Entre le XXe siècle et le début du XXIe, tous les voyages extraordinaires prophétisés par le grand visionnaire Jules Verne sétaient accomplis. Le tour du monde ne prenait plus que quelques minutes. Les fonds des océans, comme les entrailles de la Terre, avaient été rigoureusement explorés et cartographiés. Il ne restait plus aucune contrée inconnue ou quelque espèce vivante à découvrir. Même les planètes des systèmes solaires voisins avaient été colonisées, leur sol stérile ayant subit une terraformation.
Baphn se remémorait ce périple scientifique qui lui avait permis de se trouver alors dans la station de recherche SRP-1. Au sommet du dôme dobservation, il contemplait le panorama plutonien, plongé dans une nuit éternelle. La pâle lueur stellaire ne suffisait pas à distinguer précisément le relief ; le Soleil, simple point parmi une myriade détoiles, nétait daucune aide. Le jeune homme leva les yeux et distingua un large disque sombre ; cétait le satellite naturel Charon, situé au zénith en orbite géostationnaire, qui occultait le firmament. En sapprochant de la paroi vitrée, il pouvait apercevoir à ses pieds les autres bâtiments du complexe, dont léclairage révélait sur une courte distance le sol de méthane gelé. Mais le plus impressionnant demeurait invisible, noyé dans lobscurité du cosmos. Pour les besoins de lexpédition, ces deux planètes voisines avaient été reliées par un conduit de vingt mille kilomètres de long. Cet exploit avait été rendu possible par la récente découverte de nouveaux alliages métalliques ultra résistants. Une base isolée sur Charon se chargeait de faire fondre la glace locale et de lacheminer vers Pluton. En effet, ce précieux élément nexistait pas sur la neuvième planète. « Mais pourquoi ne se sont-ils pas installés directement là-haut ? » soupira-t-il. « Oh, pour diverses raisons » répondit une voix dans son dos.
Il sagissait du chef de mission, le professeur Loric Feneps. « Il est vrai que ces deux planètes offrent toutes deux un site désertique idéal pour des expérimentations périlleuses, et que Charon a de plus lavantage de présenter de leau à sa surface
» poursuit-il. « Mais en raison de sa trop faible gravité et dautres facteurs physiques déterminants pour notre expérience, Pluton simposait. » conclut le savant. « Oh, je ne suis que le responsable des serres hydroponiques, je ne sais rien de vos recherches
» bredouilla Baphn, confus. « Comment ! » coupa Feneps. « Ignorez-vous que nous allons vivre un évènement historique ? Le premier transfert temporel ! » sexalta le professeur. « Vous parlez bien de voyage dans le temps ? » demanda Baphn, incrédule, à son interlocuteur qui acquiesça. « Jai lu plusieurs romans à ce sujet, mais je ne croyais pas cela réellement possible. Si jamais une machine à remonter le temps avait été construite dans le futur, nous aurions eu des visiteurs en provenance de lavenir depuis longtemps
» « Faux, jeune homme ! Cest un préjugé très courant. Sans entrer dans les détails, sachez que votre machine est une sorte de pont, de passage à sens unique. Lentrée suit lécoulement naturel du temps, tandis que la sortie est ancrée dans notre présent. Nos descendants nauront alors quà emprunter lextrémité ayant atteint leur époque pour se retrouver ici même, devant nous ! Car cette machine, nous lavons créée. » sourit le chercheur.
Baphn tentait dassimiler ces idées abstraites. On ne pouvait voyager dans un passé antérieur à la création de la machine. Impossible daller visiter les dinosaures ou les mousquetaires. Impossible déviter les guerres qui avaient déjà eu lieu. Quel intérêt cela avait-il alors ? Mais bien sûr ! comprit-il enfin. les prochaines générations le pourraient, notre futur étant leur passé. Feneps devint soudain songeur. « Si nous avions réussi plus tôt, nombre de catastrophes auraient pu être évitées ; toute la théorie était déjà connue au siècle dAlbert Einstein, mais il nous manquait linfrastructure nécessaire à son application » poursuit-il, en observant pensivement la station. « Cela nous a demandé beaucoup defforts pour réussir à stabiliser les singularités servant de portail. Il fallait aussi leur communiquer une célérité proche de celle de la lumière pour
» Feneps releva soudain la tête pour sapercevoir que son auditoire écarquillait les yeux, visiblement perdu. « Désolé, je vous assomme de jargon en oubliant que vous nêtes pas physicien ! En résumé, nous utilisons les propriétés des trous noirs
Mais nayez pas lair si effrayé, la technique est sûre, tout est sous contrôle. Le véritable danger, cest lutilisation qui sera faite de cet outil, à lavenir. Cest pourquoi nous avons créé un comité chargé de sa surveillance, qui officiera tant que le passage existera. Seul un messager pourvu de bonnes intentions pourra effectuer ce voyage. Maintenant, suivez-moi, mon cher ami, lactivation va débuter ».
Tous deux sen furent vers le laboratoire, au-devant dune aventure unique. Ils avaient rendez-vous avec un être porteur dune sagesse inédite. Sa venue, gage despoir, offrirait une ultime chance à lHomme de saméliorer. Et lhumanité déviter son auto-destruction, autrement inéluctable.