(d'après un scénario de David Calderon)
Lors de cette fin de journée d'avril, lorsque j'allais me coucher, le soleil se couchait également à l'horizon et semblait pénétrer dans la mer.
J'étais encore couchée, comme à mon habitude, la tête enfoncée dans mon oreiller, lorsque j'entendis la sonnerie de mon téléphone portable, m'annonçant que ma nuit était finie. J'émis quelques gémissements désapprobateurs et je finis avec un long bâillement par me réveiller tout à fait, je me levais et me dirigeais vers la salle de bains. Je m'y rendis sans allumer tout en me grattant les cheveux, je baillais à m'en décrocher la mâchoire. Je fis fonctionner l'interrupteur, mais aucune lumière n'apparut. Je pestais alors :
- Fais chier ! Putain d'appart, les plombs ont encore sauté !
Au salon, je vidais quelques tiroirs et je dénichais enfin une bougie, je l'allumais et me dirigeais vers le tableau des fusibles :
- OK ! Alors qu'est-ce qui se passe encore ?
A la lueur de ma chandelle, j'ouvris l'armoire où se trouvaient les fusibles et j'appuyais sur divers boutons pour faire revenir la lumière mais en vain.
- Fais chier !
Je pris quand même une douche, assez froide, pour bien me réveiller, m'habillais puis je revins au salon, où j'allumais d'autres bougies, que je disposais arbitrairement tout autour du salon. Le salon baigna alors dans une atmosphère expressionniste où l'ombre et la lumière se disputaient tour à tour l'espace. Après avoir disposé mes bougies aux quatre coins de la pièce, je m'assis sur le canapé, me relevais, pour ouvrir le volet roulant. Je m'aperçus que l'extérieur était encore plus sombre que mon appartement !
Je sortis sur le balcon et constatais qu'il n'y avait aucune lumière dans la rue. Je me parlais à moi-même pour me rassurer :
- Mais, qu'est-ce qui se passe aujourd'hui ?
Tous les lampadaires et les enseignes lumineuses de ma rue, étaient éteints.
- Apparemment, je ne suis pas la seule à ne pas avoir de lumière, tout le quartier est dans le noir.
Je revins dans le salon, laissant la porte-fenêtre grande ouverte et je jetais un coup d'il à mon horloge murale. Il était 9h du matin, pourtant il faisait nuit noire, et la ville ressemblait à une ville fantôme.
- C'est bizarre qu'il fasse encore nuit comme ça !
J'entendis malgré cela un brouhaha de circulation qui me rassura quelque peu. Puis tout à coup, une sirène d'ambulance fendit l'espace sonore et le traversa d'une traite. Sur le balcon, je levais les yeux au ciel.
- Ca va être un sacré orage
Bon il faut que je me prépare !
Je déjeunais, puis je quittais l'appartement. Sur le palier je stoppais net.
- Oh ! J'ai oublié les DVD que je dois ramener au vidéoclub.
Je revins au salon, il faisait toujours aussi noir ! Je rallumais la bougie et m'approchais de l'armoire à DVD.
- Mais qu'est-ce que
?
Je constatais que tous les DVD, n'avaient plus de jaquettes !? Tous les boîtiers étaient noirs, sans exception. Paniquée, ne comprenant pas ce qui se passait, je vérifiais chaque étagère à la lueur de ma bougie.
- Qu'est-ce que c'est que ce délire ?
Je pris alors un des boîtiers noirs et me rendis compte, que le DVD, après l'avoir inséré dans le lecteur, lequel fonctionnait de façon autonome, n'avait plus d'image. Le DVD était vierge de toute reproduction d'image, qu'il était sensé conserver.
Je ne comprenais pas et j'étais de plus en plus paniquée.
- Mais, qu'est-ce qui s'est passé ?
Tout en disant à haute voix ces paroles, je continuais à vérifier tous les boîtiers et les DVD qu'ils contenaient, mais sur le lecteur, le constat était le même: LES IMAGES AVAIENT DISPARU. Assise sur le carrelage du salon, plusieurs DVD ouverts étaient amoncelés devant moi. La tête entre les mains, je tentais de raisonner.
- Non, mais c'est impossible ! Tous mes DVD sont là mais sans être là. Il y a obligatoirement une raison
C'est obligé !
