Guémené Fanny 181230
Le Dormeur du val.
« Cest un trou de verdure où chante une rivière ».Mon décor est tel que celui du dormeur de Rimbaud. Je récite le poème, les yeux perdus au plus profond de lhorizon, en aval de la rivière. Je sens le vent dans mes cheveux, lherbe frissonne, le soleil trempe frileusement ses rayons dans la rivière. Je me sens bien. Je suis seul et je me sens bien. Je suis tranquille, je ne dors pas. Je ne veux plus dormir, mais le sommeil mécrase, je lutte mais cest inégal. Je ne veux pas sombrer
Elle entre. Sans frapper, comme dhabitude :
« Alors, comment on va aujourdhui ?
-Blanchement. »
Tous les jours cest la même chose, cest devenu un rituel. Cest étrange les relations entre les gens. Je ne me souviens plus de son prénom. Depuis que je suis ici, je ne me souviens plus de rien. Je vis dans ma tête, je revis ma vie davant, avec lui. Nous nous connaissons depuis si longtemps que je ne me rappelle pas notre rencontre. Peut-être sommes-nous nés dans la même chambre dhôpital, je ne sais plus. Toujours est-il quil ne ma jamais quitté. Il est mon premier, mon meilleur, mon seul ami.
« Cela faisait déjà six mois quil était là, et il me répondait toujours la même chose : « blanchement ». Faisait-il allusion à la blancheur des murs de sa chambre, de ses draps, de mes vêtements, ou à la blancheur de sa vie où plus rien ne se passe ?
Il semble déconnecté ; comme si on avait débranché le fil qui le reliait au monde réel, il errait entre des mondes parallèles, sans jamais trouver sa place. Cest dommage, il me plaît bien. Si seulement il nétait pas
Ca y est, il est reparti. Il fixe le plafond dun regard absent. »
Déjà plus jeune, je ladmirais. Jen étais jaloux. Il était plus fort que moi. Il encaissait les coups, et les rendait quand moi je les subissais. Ce qui me tuait le rendait plus fort. Nous étions physiquement banals, bruns, les yeux marrons, les lèvres fines, le visage ovale et serein. Il nétait pas plus agréable à regarder que moi, pourtant, nous avions tous deux plus confiance en lui quen moi.
Je navais que lui, et, loin de me considérer comme un boulet, il ma protégé, ma présenté à ses amis, et ma intégré à eux. Je savais quils maimaient parce quil maimait, mais je me persuadais du contraire.
« Jeune, il a toujours été entouré des mauvaises personnes. Il nest pas mauvais, mon fils, vous savez, mais il a le chic pour satticher de gens pas fréquentables. Il est très influençable. Déjà en maternelle, il était avec les durs de la classe. Je pense quils le forçaient à agir comme ça. Je veux dire, à frapper ses camarades et tout. Puis au collège, cétait de pire en pire. Vous savez, ladolescence
Il était continuellement à fleur de peau, sur la défensive. Il nétait correct quavec moi. Cest vrai que jétais privilégiée, il sest toujours inquiété pour moi, na jamais eu une parole blessante, un mot plus haut que lautre. Peut-être quil pensait que moi seule pouvais le comprendre. A quinze ans, il a frappé son père, mis le feu au collège, et envoyé une grand-mère à lhôpital après lui avoir volé son sac. Tout ça avec ses amis, évidemment. Mon fils seul nest pas mauvais. Mais quand il est avec eux
Jai sombré dans la dépression. Il en a été très perturbé, il sest excusé : « Maman, ce nest pas ma faute, cest à cause de lui. »
Lui, cest le chef de sa bande, bien sûr. Alors je lui ai demandé de ne plus les voir, lui et tous les autres. »
Je ne pouvais pas lui refuser ça. Ma pauvre maman, dans cet état là à cause de lui. Elle pensait que cétait moi qui avais fait tout ça. Je nai pas voulu le dénoncer, mais ça été plus fort que moi. Jen ai eu marre de payer à sa place. Alors jai dit à ma mère que cétait lui, pas moi.
