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de Florent Jaga
Notre suggestion
Lentrée :
Elle frappa. On lui ouvrit.
Ce fut si simple, si évident. On me regarda. Elle nosa pas. Je sentis peser sur moi le silence et les yeux inquisiteurs de la tablée. Je pris un autre bol de soupe et leurs regards devinrent plus lourds encore. Une fois assise, Elle pleura doucement, léchine parcourue de soubresauts frêles et enfantins. Moi, jétais tout à mon bol. Javais appris à trembler de lintérieur, et cela marrivait tellement fréquemment quil marrivait dappeler ça de dépilepsie introvertie. Je savais quelle reviendrait un jour. Jen avais toujours eu lintime conviction et cest ce qui me faisait le plus mal au fond.
Lorsquelle était partie six ans plus tôt, jétais déjà devant un bol de soupe fumant et cela me fit songer à une parenthèse, un temps qui appartenait à une autre vie, une vie où jétais de ce monde. Inutile de regarder mon père, je le sondais sans difficulté aucune. La main rugueuse et brutale, la paupière lourde, lil noir comme un café froid. Pas nécessaire non plus de toiser ma mère, les ongles rongés, lil humide et plaintif, lépaule tombante, soumise. Et mon frère, avec sa moustache de facho et son front bas de crétin des Alpes, la mine chafouine et lugubre. Beau tableau de famille en vérité
Ils avaient dit quils préféraient nous voir morts. Ils avaient dit quils la tueraient plutôt que de la faire entrer dans une famille de bons français. Ils avaient juré de me couper les mains pour ne plus quelle caressent son corps ; Ils avaient pointé un fusil de chasse sur elle et je lavais vue séloigner au petit jour, léchine aussi fragile quaujourdhui, aussi frêle. Nous avions tout juste dix-sept ans.
Je crois quelle comprit alors quils lauraient vraiment fait. Ce quelle ne comprit pas cétait que jétais prisonnier de cette menace et quil métait impossible de fuir avec elle. Ils nous auraient retrouvé et nous auraient abattu comme des chiens. Alors je lai laissé séloigner et je me suis moi-même éloigné de tout, dans un exil intime dautiste amoureux. Plus une parole, plus un sourire, plus une larme nétaient sortis de moi depuis ce jour. Jétais devenu un poids mort, la tête décapitée encombrante dans les mains de mes bourreaux, les restes dun gâchis dont on ne savait que faire.
Dautres mauraient fait interner mais ces bourreaux-là, non. Des pitbulls sans aucune pitié qui navaient pas lintention de lâcher leur prise, même morte. Jétais los quils rongeaient de leurs canines haineuses. Parfois, dautres gens venaient à la maison, des chasseurs, et ils me traitaient de simplet, dabruti en me pinçant la joue ou en me décochant un coup de poing amical. Mais au fond, je savais quils connaissaient lhistoire et quelle leur faisait peur. Tous se disaient que si je venais un jour à me réveiller, ils en feraient les frais.
Ma mère séclipsa sans bruit à la cuisine, mais son regard était tout entier à la scène. Le silence martelait, compressait. Les longs cils de Sarah libéraient doucement les larmes de toutes ces années. Lattente était celle du martyr présentant un cou tendre à une hache affûtée, lourde et rutilante. Il y avait tant damour, tant de courage chez Sarah, que je me sentis lâche et indigne dune telle offrande. Mon père leva les mains en direction de ma mère ; il joignit les doigts en arrondissant ses mains et ma mère apporta un bol à Sarah. Ce geste aurait été le même sil avait voulu serrer son cou pour létrangler. Sarah leva les yeux vers moi et comprit que lattention était celle quon accorde au condamné dans les couloirs de la mort.
Mon frère ricana, tel une hyène macabre, et partit en direction du cellier, avide et impatient. Cette pièce dont jétais le seul homme de la famille à navoir jamais possédé les clefs. En fait de cellier, il sagissait plutôt d'une armurerie clandestine remplie de vestiges et de trésors de guerre volés sur des cadavres. Il servait aussi de dépôt de tracts extrémistes que mon frère rédigeait ou distribuait en parfait accord avec sa mentalité de salopard.
