Ce matin de juin, pour ce dernier cours, nous plongeons dans les champs sociologiques. Je suis très inquiet. Je déteste les sciences humaines. Pour preuve, je nai jamais ouvert un livre de Bourdieu, de Morin ou de ce Lévi
Oui, ce Lévi machin. On ne connaît que lui ! Heureusement les choses savèrent moins compliquées. Notre étude consistera à porter un regard neuf sur lactuel. Tout un programme. Armelle notre responsable datelier nous remet des feuilles de papier et un couteau nous expliquant comment confectionner un carnet. Carnet sur lequel on notera ce que lon voit. Aujourdhui nous sommes confrontés au réel, à lordinaire, au banal. Celui de la rue. « Pas de fiction, de lobservation » répète par deux fois Armelle. Mais mon imagination vagabonde déjà en regardant ma voisine confectionner son carnet avec ce couteau de cuisine bien pointu. Et si elle se coupait la pulpe du pouce, profondément, très profondément, que son sang se répande, que son visage se mette à pâlir, à blanchir, quelle perde connaissance et que sa tête heurte violemment la table et que
Et quimperturbable je note chaque détail de la scène
Mais je perçois, à travers cette brume fantasque, la voix douce dArmelle « ce nest pas la ville qui vient à vous, cest vous qui allez vers elle. Tout le monde dehors, retour dans une heure ! » Et me voilà rue Saint Jacques, avec mon carnet dans une main, un stylo à bille dans lautre, à la recherche du banal. Où aller pour trouver lordinaire ? Face à moi léglise Saint Séverin et dans son ombre la rue du même nom, sous lil exorbité des gargouilles, suspendues au-dessus des passants. Si lune delles se décrochait au moment où je passe
Au diable la rue Saint Séverin !
Vive la rue Saint Jaques ! Direction le boulevard Saint Germain. Que de monde sur ce trottoir ! Des scènes à décrire, certes il y en a, mais beaucoup trop pour un apprenti observateur. Le trottoir den face quasi désert conviendrait mieux. Entre deux vagues de voitures, au pas de course, je traverse la chaussée. Arrivé au carrefour, japerçois deux hommes déchargeant, dune camionnette mal garée, des liasses de prospectus quils empilent sur un diable. Pas de chance pour eux un flic arrive. Aubaine pour moi ! Une controverse sengage. « Circulez sil vous plaît, vous ne pouvez pas rester là. Vous gênez la circulation. » Le chauffeur, un grand brun, dégingandé, barbu, cheveux hirsutes, sexplique avec moult gestes. « Mais msieur lagent y en a pour cinq minutes. Faut bien quon fasse notre boulot ! » Le policier, un petit trapu, remonte du dos de la main la visière de sa casquette, sort de sa poche un carnet de contraventions, louvre et prend son stylo. « Stationnement gênant, je demande lenlèvement du véhicule ». Le chauffeur remonte alors en maugréant dans sa camionnette, quand, chance pour lui, une place de parking se libère à quelques pas de là. Son collègue triomphant se précipite pour la garder. Voilà du réel! Du vrai banal ! Sur un containeur à ordures me servant décritoire, je consigne tout cela sur mon carnet. Je remplis trois feuillets sous lil surpris des passants, et reprends mon observation des choses ordinaires. Direction le boulevard Saint Michel.
