Ah, si tu savais comme il est bon de profiter du temps qui passe.
Par un bel après-midi dété, te voilà allongé dans un transat, au bord dun ruisseau, à lombre dun grand hêtre ? Merveilleux ! Tu écoutes le chuchotement de cette eau vagabonde, glissant parmi les rochers moussus dun petit gué à quelques pas de là.
Tu respires lentement cet air empli de lodeur suave de ces petites fleurs aux couleurs si douces. Tu suis des yeux le vol léger dun papillon aux ailes multicolores. Tes paupières se ferment doucement, le chant du rossignol te berce de sa magie. Tu laisses cette douce langueur tenvahir.
Tu penses à ton déjeuner. Ce civet de lièvre et ce vin à la saveur si délicate. Ce vin ? quétait-ce? Le nom téchappe. Un effort de mémoire en un moment si doux ? Tu ny penses pas. Tu étouffes un léger bâillement. Tu es déjà au pays des rêves. Sur lécran de tes paupières closes, un carrousel dimages, où se tournent tes désirs les plus intimes. Ah merveille des merveilles ! Que vouloir de plus ? Dis- moi. Sur tes lèvres, un léger sourire. Oui crois-moi cest cela la vie.
Quand la fraîcheur tombante, et le tac tac frénétique dun pic-vert te tirent de cette béatitude, quand ton bras remonte lentement vers le col de ta chemise pour le relever, tu aperçois sur tes genoux ce livre taccompagnant. La Bible. Le vent à ta place en a tourné les pages. Tu portes ton regard sur les lignes qui soffrent à toi. La parabole du vigneron et de ses employés. Tu la lis et la relis. Tu en découvres la richesse.
Ce vigneron ! Quel homme ! Lors de la remise des salaires, il décida de donner aux ouvriers de la dernière heure autant quà ceux ayant porté le fardeau de la journée. Quelle leçon ! Quel exemple ! Cet enseignement, tu viens den prendre conscience. Tu le fais tien. Quel encouragement à ton inclinaison favorite : la paresse ! Magnifique ! Désormais tu seras cet ouvrier, celui de la dernière heure.
À lautomne, mélancolique, tu vas à travers bois. Humer cette terre humide. Marcher sur la parure des arbres que le vent jette sous tes pas. Ta main parfois attrape une fougère, et dun coup sec tu leffeuilles. Tu tarrêtes pour contempler ce bouquet dor entre tes doigts. Puis reprenant ton pas, tu léparpilles à tout va.
Voilà maintenant que tes semelles salourdissent. Cette glaise ! Comment lenlever? Avec ce bâton, et là, juste avant la croisée des chemins, cette grosse souche, certes un peu humide, fera un excellent siège. Débarrassant tes chaussures de cette gangue, tu aperçois autour de toi, sorties de leurs bogues prêtes à sauter dans ton assiette, de jolies châtaignes. Tu les enfournes dans tes poches. Quel repas succulent en perspective ! La nature est admirable! Pourquoi tant déchelles alors quil suffit de se baisser pour cueillir les fruits?
Lhiver, derrière ta fenêtre, tu regardes ton jardin couvert de neige, les branches de ces arbres tristes et dénudés zébrant ce ciel de fonte. Ton souffle sétale sur la vitre. Avec ton doigt, tu dessines quelques arabesques sur la surface embuée. Huit jours que tu nes pas sorti ! Tu tes installé dans la salle à manger près du poêle en faïence diffusant une chaleur douce et réconfortante. Devant toi quelques feuilles de papier empilées, une gomme, un crayon portant la marque de tes dents.
Te regardant avec ses beaux yeux verts assis sur son séant, les pattes de devant lune contre lautre, sa queue dessinant des méandres sur la table : ton chat, parfois il bâille dennui. Cest toujours avec plaisir que tu promènes ta main sur la robe grise et soyeuse de « Chagri ». Il est joueur. Ton dictionnaire ouvert lattire particulièrement. Par je ne sais quel miracle, il vient den tourner quelques pages et là au milieu de lune delles, tu découvres un nouveau mot : procrastination. Ta langue fourche. Tu le répètes plusieurs fois détachant les syllabes. Prenant connaissance de son sens, tu taperçois que depuis fort longtemps tu tadonnes à ce mot difficile à prononcer sans le savoir. Peut-être plus maintenant quavant. Ton réveil dont tu remontais scrupuleusement chaque matin la sonnerie avant de quitter ta chambre, tu décidas un beau jour que cette opération pouvait attendre lheure de ton coucher. Avant-hier, eh oui, tu as oublié de remonter la sonnerie ! Hier tu tes réveillé à onze heures. Ce que tu as jugé convenable. Ton réveil désormais restera muet. Sage décision. La procrastination te transforme petit à petit, te faisant oublier ces choses inutiles.
Voici le printemps et ses milliers de petites fleurs sautant dune prairie à lautre sétalant jusquaux robes et tuniques des jeunes femmes. Remisés les habits de lhiver, vive la légèreté, la grâce. Adieu peau blanche, place à ce joli teint, à cette couleur dorée senfonçant dans les profondeurs dun décolleté pour apparaître autour dune taille ingénument découverte et donner à ces jambes cette nuance si délicate.
