L'homme gris… des temps modernes
(D'après un scénario de Karell Marjot)
de Gérard Marjot

La salle de cinéma était comble ce jour là. Chaque spectateur, avait les yeux rivés sur l'écran, où était projeté un film muet comique en noir et blanc. Charly, le héros du film, était un petit homme aux vêtements trop amples. Il se faisait poursuivre par une meute de chiens, pour on ne savait quelle raison, mais c'était un prétexte suffisant pour qu'il trébuche, et bouscule tout sur son passage, afin de semer les molosses agressifs. A grandes enjambées, il traversa divers carrefours et rues, lorsqu'en tournant sur sa gauche, il se retrouva acculé dans une impasse. Pris de panique, il chercha vainement une issue puis s'aperçut, que tout au fond, derrière une benne à ordures, se trouvait une petite porte à la poignée dorée et brillante. Les chiens l'ayant poursuivi jusque là, il s'engouffra au travers de la porte. C'est alors qu'il atterrit avec grand fracas, et tomba sur un groupe de personnes, qui n'étaient ni plus ni moins, que les spectateurs du premier rang de la salle de cinéma !! Charly avait ainsi quitté l'écran.

Dans la salle, les personnes furent prises de panique et prirent tout naturellement peur, d'autant plus que Charly était toujours en noir et blanc. Les cris raisonnèrent alors et devinrent de plus en plus hystériques, au fur et à mesure de leur propagation dans la salle. Le projecteur s'éteignit et les plafonniers se rallumèrent ce qui eut pour conséquence, de découvrir nettement Charly. Un mouvement de panique s'empara alors de la foule et le magma humain qui la composait, commença à courir dans tous les sens en essayant de regagner la sortie. Charly était dépassé par les évènements, il essaya de prononcer quelques mots, mais il n'y parvint pas. Il mit ses deux mains autour de sa gorge et se rendit compte qu'il était muet, comme dans le film. Peu importe, car il se rendit compte, que quelque chose clochait autour de lui. Outre la toile blanche de l'écran, tout était rouge sang dans la salle, des fauteuils à la moquette. Charly, était intrigué par ce qu'il voyait. Il s'accroupit, et scruta la moquette. Il la sentit puis la lécha et s'interrompit immédiatement avec une grimace de dégoût. Il décida de suivre la foule à l'extérieur.

Le chacun-pour-soi aidant, la foule s'était dispersée très vite. Quant à Charly, il resta immobile sur le palier vide du cinéma. La clarté extérieure, qui arrivait, par les grandes baies vitrées, était trop éblouissante pour lui et de plus tout était différent, tout était colorisé. Au bout de quelques instants, sa curiosité l'emporta et il décida de partir à la découverte de ce qui l'entourait. Il marcha dans la rue et regarda autour de lui, comme s'il cherchait son chemin.

Il s'agissait d'une grande rue, avec beaucoup de circulation, des voitures partout, des gens sur le trottoir et des magasins de chaque côté. Charly était stupéfait car il y avait beaucoup de passants, des gens bizarres, avec des allures plus étranges les unes que les autres, qui se balançaient, avec un engin sur l'épaule, d'où sortaient des musiques qu'il ne connaissait pas. Il rencontra également, des personnes qui parlaient toutes seules, la main sur l'oreille. Il était apeuré par ce monde en couleurs qu'il n'arrivait pas à définir ni à comprendre, et il était étonné, que les gens se retournent et s'exclament ou rient sur son passage.

