Celui qui voulait voir la mer
de Gérard Marjot



L'histoire a commencé lorsque le fils Gustave revint de son service militaire. Il l'avait fait en Algérie où le gouvernement l'avait envoyé pour y faire la guerre à cause d'un soufflet que notre consul en Alger aurait reçu de l'éventail du Sultan.
Durant deux années, barda sur le dos, à la poursuite d'Abd-el-Kader et ses mameluks, d'un douar à l'autre, il avait parcouru les longues pistes du Sahel, les hauts plateaux kabyles, les dernières limites frangées de sable du Sahara. Il avait sué sang et eau sous les soleils du Magrheb et puis, comme si de rien n'était, il s'en était revenu à Fraissinet-de-Fourques où était sa maison natale et sa famille.
Un enfant du pays qui revient d'Afrique, qui a vu des chameaux et des palmiers, des mouquères dans leurs kasbas, peut-être même des nègres !
Pensez donc, Gustave fut de toutes les veillées qui se tinrent cette année là dans la vallée du Tarnon depuis le col de Perjuret jusqu'à Croupillac.
Il y allait avec plaisir et, chaque fois, c'était la même question :
- Gustave, toi qui est allé là-bas, raconte-nous l'Afrique !
Et sans se faire prier, entre deux grillées de châtaignes, le verre de piquette à la main, Gustave racontait son voyage.
Mais de tout ce qu'il avait vu : les fatmas sous leurs voiles blancs, les singes dans les gorges de la Chiffa, les canons sur les remparts d'Alger, les mosquées, les turbans et les babouches, il ne parlait que d'une chose : la mer.
C'est qu'il avait pris le grand bateau à Marseille et qu'il avait traversé la mer. Plus tard, après les coups de feu contre ces satanés maures, le même bateau l'avait ramené à Marseille. Et c'est de cela dont il se souvenait le plus.
De l'eau, de l'eau sans cesse, de l'eau tout autour et durant plusieurs jours, de l'eau comme si la planète n'était qu'une grosse boule d'eau. Pour Gustave qui, avait passé sa jeunesse à regarder couler le modeste Tarnon, souvent à sec par les étés, c'est vrai que tant d'eau d'un seul coup avait de quoi grandement étonner.
- Il y en a tant que ça ?
- Plus que le causse ?
- Plus que l'Aigoual ?
- Plus que l'Aigoual et le causse ensemble ?
- Mais alors pourquoi ne coule-t-elle pas, comme le Tarnon ?.
Alors Gustave racontait les vagues, l'une chassant l'autre, sans cesse ; la nuit comme le jour, sans repos, éternellement avec les mouettes criant sur l'écume des crêtes. Il racontait le soleil qui s'engloutissait le soir dans une eau de sang.
Pour ces gens qui n'avaient vécu qu'au fond de leur vallée, coincée entre causse et Aigoual, l'étonnement était grand.
Dans le fond et le noir de la cuisine, ouvrant des yeux comme des écuelles, le plus étonné de tous était Jeantet, le berger du village. Comme hypnotisé, il buvait les paroles de Gustave.
Quelquefois, en montant sur le causse par la draillette, avec ses moutons, il avait vu les grands espaces déserts, ondulés par des vagues immobiles, mais ce n'était pas la mer sans cesse agitée que racontait Gustave.
La mer, la mer… Allait-il vivre toute sa vie sans voir la mer ? Peut-on vivre si l'on n'a pas vu la mer ? Gustave qui l'avait vue, lui, n'était plus le même homme aujourd'hui ; la preuve, c'est qu'il allait marier la fille Birebeyre ! !
Mais peut-on aller voir la mer lorsqu'on est le berger de Fraissinet-de-Fourques ? Il faudrait prendre des diligences, voyager plusieurs jours avant d'y arriver. Et les brebis, alors qui les sortirait. Et puis, les voyages ça coûte cher, et ce n'était pas les quelques pièces de cuivre qu'on lui glissait de temps en temps qui allaient payer les voituriers.
Pourtant d'une veillée à l'autre, le désir grandissait, si gros que sa tête allait éclater.
Une nuit, à la fin de la dernière veillée en cet hiver finissant, alors que Gustave, une fois de plus, venait de raconter la mer, on entendit Jeantet qui, parlant à haute voix, se disait à lui-même :
- Moi aussi, je verrai la mer !
Personne ne pris garde à la réflexion de Jeantet que chacun pensait être un peu simplet ainsi que l'étaient souvent les bergers, à cette époque là.
Le lendemain comme à son habitude, Jeantet quitta le village derrière son troupeau : il prit le chemin vers la crête dominant Fraissinet.
Sur la hauteur dégagée, et que les rochers de schiste hérissent de partout, il parcourut la montagne, sautant comme une chèvre des Cévennes, tandis que broutaient les brebis.
Il choisit un promontoire penché dans le vide. C'est là, sur cette plate-forme rocheuse, déjà près du ciel, qu'il va élever sa construction.
Pour commencer, il lui fallait les matériaux : les pavés de schiste qui, heureusement ne manquaient pas en cet endroit, feraient l'affaire. Il en apporta un grand tas sur le promontoire.
Le lendemain, il travailla sans arrêt toute la journée, oubliant la saquette de midi, arrachant les pierres, les transportant, les ajustant une à une. A la fin de la journée, un cylindre de pierres, un commencement de tour s'élevait vers le ciel.
Quelques jours après, un bon mètre de tour se dressait sur le piédestal.
A la fin du mois, l'œuvre de pierres sombres, ajustées avec exactitude s'élevait à plus de deux mètres.
C'est alors qu'en bas à Fraissinet, les gens s'aperçurent de ce qui se passait en haut et qui n'était pas normal.
On s'assembla sur la place du village. A ceux qui n'avaient encore rien vu, on montra cette chose qui avait poussé comme subitement et sans raison sur le rocher de la crête.
- Qu'est-ce que ça peut être ?
- Jeantet fait pâturer là-haut, il aura vu la chose de plus près et il nous racontera !
Et l'on attendit le soir, l'heure du troupeau.
Lorsque tomba la nuit, ils furent nombreux dans la grande rue à attendre Jeantet derrière son troupeau, tous aussi curieux du phénomène.
Jeantet fut bien obligé de dire que c'était lui qui construisait cette bizarre tour. Cela n'étonna pas tellement l'assemblée car les bergers du causse, souvent pour remplir leurs heures de garde qui sont nombreuses et longues entassent des pierres, élèvent des caïrns que l'on appelle dans le pays des « bolas ». On peut en voir quelques-unes sur le rebord du causse Méjean dominant la vallée allant vers Meyruis jusqu'à Perjuret. Souvent célibataires, et donc sans enfants, c'était une façon à eux de laisser le souvenir de leur passage dans le paysage.
Jeantet élevait une « bola », il n'y avait pas de quoi s'étonner, d'autant plus que l'on savait Jeantet un peu bizarre, comme le sont ordinairement les bergers.
Cependant, la tour prenant chaque jour un peu plus de hauteur, avec une échelle de pierre pour monter au sommet, on fut un peu intrigué.
- Pourquoi fais-tu donc une si haute « bola » ?
- C'est que je veux voir la mer ! !
Dans nos campagnes, on sait bien qu'il ne faut pas contrarier les innocents : en réponse au projet farfelu du berger, on se contenta d'un petit sourire.
Cependant dans les maisons, les langues allaient bon train.
- Jeantet qui veut voir la mer !
- Jeantet qui construit cette « chose » pour voir la mer !
- C'est un « idéous » !
- Un « imaginaire » !
La « chose » prenait de la hauteur, il y avait de quoi surprendre, même de la part d'un simple d'esprit.
Et oui ! A force d'en entendre parler dans les veillées, Jeantet voulait voir la mer, cette si grande mer que l'on n'a pas assez d'imagination pour se l'imaginer si on ne l'a pas vue.
Et alors il avait conçu son idée « idéous », imaginé son projet d' « imaginaire ».
Sur la crête je vais construire une tour, aussi haute que celle de Babylone, plus haute que l'Aigoual proche. Du haut de ma tour, je verrai la mer. Alors, je serai comme Gustave, un autre homme qui ne sera pas toujours berger à Fraissinet, qui épousera peut-être l'autre fille Birebeyre.
Voilà pourquoi il s'était attelé à ce travail d'hercule.
Et chaque jour, la tour s'élevait d'une coudée de plus.
Le soir, à la rentrèe du troupeau, les gens qui prenaient le frais de l'air devant leurs maisons interrogeaient Jeantet :
- Jeantet, quand verras-tu la mer ?
- Demain sans doute ! !
Et le lendemain, il continuait, accumulant les pierres, les ajustant avec art, élevant sa tour avec acharnement.
Mais le soir, c'était toujours pour demain.
Finalement, la question s'accompagnait d'un sourire sceptique qui n'échappait pas à Jeantet. Soir après soir, la moquerie s'ajouta au scepticisme.
- Vouloir voir la mer quand on est de Fraissinet-de-Fourques, c'est de la folie
- C'est de la folie
Jeantet passait la tête haute, sans voir personne, sourd à la moquerie, tenant son bâton de berger comme un spectre ! !
- oui, demain je verrai la mer ! murmurait-il entre ses dents.


