C'était un matin de neige, les flocons étaient de plus en plus gros et serrés. Une bonne couche recouvrait déjà la cour. Alph avec sa mini bombe dégivrante, déglaça la serrure et s'installa derrière son volant. Quand le moteur fut suffisamment chaud, il enclencha la marche arrière en vain ! Après plusieurs essais infructueux, il desserra le frein à main et avec d'énormes précautions, il fit reculer le véhicule de quelques mètres puis s'engagea tous phares allumés sur le chemin qui menait jusqu'à la route.
Arrivé au Centre, Alph salua comme chaque matin son collègue moniteur comme lui, et lui dit :
- J'ai quelque chose d'intéressant pour toi et tes gars ce matin, je te confie ma voiture, je n'arrive plus à passer la renverse ! Si c'est trop long, je m'arrangerai à rentrer ce soir chez moi, avec un véhicule d'ici ou en luge ! Quoi de neuf aujourd'hui ?
- Ben tu te rappelles, c'est aujourd'hui que les nouveaux stagiaires du Burundi arrivent, on va les chercher ce matin à l'aéroport de St B. Ah ! J'allais oublier, le patron t'attend tout de suite, dans son bureau.
- Bonjour Alph. Comment sont les routes ce matin ? Pas trop difficile pour venir jusqu'ici, avec ce temps ? Bon ! Vous êtes au courant, de l'arrivée ce matin à l'aéroport de St B, d'un groupe de stagiaires venant du Burundi.
- Comme vous êtes en préparation de votre permis transport en commun, et que vous avez besoin de conduire, c'est vous que j'ai chargé de faire le trajet aller et retour, avec M. votre collègue formateur auto-école. De plus je vous envie, car j'aurais bien aimé reprendre le volant moi-même ce matin, et aussi parce que j'ai une autre surprise pour vous. Hier soir comme vous le savez, nous avons réceptionné un autobus tout neuf, et à l'unanimité de vos collègues, c'est ce nouvel engin que vous allez conduire aujourd'hui. Allez ne perdez pas de temps, la neige continue de tomber, bonne route et tenez-moi au courant de l'état des routes ou si vous êtes retardés.
Alph sortit du bureau de son Directeur, et tout de suite il fut très entouré. On le roula dans la neige et on l'accompagna jusqu'au garage. Quand les deux portes s'ouvrirent, Alph vit un autobus flambant neuf. Il y monta sous les applaudissements nourris de ses collègues et se cala derrière le volant. Il regarda avec satisfaction, les différents cadrans, le tableau de bord, il actionna divers leviers, boutons et manettes pour régler la hauteur du siège, son inclinaison
etc. Le moteur démarra tout en douceur. Alph mit en route le système de chauffage et la ventilation, et s'assura que les rétroviseurs extérieurs à commande électrique et dégivrants, étaient correctement orientés. Son collègue, moniteur, s'installa sur le siège du guide conférencier, et invita Alph à donner un coup d'avertisseur et à enclencher la première vitesse. Quelle ne fut pas la surprise d'Alph quand il entendit l'avertisseur du bus, émettre un bruit tout à fait insolite, qui le fit s'esclaffer. La veille au soir, ses collègues des autres ateliers, avaient monté sur le nouveau bus un avertisseur de style torpédo de 1900 !!
- Allez ! En route pour l'aéroport ! lui dit M.
La route était dangereuse par endroits et il fallait qu'Alph redouble de vigilance, des congères se formaient, ce qui était très exceptionnel et ralentissait considérablement le véhicule.
Enfin ils arrivèrent en vue de l'aéroport. Quand ils eurent garé le bus, ils se dirigèrent vers le hall des arrivées, avec une pancarte « STAGIAIRES DU BURUNDI ». Dès qu'il les vit, un policier de l'air vint aussitôt à leur rencontre, avec un petit sourire.
