Au train… où vont les choses
de Gérard Marjot

Assis depuis déjà un bon moment, sur le pont de pierres, à côté de son père, Fulbert regardait la grosse locomotive qui entrait en gare, et qui crachait sa vapeur et sa fumée. De part et d'autre de l'unique porte donnant sur le quai, il y avait d'énormes massifs d'hortensias de toutes les couleurs. Fulbert vit le chef de gare, avec sa belle casquette blanche et son drapeau. « Moi aussi quand je serai grand, j'aurai une casquette blanche et un drapeau et je ferai partir les trains et des avions, et des bateaux, et des… », pensa le garçonnet. Le train s'immobilisa dans un grincement de freins et tout de suite, un haut-parleur se fit entendre :

« Votre attention s'il vous plaît ! Les voyageurs porteurs de bagages sont priés de sortir de la gare par la porte principale, les voyageurs non porteurs de bagages sont également invités à sortir par la porte principale, il est formellement interdit de traverser les voies !! Vérifiez que vous n'avez rien oublié dans ce train ! La correspondance pour LOSSE EN GELAISSE, qui devait se faire par autocar, se fera à vélo, lesquels seront mis à la disposition des voyageurs par la SNCF, ils sont entreposés, dans la cour derrière la gare, nous vous souhaitons un bon séjour ! ».

- Eh ben dit le père de Fulbert, je leur souhaite moi aussi, un bon voyage, et un bien du plaisir, avec leurs valises et leurs balluchons sur les porte-bagages, pour monter la côte de NOUILLORC le raidillon de CANQUOUNE et la montée vers ST JEAN NIVAIRE !!

- Dis papa, qui sont tous ces gens qui se dirigent vers la gare ? Et comme ils ont des vêtements bizarres, ils arrivent en chantant, et ils ne touchent pas le sol, que c'est beau, j'aime beaucoup ce qu'ils chantent !

« C'est au mois de mai que changent les choses,
C'est au mois de mai que fleurissent les roses,
C'est au mois de mai que les amours éclosent,
C'est au mois de mai que changent les choses… » (*)

« Nous sommes bien peu de chose,
Et mon amie la rose me l'a dit ce matin… » (**)

A quelques pas, un écureuil délaissa sa branche, et descendit le long du tronc, il s'arrêta entre les pieds de Fulbert, il se dressa sur ses deux pattes arrière et il écouta lui aussi, puis d'un bond, il fut sur les genoux de l'enfant, les oreilles bien droites.

- De la main, le père caressa la fourrure rousse. C'est pour ça qu'on est là, je ne voulais pas te faire rater ça, ce ne sont pas des gens mais ce sont des choses.

- Des choses ?

- Oui des choses ! Regarde bien, devant il y a quelqu'un qui leur ouvre la route, ce qu'il est beau ! Lui c'est le créateur de toute chose ! Et on peut dire en voyant ceux qui le suivent, qu'il a bien fait les choses !

- Ils ne sont pas bien nombreux !

- C'est vrai, tu as raison, c'est peu de choses !

- Papa, y en a un là-bas qui est très drôle, avec son chapeau à clochettes, il n'arrête pas de sauter en l'air, qu'est-ce qu'il est rigolo !

- Oui, c'est une chose bien étrange !

- Et celui-là, il se régale, il mange une tartine !

- Ca c'est une chose ! Et comme toutes les bonnes choses, elles ont une faim…

- Tiens, ils arrivent sur le quai, écoute on dirait, qu'on fait l'appel !

- C'est normal Fulbert, il faut toujours appeler les choses par leur nom !

- Pourquoi il a un trépied ce monsieur, et pourquoi il les fait se ranger ?

- Lui c'est le photographe du groupe, il veut voir les choses bien en face et tu vois il prend tout son temps, car il veut prendre les choses du bon côté !

- Ha Ha Ha !! Les choses viennent de tomber comme des dominos, que c'est drôle !

- C'est vrai, maintenant on voit des tas de choses !

- Là-bas il y a une dame qui a un gros ventre, elle a l'air bien triste, pourquoi ?

-Non Fulbert elle n'est pas triste, elle est toute chose, quant à son gros ventre, c'est la vie Fulbert, c'est une intellectuelle, une philosophe, elle s'appelle Melle Kant, je me souviens de son nom, je l'ai vue, l'autre soir donner une conférence à la médiathèque, elle est rayonnante n'est-ce pas, elle porte une chose en soi, et bientôt, elle mettra au monde un enfant, une toute petite chose, aidée par une sage-femme qui a l'habitude de prendre les choses bien en main !

- Et si on parlait d'autres choses ! dit le père, par exemple celui-là, là-bas, tu le vois, il est roulé en boule, au pied d'un autre.

- Pourquoi ? demanda Fulbert?

- Je vais te le dire : chez les choses, quand quelqu'un se met dans cette position, au pied d'un autre, ça veut dire qu'à tout moment de l'existence, on peut compter sur lui, l'autre a ainsi une chose sûre à son pied !

- Tiens, celui-là là-bas ce doit être un joueur de foot, il a un N° 6 sur le devant et le derrière de son maillot !

- Celui-là, c'est vrai il doit faire partie d'une équipe de foot ou de basket et à bien regarder l'écusson qu'il a sur son maillot, il vient de très loin, d'Alsace, c'est la chose 6 de chtrachbourg, il n'est pas venu seul de là-bas, à côté de lui il y en a une autre chose, qui porte le N° 7, c'est la chose 7 !

- Comme c'est marrant ce que tu viens de dire, pourquoi tu parles avec tes cheveux ?

- Avec mes cheveux ?

- Oui, t'en as encore sur la langue !

- Qui est le dernier là, celui qui tient un petit garçon par la main, on dirait qu'il a paquet de lettres sous son bras ?

- Ah ! Lui, c'est un monsieur qui écrit, il écrit des lettres. Tu sais là-bas au pays des cigales où sifflent le mistral et la tramontane, là où les citronniers et la lavande, sentent si bon. Il vit et il écrit, dans un ancien moulin à vent qu'il a remonté pierre par pierre. Tu as bien vu, ce sont bien des lettres qu'il tient sous son bras, mais pas n'importe quelles lettres, ce sont les lettres de son moulin. Avant ce moulin appartenait à un certain « Maître Cornille », on y faisait de la belle farine. Les jeunes du village, venaient en bande jusqu'à la plate-forme et il y avait toujours parmi eux, quelqu'un qui jouait du fifre et du tambourin, certains jours c'était le meunier lui-même qui menait la danse et on s'amusait jusqu'au soir, à la lueur des lampions. Ce monsieur Fulbert il s'appelle M. Daudet et le petit garçon qu'il tient par la main, c'est le petit Chose.

- Lorsque toutes les choses furent montées dans le train, Fulbert, son père et le petit écureuil, virent le chef de gare, porter à ses lèvres, non pas un sifflet, mais une flute de roseau et aussitôt le train se mit à rouler, il ne siffla pas, mais on entendit très longtemps après le départ, le joli son d'un carillon… chut !! Ecoutez, ne faites pas de bruit, on l'entend encore ! Ah ! Encore une chose…

(*) Paroles et musique de François BUDET
(**) Françoise HARDY


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