Le lendemain, je lui ai annoncé que je ne voulais plus les voir, lui et ses amis. Je lui ai dit que cétait une décision personnelle, je ne voulais pas quil sen prenne à ma mère. Contrairement à ce que javais imaginé, il la très bien accepté. Fidèle à lui-même, il est resté stoïque :
« De toute manière, tu reviendras, je suis tout ce que tu as. Nous nous retrouverons. » Je me suis énervé. Même si cétait vrai, je ne voulais pas quil le pense. On sest battus, puis il est parti.
« Et il ma écouté. Après tout est allé mieux. Il restait à la maison. Sauf les jours décole, bien sûr. Je lai changé de collège, pour quil ne soit pas soumis à la tentation de retourner avec eux. Il ne sest jamais fait dautres amis. Je pense que ses camarades avaient peur de lui. Cest peut-être mieux comme ça. Il a mené des études brillantes, il était ma fierté. Il est entré à lécole de médecine. Je ne sais pas si ça le gênait vraiment dêtre seul, en tout cas, il ne la jamais laissé transparaître. »
Je dois dire quil ma manqué. Enormément. Heureusement, mon passé mayant précédé, aucune des personnes que jai côtoyées ne ma adressé la parole. Seul, javais peur des autres. Je lui suis resté fidèle. Pendant dix ans. Jusquà ce que je rencontre Julie. Cest ma mère qui la ramenée à la maison. Elle sinquiétait pour moi, elle disait quà force détudier et de ne parler à personne dautre quà elle, jallais devenir autiste :
« Tu sais, ces gens si intelligents que le monde leur semble trop bête pour sy intéresser. » Jai essayé à plusieurs reprises de lui expliquer que lautisme ne sattrapait pas comme ça, mais elle est têtue.
« Alors un jour, je lui ai présenté Julie. Une fille bien, croyez-moi. Elle était stagiaire dans mon cabinet, et elle soccupait bénévolement dautistes dans un institut. Jétais sûre quils sentendraient. Elle lui a redonné le goût de vivre. Ensemble, ils sortaient, allaient au cinéma, au théâtre, à lopéra, ou tout simplement se promener. Ils adoraient se promener, errer dans les rues, seuls au monde. Je voyais mon fils heureux. Ils se sont installés ensemble. Six mois plus tard, il la demandait en mariage. »
Julie était formidable. Un concentré de femme idéale. En la diluant dans leau on aurait pu faire dix filles normales. Toujours occupée, elle ma fait découvrir les choses de la vie. Elle ma appris à appeler les choses par leurs initiales : un BM pour un bain moussant, HP pour Harry Potter, SOS pour sortir oublier ses soucis
, à essayer pendant toute une journée de parler en disant le contraire de ce que lon pense, à regarder une série B sans le son pour inventer les dialogues, à faire des cadavres exquis, à souffler sur un brin dherbe coincé entre ses doigts pour faire le bruit du canard, à compter ses pas dun trottoir à lautre pour voir qui a les plus grandes jambes, à inventer des systèmes irréalisables pour améliorer la vie ; comme un système de soufflerie ou daimant qui nous maintiendrait assis en lévitation pour ne plus avoir mal aux fesses dans les amphithéâtres, ou un système de poulie pour pouvoir accrocher sur les réverbères les gens qui nous exaspèrent (avec une pancarte « Ne pas toucher SVP » pour quon ne les décroche pas).
Elle ma fait découvrir lhumour anglais avec les livres de David Lodge, le cinéma revivifiant dEmir Kusturica et de Jean-Pierre Jeunet, ou celui engagé de Michael Moore.
Elle ma appris à me rendre utile, en me présentant aux autistes de son institut. Au début je les craignais, puis, au fur et à mesure, je me suis senti de plus en plus à laise, et jai commencé à les apprécier.