…/…


Ce midi là, nous étions à la soupe lorsqu'un énorme fracas emplit la vallée, répercuté dans les falaises du causse, repris en écho par les pentes voisines.
La fin du monde ? L'Apocalypse ?
On sortit des maisons, la serviette à la main, certains s'essuyant les moustaches.
On leva les regards vers la crête d'où était venu le grand bruit. Sur son promontoire, la tour était à demi écroulée.
Hommes et femmes, le village tout entier, avec les enfants, nous prîmes le chemin vers le haut : une longue procession qui allait sur la pente, parmi les châtaigniers, vers la crête.
Nous y voici : la tour en effet s'était écroulée et sous la coulée de pierres, il y avait Jeantet. On s'affaira pour le dégager. Trop tard : une grosse lauze lui avait défoncé la poitrine, d'où son âme avait fui.
Dans le grand silence que nous gardions, la voix d'un enfant se fit entendre :
- regardez, il a vu la mer !
En effet, tout son visage le disait aussi : avant que tout ne s'écroule dans une rude avalanche de schiste sombre, du haut de sa tour, fruit de ses mains, de sa patience, de sa passion, de son obstination à changer sa vie, c'était certain notre JEANTET avait vu la mer.
ET ELLE LUI AVAIT DONNE CE VISAGE HEUREUX.



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