Il continua sa pérégrination et s'arrêta, face à la devanture d'un magasin de matériel électronique qui vendait notamment, des téléviseurs qui étaient exposés en vitrine. Il y en avait d'ailleurs un qui était allumé, et installé dans la rue, sur une table. Charly, intrigué par cet objet, cette boîte où des gens étaient enfermés à l'intérieur, s'en approcha, essaya de toucher les gens, mais buta sur l'écran cathodique. Il examina cette boîte, sous toutes ses coutures et essaya de faire des signes aux gens « prisonniers » à l'intérieur. Tout à coup, l'écran changea et il se retrouva dans la boîte, mais seule sa tête était dedans. Après un mouvement de recul effrayé, il se rapprocha et chercha à comprendre. Il s'agissait en fait, d'une caméra qui filmait les gens dans la rue, mais quelque chose d'autre l'intrigua, le fond qui se trouvait derrière lui était en couleur, et lui en noir et blanc. En regardant son image dans la « boîte magique », il se rendit compte qu'il n'était plus tout seul et qu'un groupe de trois jeunes skinheads s'étaient postés autour de lui pour l'observer de plus près. Ils étaient tous très grands, ils avaient le crâne rasé et ils portaient des blousons noirs, leurs visages renfrognés les rendaient d'autant plus agressifs et antipathiques. Mais Charly n'avait toujours pas compris, que ce qui était dans la boîte, était la « réalité ». C'est ainsi que lorsqu'un jeune lui tapa sur l'épaule, Charly qui n'avait jamais quitté l'écran des yeux, tomba à la renverse.

- Et, les mecs ! Regardez, comme il est blanc ce type.

- T'as vu un fantôme ou quoi ?

- Va faire des UV, t'auras meilleure mine !!!

Les jeunes rigolèrent à gorge déployée de leurs railleries, tandis que Charly se releva timidement sans aucune aide.

Choqué par les moqueries, mais également craintif, il décida de fuir ce groupe et continua son chemin. Comme depuis son arrivée, dans ce nouveau « monde », il observa toutes les choses qui étaient autour de lui. Au bout de quelques minutes et plusieurs dizaines de pas, il s'arrêta devant un feu rouge. Ce feu l'intrigua et surtout les trois couleurs qui s'alternaient. Il l'observa longuement, il le toucha et le sentit. En tournant autour, il s'aperçut, que des gens s'attroupaient autour de lui.

- Il est bizarre cet homme là, il n'a pas de couleur, il est GRIS !!

- Maman Qu'est-ce qu'il fait le monsieur ? Pourquoi il est tout blanc comme ça ? Dis, tu crois que c'est un fantôme ? C'est peut-être un extra-terrestre ?

- Mais non, mon chéri. Il est juste un peu différent. Il est handicapé comme les gens qui sont sourds par exemple, tu comprends ?

- Ah, quelle horreur ! C'est quoi ton problème, mec ? T'es pas net dis donc de renifler le poteau comme ça, on dirait un clebs.

Charly n'arriva pas à parler mais essaya de mimer quelques mots. A part brasser du vent, cela n'eut aucun effet sur cet auditoire spontané. Dépité par les réflexions des gens, il s'en alla tout penaud, les mains dans les poches, le nez vers ses chaussures et non en l'air. Guidé par ses pas, il marcha, marcha, jusqu'à un endroit tout vert au bout de la rue. Il soupira et s'engagea dans ce nouvel inconnu.

Cet endroit lui fit du bien. La végétation silencieuse tout comme lui, lui mit du baume au cœur. Il chemina sur l'allée centrale où les parterres étaient fleuris de rosiers roses. Il se baissa et en cueillit une. La humant pleinement, il s'enivra de son parfum quelques instants et l'accrocha au revers de sa veste. Il se remit en route avec plus d'entrain et observa autour de lui. Il passa à côté d'un petit étang avec des canards qui barbotaient dans l'eau et vint s'asseoir sur un banc juste à côté.

Sur le banc de bois, un vieil homme barbu était assis et regardait lui aussi les canards. Il ne sentait pas très bon et portait des vêtements troués et sales. Il avait quelques points communs avec notre ami Charly, dans sa façon de se vêtir. Dès que Charly se fut assis, le vieil homme, ne faisant pas cas de la « différence » de Charly, commença à lui parler, tandis que Charly ne put que rester muet et l'écouter.

- Bonjour, mon petit monsieur. Quelle belle journée nous avons là, le ciel est bleu, les oiseaux chantent…

Charly écouta le vieux monsieur parler et ne répondit que par des hochements de tête et des sourires car enfin, quelqu'un le prenait comme il était.

- Enchanté, je m'appelle Gaston !

Charly lui serra la main, sans pouvoir lui donner son nom en échange. Mais peu importe car le vieil homme était heureux de discuter.