Alors que je me creusais les méninges, pour comprendre, je levais les yeux vers ma bibliothèque. J'avançais de quelques pas vers elle, ma bougie à la main, et je me rendis compte que tous les livres n'avaient plus de couvertures également. Ou plutôt, si, ils avaient une couverture. Ils avaient tous la même, et celle-ci était blanche. Je me saisis d'un livre et constatais en feuilletant, que toutes les pages étaient immaculées. Tout le texte avait disparu !! Je commençais à perdre patience face à cette somme de phénomènes étranges, je m'énervais sur ces livres. Je les pris par paquets que je feuilletais sans qu'apparaisse, la moindre lettre puis les projetais violemment à terre les uns sur les autres. Totalement désemparée, je continuais à me parler à moi-même :
- Non, mais là ça ne va plus ! Il faut qu'on m'explique
Sur ces paroles, je commençais à vérifier les CD audio, mais comme ces derniers ils n'avaient plus ni jaquettes, ni images, ni textes !
- C'est une blague ! Ca ne peut être que ça
Mais comment ont-ils fait ? Et qui aurait pu me faire une blague aussi tordue ?
Je reposais la pile de CD que j'avais en main, puis après un bref délai de réflexion que je m'étais accordé, je passais dans la kitchenette qui n'était séparée que par un bar américain du salon. Là, je découvris tous les produits ménagers et alimentaires qui n'avaient plus de texte et d'image. Tous les mots et les images avaient disparu de cet appartement.
- Bon, alors tu gardes ton sang-froid. On va pas rester ici
Je mets ma veste et je me barre !
Je quittais le salon, ma bougie à la main et m'éloignais dans le couloir, pris ma veste dans la penderie, soufflais la bougie, et sortis. A la porte de l'appartement, j'essayais d 'allumer la lumière du couloir de l'étage, mais rien n'y fit, la lumière ne vint pas.
- C'est vraiment tout le quartier qui n'a plus de lumière !
Je fermais à double tour la porte de l'appartement, puis fis demi-tour, entrais à nouveau, allumais la bougie puis je sortis.
Je me retrouvais dans la rue, ma bougie à la main, ne voyant pas plus loin que le bout de mon nez, à cause de l'obscurité. J'entendis passer des voitures dans les rues avoisinantes, sans pour autant les voir, ni même les phares !?
J'effectuais quelques pas, puis distinguais des bruits de travaux plus bas dans la rue. J 'avançais dans la direction des bruits puis je tombais nez à nez avec un chantier de construction de bâtiment. Il faisait noir, mais au travers des grillages encerclant le chantier, je distinguais des bétonnières et ce que je supposais être une grue. Je les entendais fonctionner, mais je ne les voyais qu'à l'arrêt. Je voyais toutes les machines arrêtées et le chantier désert, et pourtant, il semblait fonctionner.
- Mais
Comment ça se fait que j'entende tout fonctionner, alors que rien ne marche ??
Quelque peu inquiète, je m'éloignais prudemment du chantier et je repris ma marche. Tout en marchant, je continuais à cogiter.
- Je sais pas ce qui se passe dans cette ville, mais ça devient de plus en plus bizarre !!
Je marchais depuis quelques minutes, lorsque j'entendis des rires et des cris d'enfants. Je m'arrêtais pour repérer la provenance du son puis je consultais ma montre.
- Il est 10 heures ! Ca doit être la récréation que j'entends. Peut-être que là-bas, quelqu'un saura ce qui se passe !
Je me précipitais en courant vers le son et arrivais effectivement devant une cour d'école primaire. Les enfants criaient et jouaient à gorges déployées, mais la cour était vide
Je m'approchais des grilles. Là, un enfant que je ne vis pas m'adressa la parole :
- Dis madame, pourquoi t'as une bougie ?
J'étais heureuse qu'un autre être humain me parle enfin. Malheureusement, je ne le distinguais pas dans les ténèbres.
- Bonjour petit ! Où tu es ? Je ne te vois pas. Rapproche-toi de la lumière !
- Mais, je suis là madame, devant vous !
- Il fait si noir, que je ne peux te voir. N'ai pas peur ! Approche-toi de la bougie !
Puis, sur ces mots, la cloche de fin de récréation retentit
- Je dois y aller ! Au revoir madame, vous êtes gentille mais un peu bizarre !
- Non, attends ! Reste ! Petit, reviens
!
Mais l'enfant était déjà parti, et la cour de récréation redevint petit à petit muette. Je restais encore quelques instants la tête appuyée au portail d'entrée. C'est alors que derrière moi, dans ce que je crus être de l'autre côté de la rue, j'entendis des rires moqueurs. J'étais complètement désemparée.
- Il y a quelqu'un ? Où êtes-vous ?
Je tendis à bout de bras ma bougie et cherchais à discerner quelqu'un dans le noir, lorsqu'une voix de là où provenaient les rires, s 'exclama :
- On est là
!
