Il ne savait pas encore si cela lui avait été agréable, si cela lui avait fait plaisir de traverser ainsi, sans réfléchir et sans lattendre ce nuage de fumée, lourd, pesant, effiloché, mélange de sueurs, dhaleine et de tabac brûlé dans la chaleur minuscule dune pointe embrasée. Rien, jusquà présent, ne lavait préparé à cette rencontre. Il ne savait pas encore si cela lui avait été insupportable ou que cela puisse être supportable. La rue était presque déserte. Le matin des dimanches est comme ça au centre de la ville. On ne reconnaît le bourg commerçant se prenant pour une ville que vers onze heures, lorsque ne manquent que pains, croissants ou pâtisseries pour laccomplissement du rite dominical. Encore quà cette heure-ci, certains sont toujours à la messe, à Saint-Eusèbe, et dautres pénètrent seulement dans la cathédrale. Toujours est-il quil avait remarqué avoir traversé ce nuage de fumée.
Il faisait froid. Un froid sec, sec et franc. On comprend là toute la profondeur du mot. Ce nétait pas le genre froid humide qui vous fait attraper du mal sans vraiment dire son nom.
Il ne savait pas sil y avait des mots pour définir ce froid-là. Peut-être nétait-il pas vraiment dici, pas vraiment de ce terroir au point den sentir toutes choses, de façon innée. Pourtant, il vivait depuis presque toujours seule son enfance sétait passée dans des campagnes plus froides encore et son temps détudiant à Paris dans ce coin de France où la chaleur nest pas systématique en été, où la neige est rarement présente en hiver, où la pluie renforce lhumidité venant de la rivière.
Toujours un climat entre deux. Jamais franc.
Ce jour là, le froid était sec. Il se dit quil devait exister un vocabulaire particulier, précis et renvoyant par limage à la spécificité des choses pour nommer ce froid.
Ceux qui vivent dans le Grand-Nord ont des mots pour désigner la neige molle, la neige dure, la neige fondue et de même pour leau gelée ; dautres, sous dautres latitudes, ont le choix des mots pour nommer le sable coulant, le sable volant, le sable mouvant, le sable mort.
Lui, il se dit quil faisait froid, un froid sec et franc, et il réalisait à quel point il pouvait être désarmé face à son envie de définir la nature du froid de cette matinée là. Il se sentait soudain médiocre. Quavait-il appris ? A quoi ses quelques années à la Faculté lui avaient-elles servies, sinon à être respecté dans son quotidien laborieux et à justifier sa place dans la petite bourgeoisie locale ?
Jamais il naurait imaginé, en sortant de chez lui pour lhabituelle promenade matinale et dominicale, être à ce point déstabilisé par lexpiration dun fumeur anonyme, quil avait dépassé sans trop le vouloir, alors quil déambulait dans les rues piétonnes en sinterrogeant sur la nature temps, rassuré par un programme précis.
Passer à la boulangerie pour réserver les Florentins et la baguette farinée, descendre tranquillement la rue Paul-Bert en sagaçant toutefois de létroitesse des trottoirs, franchir la porte cochère du parc Paul-Bert, descendre lallée, sarrêter un instant devant le panneau de la Maison des Associations sans vraiment lire les affiches et les annonces de manifestations, faire le tour du parc, monter sur la butte et regarder la campagne, ressortir par lautre porte, celle du côté de la rue de lOrme-de-Joie, remonter un peu la rue du Pont avant de sengager dans la rue Joubert, rester un moment à repérer les nouveautés dans la vitrine de la librairie, passer devant le théâtre, devant le bouquiniste, rattraper les rues piétonnes par la rue Fécauderie, la place de la Mairie, lhorloge, repasser à la boulangerie prendre les Florentins et la baguette farinée et enfin la rue dEgleny. Toujours la même promenade, quelque soit la saison, quelque soit le temps. Depuis vingt ans ? Au moins.
