Fulbert et le pont d'argent
de Gérard Marjot

L'aiguille venait tout juste de passer par dessus le chiffre douze de sept heures. Petit à petit et avec une grande patience, la rosace prenait forme. Le petit Fulbert unique enfant de la famille Bolazec s'appliquait à poser la pointe de son compas sur le pourtour du cercle, sans trop appuyer, comme son maître d'école, lui avait montré l'après-midi même sur le grand tableau noir.

Une délicieuse odeur de soupe aux choux et au lard emplissait entièrement la seule et unique pièce de la chaumière. Le feu crépitait sous le chaudron. La mère du petit garçon avait mis dans un plat des pommes qui cuisaient tranquillement près du trépied. Fulbert leva la tête, il regarda la cheminée, puis la grosse horloge ; il aurait voulu que les aiguilles avancent un peu plus vite, tant ces parfums de cuisine lui donnaient faim, il sentait son estomac qui exprimait son désaccord d'être privé de toutes ces bonnes choses.

Sur la pierre du foyer, le chien Miraud leva la tête, il se leva tout doucement, tout doucement pour ne pas réveiller le chat qui ronronnait entre ses pattes.

Miraud s'étira puis vint poser son museau sur la cuisse de Fulbert, il regarda longuement le petit garçon. Fulbert eut l'impression que l'animal voulait lui dire quelque chose. Le chien se déplaça jusqu'à la fenêtre, posa ses pattes sur le rebord et regarda la nuit qui tombait, avec un léger gémissement, puis il vint se replacer devant son jeune maître et le regarda avec insistance ! Miraud recommença son manège plusieurs fois. Fulbert essaya en vain de décoder les va et vient du chien, c'était assez déroutant, car Miraud ne se dirigeait nullement vers la porte d'entrée, comme s'il voulait sortir ! ? Tout à coup, le chien se dirigea vers le placard du fond, la porte était entr'ouverte, il disparut quelques instants puis réapparut tenant fièrement dans sa gueule l'anse du pot à lait.

Il se leva sur ses pattes de derrière et déposa précautionneusement le récipient sur la table, devant l'enfant puis aboya une fois pour attirer son attention.

Fulbert consulta une nouvelle fois la grosse pendule, il jeta un coup d'œil dehors puis soudain, comprit tout. Le chien venait de lui rappeler qu'il avait oublié d'aller à la ferme chercher comme tous les soirs le lait pour la maisonnée, il faut dire que l'exécution de sa rosace l'avait occupé totalement.

Fulbert se leva très préoccupé et un peu anxieux, non pas parce qu'il avait oublié d'aller chercher le lait, et qu'il craignait des remontrances mais surtout parce qu'il faisait à présent complètement nuit, une de ces nuits sans lune, à ne pas mettre un enfant dehors. Le garçon se leva, délaissant cahier, compas et crayons de couleur, attrapa l'anse du bidon de lait, puis ouvrit la porte, Miraud sur ses talons, juste au moment où sa mère entrait dans la maison, du linge sur les bras.

C'était une très belle et chaude nuit, pourtant on était déjà à la mi-octobre ! Fulbert bien qu'accompagné de Miraud n'était pas rassuré du tout. Heureusement la ferme n'était pas loin, on voyait les toits des étables de la maison, un sentier y menait en longeant la rivière, puis passait sous un pont de pierres. On ne sait pas pourquoi mais Fulbert n'avait jamais aimé cet endroit, le pont avait une seule arche assez basse à tel point que les grandes personnes pouvaient toucher facilement la voûte avec leur main.

Le chien marchait devant, il se retournait très régulièrement vers son jeune maître. Tout à coup juste avant le pont de pierres dans le dernier virage qui y menait, Miraud s'arrêta net, tout son poil hérissé, il se mit à grogner. Fulbert resta figé sur place, il s'avança tout de même de quelques pas jusqu'au chien qui grognait toujours, puis il lâcha un cri de panique, la voûte du pont était entièrement éclairée d'une lueur diffuse, verdâtre, presque irréelle ! !

Le garçon, pris de panique, fit demi-tour et reçut le chien dans les jambes. Ils coururent ensemble le plus vite possible vers la maison, ils coururent, coururent, tellement vite, qu'ils sortirent du récit ! ! Ils entrèrent en trombe dans la maison, le chien ventre à terre et tremblant de peur alla tout de suite se cacher sous le buffet, le chat qui était enroulé dans la boucle de sa queue, se leva d'un bond, arquant le dos, toutes griffes sorties, le poil hérissé, il souffla sa rage et partit rejoindre son ami sous le buffet.