À ma gauche sur la chaussée une vague de voitures arrive précédée de motos dont lune roue en lair, en rut, se précipite sur sa devancière. Fermant cette marche nauséabonde et pétaradante, une nuée de deux roues motorisés. Petite accalmie, une deuxième vague surgit, puis une troisième aussi bruyante, puis dautres, beaucoup dautres. Dans le caniveau, de leau séchappant dune bouche sétale doucement sur la chaussée, empêchée dans son écoulement par des détritus. Et si par chance une voiture rasant la bordure du trottoir éclaboussait un de ces passants. Pas moi, un autre ! Lobservateur est toujours étranger à la scène, nest-ce pas ? Jattends. Rien. Tant pis. Je continue. Sur ma droite un défilé de cafés, de restaurants, un salon de coiffure aux murs mauves, très années cinquante, puis faisant le coin avec le boulevard Saint Michel, un MacDonald. Énumérer chacun des commerces me ferait noircir des pages supplémentaires. Mais jentends déjà la voix dArmelle « Jacques tu ny penses pas. Tu vas ennuyer ton lecteur ». Oui, mais ce nest pas à elle quil reste vingt-sept feuillets à remplir ! Cest simple, je ne sais quoi raconter. En plus à onze heures, les restaurants et les terrasses des cafés sont vides. Voyez plutôt! Dans lun, le garçon aidé dune serveuse dresse les tables plaçant des verres pansus sur une nappe bleue. Dans lautre, même chose, on met le couvert, mais les nappes sont orange. Dans le suivant, même chose, on dispose des cuillers et fourchettes sur des nappes
orange elles aussi ! Cest désespérant ! Comme il faut noter, je note utilisant comme appui, décidément cest une manie, un conteneur à verre. Au moment décrire, jentends un grand splachhhhhh !!! La flaque deau ! Je lavais oubliée. Je me retourne, juste à temps pour apercevoir la projection déclaboussures. « Merde mon futal qui sort du pressing. Trempé ! » La jambe du pantalon colle à mon mollet. Me voici témoin et acteur maintenant. Je consigne mes misères. Sept feuillets supplémentaires. À quelque chose malheur est bon. Mais à nouveau, jimagine la voix dArmelle « Jacques, tu ne vas pas laisser ce vieux dicton dans ton texte, fais preuve dimagination !
-Faire preuve dimagination, mais cest interdit aujourdhui !
-Cest toi qui écris, lauteur est maître de son texte. Je te donne mon avis. »
Exit ce vieux poncif.
Que faire maintenant ? Observer quoi ? Les platanes. Ils ont un tronc, des branches biscornues et des feuilles vertes ! Voilà une observation sociologique intéressante ! Mon humeur se serait franchement détériorée si une belle blonde à la peau dorée vêtue dune robe blanche sarrêtant à mi-cuisse à la démarche tout en méandres navait pas attiré mon regard. Je lui emboîte le pas, très discrètement mon petit carnet à la main. Je note à part moi cette chevelure se déployant sur ses épaules dénudées, ses fesses rebondies balançant agréablement le bas de sa robe. « La nature me dis-je fait bien les choses ». Un homme arrive à sa hauteur. Un grand maigre, brun, voûté, mal rasé, veste de toile noire sur un jean délavé et troué, lacets de chaussures dénoués. Son homme. Il vient de poser sa main droite sur son épaule gauche. Une si belle fille avec un si vilain bonhomme ! La biche du poème dHugo se satisfaisant dun sanglier plutôt que dun beau cerf. La nature fait vraiment des appariements discutables !
Jarrive à la hauteur du Mac Donald. Personne au comptoir de la vitrine. Bon emplacement pour un observateur. Je me juche à grand peine sur un tabouret à assise haute, jambes ballantes, coudes posés sur le comptoir, carnet et stylo devant moi. Je griffonne rapidement cinq ou six feuillets. À peine ai-je fini quun jeune homme armé dun balai et dun ramasse poussières me demande « Zattendez quelquun ? ». Zut ! déjà repéré.
« Oui, répliqué-je dun ton sec
-Quelquun qui nest pas arrivé ?
-Si, il est parti chercher des cafés dis-je sans vergogne
Je me retourne, personne aux caisses. Je viens de me faire avoir.
-Excusez-moi, mais on ne peut pas sasseoir sans consommer. » reprend cet obstiné. Je sors.
