Non, je ne suis pas une petite fille qui retarde lheure de lendormissement en accaparant encore un peu ses parents épuisés. Je suis une jeune femme, bientôt le mot jeune devra même disparaître de ces lignes, une femme donc de 36 ans. De lenfance je nai gardé de visible quun sillon à lintérieur des bras, dans un endroit charnu dont jignore le nom, un pli de bébé disait ma mère.
Linvisible par contre peut prendre toute la place, avec des envies de courir, de bondir au lieu de marcher, de crier au lieu de parler, mais ce nest pas convenable pour un adulte.
Celui à qui jadresse cette demande, est assis sur le canapé de mon appartement, il nest ni mon père, ni un enfant, ou un frère, il est mon amoureux.
Un amoureux tout neuf, que je ne connais que depuis quelques jours. Il ne sait pas encore quoi faire de ses mains, ni de son corps, même ses yeux bleus mévitent.
Ils sont si maladroits au début ces presque amants, anxieux, craintifs, juste avant que leur nature de conquérant prenne le pas sur cette timidité si charmante qui marque les tout débuts des relations amoureuses.
Combien de fois ai-je demandé à mes amoureux de me raconter une histoire ? Combien de fois ma ton répondu, en confondant ma demande avec celle dune histoire humoristique « Je ne nen connais pas ou je ne sais pas les raconter ? «
Et quand je mexprimais un peu plus précisément, lincompréhension était encore plus grande.
Quoi une histoire à ton âge ? Mais laquelle ? Une histoire de conte de fée que tu connais déjà ?
Ils avaient oublié quon pouvait sortir de Grimm, dAndersen, et pour eux le Petit prince nétait quun enfant égoïste qui samusait à déranger les fleurs, les animaux et les grandes personnes.
Non, une histoire commence par « il était une fois » sinon cela serait tricher et ne se termine pas, mais absolument pas, par « ils se marièrent est eurent beaucoup denfants « car elle serait alors une histoire de quotidien. Le quotidien qui est lennemi du rêve, de labsolu, de la passion.
Comment concilier la demande incongrue dune adulte dans des vies où il ny a plus dhorloges pour égrener bruyamment le temps, où les cheminées ne servent plus à réchauffer, où la vacance du dimanche est réservée aux tâches du quotidien, aux repas familiaux, aux films vus dans des salles bondées ?
Je posais donc une nouvelle fois cette question, avec appréhension, (avions nous déjà fait lamour ?). Pas encore, cette intimité là serait pour plus tard, dabord le plus urgent, le plus indispensable : lhistoire.
Il ne me demanda aucune précision, ne se fourvoya pas dans une histoire drôle, et me raconta ce que je voulais entendre, un récit amoureux, triste et grave comme est la vie quand elle est sublimée. Quimporte son contenu ? Sachez seulement quelle fût belle, que je fus émue et que portée par ses mots, je me trouvais aussi proche de lui que si nous faisions plus quun. Il partageais avec moi son imaginaire, son monde, sa rêverie était mienne. Je laimais, oh si vous saviez combien je laimais à cet instant précis.
Le lendemain, nous étions désormais amants, mais ce nest pas là le plus important, je réitérais ma demande. Persuadée quun miracle dune telle force ne pourrait pas se renouveler.
Sans plus de questions que la veille, il accéda encore une fois de bonne grâce à ma requête. Lhistoire du jour était fort différente de la veille, cétait notre aventure débutante qui était mise en scène, fable dun sentiment naissant mais qui avait déjà la force et la profondeur des amours mythiques.
Javais trouvé mon faiseur de rêves. Quimporte la télévision, les films, et même la plupart des livres, si on a la chance de pouvoir vivre auprès dun conteur dhistoires ?
Quel ennui peut naître dans un couple, si lun au moins, sait transcender la réalité, si ce pouvoir extraordinaire dinvention qui existe dans toutes les enfances, même les plus malheureuses, perdure encore à lâge raisonné à défaut dêtre raisonnable ?
Prendre le temps dinventer, non pas pour lhonneur, la célébrité ou la gloire (mais quy a til de plus prestigieux quune écoute amoureuse quand elle est fusion ?), pour une seule personne devenue unique, sans espoir dêtre publié, créer une uvre éphémère, instantané de vie.
Pour le réel plaisir de raconter et dêtre entendu. En face de moi, tout près, se tenait donc lextra terrestre, le plus quhumain que javais passé ma vie à chercher. En moffrant cet acte gratuit, en occupant lespace et le temps, de tout son être, cet homme mavait fait le plus beau des cadeaux.
Cest peut être rien pour vous, rien qui se porte, rien qui brille, qui sente bon, qui se prenne en photo et que lon puisse montrer à autrui.
Je reste près de lui, je ne ferme pas les yeux mais je ne suis quécoute et rien ne sapprochera plus de la notion si subjective de bonheur que les moments passés auprès de cet homme à limaginaire débordant.
La petite fille à trouvé son père, lenfant unique son frère, la femme son idéal.
Mon bonheur, son bonheur aussi, je le touche du bout des doigts quand je prends sa main, et il recommence à chaque fois que jentends cette phrase magique « Il était une fois
».
Eve Meyer mai 2006