Merlin… Pourquoi m'as-tu abandonné ?
ou
L'histoire de merlin le chanteur
de Gérard Marjot

Ce matin-là, en forêt de Brocéliande, il gelait à pierre fendre, un brouillard givrant, très épais, recouvrait entièrement l'immensité feuillue et on entendait les arbres plus que centenaires, souffrir et craquer dans leur gangue de glace. Le givre perlait sur les basses fougères et cette opacité glacée, il ourlait les feuillages et pesait sur les branches ; la froidure des jours précédents, avait figé et sculpté la fontaine de Barenton, la transformant en une véritable cathédrale translucide. Les écureuils se terraient dans leur nid, enroulés dans leur queue, et la lande aussi, craquait comme jamais, à chaque mouvement de cette forme que j'apercevais à peine. J'entendais également, comme c'était étrange, un bruit de chaînes.
Je distinguais au fur et à mesure du déplacement, une forme qui semblait être celle d'un homme et que les bruits provenaient, d'objets qu'il portait. J'appuyais alors sur l'objectif.
L'homme était un peu plus discernable et je remarquais, qu'il tenait dans sa main droite, un objet long et oblong dont il se servait pour se frayer des passages dans la végétation basse et cassante comme du cristal, mais extrêmement épaisse.
La marche de l'homme était progressive dans ce berceau végétal mais lente car il ne cessait de se retourner, à la recherche de quelque chose ou de quelqu'un.
L'homme jusqu'ici silencieux, se mit tout à coup à interpeller quelqu'un d'un ton de voix angoissé et presque inaudible :
- Merlin ! Merlin !… Où diable es-tu Merlin ?
Avec mille précautions, je m'approchais de cet homme, qui semblait se laisser gagner, par une certaine panique. Il avait la cinquantaine bien sonnée et semblait quelqu'un de peu soigné. Il avait la barbe foisonnante et des vêtements peu riches. De mon observatoire, je ne vis malheureusement pas d'où provenaient ces bruits de chaînes, ni quelle était la teneur de ce long objet qu'il tenait dans la main droite. Soudain, son pas s'accéléra et il se mit à crier, inquiet, espérant que sa voix rencontre l'écho d'une autre présence humaine :
- Merlin !? Mais où est-ce que tu te caches… Merlin ! c'est moi ! Allez montre-toi s'il te plaît… !!
A présent, ses pas sont moins espacés, le train est plus pressé. L'homme poursuit sa course au travers de cette immense nature écrasée par le froid et le brouillard. La panique semble succéder au désespoir. La tête de l'homme et son corps tournoient à la recherche de Merlin, mais jamais ses yeux ne parviennent à s'y poser.
Il s'arrêta au beau milieu de sa course pour reprendre son souffle, qui commençait à devenir trop court. Mais cette pause ne l'empêcha pas de scruter les alentours.
Non loin de là, dans son dos, de hautes fougères poussaient près d'une souche de chêne mort, couvert de stalactites qui lui donnaient ainsi un forme très étrange, dans cet univers ouaté. Au travers de ces hautes herbes, un craquement de brindilles se fit entendre. L'homme se retourna instantanément et sembla retrouver confiance, grâce à cet infime bruit. A pas feutrés, il s'approcha intrigué, du reliquat végétal, poudré de givre.
- Merlin ! Merlin,... c'est toi ?
Alors qu'il n'était qu'à quelques centimètres de la vieille souche, il écrasa du pied une brindille qui, moins sèche que la précédente, malgré sa petite taille, émit un craquement sec. Les fougères s'animèrent alors et deux corneilles s'envolèrent dans les cimes des arbres centenaires. L'homme surpris par l'envol soudain des oiseaux, eut un réflexe de recul, qui lui fit perdre l'équilibre, il vacilla et tomba en arrière ce qui lui fit perdre connaissance dans un bruit de chair et de chaînes.