Je me demandais toujours pourquoi Julie était avec moi. Je me trouvais si nul par rapport à elle. Alors pour en avoir le cur net, je le lui ai demandé. Il ny avait pas de tabous entre Julie et moi, tout était si simple avec elle. Si on avait quelque chose à se demander, on le faisait, cest tout. Julie a répondu à ma question par un sourire, puis, elle ma dit la plus belle chose que jai entendue de ma vie.
« Un jour, il lui a demandé pourquoi elle était avec lui. Elle lui a répondu quil avait besoin delle, et quelle avait tendance à tomber amoureuse des gens qui ont besoin delle. Cest mieux, elle lui a dit, « parce que quand je ne te serai plus indispensable, je le sentirai, et mon amour séteindra, ainsi, nous ne souffrirons ni lun ni lautre. »
Il lui a répondu avec ce regard quelle aimait tant quil aurait éternellement besoin delle.
Je sais tout cela car elle me la raconté. Lorsquils mont annoncé quils allaient se marier, elle a voulu me parler en privé. Elle voulait ma bénédiction. Cétait vraiment une fille bien. »
Nous voulions nous marier le plus vite possible. Nos parents se sont occupés des préparatifs. Jétais lhomme le plus heureux du monde, jusquà ce que Julie me parle des invités. Je repensais à lui pour la première fois depuis que je la connaissais. Jaurais voulu la lui présenter, mais je craignais sa réaction. Jai dit à Julie de voir avec ma mère pour les adresses de ma famille.
« Un soir elle est passée à la maison, pour la liste dinvités, mavait-elle dit. Mais elle avait une idée derrière la tête. Elle voulait inviter les amis denfance de mon fils. »
Une semaine plus tard, en allant travailler, je lai croisé dans le métro. Il est venu, sest assis près de moi et ma demandé si jallais vraiment me marier. Comment lavait-il appris ? Mes questions sont restées sans réponses. Il navait pas changé, il était toujours aussi mystérieux.
« Jai essayé de dire à Julie que ce nétait pas une bonne idée, mais je nen étais pas convaincue moi-même. Ils ont grandi, me suis-je dit, ils sont adultes maintenant, et ça lui fera plaisir de les voir. Alors je lui ai donné les noms dont je me souvenais. Elle sest chargée de mener son enquête pour trouver leurs coordonnées. »
Comme par magie, les autres nous ont rejoint. Ainsi, ils se voyaient toujours. Ils voulaient quon sorte demain soir, avec Julie, pour la leur présenter. Je lai appelée, mais elle a répondu gênée quelle avait déjà quelque chose de prévu, avec ses amies. On a convenu dun lieu de rendez-vous. Ils sont partis, mais il est resté. Il ma demandé ce qui sétait passé dans ma vie depuis toutes ces années, et je lui ai tout raconté. Tout dans les moindres détails. Jétais si heureux de pouvoir lui confier mes doutes. Mais, encore une fois, il me surprit. Au lieu de me rassurer, il me fit douter encore plus. Quest-ce quune fille comme elle ferait avec un gars comme toi ? Es-tu sûr quelle ne te trompe pas ? Voit-elle vraiment ses amies demain soir ? Quel est le rôle de ta mère dans ton histoire ? Nous avons débattu avec acharnement, il réfutait chacun de mes arguments. Je ne voulais pas le laisser installer le soupçon entre Julie et moi. Je ne suis pas allé travailler ce jour là. Je suis resté avec lui. Nous sommes allés dans un bar et nous avons bu. Moi pour oublier, et lui par habitude. Je ne savais plus où jen étais, jallais me marier et je nétais plus sûr de le vouloir vraiment. Julie ma appris tant de choses, mais moi, que lui avais-je apporté ?