- Bonjour messieurs, je vois à votre pancarte, que vous venez chercher vos voyageurs. Ne vous inquiétez-pas ils sont bien arrivés, depuis une heure environ. Nous allions d'ailleurs appeler le Centre. C'est vrai qu'avec ce temps !! Nous avons un petit problème avec eux ! Je vous dis en deux mots ce qui se passe : tous sont en règle, mais voilà, ils arrivent tout droit d'Afrique. Il y a quelques heures, ils étaient encore dans leur brousse où il doit faire 40° à l'ombre, et ils débarquent ici, en plein hiver, sous la neige, qu'ils ne connaissent pas et qu'ils n'ont jamais vue. La plupart sont pieds nus ou chaussés de tongs ! C'est une honte de faire voyager des gens si peu habillés comme ça, nous allons faire un rapport à leur consulat !! Si voulez bien me suivre !
Alph et M suivirent le policier de l'air. Il les fit entrer dans une pièce où étaient assis une dizaine de Burundais. Il y régnait une chaude température et des mains entouraient des bols de boissons.
- Avez-vous des couvertures ? demanda M. et y a t-il une autre sortie de l'aéroport plus discrète ? Nous allons les faire monter le plus rapidement possible dans notre bus, ensuite nous aviserons. Les Burundais montèrent donc dans l'autobus, certains s'inquiétaient pour leurs maigres bagages mais Alph et M leur montrèrent le chariot de l'aéroport qui les amenait jusqu'aux soutes du bus, un large sourire éclaira alors les visages, des visages qui maintenant étaient collés aux vitres et qui regardaient la circulation et la neige qui s'était remise à tomber.
Avec l'accord du responsable du Centre, après quelques coups de téléphone houleux avec le consulat, le bus s'arrêta devant un magasin d'habillement ou plutôt derrière, devant une porte où s'engouffrèrent les Burundais.
Une heure environ plus tard, nos dix Africains sortirent cette fois par la porte principale, gantés, habillés et chaussés chaudement. Pour certains d'entre eux, la démarche était quelque peu incertaine et douloureuse, jamais ils n'avaient mis leurs pieds dans des chaussures !! Et encre moins dans des chaussettes !!
Quand le bus s'arrêta sur le parking du centre, il neigeait encore, mais plus faiblement. Le personnel enseignant au grand complet, le Directeur en tête, entouré des administratifs et même le personnel de restauration, tous les mains derrière le dos, firent un accueil triomphal aux arrivants de Bujumbura, et se lancèrent, dès leur descente, dans une gigantesque bataille de boules de neige. Il y eut parmi les Burundais un moment de panique, ils crurent que réellement, les gens se battaient. Ils étaient tellement habitués aux guerres fratricides dans leur pays ! Ils refluèrent alors à l'intérieur du bus, cherchant un abri et certains se couchèrent immédiatement sous les sièges. Quand ils virent, l'hilarité d'Alph et de M, qui n'avaient pas eu le temps de descendre, les Africains se regardèrent interloqués et il fallut leur expliquer que c'était la coutume de se battre avec des boules de neige et qu'il n'y avait aucun danger bien au contraire. Alph descendit, puis remonta avec une boule, qu'il leur fit toucher, il leur fit enlever leurs gants et leur mit à chacun un peu de neige dans la paume, il leur demanda de bien regarder dans le creux de leur main. On entendit alors des Oh de surprise, les nouveaux arrivants ne comprenaient pas qu'il ne restait plus rien en quelques secondes, de cette nouvelle matière blanche et glacée, rien, sauf de l'eau ! Ce fut alors la débandade, ils se ruèrent dehors et entrèrent en riant aux éclats dans la plus mémorable des batailles de boules de neige qu'on n'ait jamais vues !
De nombreuses photos furent bien sûr prises, du groupe d'Africains, surtout le lendemain, sous un soleil resplendissant, debout, dans la blancheur immaculée, qui leur faisait un peu mal aux yeux. Les photos partirent à Bujumbura et dans les villages de brousse. A la réception de l'une d'elles, une question tout aussi alarmée, qu'angoissée, arriva du Consulat :
COMMENT SE FAIT-IL QUE QUAND VOUS ETES DANS LA NEIGE, VOUS N'AVEZ PLUS DE PIEDS !!!!!!!!!!!!!!!!????????