. Place aux stratus, aux cumulonimbus, blancs sales, noirs, fuligineux, arrivés en rangs serrés, ils ont caressé les sommets, les ont étêtés, sont descendus dans les vallées. Un rideau de brume sest mis en marche estompant les formes, fanant les couleurs.
Au milieu des prairies, autour de son clocher, le village, immobile, attend, replié sur lui-même. Ce matin haut dans le ciel, un voile laiteux adoucit les ardeurs du soleil. Des petites laines multicolores surgissent sur les épaules dorées des femmes. Les toiles blanches et bleues des parasols de la terrasse du brasseur de bière frémissent. Leurs volants sagitent, claquent dans le vent. Vite, on les ferme. On les extrait de leur pied. On les emporte en lieu sûr. Le serveur, plateau rond à la main, venu encaisser les derniers clients, dessert les tables. En un clin dil, lendroit se trouve désert. Le modeste cerisier planté là secoue ses feuilles, à ses pieds, les cytises courbent leurs têtes. Un livre délaissé sur un mur tourne ses pages, un morceau de journal rasant le sol remonte la rue, un sac plastique accroché à une branche se gonfle, sagite puis senvole au-dessus des toits. Près de la fontaine en granit rose de la place du marché, un tourbillon sélève en un haut tournoiement narguant la girouette rouillée du clocher. En face de léglise, le magasin de souvenirs. Au-dessus de sa vitrine, un message sur le bandeau lumineux « Vendredi 13 août. Bienvenue à Mallouise
».
Le ciel sassombrit encore. Une voiture traverse la place, phares allumés. Un calme précaire sinstalle. Trois heures. Premier coup de cloche. Il résonne comme un glas. Deuxième coup
Déchirant cette nuit diurne de haut en bas, une lueur bleutée, vive, intense, aveuglante. Une dernière fois, le bronze vibre seul, désolé
Au loin, le grondement du tonnerre, dévale la vallée, long, assourdissant. Un bruit sec sur le ciment du trottoir, un autre, des traces humides par ci, des traces humides par là. Des traces humides qui se rejoignent. Une odeur de terre mouillée.
À labri sous un gros marronnier, jenfile mon Kway. Au-dessus de ma tête, une succession de bruits secs sur les feuilles. Un éclair. Le tonnerre. Fort, violent. La pluie redouble, transperce les arbres. Je presse le pas. Sur la route bombée, leau ruisselle sur les côtés formant de larges flaques. Le trottoir fait place à lherbe mouillée qui senroule autour de mes jambes nues. Mes pieds sont trempés, leau me passe entre les orteils. Je ruisselle de partout. Ça dégouline sur mon front, ça me rentre dans les yeux, ça dégringole le long de mon nez, ça rentre même dans ma bouche. Au début avec un léger goût salé. Ça me passe dans le cou. Ça coule sur ma poitrine. Jai froid, je frissonne, je vais attraper la crève. De vieux rhumatismes se réveillent. Une voiture me dépasse. Une immense gerbe me fouette le visage. Jen ai marre. Je ny vois plus rien, je passe mon temps à essuyer la buée de mes lunettes.
Une douleur vive. Je massois sur le chapeau jaune dune borne. Je me recroqueville, les coudes enfoncés dans mon ventre. Ah mon ventre ! Cette putain de douleur ! Cette putain de tumeur qui me bouffe les boyaux. Qui enfle, qui essaime. Rien pour larrêter. Mes jours
Ah ! Mes jours ! Ceux qui me restent
Je vais bientôt pouvoir les compter
Sur ma jambe, une goutte. Je la suis. Elle sarrête, hésite, va à droite puis à gauche, file vers ma cheville, atteint la bordure de ma chaussette, disparaît
Ne pas penser à ma maladie. Soccuper lesprit. ... Ne pas se laisser aller
Jéternue, je frissonne, jai froid. Allez debout ! À cent mètres, le raccourci. Des marches pour éviter les lacets. Dans dix minutes, je serai chez moi.