Le bar fermait. Je lui ai proposé de finir la soirée chez moi, je pourrai ainsi lui présenter Julie, et faire cesser ses soupçons. Javais oublié mes clefs. Il était tard, jai sonné. Julie est venue mouvrir, encore tout endormie. Elle ma à peine dit bonjour, et est repartie se coucher. Elle na pas dû te voir, je lui ai dit, elle se lève très tôt, alors elle est fatiguée, tu comprends. Il a soupiré. Non, il ne comprenait pas. Et moi non plus. Daccord, elle pouvait être fatiguée. Pourtant, au début de notre relation, elle voulait connaître mes amis, tout savoir de moi. Elle aurait dû être heureuse, mais elle la ignoré. Peut-être que je ne lintéresse plus, quelle a trouvé quelquun dautre. Cest alors quil sest mis à fouiller lappartement. Je lui ai demandé ce quil faisait, mais il na pas répondu. Il a trouvé son agenda. A la page de demain étaient écrit : Arthur, 20h30, 3 allée du val 0154729638.
Je me suis effondré. Julie me trompait. Mais il ne sest pas arrêté là. Il est parti dans la cuisine, est revenu par le salon, et a filé vers la chambre. Je lai suivi, et je lai vu. Il a levé le bras, et la abattu sur une bosse sous la couette. Julie. Il a recommencé. Quand la bosse a cessé de bouger, quelque chose est tombée de sa main sur la moquette. Il sest baissé, la essuyée, et ma dit « A demain. »
« Quand nous sommes arrivés dans lappartement, après son appel, nous lavons trouvé en état débriété. Il pleurait, ce qui peut se comprendre, et entre deux sanglots, il disait simplement « Il a tué Julie. » Nous avions beau lui poser des questions, il était en état de choc, et ne répondait pas. Quant au cadavre, il était en piteux état. Le meurtrier devait sy connaître en anatomie, seulement deux coups de couteau, mais tellement bien placés quelle navait eu aucune chance. Nous avons emporté le cadavre et lavons laissé avec linspecteur et sa mère qui venait darriver. »
Il avait tué Julie. On avait découvert quelle me trompait, et il lavait aussitôt tuée. Je ne pouvais pas le dénoncer, il avait fait ça pour moi. Il nexistait pas dami plus fidèle, plus dévoué. Je suis resté en observation à lhôpital, pour la nuit. Le lendemain, un inspecteur est venu minterroger.
« Jentrais dans sa chambre dhôpital. Le pauvre paraissait hagard. Je lui présentais mes condoléances, et commençais à linterroger :
« Votre femme connaissait son agresseur, elle lui a ouvert la porte, il ny a pas de traces deffraction. Est-ce quelle avait eu un différent avec quelquun ? Avez-vous une idée de lidentité de celui qui a fait ça ?
-Tout le monde aimait Julie. »
Cest tout ce que jai réussi à en tirer. »
Ma mère est venue me chercher. Elle voulait memmener chez elle, mais jai préféré rentrer chez moi. Je voulais rester seul. Malgré ses protestations, elle est partie, en emportant les couteaux et les médicaments de lappartement.
Je me suis assis sur le canapé. Ne plus penser. Dormir. Le téléphone sonna. Cétait ma mère. Je la rassurais, et lui demandais de ne plus appeler ; jallais essayer de dormir. De retour sur le canapé, jallumais la télé. Série B. Jéteignis. Tout ici me faisait penser à Julie. Du canapé sur lequel je suis assis, que nous avions acheté ensemble dans une brocante, à lordinateur, en face, sur lequel elle travaillait tous le soirs. A droite, la télé, avec la télécommande. Julie adorait zapper, ce qui mhorripilait. Dailleurs, les touches étaient à moitié effacées. Julie ne zappait pas comme tout le monde. Elle tenait la télécommande dans sa main gauche, et appuyait sur les touches avec tous les doigts de la main droite. Elle disait que seuls les pros zappaient comme ça, que je ne pouvais pas comprendre. A côté de la télé, la fenêtre à travers laquelle nous pouvions voir la place. Nous y restions une dizaine de minutes les dimanches, à observer les stands du marché. Cétait joli, toutes ces couleurs. On les comptait dans notre tête, et on comparait nos chiffres. Julie en trouvait toujours plus ; pour elle, le bleu turquoise nétait pas du bleu nuit, le vert émeraude pas du vert pomme. Je nai jamais compris pourquoi on avait inventé tant de couleurs différentes.