Peu de temps plus tard, difficilement, ses paupières s'ouvrirent et laissèrent passer un paysage extraordinairement blanc, où tout se confondait. Il pensa alors qu'il était arrivé là où vont tous les mortels. Puis il se releva quelque peu, fit jouer ses articulations déjà engourdies par le froid tenace et il resta assis par terre. Sa tête avait heurté la souche de l'arbre mort et elle était douloureuse. Machinalement, il se passa la main derrière le crâne, mais vérification faite, sa main était toujours blanche et crevassée de rides sans aucun sang. Il chercha par terre et retrouva son long objet qui était tombé à quelques centimètres de lui.
Les chaînes recommencèrent à teinter entre elles, puis un genou à terre, il resta les mains croisées sur la hauteur de l'objet. Comme dans une prière, il appela d'une voix plaintive :
- Merlin… Merlin !
L'homme abattu, se laissa aller à son désespoir et des larmes chaudes coulèrent le long de ses joues rougies par le froid, son visage devint ainsi moins rustre. Il appela à nouveau entre deux sanglots :
- Merlin… Pourquoi m'as-tu abandonné ? Que t'ai-je fait mon ami ? Pourquoi es-tu parti ainsi ?
L'homme après quelques derniers reniflements, reprit ses esprits. Il se passa la main sur le visage pour essuyer les stigmates de sa faiblesse et alors qu'il était sur le point des se relever, un nouveau bruit se fit entendre, là à deux pas de lui. L'homme hurla presque :
- Merlin ! Merlin !
Les fougères face à l'homme commencèrent à se mouvoir. Toujours un genou à terre, il resta sur le qui-vive et se hasarda à un dernier appel prudent :
- Merlin, c'est toi ??
A ces mots, un beauceron blanc mâle bondit sur l'homme avec un magnifique lièvre dans la gueule. Ses deux pattes avant sur la poitrine de l'homme, il remua frénétiquement la queue et déposa fièrement sa proie encore toute chaude, par terre, puis se coucha haletant. D'un bond il disparut à nouveau en aboyant et revint rapportant un autre lièvre encore plus gros. Le manège se répéta et bientôt, six beaux lièvres, et un coq faisan aux longues plumes d'or, gisaient dans l'herbe gelée. L'homme arbora un énorme sourire et embrassa le chien qui n'attendait que ça. Il lui retira le coq faisan, de la gueule et le chien put ainsi manifester tout son bonheur d'avoir retrouvé son maître.
- Alors, Merlin ! T'es allé chasser mon gros ? Je me suis inquiété moi… Toi tu t'en fous hein ?!
Sur ces mots, le bruit des chaînes se fit plus pressants et je vis enfin que ce bruit venait de la laisse métallique du chien auquel pendait un beau collier jaune en cuir, qui portait l'inscription MERLIN.
- Allez, on rentre à la maison !
L'homme passa le collier autour du cou de Merlin et lui fit un bât, pour qu'il puisse arriver fièrement au village, avec toutes ses proies. Puis il se ravisa, il détacha le collier. L'homme mit la laisse et le collier, autour de son propre cou et s'appuya sur son bâton pour se relever. Une fois debout, il regarda chaleureusement son ami, le flatta, et lui dit :
- T'es chiant quand même… à chaque fois que je t'enlève ton collier, tu te barres. C'est toujours la même chose avec toi. Je passe des heures à te chercher et à t'appeler et monsieur n'en fait qu'à sa tête. Tiens d'ailleurs à cause de toi, je suis tombé. La prochaine fois on restera au petit parc mon vieux, tu sais, celui qu'il y a, à côté de la maison. Finies les balades en forêt, enfin jusqu'à ce que les terrines de lièvre et de faisan soient dans notre ventre à tous les deux.
Le chien le regarda attentivement, émit un aboiement mélodieux, puis un autre son lui succéda, différent du premier, enfin s'enchaînèrent une suite de sons, qui ressemblaient vraiment à un chant, aboyé certes mais à un véritable chant.
L'homme abasourdi, regarda longuement son ami et lui dit :
- Ah ben ça alors ! Depuis quand chantes-tu ? Bon c'est ton secret, tu ne veux rien me dire, tant pis pour moi, mais à partir d'aujourd'hui, je vais t'appeler MERLIN LE CHANTEUR !!
Dans un éclat de rire et des aboiements joyeux, tous les deux disparurent dans la brume glacée.


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