Extraire sa clef dune poche détrempée avec des doigts gourds, ce nest pas une mince affaire. La mettre dans la serrure non plus. Jouvre. Je dégouline de partout. Je vais tout salir. Je me déchausse, sèche mes pieds nus sur le paillasson, essore tout ce qui goutte au-dessus du bac de géraniums, me précipite dans la salle de bain, fais couler leau et plonge dans la baignoire. Je suis crevé, éreinté, lessivé. Ce bain, je vais y rester des heures. Se détendre, respirer....
Ah ! Mon atelier dorfèvrerie ! Jen ai passé des heures à découper, ciseler, marteler, poncer, polir. Vendu. Et de tout ça, quest ce quil en reste. Quelques outils au fond du garage !
Cette pluie qui narrête pas, qui colle aux fenêtres. À donner la nausée. Dire que ce foutu temps doit durer jusquau milieu de la semaine prochaine. Jen ferme mes volets de dégoût. Triste fin pour ce dernier séjour. Je minstalle dans le sofa du salon, tasse de thé à la main. Jallume la télé. Encore un best of don a tout essayé ! Jai déjà vu ça dix fois ! Je farfouille dans une pile de revues. Le magazine littéraire, les écrivains et la psychanalyse. Jai acheté ça, moi? Je le feuillette. Distraitement. Comme ça. Un encadré. Les terreurs magiques. Jean Potocki, auteur d« un manuscrit trouvé à Saragosse ». Curieux bonhomme, ce comte polonais. Son passe-temps : limer un bouton de théière en argent pour en faire
Une sphère. Une sphère à la lime ! Tâche ô combien délicate ! Lusage quil en fit montra quil avait atteint une parfaite maîtrise du limage.
Potocki. Ça me plait ce nom. Trois syllabes sonores. Je les murmure, je les chante à tue-tête, je les crie. Jesquisse un pas de danse à trois temps en emportant ma tasse vide à la cuisine. Une sorte dallégresse menvahit. Assis sur la table de la cuisine, je scande, sur la porte du placard avec la pointe de ma chaussure, Po toc ki sur une gamme allant crescendo.
Ouvrant la porte de larmoire à vaisselle, lillumination ! Devant moi le légumier en argent massif. Sur son couvercle deux petites pommes en guise de poignée. Voilà comment occuper mes journées ! Ce que ce cher comte avait fait en trois ans, moi, Jacques Vernove, je vais le faire en trois jours. Les sphères, ça me connaît. Couvercle sous le bras, je file au garage.
Encore cette foutue douleur. Je ralentis le pas, massieds sur une marche. Ah ! Si je pouvais arracher cette tumeur de mon ventre comme le faisaient les adorateurs de Kali avec le cur de leurs victimes. Je la piétinerais de joie avant de la jeter dans un feu purificateur.
Allez, secoue-toi ! Au travail ! Couvercle dans létau. Trois petits coups de scie. Légères vibrations du métal. Deux pommes cueillies dun seul coup ! Deux pommes siamoises. Dans ma main. Je les sépare. En argent ! Presque le jardin des Hespérides ! Ah ! Ah ! Ah ! Je pose un regard attendri sur ce couvercle. Un légumier du XVIIIe siècle !
Déjà sept heures et demie! Je remonte le coucou alsacien perché au-dessus de mon établi. Jaime sa compagnie. Je passe mon matériel en revue. Comme au bon vieux temps. Limes, pied à coulisse, feuille-de-sauge toile émeri. Parfait.
Quelle dimension donner à ma sphère ? Problème crucial. Ça ne peut être que la taille de lâme. La taille de lâme ? Mais personne ne sait ça. Il ny a que son poids qui est connu. Vingt-et-un grammes, différence entre les poids ante et post mortem Résultat dune expérience menée aux États-Unis dans les années soixante. Mais pour en calculer le rayon à supposer que lâme soit sphérique, il faudrait connaître ne serait ce que la densité de la matière qui la compose
Si comme certains le disent lâme est un pur esprit, ses dimensions
Je conjecture, je mégare, je délire !
Voyons, voyons un peu de sérieux. La taille de cette âme
Elle ne peut être
Ne peut-être quégale
Trouvé ! Égale au carré du nombre de syllabes composant le nom de Potocki. Le diamètre de ma sphère sera dun Potocki au carré.