Quant à Fulbert, il se précipita dans les jupes de sa mère, plus une parole ne sortait de sa bouche, il la regardait avec un regard affolé.
Son père assis sur une chaise devant la cheminée, sculptait un morceau de bois à l'aide de son couteau. Il leva la tête surpris, regarda le bas du buffet où le chien et le chat venaient de se réfugier, puis il vint caresser de sa main rugueuse la tête de Fulbert pour le calmer. Ce geste en effet calma peu à peu l'enfant, il réussit à dire seulement entre deux sanglots :
- Le… pont ! ... Le… pont !
- Hé bien, qu'a t-il ce pont ? demanda le père d'une voix très douce.
- Il y a de la lumière en dessous, une lumière verte ! !
Le père fut pris d'un énorme rire. Fulbert arrêta soudain de pleurer et regarda son père puis sa mère sans rien comprendre à ce rire. Deux têtes apparurent de dessous le buffet, se regardèrent, l'une d'elles poussa un soupir en balançant la tête de droite à gauche, on crut bien même apercevoir un haussement d'épaules, puis les deux têtes disparurent sous le buffet ; la mère, elle, restait interdite devant l'hilarité de son mari.
Le père reprit son souffle et s'adressa à son fils :
- Et si je la faisais disparaître moi cette lumière qui vient de te faire peur ?
Fulbert regarda son père, incrédule, et deux têtes à nouveau sortirent de dessous le buffet.
- Allez ouste tout le monde dehors ! On va faire une petite promenade jusqu'au pont de pierre avant de déguster cette soupe aux choux ! dit-il avec assurance.

Tous sortirent de la maison, le père marchait devant d'un pas confiant, suivi de la mère tenant par la main Fulbert pas si rassuré que cela, mais curieux de voir comment son père pouvait éteindre la lumière du pont.
Le chien Miraud suivait à peu de distance et le chat lui, marchait entre les pattes de son ami.

Arrivés au virage avant le pont, le père fit un geste de la main et fit attendre toute sa suite, puis il s'engagea d'un pas assuré vers le pont. Tous retenaient leur souffle.

L'attente ne dura que quelques minutes. Le père debout sous l'arche du pont, appela tout son monde et tous restèrent médusés ! Plus aucune lumière sous le pont ! ! Le père Bolazec les rejoignit un léger sourire aux lèvres, puis il leur demanda de fermer les yeux. Fulbert et sa mère un peu surpris, obéirent, le chien et le chat firent de même. Quand ils les rouvrirent, leur bouche exprima un silencieux « Oh ! » de surprise et d'admiration. Les deux animaux reculèrent de stupeur !

La lumière verte se trouvait dans les mains calleuses du père ! ! Alors le père Bolazec referma ses deux mains et d'un ample geste, il fit disparaître comme par magie la lueur vers les étoiles ! ! Ils étaient là, stupéfaits, sans faire un seul geste, quand des claquements de sabots se firent entendre et interrompirent leur rêverie. Ce n'était que la fermière qui venait à leur rencontre avec un pot plein de lait. Elle les accompagna jusqu'à la maison et repartit avec de la soupe aux choux et au lard, dans l'autre pot à lait.

Un peu plus tard autour de la table, Fulbert resta songeur devant son bol de soupe fumante et odorante, le regard ailleurs, sur le sentier près du pont. Il leva la tête et demanda à son père comment la lumière avait pu quitter le pont, être dans ses mains, puis disparaître dans la nuit. Pour toute réponse il n'eut droit qu'à un petit rire affectueux et à un regard plein de mystère.

Il y eut bien d'autres soirs, des soirs de nuit noire, des soirs de pleine lune et des soirs remplis d'étoiles. Fulbert n'eut plus jamais peur en allant chercher le lait à la ferme, parfois par temps très sombre et même sans son chien, lequel depuis cette fameuse soirée, devint le meilleur conteur de tous les chiens des environs.

C'est vrai ! C'est même lui qui m'a raconté cette histoire !

Il n'y eut donc plus jamais, de lumière verte sous le pont de pierre et plus de vers luisants non plus ! ! !


Retour au sommaire