Un nouveau départ
de Fabien Valoit



Entre le XXe siècle et le début du XXIe, tous les voyages extraordinaires prophétisés par le grand visionnaire Jules Verne s’étaient accomplis. Le tour du monde ne prenait plus que quelques minutes. Les fonds des océans, comme les entrailles de la Terre, avaient été rigoureusement explorés et cartographiés. Il ne restait plus aucune contrée inconnue ou quelque espèce vivante à découvrir. Même les planètes des systèmes solaires voisins avaient été colonisées, leur sol stérile ayant subit une terraformation.
Baphœn se remémorait ce périple scientifique qui lui avait permis de se trouver alors dans la station de recherche SRP-1. Au sommet du dôme d’observation, il contemplait le panorama plutonien, plongé dans une nuit éternelle. La pâle lueur stellaire ne suffisait pas à distinguer précisément le relief ; le Soleil, simple point parmi une myriade d’étoiles, n’était d’aucune aide. Le jeune homme leva les yeux et distingua un large disque sombre ; c’était le satellite naturel Charon, situé au zénith en orbite géostationnaire, qui occultait le firmament. En s’approchant de la paroi vitrée, il pouvait apercevoir à ses pieds les autres bâtiments du complexe, dont l’éclairage révélait sur une courte distance le sol de méthane gelé. Mais le plus impressionnant demeurait invisible, noyé dans l’obscurité du cosmos. Pour les besoins de l’expédition, ces deux planètes voisines avaient été reliées par un conduit de vingt mille kilomètres de long. Cet exploit avait été rendu possible par la récente découverte de nouveaux alliages métalliques ultra résistants. Une base isolée sur Charon se chargeait de faire fondre la glace locale et de l’acheminer vers Pluton. En effet, ce précieux élément n’existait pas sur la neuvième planète. « Mais pourquoi ne se sont-ils pas installés directement là-haut ? » soupira-t-il. « Oh, pour diverses raisons » répondit une voix dans son dos.
Il s’agissait du chef de mission, le professeur Loric Feneps. « Il est vrai que ces deux planètes offrent toutes deux un site désertique idéal pour des expérimentations périlleuses, et que Charon a de plus l’avantage de présenter de l’eau à sa surface… » poursuit-il. « Mais en raison de sa trop faible gravité et d’autres facteurs physiques déterminants pour notre expérience, Pluton s’imposait. » conclut le savant. « Oh, je ne suis que le responsable des serres hydroponiques, je ne sais rien de vos recherches… » bredouilla Baphœn, confus. « Comment ! » coupa Feneps. « Ignorez-vous que nous allons vivre un évènement historique ? Le premier transfert temporel ! » s’exalta le professeur. « Vous parlez bien de voyage dans le temps ? » demanda Baphœn, incrédule, à son interlocuteur qui acquiesça. « J’ai lu plusieurs romans à ce sujet, mais je ne croyais pas cela réellement possible. Si jamais une machine à remonter le temps avait été construite dans le futur, nous aurions eu des visiteurs en provenance de l’avenir depuis longtemps… » « Faux, jeune homme ! C’est un préjugé très courant. Sans entrer dans les détails, sachez que votre machine est une sorte de pont, de passage à sens unique. L’entrée suit l’écoulement naturel du temps, tandis que la sortie est ancrée dans notre présent. Nos descendants n’auront alors qu’à emprunter l’extrémité ayant atteint leur époque pour se retrouver ici même, devant nous ! Car cette machine, nous l’avons créée. » sourit le chercheur.
Baphœn tentait d’assimiler ces idées abstraites. On ne pouvait voyager dans un passé antérieur à la création de la machine. Impossible d’aller visiter les dinosaures ou les mousquetaires. Impossible d’éviter les guerres qui avaient déjà eu lieu. Quel intérêt cela avait-il alors ? Mais bien sûr ! comprit-il enfin. les prochaines générations le pourraient, notre futur étant leur passé. Feneps devint soudain songeur. « Si nous avions réussi plus tôt, nombre de catastrophes auraient pu être évitées ; toute la théorie était déjà connue au siècle d’Albert Einstein, mais il nous manquait l’infrastructure nécessaire à son application » poursuit-il, en observant pensivement la station. « Cela nous a demandé beaucoup d’efforts pour réussir à stabiliser les singularités servant de portail. Il fallait aussi leur communiquer une célérité proche de celle de la lumière pour… » Feneps releva soudain la tête pour s’apercevoir que son auditoire écarquillait les yeux, visiblement perdu. « Désolé, je vous assomme de jargon en oubliant que vous n’êtes pas physicien ! En résumé, nous utilisons les propriétés des trous noirs… Mais n’ayez pas l’air si effrayé, la technique est sûre, tout est sous contrôle. Le véritable danger, c’est l’utilisation qui sera faite de cet outil, à l’avenir. C’est pourquoi nous avons créé un comité chargé de sa surveillance, qui officiera tant que le passage existera. Seul un messager pourvu de bonnes intentions pourra effectuer ce voyage. Maintenant, suivez-moi, mon cher ami, l’activation va débuter ».
Tous deux s’en furent vers le laboratoire, au-devant d’une aventure unique. Ils avaient rendez-vous avec un être porteur d’une sagesse inédite. Sa venue, gage d’espoir, offrirait une ultime chance à l’Homme de s’améliorer. Et l’humanité d’éviter son auto-destruction, autrement inéluctable.


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