne vole pas seulement la vie mais les souvenirs.
Je restais souvent seule. Pas damis, pas de voisins intéressants. Je jouais seule, inventais des histoires à dormir debout et jouais réellement mes propres personnages. Tout cela, tout cela je le gardais pour moi. Jerrais, aussi, beaucoup dans la nature. Elle me passionnait. Et je ne savais pas avec qui partageait cette passion sinon avec mon chat qui me suivait partout. Je lui racontais tout, tout sur tout, tout sur ce que je savais sauf sur mon père car je ne savais rien. Il était, à mes yeux, comme un mystérieux personnages de mes histoires. Une personne que je pouvais suivre, observer, surveiller, sans jamais comprendre qui il était vraiment. Rien ne transparaissait en lui. Rien du tout. Il essayait de mapprendre des choses quil savait mais au fond de moi javais limpression quil le faisait par obligation. Sans doute quil devait se sentir coupable de me laisser seule. Je nétais pas perdue, je ne connaissais pas la foule. Un solitaire se sent seul à partir du moment où il connaît la foule. Pendant quil mapprenait des choses il se pâmait dans une infidélité qui était aussi douloureuse pour ma mère que pour moi. Nous avons eu le droit à une voleuse. Une voleuse denfance, une voleuse de mari, une voleuse de père, une voleuse de temps. Je la haïssais, et pour cause, je la connaissais. Ca allait être mon professeur de français pendant quatre années dans mes années de collège. Je navais jamais rien dit à mon père. Je nosais et pourtant il le fallait. Tout ce quil lui apprenait, il ne me lapprenait pas. Jétais avide de connaissances, de nouvelles connaissances. Mais, il préférait sans doute se complaire dans ladultère, plutôt que de jouer son rôle de père. Cétait douloureux de savoir que tout le temps quil ne passait pas avec nous, il le passait avec elle. Durant des années, sans doute même avant que je naisse, il sengouffrait dans une infidélité ravageuse et fatale. Je lui en voulais. Cétait lui le responsable. Lui. Et elle. Cétait une voleuse.
Chaque heure est différente de la suivante. Cela veut dire, quà tout moment nous avons le pouvoir de changer les choses mais de ne jamais changer les heures en minutes. Le temps volé ne se rend pas, et cest le vol le plus douloureux et injuste quil soit. Le temps se perd, sefface, se cache, disparaît, senvole, fuit. Fuir serait être aussi réglé que le temps mais pas toujours lâche. Les fleurs senfuient avec le temps et je les vois désormais sarracher à une peine incommensurable, éternelle. Celle de la vie quelles vivent encore peu. Elles simprègnent du temps qui les alourdissent et qui ne font plus delle que des étoffes usées et déchirées mais restant jolies. Leurs pétales commencent à tomber sur un parterre noir et sale, sans vie commune, sans cris denfants, sans joie de famille, sans union. Ils séchappent un instant de leur destin pour faire jaillir leur couleur de nacre épanchée sur la noirceur de leur tombeau. Tels à des larmes perdues, ils senvolent. Je nai pas fermé la fenêtre.
Je rêvais dun autre monde. Mon père le savait puisque cétait avec lui que jen parlais quelques fois lorsque je venais, inconsciemment, alléger ses souffrances, en fin de semaine. Chez lui, autrefois chez nous. Cette maison quil avait bâtit de ses propres mains me paraissait aussi étrangère quil ne létait avant. Avant
Elle trônait là devant mes yeux denfant, et je pensais doucement quelle me manquait. Elle métait devenue familière. Comme mon père. Pourtant, je me surprenais à me tromper de porte. Comme si les endroits, autrefois inconnus, le restaient encore au fond de moi-même. Elle me semblait comme prête à accueillir une famille. Cétait un mot dont je ne connaissais pas la définition. Non pas en ne sétant pas donné la peine de regarder dans un dictionnaire mais plutôt en ne ressentant pas sa définition. La seule union que je connaissais était celle que javais avec ma mère. Nous étions deux puis un. Je nappelais pas ça une famille mais une déchirure. Ce fut bien longtemps après que je sus que deux personnes pouvaient néanmoins former une famille. Cet autre monde je le rêvais et le vivais, dans ma tête, où mon père nétait pas malade, mais loin. Très loin. Je le voyais me parler comme si jétais sa fille, sa vraie fille. Je le voyais se complaire dans un rôle quil navait jamais connu mais qui avait toujours été à sa portée de main. Peut-être avait-il attendu le temps où je ne trônais plus au milieu de couches culottes ou de biberons pour me parler comme à une petite adulte. A une si petite adulte. Alors peut-être quil navait pas vu que je navais pas grandi autant, selon ses espérances, et, quil pensait ainsi quil pouvait ne pas me dire la vérité. Je nattendais que ça. Quil me la dise pour enfin comprendre qui il était et pour enfin comprendre qui jétais. Cétait dans ces moments-là où je me sentais fébrile, à la recherche constante dun père perdu que je retrouvais à peine.