Et si jallais faire un tour au square de Cluny juste en face, transformé en jardin médiéval à lombre de hauts platanes et de puissants marronniers, essences introduites en France quau XVIIe siècle. À leur pied poussant tant bien que mal des arbustes. Sureaux noirs, néfliers, noisetiers protégés par des plessis, clôtures faites de branchages tressés, bordant lunique allée traversant « la forêt de la licorne », cest ainsi que se nomment les buissons qui mentourent. Quelques fleurs violettes sagrippant à ces plessis, essayent dattraper en vain un rayon de soleil. Jen examine une. « Savez comment ça sappelle cette fleur ? » demande un passant. Je fouille dans mes neurones. Inutilement. « Non » répondis-je ? Nul, voilà ce que je suis ! Cette fleur violette cest tout simplement la violette des bois. Cest un petit panneau à peine visible qui le dit. Trop tard le passant a disparu.
En mapprochant de la grande clairière, espace aménagé pour les enfants, jarrive à la hauteur dune femme sur le point de cueillir une fleur et qui, me voyant arriver carnet et crayon à la main, se ravise. Aujourdhui, grâce à moi, la biodiversité a été protégée.
Une rampe donne accès à la Terrasse, nom dun emplacement légèrement surélevé, divisé en quatre jardins aux noms évocateurs. Les jardin céleste et damour où triomphent des rosiers fatigués, sans roses, chargés dépines au milieu dun fouillis végétal. Le « ménagier » et le jardin « des simples médecines », sortes de potagers où loseille, roi, croît allègrement à côté de légumes et de plantes médicinales faméliques. Y aurait-il un parallèle entre la pauvreté de ces potagers du Moyen Age et les fameuses famines médiévales ? Allez savoir. Accroupi devant un banc, je noircis neuf feuillets supplémentaires. Jemprunte pour sortir, à lombre de grands érables, une allée latérale, bordée darbustes, de touffes de fougères mâles sur ma droite et femelles sur ma gauche daprès les petits panneaux. Ouf ! La morale est sauve. Au botaniste en herbe que je suis, des questions se posent alors ; quel sexe lors de laccouplement va à la rencontre de lautre ? À moins que, dans un esprit déquité, chacun fasse la moitié du trajet. Dans ce cas, la chose se déroule t-elle au milieu de lallée en catimini? Le jour ? La nuit ? Vous attendez, curieux que vous êtes, que je vous conte les amours de violettes*? Je vous aurais satisfait bien volontiers. Mais pressé par le temps, je nai rien pu observer. Je profite dun petit mur pour confier à mon carnet cinq nouvelles pages dobservations. Les dernières. Carnet rempli, mission accomplie, je peux rentrer. Me revoici boulevard Saint Germain. Japerçois un parcmètre. Utile quand on na pas de montre. Pas de chance. Il est « Hors service » et à lattention de ceux qui trouveraient là un motif pour ne pas payer leur écot, une étiquette jaune fluo avec cette recommandation « utiliser lappareil le plus proche ». Ce que je fais, descendant un bout de rue conduisant à léglise Saint Séverin. Lunique horodateur de cette venelle indique onze heures vingt-cinq, je suis dans les temps. Rue de la Parcheminerie, jen croise un autre, distraitement je regarde son horloge, onze heures vingt-deux. Je suis en train de rajeunir. Chic alors ! Je rejoins tout guilleret mes camarades de cours.
Nous avons cinq minutes pour remettre de lordre dans nos notes. Heureusement, javais pris la précaution de numéroter mes pages, mais, impossible de décrypter mes gribouillages ! Si jamais on me demande de les lire
« Vous allez écrire un texte à partir de vos observations. » Ouf ! Jévite le pire, « mais auparavant, reprend Armelle, chacun va lire le contenu de son carnet. Qui commence ? » Silence. Pas de volontaire.
« Jacques veux-tu ? » Non, je ne veux pas. Mais je dis oui quand même. Lattention de la salle se fixe sur moi
* Jacques le Fataliste