- Vous savez, je viens ici tous les jours… J'adore cet endroit. Ca me rappelle quand j'étais petit, lorsque ma mère m'emmenait jouer avec mes copains dans le parc. Ah ! La bonne époque… Je me souviens, j'adorais le chocolat et l'été, ma maman m'achetait des glaces et il fallait les manger très vite, sinon ça fondait dans les mains. Ah, ce que cette période me manque. Aujourd'hui, je suis tout seul, ma moitié de ménage, est morte l'année dernière et depuis, je me sens très seul, je n'ai plus le goût de vivre. C'est pour ça que je viens ici, pour rencontrer du monde et discuter, passer le temps quoi ! Quand j'étais petit, le monde n'était pas comme il est actuellement. Je me rappelle la première fois que ma mère m'a amené au cinéma, c'était en 1939, j'avais huit ans. C'était « Le magicien d'Oz ». Vous l'avez déjà vu ? Quel film merveilleux. J'ai tout de suite adoré. Maintenant le cinéma est devenu violent et agressif. Il n'y a plus de vraies histoires. Celles qui sont magiques et qui font rêver. Les gens aujourd'hui, veulent de l'action, de la violence, du sexe. Et dans la rue, c'est pire, ils agressent les vieilles dames qui n'ont rien demandé, ils insultent tous les gens dont la tête ne leur revient pas… Ca m'est arrivé plusieurs fois cette année dans ce parc de me faire molester par une bande de voyous. Et vous, ça vous est déjà arrivé ?

Charly, tristement, opina du chef positivement lorsque arriva derrière eux, un groupe de jeunes, les mêmes qui se gaussaient de la condition de Charly un peu plus tôt, devant le téléviseur. Charly les reconnut et soudain il prit peur. Les deux hommes n'eurent pas le temps d'esquisser le moindre geste, que la bande de skinheads était devant eux et les encercla.

- Eh, mais c'est le gus gris de tout à l'heure. Alors on fait joujou dans le parc ? Tu t'es fait un nouveau copain ?

- Laissez-le tranquille, il n'a rien fait de mal. Allez-vous en, bande de petits voyous !

- Eh mais t'es là aussi papy. On t'avait pas reconnu ! On t'a bien amoché la dernière fois… Cette fois ça sera pire. Comme ça, ça t'apprendra à pas ouvrir ta grande gueule quand il faut pas.

Gaston tira Charly par le bras.

- Allez, on s'en va, on va ailleurs !

- Et non les tapettes ! vous n'irez nulle part sans nous !

Sur ces mots, l'un des skinheads ceintura Gaston tandis qu'un autre lui administra un sévère coup de poing dans l'œil. Puis un autre tout aussi violent dans le ventre, qui fit chuter Gaston, libéré de l'emprise du skinhead. Gaston à terre, Charly, aphone, appela silencieusement à l'aide. Démuni et sans aucun secours, Charly ferma les yeux.

- Alors, l'aspirine ! T'es vraiment trop pâle. On va te donner des couleurs nous. Des bleus partout… Eh les mecs, regardez, le vioc, qu'est-ce qui sort de sa poche ? M…de ! Des bonbecs comme je les aime, à défaut de biffetons, vous en voulez ??

Quand Charly ouvrit les yeux, il était dans un endroit inconnu et immaculé. Tout était blanc, des murs au plafond. Il portait une blouse bleue à présent et en se relevant du lit où il était allongé, ses côtes le firent souffrir ainsi que son œil droit. La chambre était comme toute autre chambre médicale, très épurée, où seul subsistait le strict minimum. La seule particularité était qu'il était dans une chambre à plusieurs, à côté de lui, il y avait un homme assoupi, qu'il n'avait jamais vu, il était d'aspect assez vieux, barbu et il avait le visage extrêmement tuméfié.

