Enfermé cent pieds sous terre dans cette prison dont je détenais les clefs, jattendais quelle vienne. Peut-être le seul endroit où je puisse la retrouver. Elle me jouait des tours
Souvent
Cette fois-ci cen était trop. À la limite du supportable. Des jours
Des semaines
Rien
Pas un signe. Quavais-je fait ? Que lui avais-je fait. Javais beau chercher
Chercher... Plus je cherchais, plus elle semblait fuir
Javais une ardente obligation, de celle que lon se fixe quand on est désoeuvré, de celle qui donne sens à sa vie : écrire. Un beau matin avec presque rien, javais quitté mon chez moi douillet. Un vieux train poussif aux mille odeurs memporta sur les bords de Loire, là où la nature a permis ces galeries creusées dans ses entrailles. Cest dans lune delles, souvrant par une maigre porte que je fixais rendez-vous à celle qui mavait oublié.
Modeste endroit cette thébaïde. Une galerie taillée dans le tuffeau. Pour meubles une planche de formica beige posée sur deux tréteaux, une chaise, un lit métallique aux pieds mangés par la rouille, dessus, sous des draps gris et une couverture marron un matelas aux formes évanouies. Un réfrigérateur aux angles arrondis emplissait le silence de ses vibrations. À côté de lui un miroir au-dessus dun lavabo épousant linclinaison de la voûte obligeait à se déhancher pour regarder son visage.
Combien de temps, attendis-je ? Longtemps
Trop longtemps
Cest tout ce que je puis dire. Pourtant
Il me semble avoir tout fait, tout essayé. Prier, implorer, promettre, menacer, crier, hurler. Vainement. Cette feuille, comme toutes les autres devant moi nétait quun champ de ratures sous lesquelles disparaissait mon écriture raide et penchée. Le sol était jonché de papiers froissés, de livres en tous sens, de pages arrachées, demballages, de boîtes de conserves éventrées.
Plus de doute, javais atteint mes limites. Adieu lécriture. « Incapable. Nul. Bon à rien. Voilà ce que je suis. Ça été comme ça toute ma vie me disais-je mallongeant sur ma couche. Jai tout essayé. La sculpture ? Pas le coup de main. La peinture ? Pas le coup dil. La musique ? Pas doreille. À défaut, je me suis mis à lécriture. Aujourdhui, plus dinspiration ! Envolée ! Mon pauvre ami cest fini et bien fini. » À cette idée, je fus saisi dun violent tremblement, mes muscles se raidirent, puis se relâchèrent brutalement. Mes épaules, mes bras, mes jambes sanimèrent de façon désordonnée. Je me levai en criant à en perdre la voix « Fini, non ça jamais je vais me battre. Me battre et encore me battre». Égosillé jattrapais le col effilé de ma bouteille darmagnac, jen bus une rasade à la régalade, puis une autre et encore dautres. Je massis à ma table. Ma bouche, ma gorge me brûlaient. Un feu senfonçait dans mes entrailles, ma poitrine fut soulevée par des spasmes à me couper le souffle. Je hoquetais bruyamment. Coudes posés sur la table, tête dans les mains, je reprenais doucement mes esprits. Fou
Archi-fou de se mettre dans ces états ! Ma tête se mit à tourner. Je décidais de prendre lair. À ma grande surprise, il faisait nuit. Une nuit pleine de ces senteurs délicates du printemps. Une nuit de pleine lune. Je ne sais pourquoi plutôt que de prendre un chemin, une route, jeus lenvie daller à travers champs au milieu dherbes folles, de ronces qui fouettaient enlaçaient, déchiraient mes jambes nues. Jallais sans but précis au milieu dune vaste étendue, respirant à pleins poumons.
