Manu est avachi sur une chaise. Il tient dans sa main droite, la lettre qu’il vient de recevoir, et de son pouce gauche, il enfonce les touches de son « téou » et le porte à son oreille :
- Allo ! C’est toi ? C’est moi ! « T’es où ? » Ecoute mon pote, je viens de recevoir une bafouille de la boîte à rythmes, tu sais, celle où on est allé ensemble l’autre jour. Ils me disent comme ça, qu’il y a du « taff » pour moi dans une boîte, dans un service technique ! Je ne sais pas si je vais y répondre, ça m’a l’air trop « nase » !
Dans son « téou » Manu est interrompu par un grand éclat de rire : Hé vieux ! Laisse-moi rire ! Ce n’est pas la boîte à rythmes, mais la boîte d’INTERIM, pour le taff dans un service technique, technique ta mère, ha ha ha !!
De rage, Manu remet le téou dans l’unique poche de son jean, qui a subi les assauts ravageurs de son couteau ou d’un cutter.
- Ce mec ! La honte ! Trop nase lui aussi !
Manu jette une nouvelle fois un coup d’œil à sa lettre, puis soudain, une sueur froide lui coule dans le dos. Il s’enferme dans la salle de bains et se regarde dans la glace. Son piercing est bien ancré sur son sourcil droit. Il se dirige vers sa chambre et ouvre la porte de l’armoire, espérant y trouver peut-être une tenue à peu près convenable. Une nouvelle bouffée de sueur froide arrive. Absolument rien de mettable !
Ses jeans sont tous lacérés aux genoux et aux cuisses, des jeans fabrication « made in Manu », d’autres sont maculés d’encre avec des dessins bizarres, il y en a partout, même sur les fesses. Les autres vêtements, sont roulés en boule et se disputent la place, avec tout un fatras d’autres vieilleries. Quant aux pulls, ils sont tous hors d’usage !
Manu se laisse tomber lourdement sur un fauteuil complètement défoncé. Son regard est fixé sur ses chaussures éculées.
- Je ne peux quand même pas aller à la boîte, chaussé comme ça. Tout ça, c’est de la faute de ma « vieille ». Quand j’étais tout petit, elle me mettait des godasses qui se fermaient avec des « scratch », puis j’ai eu de groles comme les potes, des groles qui ne se lacent jamais.
Manu recommence à écraser avec son pouce, les touches de son téou.
- Allo ! C’est toi ? C’est moi ! Non je peux pas venir, il faut que j’aille à l’ANPE et à l’EMISSION LOCALE, voir s’il n’y a pas des stages pour apprendre à faire ses lacets, après on verra pour le boulot. Comment ? C’est clair, trop nase !!
Quelque mois plus tard, Manu frappe à la porte du bar, tabac, crêperie, épicerie, boulangerie, bureau de poste, poissonnerie, mercerie, pompes funèbres...etc, le tout sur dix huit mètres carrés, situé sur la place du bourg.
L’annonce est encore sur placardée sur l’unique carreau, faisant office de vitrine : « je cherche un bon vendeur, avec de l’expérience, autonome, et sachant compter. Salaire à débattre. Ne pas écrire, se présenter à la boutique. ».
Manu frappe à la porte. Personne ne lui dit d’entrer, mais il entre quand même. Tout d’abord il ne voit pas grand-chose, du fait de l’exigüité de la pièce et du peu de clarté. Il s’arrête brusquement, quand il aperçoit dans un coin, un lit recouvert d’un drap blanc sur lequel un corps est allongé. C’est un corps de femme, elle est habillée toute en noir. Une couronne de fleurs est posée près d’elle. Manu ne vois aucune bougie, ni feuille de laurier dans l’eau bénite. Il y a pourtant une autre personne dans l’unique pièce, une autre femme qui s’approche du lit où repose le corps, s’en éloigne, revient, regarde le corps inanimé sous différents angles. Manu va pour faire demi-tour, quand il voit le corps de la défunte, se relever, se mettre en position assise sur le lit, elle tient la couronne de fleurs entre ses mains. Elle se met tout à coup à parler et interpelle l’autre femme.
- Alors Angèle, qu’est-ce que tu en penses, est-ce que cette couronne te plait, sinon
J’en ai encore d’autre !
La pseudo défunte aperçoit Manu.
- Qu’est-ce que tu veux, mon garçon ? Si c’est pour les harengs, il n’y en a plus ! Par contre j’ai des lapins, bons à tuer.
- Je viens pour l’annonce !
- Hyppolite ! Arrive donc, y a quelqu’un pour toi !
On entend un juron, un bruit de bouteilles qui se renversent et soudain, semblant sortir de terre, la tête d’un petit homme rougeaud, apparaît entre deux cageots de patates et de carottes. Le corps s’extirpe avec difficulté des entrailles de la terre, puis la trappe est refermée, d’un coup sec.
- Qu’est-ce que c’est t’y que tu veux mon gars ? lui demande Hyppolite.
- Je viens pour l’annonce !
- As-tu déjà vendu quelque chose ?
- Assurément ! La dernière place de vendeur que j’ai eue, c’était chez.....X !