A gauche, un secrétaire en pin. Julie adorait le pin. Il était rempli dun tas de papiers, plus ou moins importants. Des lettres de la mère de Julie aux factures. Nous nous étions partagés les factures. Julie payait leau, et moi lélectricité. Pour lappartement, on divisait. Nous navions pas de compte joint. On pensait que cétait mieux, pour les cadeaux. Avec un compte joint, quand lautre nous fait un cadeau, on a limpression que cest avec notre argent quil la payé, alors on apprécie moins le geste.
Dans le premier tiroir du secrétaire, un tas de photos, que nous devions ranger dans les albums. Je referme vite ce tiroir. Dans le deuxième, la peinture de Julie. Au début de notre relation, elle peignait beaucoup. Elle nétait pas très douée, mais je nai jamais eu le courage de le lui dire. Je pense quelle sest rendue compte que je naimais pas trop ce quelle faisait, parce quelle a vite rangé ses tubes et ses pinceaux dans ce tiroir.
Dernier tiroir, tout en bas, un paquet de cigarettes. Jai arrêté de fumer quand je me suis mis avec Julie. Elle disait que si jétais stressé, il valait mieux hurler un bon coup que de fumer une cigarette. Jai essayé et ça ma réussi. Nous gardions cette fin de paquet pour les grandes occasions.
On peut dire quaujourdhui cest une grande occasion, différente de ce que jimaginais à lépoque, mais une occasion quand même. Je mets la cigarette dans ma bouche, et prend le briquet. Dring ! Je sursaute, le briquet tombe et roule sous le canapé. Je tâtonne, ne le trouve pas. Répondeur. Cest lorchestre, pour le mariage, ils veulent confirmation. Je bondis sur le répondeur. Off, off, mais tu vas téteindre ! Je le débranche.
Lorchestre, ma vue se brouille, non, je ne veux pas pleurer. Je ferme les yeux, et me concentre sur un évènement joyeux.
Je suis au cinéma, à côté de moi, Julie sert ma main, très fort. Cest La vie est un miracle, de Kusturica. Nous avons déjà vu ce film trois fois, mais Julie sert toujours aussi fort ma main. Je nose pas lui dire que jai mal. Dailleurs, si elle ne serrait pas ma main, je pense que cest moi qui serrerais la sienne. Cest le moment où la fille se fait tirer dessus. On sait ce qui va arriver, mais on espère toujours quil va réussir à la sauver. Julie me regarde. Je me perds dans le bleu de ses yeux. Nous sommes seuls dans la salle, seuls au monde. Mais ses yeux se voilent, ils se ferment. « Julie, ne tendors pas, cest le passage que tu préfères. Tu ne peux pas manquer la fin, cest magnifique, lhomme retrouve sa femme, tu sais, même quelle tombe de la fenêtre et que ça te fait toujours rire, et puis après, son fils est libéré, et la fille repart, tu sais, sa maîtresse, la jolie blonde. Pas aussi jolie que toi, bien sûr. Allez Julie, réveille toi. » Je la secoue, lui donne des claques, elle ne veut pas se réveiller. Je la frappe contre les sièges, les claques deviennent coups de poing, jai un couteau, elle crie « Dring ! Dring ! »
Stop. Je me réveille en sursaut, en sueur. Le téléphone. Je me lève, décroche. Jai la respiration saccadée. Cest ma mère. « Quest-ce qui tarrives mon chéri tu as couru ?
-Oui, maman, jétais aux toilettes. »
Elle veut savoir si ça va. Je la rassure, raccroche, et rebranche le répondeur. A côté de la prise, ma cigarette. Je la mets dans ma bouche, et cherche le briquet. Ah oui, sous le canapé. Je maccroupis, tends la main. Un livre ? Cest lagenda de Julie, il a du glisser. Je louvre à la page daujourdhui : Arthur, 20h30, 3 allée du val 0154729638.