Quand je voulus retourner sur mes pas toutes traces de mon passage avaient disparu. Jétais perdu. Perdu au milieu dune immensité. Pas une maison, pas un arbre, seulement une mer dherbes quondulait une légère brise. Une impression étrange métreignit. Marchant, il me sembla que le paysage avançait à mon rythme, je marrêtais, il sarrêtait, je reculais, il reculait. Plusieurs fois je répétais cette expérience, mon étonnement se mua en inquiétude pour se transformer en angoisse. Je marchais restant immobile. Prisonnier dun temps arrêté ! Quallais-je devenir ? Comme un fou je courus en direction de la lune, rassurante, bienveillante, posée quelque part sur lhorizon. Elle semblait mattendre. Pris soudain dune envie de vomir , je magenouillai, toussant à tout va. Larmagnac ! Il coulait dans chaque veinule chaque artériole. Mon cerveau enflait, gonflait à faire éclater mon crâne. Je maffaissai, mécroulai et mendormis. Combien de temps restais-je ainsi ? Je ne sais. La nuit était encore là lorsque je me réveillai. Armé dune nouvelle vigueur, jallais à grandes enjambées. Le paysage enfin changea. Une colline en pente douce me portait vers le ciel. Je repris espoir. Arrivé sur la crête, je fis face à un à-pic vertigineux. En bas souvrait une large vallée. Une rivière aux eaux noires décrivait de larges méandres. Plus loin, les contours sombres dune ville. « Cest là me disais-je que tu dois aller. » Sûr que je trouverai de laide dussé-je frapper aux portes. On volerait à mon secours. On mexpliquerait. On me reconduirait chez moi. Il ne pouvait en être autrement.
Il fallait descendre
Jallais dun côté puis de lautre. Je finis par découvrir un sentier menant à un belvédère. À quelque pas de là, je vis des marches de béton senroulant sur elles-mêmes plongeant dans les profondeurs dun boyau sombre. Jempruntais cet escalier jonché de pierres, de terre, de débris de toutes sortes. Je descendis
Descendis
Descendis
Mes doigts séraflaient contre des parois rugueuses ou gluantes. Je marrêtais pour calmer la douleur. Je pressais la pulpe comme pour extirper le mal. Jarrachais un pan de chemise pour en faire un bandage. De temps en temps un caillou roulait sous mon pied, je lentendais se précipiter sur les murs, bondir sur ces marches avant de disparaître dans un silence assourdissant. Avançant précautionneusement un pied toujours plus bas que lautre je découvris au bout de ces marches une sente conduisant vers les berges de la rivière. Leau noire frissonnant dune onde légère à la crête argentée glissait lentement sous larrondi de quelques saules pleureurs.
Une allée rectiligne bordée de sapins souvrit à moi. Je lempruntai. Au loin, porté par la cime de ces arbres, lastre de la nuit illuminait ce ruban dasphalte. Peut-être quà une croisée de routes un panneau indicateur
Jallai ainsi jusquà un grand carrefour. Point de panneau. Assise sur un banc, une femme sans âge aux cheveux sombres, vêtue dune longue robe blanche, mains croisées sur ses genoux. Je marrêtai stupéfait. Que faisait-elle ici, en pleine nuit, habillée de cette curieuse façon ? Je mapprochais. Elle se leva. Balançant sa main au bout de son bras tendu, elle mintima de rester à distance. Je demandai de laide. Elle se contenta de pointer son index comme pour minviter à reprendre ma marche. Je me mis à courir, poussé par je ne sais quel instinct, pour mettre autant de distance possible entre moi et cette étrange apparition. Peine perdue. Derrière moi jentendais le bruit régulier de ses pas. Je marrêtai, elle sarrêta. « Que me voulez-vous criai-je ? Je ne vous ai rien fait. Pourquoi me suivez-vous ainsi ? Laissez-moi !». Elle pointa son index dans ma direction sans proférer le moindre mot. Jallai vers elle, lui criant de sen aller. Plus javançais, plus elle reculait maintenant entre nous une distance toujours égale comme si un lien rigide, invisible nous unissait. De guerre lasse je cessai. Je repris ma marche ses pas rythmant les miens.