De respirer lhaleine dun fumeur lui avait tourné la tête et lavait écuré aussi un peu. Il nétait pas fumeur. Il navait jamais fumé. Ne fréquentait que très peu de fumeurs et considérait même ceux quil croisait parfois avec méfiance. Comment pouvait-on sadonner à de tels pratiques, néfastes pour soi et gênantes pour les autres ? En sengageant dans la rue Paul-Bert, il se demanda pourquoi. Pourquoi il se méfiait, pourquoi on sy adonnait.
Les trottoirs étaient décidément trop étroits, et lon manquait, à chaque fois que lon mettait un pied sur la chaussée, se faire happer par une voiture, ou pire encore un camion, remontant la rue à vive allure. Le trottoir de droite, dans le sens de la descente, nétait pas plus confortable : les voitures mal garées, occupant plus que la place désignée à la peinture blanche, interdisaient au piéton de rester sur son territoire. A loccasion, il écrirait au Maire, même sil savait davance quil naurait pas de réponse personnelle, tout juste un vu sibyllin dans le Bulletin municipal. Tant pis, il le ferait quand même, ne serait-ce que pour sen vanter ensuite auprès de ses amis. De pouvoir dire « je lai fait, cela na servi à rien, mais voyez-vous je lai fait. Je suis un citoyen responsable ».
Un citoyen responsable. Létait-il seulement ? Que signifiait pour lui citoyen responsable ? Jamais il navait manqué une élection. Il disait manqué comme sil sagissait dun rendez-vous, alors quil savait bien au fond de lui que cétait une obligation. Mieux encore : un devoir. Sétait-il une fois seulement demandé ce quil adviendrait de lui, des autres, sil ny allait pas ? Non. A quoi servirait-il dailleurs de sembarrasser avec de telles interrogations puisquil navait pas le choix. Cétait comme ça, un point cest tout. Quel que soit le bulletin glissé dans lenveloppe, il fallait voter, et entre chaque élection, ruminer en silence et lorsqu « ils » tiraient vraiment trop sur la ficelle, écrire.
Jamais il navait déconsidéré un élu, une fois élu. Il se sentait, et il était, profondément démocrate, profondément respectueux de la chose publique, même sil se permettait parfois, rarement mais toujours à bon escient croyait-il, daiguillonner un peu les édiles de sa ville ou, avec plus de distance, de son département.
Mais là, vraiment, les trottoirs étaient vraiment trop étroits, les places de stationnement trop nombreuses et le comportement de ses concitoyens automobiles incompatible avec sa notion de lordre public. Il écrirait au Maire dès cet après-midi. Il avait dailleurs déjà une idée de la tournure de la lettre.
Il sapprêtait à en lire en lui-même lintroduction, tout en faisant des efforts déquilibre pour rester sur le trottoir qui ne comptait là pour seule largeur que la bordure de ciment dans le temps, cétait du granite, cétait tout de même plus chic lorsquil toussa violemment.
Il fut surpris et à la fois inquiet. Ce nétait pas la toux profonde et douce du matin, comme lorsquun peu souffrant on a besoin dexpectorer ce que les cellules ascenseurs ont tenté dévacuer durant la nuit ; ce nétait pas une toux de bronchite, profondément douloureuse, du genre de celle qui vous fait prendre conscience de lexistence de vos poumons. Non. Cétait une toux quil ne connaissait pas. Cétait une toux venant de pas très loin, de la gorge, sèche, piquante, sournoise même puisque chaque quinte en appelait une autre, plus sèche encore, si sèche quelle appelait des larmes, et les quintes senchaînent à un rythme tellement fou quon en oublie de respirer !
Et tenace par dessus le marché. Il devait faire des efforts pour accumuler suffisamment de salive afin de huiler sa gorge, ladoucir en pensant à une cuillerée de miel, et que cette toux cesse ; ces efforts lui semblaient dautant plus vains quil avait du mal à réunir cette salive salvatrice ; elle était épaisse, pâteuse, amère même, loin de la douceur du miel. Quelle horreur ! Que marrive-t-il ?
Cette toux, interminable, lui demandait un tel effort physique quil dut sappuyer contre le mur par son bras droit tandis que sa main gauche, à plat sur la poitrine, tentait de retenir les élans de son thorax. Entre chaque quinte, il avait honte, honte de se donner ainsi en spectacle, en pleine rue, un dimanche, sur le parcours de sa promenade immuable. Honte à lidée quun filet de bave puisse rester au coin de sa bouche sans quil ne sen aperçoive.
