Je sortis à la nuit tombante, sans but précis, simplement pour prendre l'air. Le ciel était bas, menaçant; mais qu'importe... Alors qu'il commençait à bruiner, je croisai, au coin de la rue Roy, un vieil ami argentin, ténébreux chanteur de tango, exilé de sa terre natale depuis plus de vingt ans. Ses dons indéniables, Victor les gaspillait de bars glauques en clubs de danse latine, courant sans relâche le cachet, à la poursuite de son destin. Sans grand succès d'ailleurs. Invité dans une soirée à la mode, il insista pour que je l'accompagne; j'acceptai aussitôt. D'un air de confidence, grossi par son accent austral qui roulait les « r » pour mieux étreindre les voyelles, il me glissa sous la pluie fine:
- Ce sont des excentriques chez qui nous allons. Tu verras, ils sont généreux et bons vivants. Des artistes, quoi! Et puis, ils invitent toujours de jolies filles...
L'allusion ne me surprit guère de la part de cet infatigable coureur de jupons aux yeux tristes. Dix minutes plus tard, nous pénétrâmes dans un vaste appartement de la rue Coloniale. L'atmosphère y était chic, festive, désinvolte; de petits groupes se partageaient l'espace, les uns engagés dans de houleux débats, d'autres perdus dans leurs rêves, pris par la trépidante musique jaillie des hauts parleurs ou la contemplation des toiles accrochées, à foison, deci delà. L'hôtesse, une grande et fort belle femme, poète à ses heures, nous accueillit d'un air enjoué. Le baiser exquis dont elle gratifia Victor ne me laissa aucun doute sur la nature de leur relation, passée ou présente. Cernée par un bouquet de capiteuses fragrances, elle nous fit rapidement faire le tour du loft puis s'éclipsa sur une mimique des plus gracieuses. C'est alors que je distinguai, dans un sombre recoin, un peu à l'écart, tout près de la cheminée, une
haute silhouette voûtée qui me sembla étrangement familière. Non, je ne rêvais pas. C'était
bien Yves, un ami compositeur, depuis longtemps perdu de vue. M'excusant auprès de Victor, je m'avançais vers lui sans plus attendre. Lorsqu'il me reconnut, son visage s'illumina d'un franc sourire. Avec joie, nous nous serrâmes longuement la main.
- Que deviens-tu, mon cher Yves?
- Pas grand chose... j'ai quitté la ville depuis trois ans déjà. Je vis à Pointe-Calumet; j'y ai acheté une maison baignée de soleil, à deux pas de la marina et du lac des Deux Montagnes. Pour le reste, je continue mon petit bonhomme de chemin. Les affaires pour la survie et l'art comme unique passion...
J'en restai coi un court instant, m'efforçant d'imaginer, non sans peine, la vie de ce citadin dans l'âme, transplanté en rase campagne. Pour alléger le poids de mon silence indu, je le questionnai :
- Justement, où en es-tu avec la musique?
- Je compose dans un grand studio en sous-sol, la nuit, le jour, sans me soucier des voisins. Les choses avancent. Je me sens libre!
- Mais, enfin, les amis ne te manquent pas?
- Tu sais, il y a des gens passionnants partout. Et puis, c'est à une heure à peine de Montréal. Non vraiment, je n'ai aucun regret!
La discussion allait bon train, enlevée, passionnante. Nous avions tant à dire... En discutant d'hier et d'aujourd'hui, je constatai avec soulagement qu'il n'avait en rien changé; son esprit était toujours aussi vif, alerte, sa capacité de discernement intacte, sa bonne humeur aussi. Emportés par l'ardeur des retrouvailles, nous nous reconnûmes de nouveau complices et toujours camarades, comme si nous nous étions quittés la veille.
Rayonnant, Victor nous rejoignit, au bras d'une ravissante colombienne, Livia, une métisse
aux grands yeux en amande, poudrés et mielleux comme des confiseries d'orient. Après les avoir présentés, il me vint une idée fugitive. Tandis que nous nous asseyions tous les quatre sur un des sofas bariolés de l'immense salon, je lui demandai à brûle-pourpoint :
- Au fait, de quoi parle-on en ce moment dans ton coin de pays?