Quelque temps plus tard, Charly se retrouva, dans une autre pièce de l'hôpital où il y avait de nombreuses machines, plus impressionnantes les unes que les autres. Il était assis sur une table d'auscultation, une kyrielle d'hommes en blanc, portant tous un masque, des chaussons bleus et des gants, s'affairaient autour de sa personne. Charly mal à l'aise, paniqua et essaya de quitter cet endroit bizarre qui ne sentait pas bon. Les hommes en blanc lui barrèrent le passage, l'arrêtèrent, se jetèrent sur lui et l'attachèrent sur la table d'auscultation. L'un d'eux lui administra une dose de tranquillisants qui emporta progressivement Charly au pays des songes. Tandis que ses paupières se fermaient, il put tout de même entendre distinctement la discussion des hommes en blanc.

- Je ne comprends pas, tout est normal pourtant. Le scanner, ça a donné quoi ?

- Rien du tout. Tout est OK !

- Pareil pour les analyses d'urine et de sang !

- Qu'est-ce qu'il peut bien avoir ? Pourquoi est-il si….GRIS ??

- Pouvons-nous envisager la possibilité que cela puisse être une dépigmentation de la peau ?

- Oui, bien sûr, mais les tests cutanés de la peau n'ont rien montré !

- C'est dur à avouer, mais il est… NORMAL. Extrêmement blême et pourtant en très bonne santé, même excellente. Il se remet rapidement de ses contusions !

- Encore un mystère qui nous dépasse… !

Quand Charly revint dans sa chambre, le vieux monsieur était enfin réveillé. Il s'assit sur son lit, puis regarda Charly d'une façon étrange. Il avait du mal à bouger lui aussi, mais arriva quand même à ouvrir la bouche pour parler à son voisin de chambre.

- On s'en est pas trop mal sorti finalement, rien de cassé, juste quelques bleus par-ci par-là. Rien de grave. Dans quelques jours, nous serons sur pieds et nous pourrons sortir.

Gaston tendit le bras vers sa veste, et chercha quelque chose dans l'une des poches.

- Ils ont dû tomber dans le parc, j'avais un paquet de bonbons !

Charly lui expliqua par geste, qu'après l'avoir passé à tabac, des gens bizarres au crâne rasé, s'étaient partagés des bonbons, jusqu'au dernier, les avalant tout de suite.

Le vieil homme éclata alors de rire, ce qui réveilla ses douleurs, mais il continua à rire de plus en plus, jusqu'aux larmes. Quand il se calma enfin il s'adressa à Charly.

- Hé ben les lascars qui nous ont tapé dessus, on est pas près de les voir rôder dans le parc ou dans la rue, car figurez-vous que ce sont des bonbons un peu spéciaux, quand on en mange, les cheveux deviennent vert fluo et quand on essaie de les couper, ils changent de couleur instantanément, à chaque coup de ciseaux ou de rasoir ! Le vieil homme se remit à rire.

Charly ne reconnaissait pas cet homme qui lui paraissait le connaître. Il se méfia de lui car c'était un étranger, mais face à la bonhomie du vieillard et à sa roublardise, il lui concéda un sourire, avec l'œil toutefois interrogateur.

- Comment j'ai fait ? Simple comme bonjour ! Avant, j'étais chimiste, je travaillais dans les cosmétiques et les colorants pour cheveux, ensuite, j'ai exercé le même travail, sur les colorants mais dans l'alimentaire cette fois, et je me suis amusé à confectionner ce produit, et à le mélanger à des bonbons. C'est tout à fait inoffensif pour l'organisme humain, le produit s'élimine de lui-même. Oh la tête qu'ils vont faire ces loubars, pendant quelques jours ! Vous en voulez un pour essayer, il m'en reste cachés dans la doublure de ma veste, allez, tiens, je vous donne tout le paquet !

Quelques heures plus tard, la présentatrice du journal télévisé, dans son tailleur serré, était seule face à la caméra et débitait le flot d'informations quotidiennes :

- Espérons, que la situation ne s'envenime pas plus qu'elle ne l'est déjà. Alors, BLANC ou NOIR ?? Les deux mon capitaine ! En effet, aussi étonnant que cela puisse paraître, un homme, qui a été admis hier à l'hôpital, suite à une agression par un groupe de skinheads, est totalement GRIS. De la tête aux pieds. Retrouvons tout de suite, notre envoyé spécial, Bob, en direct de l'hôpital pour plus de détail !