Je me lève, attrape mon manteau, et descends lescalier en courant. En bas, il est là, il mattend. « Alors, on y va ? », me dit-il. Je ne veux pas réfléchir, je laisse ça à ceux qui ont une femme fidèle et vivante.
« Vers 20h jai entendu du bruit, jai pensé que cétait monsieur Arthur qui rentrait plus tôt du travail, alors je nai pas regardé par la fenêtre. Vous savez, pour aller jusquà la fenêtre, ya du chemin, et avec mon arthrose
Alors, quand je peux mépargner le trajet, je ny manque pas. Ils me racontaient leurs petites histoires, lui et sa femme. Jai 88 ans et je ne sors plus, ça me distrayait. Ce soir là, il avait rendez-vous à 20h30 avec la belle fille dune de ses plus anciennes patientes. Il la recevait chez lui car le cabinet fermait à 20h15, et elle ne pouvait pas venir avant. La petite pensait être enceinte. »
Nous avons contourné la maison. Il a sorti une épingle à nourrice, et a crocheté la serrure. Ni lui ni moi, à ce quil ma dit, ne savions quil était capable de faire ça. Nous sommes entrés par la cuisine. Jai avancé vers la salle à manger, un diplôme était accroché au mur : « Docteur Arthur, gynécologue ». Je ny croyais pas, ma femme me trompait avec un gynéco. Je nai pas eu le temps de me remettre de cette nouvelle, des clés tournaient dans la serrure. Il me tira vers la cuisine. Arthur venait dentrer, il sassit sur le canapé, et retira ses chaussures. Il se servit un whisky et ferma les yeux. Il ne le vit pas sapprocher, et neut pas le temps douvrir les yeux. Deux coups de couteau suffirent. Silence. Je tombais à genoux, et éclatais en sanglots. Il ma regardé, et ma dit : « Un jour, tu me remercieras. Ne traîne pas ici trop longtemps. »
Et il est parti. Jéclatais dun rire nerveux. Je ne sais combien de temps je suis resté ainsi, à genoux, à rire et à regarder tantôt le cadavre, tantôt son diplôme.
« Vers 21h30, jai de nouveau entendu la grille. Ca ma paru suspect, alors je me suis levée. Mais, je nai plus mes jambes de jeune fille, jai trébuché. Heureusement, ma tête a évité le coin de la table. Je me suis traînée jusquà la fenêtre, et là, jai juste vu un homme seul, de dos, qui courrait. Je ne peux pas dire comment il était habillé, il faisait déjà nuit à cette heure. »
Jai couru, couru, couru. A bout de forces, je me suis écroulé sur le trottoir. Je ne réalisais pas, je ne voulais pas réaliser. Il faisait nuit, ma tête tournait. Javais perdu la notion du temps. Le ciel me regardait et se moquait de moi. La lune riait, alors je lui ai craché dessus. Elle na pas apprécié, presque aussitôt, elle men a renvoyé un sur le front. Je me suis relevé, et jai marché, hagard, nimporte où. Au petit matin, je me suis retrouvé devant chez moi. Je suis monté, et me suis affalé sur le canapé.
Téléphone. Jémerge. Jai dormi 1h20. Répondeur : « Bonjour, je mexcuse de vous déranger si tôt, je suis linspecteur chargé de lenquête sur le meurtre de votre femme, on sest vus à lhôpital hier. Voilà, je viens davoir le rapport du médecin légiste, et heu
saviez-vous que votre femme était enceinte ? »
« Il ne le savait pas. Julie était venue me voir deux jours plus tôt, elle paniquait. Alors jai réussi à lui obtenir un rendez-vous avec mon gynécologue pour le lendemain. Je le connaissais bien, cela faisait presque quarante ans que jétais sa patiente, il na pas pu me refuser ça. Julie attendait den être sûre pour en parler à mon fils, elle mavait demandé de garder le secret. »
Je ne peux même pas dire ce qui sest passé ensuite. Jai comme qui dirait hiberné, les yeux ouverts. Je ne pouvais pas dormir, alors jai lu. Pas David Lodge, non, il me rappelait trop Julie, mais Rimbaud, Baudelaire, Mallarmé
Surtout Rimbaud. Je midentifiais à lui, sa souffrance était comparable à la mienne. Jétais comme « Le dormeur du val », on croyait que je dormais, mais en fait jétais mort. Jai maudit plus dune fois ma mère davoir emporté tous les médicaments. Jaurais pu descendre à la pharmacie, en bas, pour en acheter, mais je nen avais pas le courage.