Il eut petit rire nerveux, hésita et se tourna vers les deux autres qui, d'un prompt moulinet de la main, l'encouragèrent ardemment.
- Oh oui, il y a eu une drôle d'histoire; un fait divers récent qui me trotte encore dans la tête... comment vous dire... Bon, voilà ce qui s'est passé au Quai du Capitaine!
Trois ans plus tôt, en juin, un monsieur très fortuné de Montréal vint s'installer à Pointe-Calumet. C'était un veuf de fraîche date, un banquier d'apparence soignée mais fragile, de taille modeste, un de ces pince-sans-rire entre deux âges, aux traits candides et ternes rehaussés d'une élégante monture de lunettes en écaille... bref un brave homme, dur à l'ouvrage, droit et digne, qui sa vie durant s'était dévoué corps et âme à son métier ou aux causes qu'il soutenait. Comme sa tête était bien faite et son dévouement exemplaire, sa carrière connut une ascension fulgurante. Après avoir amassé une petite fortune dans le commerce de l'argent, il décida un beau jour que son heure était venue. Désormais il voulait profiter de la vie! Il estimait, à juste titre, avoir assez donné. Car, voyez-vous, cet homme, à qui l'on ne connaissait nul vice ou faiblesse, avait une passion secrète, dévorante : la mer, telle qu'il l'avait idéalisée, dans sa lointaine jeunesse, en dévorant Monfreid, Conrad et Loti. Sans jamais avoir navigué, il décida donc d'acheter un beau et solide bateau, puis de s'offrir un tour du monde à la voile, qui durerait, selon ses voeux,
de très longues années. Monsieur Marcounet - c'est ainsi, par affection, que les gens du
village l'avait surnommé, Marc D. selon l'état civil -, voulut donc appliquer à ses rêves les plus fous la recette qui l'avait toujours si bien servi en ne les poursuivant pas. Dès qu'il eut acheté sa maison et réglé les formalités d'usage, il se mit très vite en quête de ce bateau mythique sur lequel il fantasmait depuis si longtemps. Fidèle en cela à sa nature, il appliqua donc à sa poursuite du voilier idéal le zèle admirable qu'il avait déployé dans ses précédentes entreprises. Avec un brio étourdissant, il mandata des courtiers, consulta les offres dans les magazines, visita les marinas alentour et fit de longues recherches sur Internet et eBay. Et, un jour, enfin! il reçut, en récompense, l'appel qu'il attendait si anxieusement. Un grand sloop de trente pieds de coque, dix pieds de large et quarante pieds hors tout, beaupré inclus, était à vendre. Le correspondant spécifia qu'il s'agissait d'un véritable bateau de croisière, doté d'une structure robuste et d'un gréement bien dimensionné. En outre, le voilier était équipé d'une barre franche, d'un gênois à enrouleur et de bordées en acajou massif. Son propriétaire, un septuagénaire américain qui revenait d'Afrique via les Caraïbes, ne tarissait pas d'éloges. Avec ses trente ans de navigation hauturière dans le corps, il l'estima très marin, fiable et facile à piloter. Si l'arthrite l'avait épargné, il aurait volontiers rempilé pour une autre balade autour du monde. Mais, aujourd'hui, soupira-t-il, le temps était venu de passer la main. Monsieur Marcounet fut aussitôt séduit. Après avoir négocié le prix, l'ancêtre, qui mouillait à Halifax, lui proposa de descendre le Saint-Laurent jusqu'à Pointe-Calumet; pour y officialiser leur entente. Au final, les deux parties convinrent d'un montant forfaitaire, en guise d'indemnité, au cas où la cession, pour une raison ou une autre, ne se conclurait pas. En fait, tout se passa fort bien. Quinze jours plus tard, l'affaire était bouclée; les deux hommes célébrèrent en grande
pompe, au champagne et au caviar, sur le pont en teck du sloop, qui maintenant mouillait à
la marina au Quai du Capitaine. Quelque peu éméché, Monsieur Marcounet ne touchait plus terre... Cette nuit-là, il ne put fermer l'il. Alors, il se leva et, avec adoration, alla inspecter son bateau. Il se sentait si fier; dans une certaine mesure, important pour la première fois. Il exultait! Emporté par ce puissant élan, cette vague, cette crête de tendresse, l'ex-banquier empoigna fougueusement la grand voile, le foc et la trinquette qu'il serra tour à tour contre sa frêle poitrine puis, avec exubérance, il déposa un long baiser sonore à la pointe du spinnaker. Que la vie était belle! L'esprit en liesse, il gonfla ses poumons, ferma les yeux, étendit les bras, bien écartés à l'horizontale, et, hissé sur la pointe des pieds, se sentit devenir un peu marin. Il n'en pouvait plus d'attendre... Demain débutaient ses premiers cours de voile!