Je regardais Sarah, la courageuse, Sarah et ma belle vie défunte quelle allait rejoindre, et les larmes coulèrent aussi de mes yeux secs. Elles glissaient maintenant, furtives sur les joues, et sécrasaient sur le vieux bois de la table, près du bol de soupe.
Sarah esquissa un sourire, le même exactement que celui qui me fit chavirer, lorsqu'à 16 ans, gauche et timide, je lavais invitée à la discothèque ambulante installée près du bourg. Je savais quelle pensait aussi à ce moment, à notre entrée en amour, à mon corps qui voulait fuir et mon cur se coller contre le sien. Elle nétait pas comme toutes ces filles qui minaudent et attendent de vous une parade amoureuse, un gonflement de poitrine, des manifestations viriles et énergiques. Je me souviens... elle mavait pris la main au moment où jallais partir et avait eu ce sourire arc-en-ciel si beau sous les larmes joyeuses.
Le plat de résistance :
Mon frère devait choisir amoureusement larme qui prolongerait sa haine, qui prolongerait celle de mon père aussi. Le père paraissait tranquille, sûr de sa force et de son bon droit. Sarah sapprocha, me prit la main et sessuya doucement le visage avec. Son fluide me ramenait peu à peu à la vie et cétait logique : pour mourir à nouveau, il me fallait renaître lespace dun instant. Un souffle, une chaleur, un cri, des sanglots, ma voix jaillit et mon cur se déploya comme un bouquet de magicien. Mais il ny eut pas de mots ; juste des gémissements sur une étreinte fébrile et urgente. Elle tremblait contre moi. Je savais quelle possédait ma vie et quelle était venue retrouver la sienne en bravant tous les salauds du monde qui pointent leurs armes sur lamour.
Nous offrions le plat de résistance à la brochette de collabos qui me retenaient en otage. Sarah, ma délivrance. Quel héros étais-je donc pour la laisser soffrir aux mains de mes bourreaux ? De quels desserts iraient-ils se repaître ? Les muscles durcis par la haine, je sentis mes poings se former, se forger mais Sarah posa ses mains dessus et ils sassouplirent, vaincus par sa douceur. Elle chuchota " Non ... sil te plaît... ne pense quà moi "
Mon père me tira brusquement par la manche, essuya quelques coups avant de mimmobiliser par une clef de bras. Mon frère se tenait contre la porte dentrée, un fusil à la main. Sous sa moustache, il vomissait un flot dinjures, parlait de mort lente et des souillures quil allait infliger à Sarah et je hurlais pour couvrir ces mots. Ma mère ferma la porte de la cuisine, alluma le poste de radio et monta le son.
Le choix de desserts :
(formule à 79 F le midi uniquement)
Mon frère épaula et un grand fracas déchira sensuivit. Les vitres explosèrent, les gongs volèrent en éclats. La soupe valsa et je mécroulai vaincu, glissant dentre les bras de mon bourreau qui avait fini par me lâcher
formule à 99 F
Il régna une grande confusion, le groupe dintervention armée surgit à la manière dune pin-up dun gâteau denterrement de vie de garçon - sans toutefois en atteindre la grâce - et Sarah se jeta sur moi, me couvrit de baisers tandis quune autre étreinte unissait le reste de ma famille aux hommes cagoulés. Jouvris les yeux, réalisai que nous étions encore de ce monde et jembrassai à mon tour Sarah. Chacune des étreintes promettait dêtre longue. Disons 20 ans pour mes bourreaux et le triple pour nous.
Formule à 129 F avec café et digestif
Sarah cessa de membrasser et, les poings sur les hanches, elle donna quelques ordres à lun ou lautre des intervenants qui, à ma grande surprise, sexécutaient sans broncher. Et elle me fit un clin dil.
"Mais Sarah... tu es
"
"Flic, oui, jai préféré opérer de manière légale. Tu vois, je nai pas perdu mon temps toutes ces années. Jai fait mes classes pour nous sortir de ce pétrin. Dis-moi, des parents fachos et une femme flic, ça va pas être trop lourd à porter ?"
et elle se lova, câline, contre moi.
"Ben, disons quil va me falloir une sacrée dose de bonheur pour rééquilibrer la balance mais cest en bonne voie."
Et après la soupe, le plat de résistance, notre vie ne fut un dessert léger et fruité.
Florent - 17 février 99