Je ne mangeais plus, ma mère venait et me donnait de la soupe à la petite cuillère. Elle a beaucoup souffert de cette situation. Je pense que cest aussi pour elle quelle menvoya dans les Vosges.
« Je le voyais dépérir. Est-ce que vous savez ce que ressent une mère quand elle voit son fils se laisser mourir ? Je devais trouver une solution pour léloigner de tout ça. Alors jai appelé ma sur, qui a bien voulu laccueillir à la montagne. Jai réservé son billet de train pour la semaine suivante. »
Nous nous sommes tous deux raccrochés à ce voyage. Nous nous disions, sans en être convaincus, quil allait tout arranger. Je ne survivais que dans loptique de ce départ dans les Vosges. Jai recommencé à manger seul, à me laver, à mhabiller, et même à sortir acheter de laspirine.
Et puis le jour tant attendu est arrivé.
« Javais préparé ses affaires. Je lai emmené à la gare, tôt, ce matin là. Nous avions une heure davance, le hall était vide. Je lui ai dit de sasseoir sur un banc, lui ai expliqué que je ne pouvais pas rester attendre avec lui. Je nai pas traîné, je ne savais pas comment jallais réagir. Est-ce que jallais pleurer ? Ou est-ce quau contraire jallais être heureuse de me débarrasser de lui ? Javais honte. Je lai embrassé et je lai laissé là, debout, sa valise dans la main, dans le hall immense et quasi désert de la gare.
Ce nest quen arrivant au travail que jai appris le décès du docteur Arthur. Mais je nai pas su quil avait été assassiné. »
Je suis resté debout jusquà ce que mes jambes me fassent mal. Jai regardé autour de moi. Il ny avait que trois personnes dans le hall. Une jeune femme avec sa fille, et un vieillard. Je me suis acheté un paquet de bonbons. La fillette regardait mes mains avec envie, alors je lui ai donné un bonbon. Le sourire quelle me rendit me fit oublier ma vie lespace de quelques secondes.
Je me suis assis sur le banc, et jai sorti Une saison en enfer de Rimbaud. Je lisais depuis un bon quart dheure quand quelquun sest assis à côté de moi. Je sentais son regard sur mon livre. Jai tourné la tête.
Il était là. Comment avait-il su ? Qui donc linformait de mes faits et gestes ? Qui était-il vraiment ? Hormis notre passé commun, je ne savais rien de lui. Qui étaient ses parents ? Que faisait-il dans la vie ? Etait-il marié ?
Nous nous sommes regardés ainsi pendant de longues minutes, lui, le regard hermétique, et moi, lesprit occupé par mille questions. Je décidais de les lui poser, même sil ne me répondait pas, jaurais au moins essayé.
A ma grande surprise, il me donna des réponses qui dabord métonnèrent, puis me terrifièrent.
Il était né le même jour que moi, dans le même hôpital que moi, à la même heure que moi. A quinze ans il avait frappé son père, sa mère avait fait une dépression, et lavait obligé à ne plus voir ses amis. Il avait effectué de brillantes études de médecine, avait rencontré une femme formidable du nom de Julie, et lavait demandée en mariage. Mais il avait découvert quelle le trompait, il lavait tuée ainsi que son amant. Il se préparait aujourdhui à prendre le train de 08h21 pour aller chez sa tante, dans les Vosges.