Nous allâmes ainsi jusquaux abords de la ville. Une route venant de notre gauche se transformait en une large avenue. La lune particulièrement brillante projetait au sol lombre massive des maisons. Je cherchais vainement un panneau qui eut pu me renseigner sur le nom de lendroit. Rien. Je frappais à une porte, le son du marteau résonna dans la maison vide. Jactionnais la cloche de la suivante. Personne. Je fis toute la rue tambourinant par ci donnant du pied par là. Je criai, appelai au secours. Lécho seul répondait. Je voulus prendre une rue sur ma droite. Stupeur ! Ma suiveuse, les bras tendus dans ma direction montrant les paumes de ses mains doigts pointés vers le ciel men interdisait laccès. Je traversais lavenue pour prendre celle den face. Elle, encore devant moi. Je crus devenir fou. Il ne me restait plus quà suivre cette avenue. Une avenue allant se rétrécissant. Elle devint rue, puis ruelle enfin venelle. Au bout, un escalier coincé entre deux gros murs. Un escalier que je ne pouvais que prendre. Je butais contre sa première marche cherchant du pied les degrés suivants dinégale hauteur, dinégale profondeur. Je grimpai plusieurs volées pour me trouver devant une porte. Jactionnai précipitamment une cloche et quelques instants plus tard le lourd battant pivota lentement. Ma suiveuse avait disparu. La porte refermée je me sentis soulagé, rassuré. Quelques marches encore à gravir.
Au-dessus de moi sur ce qui me semblait être une terrasse un homme immobile les bras croisés, une partie de son visage ombrée par le relief de son profil, vêtu dun frac noir, un jabot blanc, un pantalon disparaissant dans ses bottes. Le socle sur lequel il paraissait fixé, une plaque dorée avec gravé un nom: Charon. Vite je fis le tour de lendroit. Aucune issue possible autre que celle doù je venais. Je mapprêtai à redescendre les escaliers que javais empruntés quand une voix de stentor me stoppa net.
- Jacques Vernove ?
Interloqué je me retournai. La statue ! Elle
Elle paraissait sanimer.
- Jacques Vernove ? reprit lhomme au frac noir
- Oui. Que me voulez-vous ? Je ne vous connais pas ! Laissez- moi partir !
- Naie aucune crainte. Ici cest moi qui suis à ton service.
- À mon service ? Si vous êtes à mon service laissez-moi partir. Je nai rien à faire ici !
- Si. Lhomme marqua une longue pause. Tu es écrivain. Nest-ce pas ? dit-il dun air pensif caressant son menton de sa main droite.
- Oui dis-je. Mais je ne vois pas le lien entre le fait que... Laissez-moi partir, je vous en prie ! Je veux partir !
- Si trancha-t-il. Tout écrivain a besoin dinspiration, nest-ce pas ? La tienne te fait défaut.
- En quoi cela vous regarde-t-il ?
- Je peux taider. Tu te lamentais tout à lheure dans ton terrier. Ton inspiration est muette comme cette femme en blanc qui ta mené ici.
- Quoi ! Vous la connaissez ?
- Oui. Cest-elle qui tenvoie à moi. Elle préside à linspiration.
- Je nai rien demandé ! Ni à vous, ni à cette
!
- À moi non. À elle si. Tu la tourmentes ! Ne las-tu pas implorée priée, suppliée des jours entiers ! Il pointa vers ma poitrine un index accusateur. Nas-tu pas essayé de la trouver dans lalcool, la dépravation, les hallucinations? Voilà pourquoi elle est devenue sourde à tes demandes, muette si tu préfères. Esprit stérile !
- Qui êtes-vous pour me parler ainsi ? Esprit stérile ! Entendez cela. Esprit stérile ! Quen savez-vous ? repris-je avec colère.
- Depuis des semaines, tu nas pas écrit la moindre ligne. Tu te prétends écrivain alors que tu nas que quelques lecteurs bienveillants sur un site littéraire. Tu as sans doute remarqué que dans « écrivain » il y avait écrit et vain ? Nas-tu pas encore compris que pour toi il est vain décrire ? Si tu étais aimé des muses le langage coulerait de tes lèvres comme du miel * Il marqua une longue pause pour reprendre dune voix lente. Tu es arrivé à la fin de ton cycle. Pour preuve, ton ombre.
- Mon ombre fis-je la cherchant du regard, pivotant sur moi-même. Mon ombre répétais-je
- Perdue, partie envolée. Avec ton inspiration. Ha ! Ha ! Ha ! Vois, même léclat de la lune te traverse. Il est temps que je taccompagne dit-il me prenant par les épaules
- Où allons nous ? dis-je dune petite voix
- Là où tu étais avant que tes parents dans un élan commun ne te conduisent à lexistence : le néant.
*Hésiode