Cest le picotement du crépi à la tyrolienne sur sa main moite qui le fit changer de position et lincitât à fuir carrément ce trottoir là. Sans réfléchir, il traversa la rue, protégé quil serait alors, pensait-il, par lécran des voitures en stationnement, celles qui le faisaient tant râler.
Pourquoi traverser là, justement à lendroit où le haut et le bas de la rue sisolent lun lautre par un virage que justifiait la topographie. Cette topographie inchangée depuis des siècles, quil suivait en pensée, dans les livres et par sa plume depuis ses premiers travaux. Cette rue, souvenir probable du cardo de la ville antique, il pouvait en suivre les yeux fermés les moindres reliefs, les moindres anomalies de surface quil comprenait en imaginant ce quil pouvait y avoir enfoui juste en dessous. Cette connaissance, quil croyait maîtriser depuis longtemps, le trahissait, là, maintenant. A moins que ce ne fût ces constructions récentes toutefois XVIIe et XVIIIe ! qui aient pu le trahir en subtilisant lécho, rebondissant trop loin et surtout à lopposé de son oreille, du vrombissement de lautomobile qui surgissait. Mon dieu ! Crissement insupportable des pneus chauds sur la chaussée froide et sèche ; invectives du conducteur en des termes (est-ce cela la grossièreté ?) quil ne connaissait pas , nullement effrayé mais plutôt agacé par le temps précieux quil perdait en devant redémarrer, qui plus est en côte ; regards étonnés des quelques passants. Et son cur qui semballait alors quil navait même pas encore atteint le trottoir opposé
Que marrive-t-il ?
Il mit un temps certain à reprendre son souffle, adossé cette fois-ci au soubassement de pierres de taille du mur denceinte dun lhôtel particulier.
En apercevant en contrebas le porche de lentrée du parc, il se sentait déjà mieux. Un seul des deux battants de la porte était ouvert ; en enjambant le seuil surélevé, il se dit quil était maintenant en sécurité, quaucune voiture ne pouvait surgir dans lallée, que rien de fâcheux ne devait lui arriver dans ce parc quil connaissait si bien, quil connaissait bien avant que ce ne soit un havre accessible au public.
Il ne restait du couvent des Jacobins, installés ici depuis le XIIIe siècle, que les vastes caves intégrées dans la belle demeure bourgeoise construite après la Révolution et au fond du parc la butte de terre qui intriguait tant de monde. Elle avait été aménagée par les frères qui voulaient jouir du panorama sur la campagne sans sortir de leur couvent.
Depuis la rue et la porte cochère, lallée sallongeait en pente douce, à peine marquée par les ravinements des orages dautomne, et sil ny avait quelques papiers gras rompant lharmonie des bordures en herbe, il se serait senti vraiment bien, au calme, avec lui-même.
Il fallait quil reprenne ses esprits, quil se sente tout à fait tranquille pour profiter enfin de sa promenade.
Mais il ny avait pas que des papiers gras. Il y avait aussi des boites en aluminium ayant sans doute contenu des sodas ou de la bière bon marché. Il remarquait surtout de très, trop, nombreux mégots de cigarettes. Décidément ! Quelle peste !
Les massifs étaient appesantis dans la torpeur glacée de la matinée, squelettiques buissons pelliculés de givre que lombre des grands murs semblait vouloir préserver, arbustes dénudés conservant pudiquement quelques feuilles noircies à force dêtre mortes et jeunes pousses définitivement gelées ; il est vrai que lautomne avait été si doux
Il ny avait personne. Personne dans la cour gravillonnée devant la vaste demeure. Les volets étaient fermés. Fermés également ceux de la maison du gardien.
La console, sur le pignon, ne supportait plus rien. Le buste quelle devait mettre en valeur avait rejoint depuis peu les collections du musée, à sa demande, mais avait-il bien fait de faire ainsi ôter du mur le sourire de lhomme constructeur ?