Assidu et opiniâtre, Monsieur Marcounet ne dérogea point à ses règles. Il démontra, dans son apprentissage, une application, une humilité sans bornes, un abandon remarquable. Comme toujours, ses progrès furent rapides et constants. Brevet en poche, il s'attela ensuite, avec ferveur, aux cours de navigation, à l'étude des cartes, à l'évaluation des distances... L'homme apprenait vite et bien. N'ayant dorénavant nul autre but, ce lui fut d'autant plus facile. Au terme de six mois d'un labeur acharné, il fut intronisé marin et se sentit aussitôt grandi; il décida alors de faire un inventaire complet du bateau, fraîchement rebaptisé Mirage. Aux premières neiges, lorsque le sloop fut entreposé, le banquier se mit en tête de le réaménager de fond en comble, avant de prendre la mer pour de bon. Des cabines à l'extérieur! Pris d'une fièvre soudaine, il fit installer une nouvelle table des cartes, remplaça les couchettes, la douche, les espaces de rangement... Puis ce furent les compas, l'horodateur, le profondimètre
et le radar qui prirent le large. Tout fut chamboulé! Au retour du printemps, Mirage
mouillait de nouveau à la marina au Quai du Capitaine. Aussi étonnant que cela paraisse, en un an, Monsieur Marcounet n'avait pas encore navigué sur son bateau adoré. Bien sûr, il regrettait parfois le report de son départ, se sentant obscurément coupable. Mais, l'homme était un vrai cabochard. Avant de hisser la grand voile, il voulait tant que tout fût parfait qu'il en finissait par se voler ses propres rêves. À force de trop viser le mieux, il en oubliait le bien; et les mois passaient, inexorables, comme le roulis de la mer par gros temps. L'automne venu, l'apprenti marin, affublé d'une casquette de capitaine flambant neuve, entreprit de renouveler entièrement la voilure et l'accastillage. Dans la foulée, il remplaça les drisses et les haubans. Pourtant, cette débauche d'énergie ne pouvait voiler l'incontournable évidence... Mirage n'avait pas encore pris la mer! Fin novembre, le bateau fut entreposé.
C'était décidé! Cette année serait la dernière à Pointe-Calumet. Satisfait de l'avancement des travaux, Monsieur Marcounet s'était enfin fixé une date; en juin de l'année prochaine, il prendrait le large, pour éviter les gros grains et les turbulences des Antilles. Cet été là, plus frénétique que jamais, il décida de s'attaquer au moteur, au système électrique, aux instruments et à la girouette. Selon ses souhaits, le voilier fut entièrement remodelé. Mirage resplendissait, rutilant comme un sou neuf, mais jamais ne voguait. Les plaisanciers de la marina commencèrent alors à s'interroger. Du haut de son nuage, intraitable et lointain, Monsieur Marcounet ne s'en souciait guère. Convaincu d'être dans le vrai, il n'en démordait point, étouffant cette petite voix insistante qui l'implorait de larguer au plus vite les amarres. Un an ou deux, quelle importance? Son royaume imaginaire exigeait que tout fût irréprochable. Rien d'autre ne comptait à ses yeux! Aux premiers frimas, et pour la troisième
année consécutive, Mirage troqua le ponton pour l'entrepôt. Plus que quelques mois et ce
sera le départ, songea-t-il, le cur lourd...