Assis à ta table, une feuille blanche devant toi, couverte de dessins aux formes géométriques que tu as ombrées à laide dun crayon, tu sembles voyager dans des rêves. Les yeux mi-clos, tu ne fais plus un geste. Ton crayon sans que tu ny prêtes attention sest échappé de tes doigts et roule doucement vers le bord de la table. Chagri, à ce petit bruit, a dressé loreille, ouvert un il, sest étiré en baillant puis rendormi comme si de rien était. Toi, tu penses à Julie. Cette jeune femme brune aux yeux bleus que tu as rencontrée hier, chez des amis. Ah ! ces lèvres charnues teintées de rouge et ce corsage à fleurs aux pétales de toutes les couleurs dont léchancrure laissait entrevoir le galbe de rondeurs prisonnières de leur maintien.
Ton visage sest empourpré quand elle tas été présentée. Tu as balbutié quelques mots. Elle ta souri. « Heureuse de vous rencontrer. Jai si souvent entendu parler de vous ». Autour dun buffet, vous avez échangé quelques mots, elle riant à tes traits desprit, toi à ses réparties spirituelles.
Elle ta laissé pour dautres amis. Tu las suivie dun regard enveloppant. Une beauté. Tu es resté pensif un moment regardant le fond de ton verre. On est venu autour de toi, te posant mille questions sur tes travaux. Gentiment tu as répondu. Apercevant Julie en conversation avec un beau brun tu as senti en toi une pointe de jalousie. Tu as décidé de partir. « Si tôt ! » ta reproché ton hôte. « Du travail, beaucoup de travail » as-tu prétexté.
Sapercevant de ton départ, Julie est venue vers toi, prenant ton bras à la hauteur du coude « Je reçois quelques amis à dîner jeudi prochain, vers huit heures. Voulez-vous être des nôtres ? voici mon adresse» dit-elle te tendant une carte de visite. « Avec grand plaisir ! » tes-tu entendu répondre. Amoureux voilà ce que tu es devenu. Tu as attendu ce jour avec impatience ? Tu aurais presque compté les heures qui te séparaient de cette prochaine rencontre.
Et voilà comment, de réceptions en dîners, Julie est arrivée par un bel après-midi de mai chez toi. Ce soir-là elle a partagé ta couche à la lumière vacillante des bougies qui dessinait en longues ombres vos ébats sur les murs. Depuis, elle est venue presque tous les jours, enfin
presque toutes les nuits. Des nuits où vous avez sans cesse renouvelé ce jeu de lamour. Des nuits de folie, des nuits de tendresse, des nuits de douceur. Le bonheur ! Elle sest installée chez toi.
Vite, dans ta maison de « célibataire endurci » comme elle aime dire, elle a entrepris de grands rangements réinstallant tes meubles à sa convenance. Chagri ayant toujours partagé ses repas avec toi, allant jusquà se servir dans ton assiette a été prestement remis à sa place de chat. Fini les grasses matinées, le réveil sonne désormais à sept heures et à neuf heures « comme tout le monde mon grand chéri, tu te mets au travail » susurre t-elle. Elle te bouscule. Non tu ne pouvais continuer à vivre comme tu las fait. Julie est aussi une femme de tête. Tes travaux lintéressent. Le soir, vous en parlez, elle donne un avis, fait un commentaire. Si tu ne retiens pas sa suggestion, elle se montre amère et boudeuse.
Aujourdhui tu nas que peu écrit, tu as surtout beaucoup raturé. Quand elle tas demandé « combien de pages ? », tu as eu un mouvement dhumeur. Elle sest approchée doucement de toi, faisant glisser ses bras dorés sur tes épaules. Tu as senti la peau douce de ses mains sur ta poitrine, ses cheveux soyeux sur ta joue, le mouvement de ses lèvres sur ton oreille quand elle ta murmuré dune voix presque sans timbre « pardonne-moi mon chéri » avant de poser ses lèvres sur les tiennes. Doux moment auquel elle mit fin se libérant de ton étreinte par un « il faut que je te laisse travailler ». Te laisser travailler ! Bien sûr ! Elle a raison, il te reste à peine trois mois pour remettre ton manuscrit. Mais te transformer en machine à écrire ? Ça non ! Tu y perdrais ton âme.
Voilà quà la suite de petites disputes tu te questionnes déjà sur ta vie conjugale. À peine en as-tu goûté les délices que déjà tu en mesures les inconvénients. Ton seul confident dans cette maison cest Chagri. Il partage à nouveau en catimini tes déjeuners, séjourne dans ton bureau, séchappe par la fenêtre quand il entend le pas de Julie.
Julie qui tannonce un soir, dun ton presque désinvolte quelle part en Chine dans trois jours. Voyage daffaires. Sa date de retour ? Elle ne sait pas précisément, elle te préviendra. Laccompagner à laéroport ? Inutile de te déranger un taxi viendra la prendre chez elle. Chez elle ? Oui pour ne pas te déranger. Elle doit être à sept heures à laéroport. Elle a emporté ses affaires, toutes ses affaires. Étrange ? Que penser de tout cela ? Une séparation qui ne savouerait pas. Quimporte ! Toi, ta décision est prise, elle ne viendra plus habiter ici.
Envolés tes amours de printemps. Non ce nest pas le crépuscule de tes amours, simplement un fragment de ce crépuscule.
Et par un bel après-midi dété, allongé au bord dun ruisseau à lombre dun grand hêtre, tu médites à nouveau sur le temps qui passe