Les rires reprirent avant que je ne pus discerner quoi que ce soit.
- Attendez, ne bougez pas de là où vous êtes ! J'arrive !
Ma bougie au bout de mon bras tendu, m'éclaira peu mais assez pour que je puisse avancer dans la direction de ces voix. Tant bien que mal, je me rapprochais d 'eux, lorsque tout à coup, un bruit sourd énorme et un coup de klaxon se firent entendre.
- Attention !!
- Mademoiselle Martin ? Est-ce que vous m'entendez ?
- Aïe ! J'ai mal au bras ! Mais où suis-je ? Allumez la lumière, s'il vous plait !
- Calmez-vous, mademoiselle Martin, vous êtes à hôpital. Vous avez eu un accident. Une voiture vous a heurtée, mais ce n'est rien de grave. Vous avez seulement une fracture au bras et quelques contusions.
- Une voiture m'a heurtée ? Mais je n'ai rien vu, pourtant ! Je me souviens juste que j'étais dans la rue et puis je me suis réveillée ici
Il fait sombre dans votre hôpital ! Je n'arrive même pas à vous voir. Vous pourriez allumer, s'il vous plait, docteur ?
- Mademoiselle Martin, je dois vous expliquer quelque chose. Nous nous sommes rendu compte lorsque vous êtes arrivée ici, que vous aviez souffert d'une dégénérescence fulgurante de la cataracte. Ce sont des cas très très rares et isolés, mais cela arrive. Le plus souvent, cela se déroule l'espace d'une nuit. Les personnes vont se coucher et le processus se déroule pendant leur sommeil. A leur réveil, tout comme vous, ils ne voient plus rien, ils sont aveugles, Mademoiselle Martin
- Non, ce n'est pas vrai !
-
ils ne voient plus, mais rassurez-vous, vous avez eu la présence d'esprit de vous éclairer, dès votre réveil, avec une bougie, nous l'avons d'ailleurs trouvée dans votre main, au moment de l'accident. Cette très faible clarté, à votre réveil a été suffisante pour arrêter le processus. Vous allez très vite recouvrer toute votre acuité visuelle, nous vous transférons dès aujourd'hui dans le service du Professeur
Le plus éminent ophtalmologue, que l'on puisse trouver.
- Alors, ici, dans la chambre, il y a la lumière ?
- Oui, vous ne pouvez pas encore la voir, à cause du bandeau qui vous protège les yeux, mais la lumière est allumée ! A bientôt Mademoiselle Martin, je viendrai vous voir souvent, ici et chez vous, si vous le voulez bien, vous ne m'avez pas encore vu, mais nous sommes voisins de palier, depuis seulement quelques jours ! Je m'appelle François.
François et moi, sommes assis, à contempler ce merveilleux spectacle du coucher de soleil sur la mer. Nous nous sommes mariés peu de temps après ma sortie de l'hôpital. Nos deux appartements n'en font plus qu'un à présent. Les DVD, les CD, les livres de ma bibliothèque ont tous retrouvé leurs jaquettes, leurs sons, leurs lettres et leurs images.
Pelotonnée dans les bras de François, je regarde le soleil à travers mes verres protecteurs, c'est encore un peu flou, mais Dieu que c'est beau ! Devant un tel spectacle, une pensée me vient à l'esprit, et je la livre à mon tendre compagnon :
- Le soleil
La source naturelle et inépuisable ! On ne se rend vraiment compte de l'importance qu'ont les choses précisément, que quand elles nous sont absentes. Voilà pourquoi nous pleurons quand quelqu'un meurt. Nous pleurons notre propre malheur et non le sien ; nous pleurons car il va nous manquer et non parce que nous sommes tristes pour lui. L'absence est de la tristesse égoïste. Vois-tu, lors de cette fin de journée d'avril dernier, lorsque j'allais me coucher, le soleil se couchait également et si j'avais su que c'était peut-être la dernière fois que je le voyais, j'aurais essayé de profiter plus longtemps de ses rayons !
Le soleil disparut alors complètement à l'horizon, semblant pénétrer dans la mer. Au-dessus de nos têtes, je vis la traînée blanche de l'airbus de 23 heures, que j'avais, grande hâte de retrouver et surtout mon fauteuil de commandante de bord.
Une mouette rieuse pas farouche pour deux sous et aussi légère, que l'une de ses plumes, vint se poser tout doucement sur mon épaule, elle tourna lentement la tête vers moi et me regarda droit dans les yeux, puis elle plia ses pattes et se coucha, la tête dans son plumage blanc