La femme de mer
et
L'Émile Green de Galway
de Gérard Marjot

Comme chaque jour, depuis une décennie, quel que soit le temps, qu'il pleuve, qu'il vente, même qu'il neige, Emile marchait presque nu sur cette plage de Galway.

Il était penché en avant, scrutant attentivement le sable blond qui, ce matin-là, lui brûlait déjà la plante des pieds et lui collait aux chevilles. Tout à coup, tel un chien d'arrêt, il s'immobilisa. Lentement, il s'agenouilla et prit très délicatement entre ses doigts, quelque chose qui me parut être un caillou, ou un coquillage. Il se releva, regarda longtemps son objet, le posa dans sa paume, le fit rouler, un sourire de satisfaction éclaira soudain son visage.

Je le vis mettre la main à un sac en cuir qu'il portait à la taille comme un pagne et qui constituait son unique vêtement. Il défit un lacet lui aussi en cuir, et déposa sa trouvaille dans le sac.

Il repartit, alla se tremper les pieds dans les vagues, puis reprit l'auscultation minutieuse du sable. Il allait à droite, à gauche, partait en avant, revenait sur ses pas, puis à nouveau, il s'immobilisa et prit un nouveau trophée avec autant de satisfaction, le trophée alla rejoindre les autres dans son pagne de cuir.

Une mouette rieuse s'approcha de lui en voletant, fit un piqué, prit dans son bec quelque chose et vint le poser dans la main même d'Emile. Emile se mit à genoux. Quand il se releva il tenait dans sa main un nouveau caillou, cette fois je n'avais plus de doute, il s'agissait bien d'un caillou, mais pas un caillou ordinaire, il lançait dans le soleil, des reflets incroyables. Emile à nouveau se pencha, prit la mouette très délicatement dans sa main, il semblait lui murmurer quelque chose puis je vis l'oiseau de mer se redresser, regarder Emile dans les yeux et gracieusement prendre son envol.

Je continuais encore un long moment mon observation, puis la curiosité devenant trop forte, je descendis par un raidillon jusqu'à la plage. Lentement, très lentement je m'approchais d'Emile, regardant moi aussi très attentivement le sable sous mes pas, mais je ne vis absolument rien ! Rien que du sable et encore du sable à perte de vue et pas la moindre trace de caillou ou de coquillage ! J'arrivais enfin presque à côté d'Emile. Je le saluai, il répondit à mon salut et avant que j'aie eu le temps de dire autre chose, il me regarda intensément, puis me dit : « je t'attendais mon fils et depuis longtemps ! ». Je restais éberlué en entendant ces paroles. Certes comme tout le monde au village je connaissais Emile, mais sans plus, je crois même, que c'était bien la première fois que je l'approchais de si près et que j'entendais le son de sa voix, car il ne parlait jamais à personne !! Pas un habitant du village ne l'avait jamais entendu parler ! Pourquoi ? C'est un mystère encore aujourd'hui pour la plupart des gens, bien des années après qu'il eût quitté cette terre. Et pourquoi est-ce à moi, qu'il a parlé pour la première fois ? Il me l'a dit ! Ce qu'il m'a dit ce matin là sur le sable, restera à jamais gravé dans ma mémoire jusqu'à mon dernier souffle.

Assis sur le sable voici ces paroles, quand il a dénoué complètement son pagne de cuir, laissant ainsi voir sa nudité complète, mais sans que cela ne le gène le moins du monde.

- Tu m'as beaucoup observé tout à l'heure, tu te demandes ce qu'un vieux fou à la tignasse blanche comme moi cherche et ramasse ainsi dans le sable et ce qu'il trouve, alors que toi, tu as beau regarder et regarder encore, tu ne vois absolument rien. Depuis bientôt dix ans sans cesse, je cherche sur cette plage, des pierres précieuses !! Eh oui, des pierres précieuses ! Regarde !!

Je vis alors ses doigts noueux défaire le lacet de cuir du pagne, sa main disparut dans le sac et revint au soleil brillant de mille feux ! Il y avait là dans sa paume, des rubis, des émeraudes, des pierres de jade, des diamants et bien d'autres pierres toutes aussi resplendissantes les unes que les autres. Il me raconta alors qu'il y a longtemps de cela, sur cette plage sa jeune femme qu'il appelait tendrement sa FEMME DE MER et lui découvrirent à marée basse, un jour de grand vent, un coffret rempli de pierres précieuses. Ils étaient tellement pauvres, le matin, ils mangeaient de la maladie, le midi des tracas et le soir, ils mangeaient les restes du matin et du soir. Ils décidèrent donc, de la ramener chez eux, le précieux coffret. Ils prirent le chemin de corniche, qui surplombait les flots, le vent soufflait de plus en plus fort, tant et si bien qu'à peine arrivés au sommet de la falaise, une bourrasque folle, précipita la jeune femme et le coffre qu'elle portait dans l'écume monstrueuse. De ce jour, il perdit complètement la parole.

Un jour, il trouva une mouette rieuse couchée sur le sable et qui semblait l'attendre. Il vint lentement vers elle, pensant qu'elle était blessée. C'est alors qu'il vit la mouette tourner sa tête vers lui et lui dire ceci : « Emile c'est moi, ta FEMME DE MER, je me suis réincarnée en mouette rieuse, comme ça, ça te rappellera le temps où nous avions des fous rires ensemble. J'ai retrouvé une de nos pierres précieuses, regarde sous mon ventre, elle est là, bien au chaud. Chaque jour je viendrai sur cette plage, pour t'aider à retrouver notre trésor, il n'y aura que toi et moi qui les verrons sur le sable, quand nous aurons trouvé mille pierres, c'est moi qui te donnerai la dernière, alors seulement à la millième, tu les donneras toutes au premier qui te saluera, promets-le moi !

Tous les jours, depuis une décennie, quel que soit le temps, qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige, je marche, presque nu sur cette plage, un sac de cuir à la taille, qui me sert de pagne ; dedans, il y a les mille grains de Galway et parfois, je jette un de ces grains à la mer. Alors que je m'apprêtais à jeter mon dernier grain, un jour de grand vent, j'hésitais un instant ; en le regardant de plus près, je m'aperçus qu'il était beaucoup plus gros que chacun des autres et qu'il brillait d'une manière, bien différente des autres. Je décidais alors de le jeter en l'air et non pas dans la mer. Le grain fut attrapé en plein vol et emporté au loin, de l'autre côté de l'horizon, par un couple de mouettes au plumage blanc.


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