- Et pourquoi donc, que t’es pas resté ?
- Ben tout simplement, parce que pendant tout le temps que j’ai été chez lui, j’ai vraiment très bien travaillé et qu’il n’y avait plus rien du tout à vendre ! Mon patron n’avait plus à vendre que sa boutique. C’est ce qu’il a fait. Et il est parti s’installer au soleil, les pieds en éventail !
Hyppolite, tout en rangeant ses cageots, un sourire en coin, observe néanmoins Manu. Son regard s’arrête sur les pieds du jeune homme. Il est pieds nus. Le commerçant est un peu surpris, puis lui demande :
- Dis-moi, du combien que tu chausses ? Je dois bien avoir une vieille paire de
pompes, à traîner par là et qui ne seront jamais vendues. Et de plus, si nous faisons affaire tous les deux, il serait plus correct pour la clientèle, que tu aies quelque chose aux pieds. En attendant, je sui debout depuis quatre heure et je n’ai encore rien mis dans mon ventre. Allez amène-toi par ici, on va manger quelque chose et causer !
Manu suit Hyppolite et ils disparaissent tous les deux dans l’arrière boutique, plus minuscule encore que le magasin. Le commerçant d’un revers de main, débarrasse l’unique table de la pièce, il se dirige vers un buffet et revient avec deux verres. Bientôt, il y a devant eux, un pichet de cidre, une miche de pain et un morceau de lard qui fait saliver à l’avance Manu : huit centimètres de gras, pour cinq millimètres de maigre... Le genre de morceau de lard, que, rien qu’à le regarder, on a deux grammes de cholestérol en plus...
Après s’être tous les deux rassasiés et avoir bien discuté, du travail à faire comme vendeur, Hyppolite décide sur le champ, de mettre Manu à l’œuvre, afin de se faire une idée et avant de conclure définitivement l’embauche.
- Écoute, mon gars, la Francine et moi, on va s’en aller pour la journée, tous les
deux, voir nos vieux. Comme tu dis que tu es un bon vendeur, et ben tu vas garder la boutique et vendre ce que tu peux. Ca te va t’y comme ça ?
- Vous pouvez partir sans crainte, je vais vous remplacer, vous et votre femme.
Allez ne perdez pas de temps, la route doit être longue !
Au moment où le chien et le loup commence leur querelle quotidienne, la porte de la boutique s’ouvre. Hyppolite et Francine sont de retour.
- Alors, comment s’est passée la journée, mon gars ? lui demande le commerçant. Combien de client qu’il est venu ?
- Un !
- Mouais ! Le chiffre d’affaire, va pas être important ! Pour un bon vendeur... que tu disais !
- Détrompez-vous ! leur répond Manu le regard plein de malice. Dans le tiroir-caisse, il y a exactement un peu plus de cent mille euros, et rien qu’en billets !
- Hyppolite et Francine se regardent, ouvrant des yeux, grands comme des roues de bicyclettes.
- He ben ouvrez, si vous ne voulez pas me croire ! les invite Manu.
D’un même mouvement, les deux commerçants se dirigent vers le comptoir, ouvrent le tiroir-caisse et ensemble, ils font un bond en arrière. Leurs yeux, à présents grands comme des roues de moulin, voient bien rangées, des liasses de billets, entourées de bandes rayées.
- Ha ben ça alors, j’en reviens pas, murmure Hyppolite, le regard perdu. Mais
comment t’as fait ça ? Qu’est-ce que tu as vendu ?
- Ben voilà, leur dit Manu, c’est très simple : Dès que vous êtes partis, un type est
entré. Je lui ai vendu du fil de pêche et une canne ou plutôt non, trois. Pas celles en bambou, non, les derniers modèles, les téléscopiques, en fibre de carbone, avec des moulinets de différentes dimensions, des hameçons, des bottes, des vêtements pour la pluie et le vent... Comme j’ai su, en discutant avec lui, qu’il n’était pas de la région, je lui ai demandé s’il connaissait les coins de pêche, et surtout s’il avait un bateau. Il m’a répondu que non, je lui ai alors vendu le hors-bord, et je lui y ai mis dessus le moteur de 150 CV. Il n’avait rien pour tracter le bateau, je lui ai aussi vendu le 4x4 Mercédès ainsi que la remorque pour aller avec ! Quand j’ai fait l’addition, il y en avait pour un peu plus de cent mille euros. Je lui ai dit aussi, que la maison n’acceptait pas les chèques, mais uniquement du liquide, à cause des chèques impayés. J’ai donc arrondi la somme, je l’ai accompagné à la banque avec le 4x4, pour qu’il l’essaye, il a fait devant moi son retrait d’argent, nous sommes revenus à la boutique, et j’ai mis l’argent dans le tiroir-caisse. Il est là devant vous !
- Incroyable ! t’as réussi à fourguer tout çà, a un type qui venait acheter du fil !?
lui dit Hyppolite.
- Ha non, il n’est pas du tout venu, pour acheter du fil, il voulait seulement une
boîte de « protections » pour sa femme, alors je lui ai répondu :
- Puisque votre WE est foutu, pourquoi vous n’iriez pas à la pêche ??