Je fixe la pomme dans létau et je lattaque à la lime. Une lime qui semble murmurer elle aussi le nom du comte. Murmures que je reprends en écho en rythmant mon geste en trois temps. Po toc ki. Lardeur me gagne. Je menflamme. Je lime. Je lime. Po toc ki. Po toc ki. Cest fou. Sur la soucoupe placée sous létau une rosée dargent sétale doucement. Ma pomme prend de nouvelles rondeurs. Les courbes de ma sphère apparaissent, se dévoilent, saffirment. Je lime. Je lime. Le temps passe
Passe. Le coucou chante les heures encore et encore et moi je lime encore et toujours. La fatigue me prend. Je me redresse, passe la main sur mes reins endoloris. Le coucou sort de sa boîte, chante par trois fois. Trois heures du matin, déjà! Je place lébauche de mon opus dans le coton dun boîtier, le glisse dans ma poche. Je dormirai avec.
Impossible de trouver le sommeil malgré mes deux gélules de Noctran. Langoisse. Je me palpe le ventre à la recherche de cette maudite tumeur
Toujours là ! Active à me détruire. On pourrait pactiser. Je lui donnerais un peu de mon sang, je lentretiendrais. Elle, en échange, arrêterait de proliférer. Si elle me tue, elle meurt. Elle pourrait comprendre ça cette conne ! On pourrait vivre ensemble. Hein ! Salope ! Je bâille. Je me sens glisser doucement. Je mengourdis
À mon réveil, ciel gris et bas. Au milieu de la vallée un nuage grisâtre, déchiqueté, immobile. Dehors une atmosphère humide oppressante. Il ne pleut pas. Tant mieux ! Un répit à mettre à profit. Je file faire quelques courses au Huit à Huit. Rentré, je déjeune sur le pouce et redescends au garage. Jabandonne la lime pour la feuille-de-sauge, plus précise. Ma concentration est totale. Assis devant mon établi, lampe de bureau éclairant le plan de travail, jaffine, je mesure, je polis, affine encore et encore, polis et mesure. Mon métier perdu au milieu de mes souvenirs est de nouveau là au bout de mes doigts. Je me sens moi. Je vis. Je revis.
Ma feuille de sauge, tout en douceur, va, vient, repart. Elle aussi murmure à sa façon Po toc ki. Une façon délicate, qui tinte comme le cristal. Je suis heureux. Le temps cavale comme un forcené. Le coucou sort et rentre de sa boîte, chante les heures au même rythme quun carillon sonnant les quarts dheure. Minuit ! Ma sphère a atteint sa forme ultime. Demain, à la lumière du jour, je procéderai aux derniers tests.
Deux gélules de Noctran, un verre deau, et je file dans les profondeurs du sommeil. Demain, ce sera le grand jour.
Le grand jour ! La pluie frappe aux carreaux, le vent se déchaîne. Des nuages aux formes bizarres galopent dans le ciel. Un vrai temps dautomne. Je men moque. Jouvre les volets de la salle à manger, écarte les rideaux dun coup sec, allume le lustre, débarrasse la table de son napperon et de la corbeille à fruits, je lincline.
Au point haut, je dépose ma sphère. Je la laisse aller. Accroupi, tenant le bord de la table dune main pour conserver mon équilibre, les yeux au raz du plateau, jobserve. Elle roule. Je suis aux aguets, prêt à corriger le moindre défaut. Rien. Je secoue la table pour perturber son trajet, rien. Je modifie sa route à laide dune règle. Toujours rien. Aurais-je atteint cette parfaite rotondité dès la première fois ? Encore un essai. Pour le plaisir. Trajectoire impeccable. Pari tenu Potocki !
