Un jour, assis devant mon ordinateur, pris dune inquiétude soudaine je me levai, renversant ma chaise, palpant frénétiquement mes poches. Rien. Je soulevai les feuilles de papier et les livres éparpillés devant moi. Toujours rien. Jouvrais les tiroirs de mon bureau, jetant un à un sur le tapis les objets quils contenaient. En vain. Où pouvait-elle bien être ? Je lavais avec moi en entrant, aucun doute là-dessus et nayant pas bougé dici, elle ne pouvait être que dans cette pièce. Il me fallait la retrouver vite. La chose était grave. Le temps métait compté. Sur une petite table, sous une boîte de crayons de cire, japerçus une feuille de papier coloriée que je soulevais avec empressement. Elle était là: ma raison. Je la recouvrais pour la mettre aussitôt à cette place quelle naurait jamais dû quitter: mon âme.
Combien de temps avait duré cet égarement? Que sétait-il passé ? Navais-je pas commis lirréparable ? Tué quelquun ? Ouvert le gaz ? Allez savoir. Le seul indice en ma possession était cette feuille de papier coloriée ou plutôt barbouillée, portant des inscriptions. Sur deux taches de couleur apparaissaient de petites boursouflures. Sans doute avaient-elles été crayonnées sur une surface inégale. Le crépi du mur ou ma corbeille dosier. Etrange.
Quant aux annotations, Jen comptais sept, six nétaient pas de mon fait. Toutes écrites par des mains différentes, par six femmes si jen jugeais lécriture. Six femmes, venues dans cette pièce, annoter ce gribouillage !
Comment avaient-elles pu entrer ? Par un souterrain mystérieux ? Portes et fenêtres étaient closes. Aucune trace deffraction. Allaient-elles revenir. Que faire? Porter plainte pour viol de domicile ? La police me rirait au nez.
Le parc voisin offrit à mon esprit perturbé, un peu de sérénité. Plus je sollicitais ma mémoire et plus mon esprit sobscurcissait. Des hypothèses, jen échafaudais des quantités, la suivante chassant la précédente. Lune delles cependant revenait comme un refrain. Et si javais été dépossédé de moi-même ? Victime dun sortilège. Devenu une marionnette. Au service dun esprit fou me faisant faire ces coloriages idiots avec des annotations stupides. Non ça navait aucun sens. Un mauvais tour de cette Georgette, mon ancienne femme partie il a trois mois avec un garde-barrière travaillant sur une voie désaffectée ? Impossible jaurais reconnu son écriture si particulière. Qui, alors?
Rentré chez moi, installé à nouveau devant mon ordinateur, je notais à lécran les inscriptions de ces femmes. Lidée de les inclure dans un texte de ma composition, mamusa. La chose savéra plus difficile que je ne lavais imaginé. Ces mots, inscrits en italique pour mieux les reconnaître, je les vis se promener du haut en bas de lécran empruntant le chemin de mes hésitations. Puis animé par une inspiration soudaine, jécrivis dune seule traite :
Spi de bateau blanc sur la mer noire égaré dans un autre monde, arrivé là où jamais capitaine de vaisseau maudit na conduit son navire. Ici. Au bout de la terre, au bord des cataractes infernales, aux portes de lHadès, là où le soleil simmerge. Être le témoin de ce grand. Voir cette eau bouillonnante. Voir ces colonnes de vapeur partir à la conquête des cieux. Voir ce gigantesque feu dartifice fait deau, de lumières et de bruits. Voir la mer se vider pour laisser place à lastre du jour. Toutes ces choses si peu communes aux hommes. Il en rêvait depuis toujours. Seul à la barre depuis des années, il a affronté les tempêtes les plus terribles, évité les récifs les plus sournois, ignoré les feux des naufrageurs, fuit les puissantes armadas. À lappel des femmes, il est resté insensible. Jamais il na accepté dautrui la moindre chose. On dit même que le jour de son départ, il aurait refusé le que ses parents lui offraient. Jamais dans sa ville, on ne vit détermination aussi grande. Détermination plus forte encore quand il vit en songe un signe du ciel : une ancre dans les algues. Alors de moi son ami, il accepta mon dessin préféré intitulé soleil dété sur un croisement de verdure quil placarda au-dessus de son lit. Le lendemain, alors quil appareillait, à ceux qui linterrogeaient sur sa destination, il répondait invariablement « jai rendez-vous au ponant ».
Conter ceci eût été sans intérêt si le lendemain, je navais découvert, sur la petite table de mon bureau, écrite à la main avec mon stylo, lexacte copie de ce que javais rédigé la veille. Une écriture de femme là encore mais différente des précédentes, anguleuse, penchée, les barres cinglant la hampe des t.
Stupeur ! Qui avait pu faire cela et dans quel but ? Voulait-on avec cette copie attirer mon attention ? Entre ce marin parti accomplir son rêve denfant et moi il ny avait rien de commun. Ma tâche était plus obscure, plus répétitive, plus routinière. Etait-ce une invitation au voyage ? Partir au fond de linconnu pour trouver du nouveau* Peut être.
Lidée dune conversation avec l « entité » commença à germer dans mon esprit. Pourquoi ne pas la provoquer avec un texte plus audacieux, utilisant encore les annotations de ces six femmes ? Se contenterait-elle de recopier ce que jécrirais ou se manifesterait-elle différemment ?
Ce soir, là je confiai à mon ordinateur ce nouveau texte dont voici les premières lignes
Par un soleil dété sur un croisement de verdure deux petits spis de bateau naviguaient de conserve sur sa peau dorée gonflés par les vents de la volupté. Posé à coté delle dans un grand vase un bouquet de narcisses protégeait de son ombre son beau visage. Autour de sa tête rayonnaient de longs cheveux blonds étalés sur lherbe. Hélas, trois fois hélas ce nétait quun dessin, même ci cétait mon dessin préféré. Chaque soir avant de dîner, je le contemplais, et toujours en moi jaillissaient comme un feu dartifice ces émotions qui réjouissaient mon âme. »
Alors que je mapprêtais à rédiger la phrase contenant « splash » une trompette au son strident résonna dans la maison. Puis dautres se joignirent à elle. Beaucoup dautres. Les trompettes de lApocalypse. Les trompettes de la fin du monde.
Sept heures du matin. Faire sa toilette, shabiller, prendre son petit-déjeuner, lascenseur, le métro. Aujourdhui comme chaque jour, je me rends à lhôpital. Je suis infirmier. Dans un service de soins palliatifs. Mon travail ? Accompagner ceux qui, au crépuscule de leur existence, vont là où la vie simmerge. Au ponant.
*Baudelaire Le voyage in Les fleurs du mal