En tombant il fit un bruit mat
de Gaultier Bès de Berc

Gaultier a 17 ans, c'est son deuxième texte. Il aimerait avoir votre opinion sur sa nouvelle


Il était de ceux dont on n’oublie pas le nom. Constitué de ce que l’Homme peut produire de meilleur, façonné par des mains expertes et géniales, il ne pouvait laisser indifférente une conscience éclairée. Sa différence, voici d’ailleurs ce qui le distinguait remarquablement des milliers de millions !

Qu’il fusse ou non de chair et d’os importe peu : il était d’abord Esprit, il était ce qu’il était devenu, il était ce qu’il devait être. Quelque âme sainte trouvera-t-elle au plus profond d’elle-même le courage et l’amour suffisants pour lui redonner vie ?

Pourtant, il était de la race des Grands, de la dynastie des Nobles, de la lignée des Immortels. Flamboyant dans les ténèbres d’inconsistance qui l’entouraient, éblouissant à force de s’élever, révolutionnaire dans l’étuve étouffante d’un monde globalisé, moyennisé et conformiste, il ne pouvait rester en place. Sans cesse, il fallait qu’il voyage, approche, s’éloigne, s’installe, déménage, reparte, revienne, fuit, se déplace tantôt volant, tantôt rampant, comme s’il était animé par des mouvements trop complexes pour être cohérents, trop sauvages pour être compris… C’était magique. Fantaisie et lucidité, légèreté et profondeur, sensualité et détachement, toutes ces vertus qu’on peut croire bêtement contradictoires, inconciliables, lui les rendait indissociables, complémentaires, inséparables. Savant mélange, subtile alliance, parfait mariage de l’excellent avec le meilleur, de la perfection avec ce qui la dépasse.

Il n’était d’ailleurs pas à une contradiction près.

J’ai écrit qu’il appartenait au commun des Immortels. C’est exact, et pourtant il fallait lui redonner vie. Cela s’explique. Effectivement, je maintiens qu’il était immortel, dans la mesure où les élites ne pouvaient l’oublier, l’ignorer, le dédaigner sans se renier elles-mêmes. Et j’ai bien peur, hélas, que ce soit le cas : les élites pourrissent de l’intérieur, s’altèrent, se désagrègent, entraînant dans leur sillage infâme les civilisations déjà toutes disposées à entrer en décadence. Que la masse, le troupeau privé de cheval de tête courageux se corrompe et se putréfie, cela est, je le crains, fatal et tristement compréhensible, mais que les élites se dépiècent en toute bonne conscience, se détruisent sans la moindre forme de culpabilité, synonyme d’une guérison prochaine, d’un relèvement honorable, cela est véritablement révoltant !

A ce propos, je ne peux légitimement blâmer la masse bêlante de l’ignorer, de ne pas le comprendre, lui qui est si superbement supérieur, puisque par sa nature même, elle est incapable de savourer la perfection, de concevoir la Vérité, de goûter l’Eternité… Et puis en serait-elle capable, je craindrais qu’à force elle ne parvienne à l’affadir, à l’édulcorer, à le médiocriser : atroce destinée s’il en est une ! Alors peut-être faut-il finalement se réjouir qu’il lui échappe totalement…

Hélas, ce qui dépasse les moyennes toujours plus basses des exigences humaines attire généralement mépris et haine, l’homme restant trop souvent ce qu’il ne devrait pas être ou du moins ce qu’il ne devrait pas devenir. Ainsi, - je n’ose à peine l’écrire de peur d’être foudroyé de honte à la place de mes semblables ! - non seulement ils l’ignoraient et restaient parfaitement blasés et insensibles devant son Génie (ce qui, je me répète, vaut en définitive mieux), mais en plus – et c’est ignoble ! – ils finissaient par le mépriser, le détester, rêvant de rallumer pour lui le bûcher inquisitoire, infâme tribunal où ne siégeraient plus que des médiocres vaniteux et jaloux. Frustrés de ne pas saisir l’ampleur de sa Grâce et de sa Beauté immaculées, irrités de sentir qu’il les dépassait, mais incapables eux-mêmes de ployer humblement tête et genou, de se transcender pour approcher de sa Flamme salvatrice, ils le maudissaient, le bannissaient de leurs tristes existences et retournaient sans plus tarder à leurs mornes préoccupations…

Déjà, j’ai essayé d’imaginer sa Genèse, sa croissance, sa maturation, mais je m’en suis brûlé les ailes… Ce que j’ai entrevu était si pur, si vrai, si beau, tellement lumineux, que même mes candides intentions s’en sont retournées bredouilles, revenant chargées de leurs questionnements, de leur émerveillement teintés d’incrédulité devant telle splendeur, mais portées, entraînées par le souffle merveilleux de mes Rêves fascinants, dans l’halo magnifique de cet admirable Mystère.

Il fit un bruit mat en tombant.

Ah, comme je souhaiterais être l’auteur d’un tel livre !


Gaultier Bès de Berc
Gaultier a 17 ans, c'est son deuxième texte. Il aimerait avoir votre opinion sur sa nouvelle


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