Il sarrêta plus longtemps quà lhabitude au pied du panneau de la Maison des associations ; sans doute avait-il besoin dune ultime étape tranquille avant datteindre son banc sous les tilleuls. Des affichettes « imprimées par nos soins ne pas jeter sur la voie publique » annonçaient le programme des quinze jours à venir. Présence sur le marché de Noël du stand de lassociation « Un enfant, la vie » ; toujours au marché de Noël, stand dhuîtres vendues au profit des pêcheurs boulonnais (cest vrai, le dernier raz-de-marée a été si dévastateur
) ; conférence « Se faire obéir sans violence » par lassociation des Assistantes maternelles ; annonce manuscrite « Jeune fille sérieuse, présentée par parents, garde vos enfant le soir » photocopiée sur un papier rose saumon. Il se dit quil devait y en avoir ainsi dans toute la ville. Il samusa également du système ingénieux : le bas de laffichette était découpé en franges et sur chacune dentre elles le numéro de téléphone était inscrit. Il suffisait aux parents soucieux de protéger leur progéniture le temps dun spectacle, dun restaurant ou dun cinéma, demporter une des franges pour avoir ainsi en permanence et à portée de main la solution. Restait un problème de taille, sans doute récent : lassée de réparer les dégradations, lassée des plaintes des associations, la Ville avait fait poser sur le panneau des portes vitrées fermées à clef
Il riait en lui-même et se sentait bien. Il était rassuré que ses récentes mésaventures olfactives ne soient plus quun mauvais souvenir, lointain, quil effacerait définitivement avec aisance, peut-être en soufflant simplement lair contenue dans ses poumons, créant un halo de brume pure.
Il allait pivoter sur sa gauche il aimait faire crisser le gravier et surtout entendre lécho rebondissant contenu dans laire du parc qui devenait alors une île isolée dans locéan urbain et poursuivre sa promenade lorsque son regard fut attiré par une affichette de couleur jaune, quil navait dabord pas vue à cause de léclat du soleil, perçant enfin la ramure des grands arbres, sur langle nouvellement vitré du panneau. « Passage Soufflot. Jeudi 18 décembre à dix neuf heures. Conférence animée par le professeur Eric Benabilès, Ethno-tabacologue : Tabagie et frustration sociale ». Le lieu, lheure, le nom du conférencier et le thème de la soirée étaient écrits en gros. Sous le titre en italique, en plus petit, il y avait un cours résumé : « Depuis ses premiers travaux, le professeur Eric Benabilès, de lUniversité 7 dEtat, a consacré ses recherches à la place du fumeur de tabac dans nos sociétés occidentales depuis les premières lois répressives de la fin du XXe siècle. Sa double formation de médecin et dethnologue (récompensée par le prix Albert-Sadre 2023) lui a permis détudier de façon originale la place du fumeur dans le groupe social, le regard de lautre sur le fumeur et les conséquences dramatiques physiques, mentales et humaines de sa perversité. Les travaux du professeur Eric Benabilès reçoivent le soutien de la Fondation dEtat contre le tabagisme ». Et écrit encore plus petit : « Cette conférence est organisée par le Bureau départemental de la Répression du Secrétariat détat chargé de lHygiène publique ».
Il ne savait plus ce quil avait prévu pour la soirée du 18 décembre, mais il se dit quil sarrangerait pour aller écouter le professeur Benabilès. La salle était à deux pas de chez lui ; quelques obligations quil ait pour cette soirée, la conférence serait un excellent apéritif et un bon sujet de conversation au Club. Il sétonna toutefois de ne pas avoir reçu dinvitation personnelle ; il est quand même correspondant auprès du Bureau départemental pour son quartier
Demain, il leur téléphonerait.
Les graviers de la cour devant la maison ne crissaient pas sous le mouvement rotatif de son pied ; le froid, le gel avaient sans doute intimement liés chaque caillou, formant ainsi une immense chape monolithique refusant de vibrer sous son seul poids. Vexé, il pénétra pourtant comme dhabitude dans le parc par lallée de droite. Il était inflexible. Quoiquil arrive, rien ne pouvait, ne devait, bouleverser un programme de promenade établit depuis longtemps et qui avait fait ses preuves. Lallée de droite, toujours la droite !