Je replace ma sphère dans sa boîte en plastique. Je me dirige vers la commode du salon, fais jouer un mécanisme secret, libérant une cavité. Dedans, une boîte en carton dun bleu passé, je soulève le couvercle. Enveloppé dans du papier de soie, mon revolver. Diamètre de lâme de cette bouche à feu neuf millimètres, soit un Potocki au carré. Dernière chose avant lultime moment, faire bénir cette sphère
Sil y avait un au-delà. Mais je me vois difficilement exposer au curé de la paroisse mes intentions. Potocki partageant les mêmes doutes eschatologiques avait fait bénir sa balle dargent « dans le cas où Dieu existerait » par son chapelain
Pour lhumble artisan que je suis, il ny a quune solution
Coup doeil par la fenêtre. Toujours cette pluie qui tombe en rangs serrés. Mais que ne ferait-on pas pour gagner son paradis ! Pantalon de Kway, cape de pluie aussi large quune houppelande, sphère dans la poche, direction léglise. Une petite demi-heure à travers champs.
Arrivé, je franchis le porche, personne. Je mapproche du bénitier, sors de ma poche lécrin, louvre, prends la sphère entre mon pouce et lindex et mapprête à la tremper dans leau lustrale. Derrière moi une voix minterpelle. Le curé !
- Monsieur, puis-je vous demander la raison de votre geste ? Vous êtes dans une église !
- La raison de
De
Mon geste ? Heu... Enfin
Comment
Dire
Cest difficile.
- Vous vous apprêtiez à tremper cet objet dans le bénitier. Peut-on savoir pourquoi ?
- Cest
Euh un travail que
Que.. Euh
Je viens de faire. Cest-à-dire
Oui cest ça
Je voudrais
Euh
Je voudrais quil soit béni. Jai pensé que le contact avec leau du bénitier suffirait.
- Pouvez-vous me montrer cet objet ? Je fis rouler la sphère dans la paume de ma main. On dirait de largent ?
- Oui, cen est
- De largent ! Comme cest curieux. Une bille dargent. Cest, vous, avez-vous dit, qui lavez faite.
- Oui. Cest pourquoi je souhaite la faire bénir.
- De largent. Votre demande me rappelle la bien triste histoire dun écrivain polonais dit-il me regardant droit dans les yeux.
- Un écrivain polonais. Euh
Peut pas vous dire mon Père. Je ne suis pas versé dans les livres. Je suis artisan. Jai un petit atelier dorfèvrerie. Avec le temps quon a eu ces jours-ci, voyez-vous, plutôt que de rester devant la télévision, je me suis occupé comme ça. Et comme aujourdhui, cest le jour de lAssomption, jai pensé que ça pourrait maider dans les épreuves, une protection quoi.
- -Si vous voulez ouvrir votre main. Il trace sur ma paume un signe de croix murmurant quelques mots en latin et conclut par un « Allez en paix et que Dieu vous bénisse » Cest plus quil men faut. Je le remercie et glisse ostensiblement un billet de dix euros dans un tronc. Je prends le chemin du retour. Aucun doute, jai laval des autorités célestes.
-
Rentré à la maison, je prépare la phase ultime de mon plan. Dans un pochon de papier kraft, les cartouches. Quelques aménagements à faire. Dessertir la balle en place, enchâsser la sphère dans une bourre de métal et introduire lensemble dans la douille puis sertir. Chose faite, je place la cartouche dans la culasse, pose le revolver. Je fais un dernier tour de la maison, mets sur la table basse du salon le magazine littéraire ouvert à la page des terreurs magiques. Je minstalle dans le sofa, prends le révolver, le porte à ma tempe. À cki, je tire. Poooo Toooooo cki.
Un bruit assourdissant me vrille les oreilles. Le revolver me saute de la main. Je sens une violente douleur à la tempe, comme
Une brûlure. Je titube jusquà la glace. Les cheveux de ma tempe, cest tout drôle, cest
Cest
Comme si
Ils étaient brûlés. Ma peau est toute rouge. La balle
Où elle est passée la balle? Je regarde le canon de mon revolver. Coincée dedans !
La tête me tourne. Je vais tomber dans les pommes. Le fauteuil, je massois. Ça ne va pas bien. Cest drôle, je sens comme une main sur mon épaule. Et une voix bizarre avec un fort accent qui résonne dans ma tête. « Ah ! Ah ! Nest pas Potocki qui veut »