Les heures passent et ne se ressemblent pas. Oui, tout comme les sentiments. Si enfants, nous découvrons toute une panacée de sentiments inconnus et nouveaux, cest adultes que nous savons ce quils veulent dire. Il faut le temps pour comprendre les choses, sans prétention aucune, mais avec plus de discernement. Apprendre à sen méfier ? Je ne sais pas. Je suis toujours assise là et je vois avec douleur périr les fleurs que je cueillais hier. Peut-être me parleront-elles de mon père ? Un peu, dans leur sombre destin comme le sien. Demain, jaurais accepté leur mort. Pas comme mon père. Cest étrange, cette façon de perdre leurs pétales comme si elles perdaient leurs larmes
Je pleure à nouveau un moment qui me rappelle un autre. Mon père ne pleurait pas. Alors pourquoi ces fleurs ? Elles se noient progressivement dans leur propre écume et je ne peux les sauver tout comme je ne pouvais sauver mon père de la maladie. Jai désormais cette impression de ne plus pouvoir accepter la mort à lexception de la mienne. Et je sais pourquoi. Sans doute parce que je nai pas encore pris conscience de ma vie. Elle sest peut-être arrêtée au moment même où la vie de mon père sest arrêtée. Parce que je découvrais à peine qui il était et parce que je découvrais à peine qui jétais. Les pétales se pâment dans lobscurité.
Le soir, je savais quil était trop fatigué pour monter me border dans mon lit. Il sétendait dans son fauteuil et restait silencieux tandis que je me forçais à lui souhaiter une bonne nuit en lembrassant sur la joue. Javais limpression de le déranger. Il pensait encore et encore à un tas de choses que je ne connaissais pas. Il était si mystérieux. Cétait pour lui si compliqué de faire abstraction de toutes ces choses et ainsi ne pas faire semblant dexister pour nous ? Il nexistait pour personne dautre que lui. Je navais quun mot à la bouche lors de mes régulières nuits agitées : « Maman ! ». Quest ce que cela lui faisait ? Il ne me la jamais dit, bien entendu.
Javais cette capacité à oublier les choses qui me déplaisaient pour ne me plonger que dans des rêves éveillés qui faisaient de moi quelquun de lunatique. Il men voulait dêtre comme ça. Mais je lui ressemblais. Lui aussi rêvassait ; lui aussi était toujours aussi absent. Seule ma mère se fardait dun lourd et pénible quotidien où quelques efforts de la part de mon père lui auraient allégé certaines tâches. Elle ne rêvait jamais. Elle nétait jamais perdue au milieu de toute la vie en activité. Jamais. Elle men voulait aussi dêtre si lointaine.
Mais les pensées de mon père sévanouirent avec la venue de sa maladie. Son regard avait changé. Autrefois lointain voire absent, il était devenu craintif, à la recherche de quelque chose de rassurant, sépanouissant lorsque jétais à ses côtés. Il me regardait dans les yeux. Il osait me voir, enfin, voir que jexistais. Ce quil navait jamais fait auparavant. Il y avait comme de la tristesse dissimulée dans son regard, comme si, à chaque fois, il me regardait pour la dernière fois. La dernière fois
Je ne voyais plus les reproches quil me balançait souvent avant mais de la gratitude. Pourquoi ? Je nallais pas le sauver alors pourquoi ? Je ne lavais jamais vu faible auparavant, comme une sorte de surhomme qui pouvait tout supporter. Cétait sans doute ce qui me frappait le plus lorsque je lobservais. Il était devenu faible et il ne supportait pas lidée que le vois ainsi. Sa fierté était mise en danger. Mais il ne savait pas que je ne voyais pas en lui un malade mais un père. Il ne le savait pas et je ne lui disais pas.
Je restais comme ancrée devant sa tombe. Sa tombe
Même cela jai mis du temps à le prononcer. Les oiseaux volaient bas et rasaient de près mon bouquet de roses blanches tout juste écloses et sexposant déjà à la mort. Elles avaient un piètre destin. Mais cétait le destin de tous. Une nuée rougie, au loin me montrait que le soleil allait mourir à son tour. Ca nétait pas juste car je savais quil allait renaître à laube tandis que mon père, la clé de mon identité perdue était enseveli sous du granit très moche. Son corps était sans doute décomposé mais son âme devait encore errer près de moi à me regarder pleurer comme une gosse. Il y avait tant de fleurs fanées autour de moi et personne pour les pleurer. Car tout le monde les abandonnait là sur des stèles froides avec sans aucune âme qui vive en dessous. Elles mourraient pour quoi ces fleurs ? Pour qui ? Pour des morts ? Et elles ne subissaient que le même destin que les personnes quelles devaient profaner par leur symbole et leur beauté. Mourir. Elles mourraient. Mes fleurs blanches et moi étions les seules à être vivantes.
Laube sest levée et la lumière éblouit le corps des fleurs mortes. Jai passé toute la nuit à les voir dépérir. Elles ont perdu toutes leurs larmes et mont arraché le chagrin qui régnait en moi. Je ne les ai pas sauvé mais jai sauvé quelquun dautre. Le temps a volé leurs racines et leurs pétales blancs et lenvie de recommencer me démange. Recommencer à les faire vivre pour quelles me fassent enfin sourire. Elles sont toujours aussi belles pour moi car la vraie beauté nest pas dans lapparence mais dans lêtre. Il y a dix larmes par terre, sur ce noir parterre qui sillumine doucement à la présence de celles-ci. Le blanc fait pleurer le noir et le soleil renaît encore pour périr à nouveau ce soir. La mort est un cycle. Tandis que mon père meurt, moi je suis toujours vivante. Le temps ma volé trop, désormais, cest à moi de le voler. Les heures.