Heureusement, les lions étaient toujours là. Il fut rassuré que ces fauves majestueux, sculptés habilement dans un calcaire local par un artiste inconnu du siècle dernier, naient pas disparu, volés ou déplacés dans lombre des réserves du Musée. Il regrettait la stèle gallo-romaine remployée naguère dans le mur de terrasse du podium depuis lequel on pouvait observer la campagne alentour. Cétait une stèle impudique pour lancien maire. Il lavait fait retirer et placer dans lombre des caves de lHôtel de Ville. Lactuel laurait copié en milliers dexemplaires sil avait su son existence
!
Lui sen souvenait parfaitement. Souvent il avait caressé en rougissant un peu ce sein sortant du vêtement, lustré, brillant à force dêtre touché par des mains furtives, honteuses ou provocatrices, naïves ou perverses, ce sein millénaire, premier émoi pour nombre dadolescents.
Pourquoi être ainsi essoufflé ? Lair était toujours aussi franc et sec, le soleil maintenant perçait les ramures des grands arbres pour couvrir de mosaïques changeantes la pelouse tondue, les graviers, les troncs darbres et les statues de pierre. Le vent parfois vibrait les branches trop sèches tombées durant la nuit. Ou peut-être hier. Il est vrai que dimanche pas un seul employé municipal naccepte de rétablir lordre.
Sa promenade devait se poursuivre, il devait retrouver les sensations habituelles, retrouver à chaque pas le rythme imposé par la saison. Pourquoi être à ce point essoufflé et surtout à cet endroit tellement inhabituel ? Aussi loin quil pouvait sen souvenir, de toutes les promenades quil avait faites, la fatigue simposait plutôt en haut de la rue Joubert, juste avant dengager la montée de la rue Fécauderie, et heureusement quà sa naissance existait toujours le marchand de tableaux ; heureux prétexte pour un discret repos. Mais là, dans le parc, juste après les lions, jamais il navait eu cette impérieuse envie dun instant de silence et de repos. Il faut juste que je reprenne mon souffle, se dit-il, la main sur la poitrine. Avec létrange sensation dun instant nouveau, jamais vécu. Si dhabitude il sasseyait sur le banc, cétait pour profiter du parc, jamais pour reprendre son souffle.
Sur le banc de pierre, une place était occupée par un homme, jeune, les mains jointes, les coudes posés sur ses genoux et le regard fixé sur un moineau picorant le gravier de lallée. A ses pieds, un sac ouvert laissait séchapper un fil montant jusquà ses oreilles en se séparant en deux. Parfois sa tête dodelinait en même temps quun pied frappait le gravier.
Malgré cette présence importune, il sinstalla à la place inoccupée en tentant de respirer calmement. Lhomme assit à côté le regarda, souriant à peine avant de retourner à lobservation du moineau.
Monsieur Fraudelle, jambes étendues, dos calé sur le dossier du banc, mains jointes sur son ventre reprenait son souffle, calmement, avec un plaisir grandissant, fermant les yeux même pour mieux profiter de lair, du soleil et du chant des oiseaux. Peu à peu, par une parfaite maîtrise de ses mouvements, il réussit même à respirer sans bouger son corps.
Lhomme à ses côtés retira les fils de ses oreilles, les plongea dans son sac et en retira un paquet de cigarettes. Il en prit une, lalluma, recracha la fumée en tourbillons et se souvenant soudain de la présence de son voisin lui en proposa en tendant le paquet ouvert duquel séchappait lextrémité orange dune.
- « Grand Dieu non !, vous nêtes pas fou ?, consommer un tel poison ! », sécria monsieur Fraudelle qui se remit aussitôt dans la position qui lui seyait le mieux en oubliant très vite cet étrange voisin.
Après un instant de silence, après lavoir regardé des pieds à la tête, lhomme lui dit simplement : « Comme ça, dans cette position et avec ce sourire, vous avez lair dun mort, comme ceux des gisants médiévaux ou encore comme ceux que lon trouve dans les sarcophages antiques ».
Et de lautre côté du banc, dans la lumière blanche de cette matinée dhiver, lange souriant et accueillant lui tendait déjà la main.