Sur le parking visiteur de l'hôpital, une foule de gens étaient présents et attendaient avec impatience, la sortie de Charly. Il y avait toutes sortes de personnes, des enfants dans des poussettes, des adolescents, des vieillards, des paparazzis, prêts à tout pour n'avoir qu'une photo de cet être original. Tout le monde était au rendez-vous pour rencontrer l'homme en NOIR et BLANC. De même que Bob, l'envoyé spécial, micro en main et qui s'adressait à la caméra tenue par un technicien.

- Oui, bonjour Cathy ! C'est effectivement extraordinaire, mais dans cet hôpital, à l'instant où je vous parle, un patient s'apprête à sortir, d'une minute à l'autre. Quel intérêt me direz-vous ? Et bien, cet homme est GRIS ! Vous avez bien entendu chers téléspectateurs, vous allez découvrir comme moi et la foule de badauds que vous voyez derrière moi, ce phénomène de la nature, qui selon nos sources à l'intérieur de l'hôpital, serait dû à une malformation génétique générée par une contamination de radiation nucléaire !

Tandis que le journaliste appâtait son audimat, la foule murmurait et l'impatience était palpable.

- C'est vrai qu'il y a un homme bizarre à l'intérieur de l'hôpital ?

- Ouais c'est vrai ! Il paraît qu'il vient d'une autre planète, c'est mon voisin qui me l'a dit !

Charly, dans sa chambre d'hôpital, commença à s'habiller, pour se préparer à sortir. Son voisin de chambre l'interpella :

- Monsieur ! Je suis heureux de vous avoir connu, même si je ne connais pas votre nom, vous m'êtes sympathique. Bon courage par la suite.

Charly continua à s'habiller tout en écoutant le vieux monsieur lui parler. En mettant sa veste, il aperçut une rose, celle qu'il avait cueillie plus tôt dans le parc. Et à ce moment là, tous ses souvenirs lui revinrent : la salle de cinéma, la télé, le feu tricolore et enfin le parc, Gaston, et pour finir, l'agression avec la bande de skinheads qui les avait conduits jusqu'ici. Une fois sa veste boutonnée, Charly se précipita sur le lit de son voisin pour embrasser chaleureusement son nouvel ami. Il se dirigea vers la porte puis le salua d'un geste de la main une dernière fois avant de quitter la pièce.

Après avoir passé la porte de sortie, les gens se bousculèrent pour le voir de plus près, pour le toucher ou encore le photographier ou l'interviewer. Charly fut surpris et ne savait quoi faire, lorsqu'un journaliste l'aborda et fut obligé de crier par-dessus le brouhaha ambiant pour se faire entendre :

- Bob, envoyé spécial, comment vous sentez-vous ? Connaissez-vous la raison de votre état ? Que pouvez-vous dire aux milliers de spectateurs qui vous regardent en ce moment ?…

Le journaliste tendit son micro à Charly, attendant sa réponse. Le silence se fit et tout le monde resta suspendu à ses lèvres, attendant de savoir ce qu'allait dire le « monstre de foire ». Charly au centre des intérêts mais de manière positive cette fois, scruta les visages, un par un, de tous ces gens qui l'entouraient et revint ensuite vers le journaliste. Face à la caméra, il prit alors une profonde inspiration, mit la main à sa poche de veste et très lentement, avec des gestes précis, en sortit un paquet de bonbons il se mit à défaire très délicatement le papier entourant un bonbon puis mit la sucrerie dans sa bouche, et tira la langue en faisant une grimace. Aussitôt, à peine le bonbon avalé, on vit les cheveux de Charly, se dresser sur sa tête, et devenir en un instant vert fluo. Tout d'abord il y eut un grand étonnement dans la foule, puis le premier rire se fit entendre et déferla emportant l'hilarité générale. Charly, le sourire en coin, en profita pour s'éclipser très discrètement, laissant tout le monde rire de sa pitrerie.

Quelques mètres plus loin, dans le parking, Charly se fit rattraper, par un homme grand, raffiné, très bien vêtu, portant un chapeau melon et s'appuyant sur une canne à pommeau d'or.