Je ne savais plus quoi penser. On se payait ma tête. Quelquun lavait informé sur moi, sur toute ma vie. Et qui était mieux placé que ma mère pour savoir toutes ces choses ? Ma mère et mon meilleur ami étaient de mèche pour détruire ma vie. Les deux personnes que jaimais le plus après Julie sétaient payées ma tête. Ma mère, pour qui javais tant fait et en qui javais tant confiance mavait trompé dès ma naissance.
Je sentais mon sang bouillir, mon cur crépiter, mes joues brûler. Comment avaient-ils pu me faire ça à moi ? Il me regardait et souriait. Il souriait ! Je lui sautais dessus, je ne pouvais plus contenir ma rage, je frappais de toutes mes forces, au visage, pour lui enlever ce sourire. Il rendait les coups, il avait toujours été plus fort que moi, mais jétais tellement hors de moi que je ne sentais rien. Il mattrapa par la nuque et frappa ma tête contre le mur. Une fois, je ne sentis rien. Deux fois, jétais sonné. Trois fois, mes arcades sourcilières éclatèrent. Quatre fois, quelque chose craque dans mon nez. Cinq fois, je ne sentais toujours rien. Six fois, quelque chose de dur tomba sur ma langue, une dent. Sept fois, du sang coula dans mes yeux. Huit fois, mes sens se réveillèrent, je hurlais à la mort. Neuf fois, le sang dans ma bouche mempêchait de crier, jouvris les yeux, regardais la tache de sang sur le mur, et me dis que ça ressemblait aux toiles de Julie. Dix fois, une douleur fulgurante traversa ma boîte crânienne, je mévanouis.
« -Merci, madame. Sil ny a pas de questions, jappelle à la barre le témoin suivant. Faites entrer Mlle Franch. »
Une jeune femme entra, anxieuse. Elle nétait pas habituée à ce genre de situation.
« -Nous vous écoutons.
-Je devais prendre le train de 8h21 pour les Vosges, avec ma fille. Nous étions arrivées très tôt car mon mari travaille à 5h, il nous a déposées avant. Un jeune homme est arrivé, accompagné par une femme plus âgée. Il semblait perdu. La femme nest pas restée, elle paraissait pressée. A son départ, lhomme est resté debout quelques minutes, puis est parti. Il est revenu une poignée de secondes plus tard avec un paquet de bonbons. Je men souviens car il en a donné un à ma fille. Puis il sest assis et a lu. Je ne me souviens pas du titre du livre, mais cétait Rimbaud, je crois. Soudain, il a regardé à côté de lui. Il murmurait, ses lèvres bougeaient. Jai pensé quil essayait dapprendre le livre par cur. Puis il a hurlé, sest levé, et a donné des coups dans le vide. Ensuite il sest projeté contre le mur, et a cogné sa tête dessus, avec une telle violence que jen ai fait des cauchemars pendant trois mois. Il est tombé. Jai tout de suite pensé quil était mort, alors jai couru donner lalerte, et jai pris mon train, avec ma fille.
-Etes-vous sûre, mademoiselle, quil était seul ?
-Absolument sûre.
-Merci. Laudience est levée. »
Elle entre. Sans frapper, comme dhabitude :
« Alors, comment on va aujourdhui ?
-Blanchement. »
Elle pique mon bras. Au début, ça fait mal, mais après, ça permet de se réveiller. Cest la gentille fée des cauchemars, elle apparaît dans votre songe, et elle vous aide à en partir.
« Voilà, il dort. »
Jai retrouvé mon décor. Les brins dherbe poussés par le vent chatouillent mes doigts de pieds. Cest agréable. Cest fini, il est mort. Ou peut-être est-ce moi, je ne sais plus. Je suis le dormeur du val, on croit que je dors, mais en fait je suis mort. Lui, cest le contraire, on croit quil est mort, mais en fait, il dort. Je le sais, il me la dit, juste avant la dixième fois : « Je reviendrai ».