Le fabuleux destin d'Amélie n°2
de Gérard Marjot



Depuis le début de l'après-midi, comme tous les jours, un bob blanc sur la tête, pour se protéger du grand soleil, la petite Amélie avait les yeux rivés sur l'homme au lourd tablier de cuir, et aux grosses lunettes. Avec son regard couleur de miel, elle ne perdait aucun de ses gestes. Le maillet frappait le burin à coups réguliers et des éclats de pierre volaient. Une ébauche de courbe bientôt apparut. Le sculpteur s'arrêta un instant pour s'éponger le front et boire une rasade d'eau fraîche. Il regarda Amélie, lui sourit et lui dit en caressant la pierre:

- Ca c'est le début de son dos !

Le tailleur de pierre, reprit son travail. Amélie fut un moment distraite, par la fuite éperdue, d'un petit chien, poursuivi par un plus gros qui, c'est sûr, n'allait faire qu'une bouchée de l'autre. Le petit chien se dirigeait vers eux. Sans quitter un seul instant des yeux son maillet et son burin et surtout sans regarder derrière lui, le burineur et mailletiste, entrouvrit avec son pied, la porte vitrée. Le petit chien comprit et telle une fusée aboyante, il s'engouffra dans la brèche. La porte se referma aussitôt au nez du poursuivant. Le petit chien mit alors, ses pattes de devant sur la porte, et se mit à aboyer furieusement en direction de son ennemi.

Amélie qui n'avait rien perdu de la scène, éclata de rire. Le gros chien la regarda, étonné, fit quelques pas vers elle, la langue pendante puis tourna les talons, l'air dépité, sous les aboiements répétés du petit monstre bien en sécurité désormais, derrière la porte vitrée.

Le burineur continuait inlassablement à donner à la même cadence des coups de maillet. Amélie vit la courbe plus nettement.

- Voilà ! lui dit le sculpteur, le dos est complètement fini à présent. Puis la pierre vola de nouveau, la croupe apparut, puis la queue, la jambe, le jarret, les canons, les boulets, les sabots, les genoux, le poitrail, l'encolure la ganache, les naseaux, le chanfrein, les oreilles bien dressées et enfin une superbe crinière toute en tresses !

- Quand enfin l'artiste s'arrêta, poussiéreux des pieds à la tête, il se tourna très lentement vers Amélie, un large sourire ouvrant sa barbe grise. Amélie était muette, elle ouvrait des grands yeux devant cette merveille qu'elle avait vue naître. Elle ouvrit enfin la bouche et dit au sculpteur :

- Moi aussi, bientôt quand je serai grande, j'aurai comme toi un burin et un maillet ! Mais dis-moi, comment tu savais, qu'il y avait un cheval dans ce bloc de pierre ? Elle n'eut pas de réponse, seulement un nouveau sourire. Elle rentra chez elle, avec un magnifique cheval de pierre taillée dans les bras. Elle le déposa délicatement sur le rebord de la cheminée. Il y est encore, trois quarts de siècle plus tard, entouré d'innombrables autres sculptures nées sous ses coups de maillet d'Amélie,


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