Au retour de la belle saison, les préparatifs allèrent bon train. La date du départ fut planifiée avec grande minutie, en fonction des prévisions météo, du régime des vents et des marées. Ce serait le dix juin, au lever du soleil! La destination fut l'objet de savants calculs de la part de Monsieur Marcounet... En haute mer, il longerait les côtes américaines jusqu'aux Petites Antilles avec mouillage à Saint-Barthélemy, puis mettrait le cap sur le Brésil sous vent d'Est Nord-Est. Après une courte escale à Belém, il traverserait l'océan, à six ou sept nuds de moyenne, en direction de l'archipel du Cap Vert puis de la Sierra Leone. Tout à l'ivresse de son départ annoncé, il en profita pour régler d'ultimes détails avant de prendre la mer. Deux jours avant l'appareillage, les habitués de la marina furent conviés à une fastueuse réception à bord du sloop. Les bras chargés de bouteilles et de victuailles, les joyeux drilles se présentèrent nombreux, buvant et dansant jusqu'aux petites heures du matin; le Quai du Capitaine résonnait de rires et de cris de joie. Ce fut une fête mémorable! L'aube venue, les saisonniers, nostalgiques, se résolurent à ne plus croiser, sur les pontons, l'ombre pâle de ce personnage lunaire, à toute heure auréolé de sa casquette marine; bientôt celui-ci voguerait par-delà les mers, toutes voiles dehors. Chacun regagna donc son chez soi, de fort bonne humeur, lui souhaitant, sans un soupçon de malice, bon vent et long voyage.
Le lendemain, nul ne le vit. On l'imagina fort occupé avec les douanes ou l'administration portuaire... Mais, à la surprise générale, quand vint le jour fatidique, rien ne se passa. Mirage demeurait à quai. Les heures s'écoulèrent... À midi, ne constatant aucune activité, ses amis,
tracassés et perplexes, se dirigèrent vers le sloop. Après avoir appelé à plusieurs reprises, l'un
d'entre eux, un solide et hardi gaillard de la Côte Nord, monta à bord d'un pas ferme; pour ressortir, quelques instants plus tard, tremblant comme une voile agitée par le vent, le visage blême. Contrôlant mal son émotion, il s'accota à la passerelle, les larmes aux yeux, marmonnant dans le vide:
- Raide...cabine... able des cartes...
Il y eut une courte pause, juste assez pour que chacun saisisse, puis ce fut la cohue. Tout autour du voilier immobile, les plaisanciers du Quai du capitaine s'égosillaient dans leurs cellulaires, s'interpellaient de bateau à bateau, se concertaient, en groupes épars, la mine basse, à la lueur hypnotique des gyrophares. Accouru en hâte, le médecin de la marina émergea de la coursive, le visage rembruni. Tranchant comme le scalpel, son diagnostic tomba... dans un silence de plomb. Monsieur Marcounet, à trop s'user à la tâche, avait succombé, le nez plongé dans ses cartes marines, à une foudroyante crise cardiaque!
Du coin de l'oeil, j'observai Victor; troublé, il répétait machinalement :
- Increible... increible...
Silencieux, Yves se tenait immobile, penché vers le sol, ses longues mains de pianiste croisées entre ses genoux. Dans la pénombre, les reflets roussâtres de l'abat-jour miroitaient sur son crâne dégarni. Comme dans un songe, Livia murmura d'une voix suave:
- Ouf... Quelle histoire...
J'allais répondre lorsque notre hôtesse surgit, ivre mais radieuse dans sa courte robe de soie moulante; et en fort belle compagnie. Alors que nous nous levions tous les quatre, d'un bloc, pour nous mêler à la fête, du bout de ses lèvres carmines, la piquante métisse, un doigt doré posé sur ma joue, me souffla dans le creux de l'oreille : « Aquí y ahora. »
Frederick Letia
(24 novembre 2007)
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