Le chat et la ribotée…
de Gérard Marjot



Tout d'abord, avant d'écrire un mot de plus, (ce que vous êtes impatients tout de même !), vous savez ce qu'est un chat (non ? Comme le disait si bien Jean CHARLES dans sa fabuleuse FOIRE AUX CANCRES, c'est un animal avec une tête et dont le corps est prolongé par une queue qui s'arrête au bout d'un moment...) mais savez-vous ce qu'est une « ribotée » ? Non plus ? Pourtant vous êtes déjà venus chez nous, en BRETAGNE et bien entendu, vous n'avez pas pu résister à la tentation de déguster nos si délicieuses crêpes (gourmands ! Mais vous serez pardonnés !), qu'elles soient de blé noir, cette céréale faisant partie des « polygonacées », comme chacun sait, ou encore appelées crêpes de SARRASIN !! Dans l'une de nos crêperies, avez-vous déjà goûté au lait ribot, comme boisson pour accompagner vos crêpes ? Comment non ? Alors il faut absolument que vous reveniez chez nous ! Lequel d'entre vous a dit que c'est loin ? Pas du tout ! Vous quittez votre chez vous, vous faîtes, pour certains quelques centaines de mètres ou quelques kilomètres seulement, pour d'autres, plus de mille kilomètres, et hop, voilà, vous êtes arrivés ! C'est simple non ? Et qu'elles sont bonnes nos crêpes ! Certaines de nos crêpières, les font si fines, qu'elles n'ont qu'un seul côté.... !! (entendu par Lucien GOURONG, un de nos grands conteurs et de plus un ami).

Bon revenons à notre fameux « lait ribot ». Autrefois, dans les campagnes, dans pratiquement toutes les fermes, on élevait des vaches et on fabriquait son beurre avec la crème du lait, sorti de l'écrémeuse. L'ustensile qui servait à faire ce beurre, s'appelait une baratte ou dans certains endroits du pays non bretonnant de chez nous (le gallo) : une ribote. En règle générale les ribotes étaient d'une fabrication disons assez artisanale, du moins celles dont je me souviens : une caisse en bois rectangulaire reposant par terre sur deux pieds, un dessus amovible, pour y déverser la crème du lait et ensuite pour y retirer le beurre, à l'intérieur un tambour en bois à quatre pans, traversé dans toute sa longueur par un axe avec une manivelle, laquelle manivelle était bien entendu à l'extérieur de la « ribote ». l'axe, fileté à l'autre bout était vissé dans un écrou sans fin, à l'extrémité opposée. La ribote pleine de crème, on se mettait à genoux, sur un sac de « phosphate » (en toile de jute), plié en quatre, pour ne pas se faire trop mal, on crachait une bonne fois dans ses mains et c'était parti pour des tours et des tours de manivelles, jusqu'à ce que le tambour devienne de plus en plus dur à tourner, à cause de la lourdeur du beurre, le tout accompagné de ce bruit si caractéristique, nous annonçant la fin de la « ribotée ». Le beurre extrait, il restait un « petit lait » aigrelet qu'on appelait et qu'on appelle encore le lait ribot, que l'on vous sert dans nos crêperies, dans des petits bols en grès, avec un liséré rouge ou encore peints à la main par les faïenceries HENRIOT de QUIMPER.

Et le chat dans tout ça ? me direz-vous : ça y est j'y viens ! Décidemment, vous êtes de plus en plus impatients !! Bon, je commence !

Je m'en souviens très bien, c'était un jeudi. Comme chaque jeudi, il n'y avait pas d'école, par contre on travaillait toute la journée du samedi. Ce jour de relâche scolaire, je devais aller à la ferme du « chêne raboteux », chercher des œufs frais et du beurre. Le jeudi c'était le jour où la vieille Fanchon, qui suivait quotidiennement, le derrière de quatre vaches, dans ses prés ou sur le bord des fossés, faisait sa « ribotée ». Malgré son air bourru, elle avait toujours pour nous dans l'une de ses poches de tablier, quelques noisettes, des châtaignes, ou parfois un morceau de chocolat enveloppé dans du papier d'argent et chacun de nous était son « neveu », alors qu'il n'y avait aucun lien de parenté entre nous. En arrivant à la ferme ce matin là, le chien de la vieille Fanchon, vint se jeter aussitôt dans mes jambes en frétillant de la queue et réclamant son lot de caresses. D'habitude, le chat n'était pas loin et pas en reste, il accourrait lui aussi, il nous reconnaissait à notre pas. Ce matin là, le chat vint vers moi. Il était crotté des moustaches, au bout de la queue, de plus il puait... !! Où était-il allé marauder la nuit précédente ? J'esquissais seulement une caresse. J'entendis le grincement caractéristique, de la « bérouette » (brouette en Gallo), de la vieille Fanchon. En effet je vis arriver dans la cour, un énorme monticule, de feuilles de chou, Fanchon était derrière, poussant sa cargaison.

- Bonjour mon neveu ! me dit la vieille femme. Tu viens chercher des œufs et du beurre ? Tu commences à tourner la ribote et j'arrive, le temps de mettre mes choux dans la remise.
J'obéis, accompagné du chien et du griffu, qui puait de plus en plus !! Je commençais donc la ribotée. La vieille Fanchon vint me remplacer, releva le couvercle pour rajouter un peu de crème du matin, lorsqu'elle fut interrompue par l'arrivée du facteur. Elle laissa son chantier, s'essuya les mains sur son tablier et alla à la rencontre du porteur de sacoche. Pendant ce temps, je pris un panier d'osier et courus au poulailler. Ma moisson terminée, je revins dans la pièce qui servait de laiterie et j'entendis des bruits bizarres venant de la ribote. Le couvercle n'ayant pas été remis par la vieille Fanchon, je regardais à l'intérieur. Ca bruissait, ça glougloutait, ça plouc-plouquait, un peu comme à la surface d'un pot-au-feu quand le gaz n'a pas été baissé !?
Je me précipitai dans la cour et j'appelai la vieille Fanchon. Celle-ci me suivit en trottinant. Je la vis retrousser sa manche, plonger sa main dans la ribote, la retirer et en sortir une forme blanche, qui toussait, qui crachait, qui miaulait et se débattait comme un beau diable. Je reconnus aussitôt le maraudeur crotté. Ma vieille « tante » prit alors le chat par la peau du cou et fit descendre toute la crème dans la ribote.. Le couvercle de la ribote refermé, la vieille Fanchon se remit à tourner la manivelle.

Quelques instants plus tard, je reprenais le chemin de la maison, mon panier d'œufs frais dans une main et dans l'autre une belle tranche de pain, sur laquelle s'étalait du bon beurre frais. Je regardais ma tartine mais je n'y touchais pas. Arrivé à la maison, j'avais toujours mon morceau de pain dans la main mais plus de beurre du tout, il avait entièrement fondu. Pendant les jours qui suivirent, mes parents furent bien surpris de me voir refuser le beurre au petit déjeuner et depuis, mon vrai beurre à moi, à des goûts de mûres, de framboises, de cassis, de cerises, de sureau ou de rhubarbe. De plus je le fais moi-même, comme ça je suis sûr qu'un matou crotté, ne viendra pas s'y brûler les pattes... Si un jour, vous passez près de chez moi, entrez donc, je vous ferais déguster mes confitures, à moins que vous ne vouliez une petit beurrée.....

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