- Bonjour ! Permettez-moi de me présenter : Umberto da Zavatti. Je dirige un cirque et je suis sans cesse à la recherche de nouveaux talents. J'ai une proposition à vous faire… Allons dans un endroit plus tranquille. Désireriez-vous m'accompagner jusqu'au cirque que vous voyez là-bas, je pourrai vous exprimer concrètement mon offre.

Charly parut hésitant mais finit par opiner du chef positivement, tout en montrant de la main la fenêtre d'une chambre du 2ème étage de l'hôpital. Par gestes il réussit à faire comprendre au Directeur du cirque qu'ils avaient besoin, tous les deux, de Gaston.

Quelque temps plus tard, Charly était recroquevillé au centre de la piste, sous le chapiteau. Il portait une longue redingote écossaise qui cachait complètement son visage, on ne voyait seulement que le bout de deux grandes savates qui dépassaient. Il n'y avait pas un seul bruit dans le public, alors que le chapiteau une fois de plus, était bondé, on avait même dû refuser du monde, et programmer en toute hâte, une deuxième représentation. Des aboiements se firent entendre. Tout à coup, Charly sursauta de frayeur et fut debout d'un bond, on découvrit alors, qu'il avait des cheveux rouge sang, dressés sur une tête totalement GRISE et il avait des chaussures géantes. Il était debout et scrutait le fond de la piste où les aboiements retentissaient à nouveau. Charly tremblait comme une feuille et se rongeait les ongles frénétiquement, il quitta de plus en plus apeuré, la piste et vint se réfugier, sur les genoux et dans les bras, d'une spectatrice, une dame en chapeau, lorsque déboula du fond de la piste, une minuscule boule de poils blancs. A sa vue, Charly, fouilla dans sa poche, défit un papier de bonbon, qu'il porta à sa bouche ; aussitôt ses cheveux se colorèrent un vert fluo éclatant ; paniqué devant ce monstre d'à peine dix centimètres de hauteur, il se mit à courir en rond autour de la piste, poursuivi par le chien ; il se retourna, avala un autre bonbon, ses cheveux soudain devinrent jaune fluo, tandis que l'ensemble de l'assistance, éclatait de rire, de voir ce clown à la figure grise et au cheveux qui changeaient comme par miracle tout le temps de couleurs, poursuivi par ce chien minuscule. La course-poursuite battait son plein, mais Charly fit subitement tomber la rose qui était accrochée à sa redingote Il s'arrêta et repartit en arrière alors que la boule de poils blancs, stoppait aussi sa course et les deux se firent face, Charly était à quatre pattes devant le fauve, grognant et montrant la seule et unique dent qui semblait lui rester dans la bouche, seule la rose les séparait. Charly alors très lentement, mit sa main à sa poche, défit le papier d'un bonbon, qu'il tendit au petit chien, le chien l'avala aussitôt et il devint tout fluoré en orange, Charly était ébahi, et avant qu'il n'ait pu faire le moindre geste, la boule de poils devenue désormais, fluo orangée, s'empara de la rose et se mit à courir autour de la piste, poursuivie par Charly, le poursuivi devenait alors le poursuivant. Le petit monstre faisait de brusques arrêts, passaient entre les jambes de Charly, qui trébuchait avec ses grandes chaussures, la position allongée, lui permettait rapidement d'avaler un autre bonbon et ses cheveux prenaient instantanément une autre couleur. Charly poursuivait le petit chien, il lui lançait des bonbons le petit monstre, délaissait la rose un moment, attrapait le bonbon à la volée, il l'avalait, reprenait sa rose et changeait de couleur, puis ils disparurent tous les deux, l'un poursuivant l'autre, et plongèrent, à travers un rideau blanc du fond de la piste pour rejoindre ainsi les méandres des coulisses sous les applaudissements et les rires du public. Quand ils revinrent saluer le public qui les réclamait à tout rompre, Charly était seul, des aboiements, venaient des coulisses. Il était apeuré à nouveau comme au début de son numéro, puis soudainement rassuré, sous le regard mouillé de larmes de Gaston, assis au premier rang, très lentement, il mit la main à sa poche de redingote, tout en se léchant les babines, et en sortit tout aussi lentement, une toute petite boule de poils d'un blanc immaculé, tenant une ROSE entre les dents.


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