Cosmogonie
de Grégory Covin



Prologue

Connaissez-vous la véritable histoire du petit chaperon rouge ?
L’histoire du monde repose en réalité sur cette simple réflexion. Il fut un temps lointain ou ce récit était teinté de relents philosophiques qu’aucun enfant pour s’endormir n’aurait pu comprendre. La fillette venait sonner chez sa mère grand, pénétrait dans la maison quand la porte s’ouvrait enfin, et dévorait la vieille femme. Ceci pour accéder à un nouveau statut, pour devenir femme à son tour. Ne remarque-t-on pas, souvent, qu’un bébé nait au moment même où, dans la même famille, proche ou éloignée, l’un des membres décède ? Il fallait que la grand-mère disparaisse afin de laisser une place vacante pour la petite fille. L’univers suit une logique que l’Homme parvient parfois à saisir, quand il ne se laisse pas attendrir par sa propre imagination qui lui dicte toutes ces histoires impossibles qui ont, cependant, leur propre voie directrice qui mène à une explication plausible. Ainsi est né le loup, qui n’avait pourtant pas lieu d’être, médiateur d’une nouvelle trame du même récit. Ainsi est née la bête, le monstre auquel il faut prendre garde. Cette chose qui nous menace si l’on désobéit à ses parents.
De tous temps, l’Homme a ressenti le besoin de réinventer le monde, afin qu’il puisse le manipuler, le diriger. En être le maître. Et il continuera de ce fait à réfléchir, à établir de nouvelles théories, pour comprendre ce qui lui est abscons, afin de satisfaire cette insatiable curiosité qu’on lui connaît. Pourtant, et c’est ce qui se révèle parfois étrange quant à la nature de l’Homme, ce qui lui est évident lui échappe à de nombreuses reprises pour expliciter, ou justement ne rien expliciter du tout, ce qu’il ne comprend pas. De nombreux chercheurs tentent de comprendre ce que représente véritablement le Big Bang, cette étincelle qui, explosant au cœur du vide, a donné naissance à l’univers tout entier. Un univers qui continue, aujourd’hui encore, à s’étirer à travers ce voile sombre que forme le néant, à le remplir. La nature a horreur du vide. Ils cherchent également sur ce qu’il pouvait y avoir avant, s’il y a eu un avant. Et si c’est effectivement le cas, ils aimeraient pouvoir expliquer ce qui a provoqué cette explosion de vie. Qui a allumé la mèche ?
La seule réponse, aujourd’hui, à cette question, et à de nombreuses autres, est évidente et également frustrante, car c’est une réponse qui n’explique rien. Il s’agit de Dieu. C’est la carte Joker que l’on tire quand les suggestions nous manquent. Quand aucune autre carte ne peut nous permettre de nous sortir du jeu intellectuel dans lequel on s’est lancé. Dieu a créé l’univers, l’Homme, les planètes, la moindre parcelle de vie. Dieu est invisible, il est partout.
Finalement, Dieu est l’univers, puisqu’il peut paraître inutile de croire qu’il y avait Dieu régnant sur le néant avant la création de toutes choses. L’univers est la vie, l’univers a créé l’homme à son image. Une augmentation constante, au gré du temps, afin de remplir le vide qui enlise le cosmos. Et, effectivement, l’homme se multiplie au fil des siècles qui s’écoulent, encore et encore.
L’Homme a horreur du vide, il construit, envahit tout ce qui est à sa portée. Qu’importe les conséquences, bonnes ou mauvaises, de ses actes. Telle est sa mission. Il est le reflet de l’univers. Après tout, qui dit que ce bâton de dynamite qui a anéanti ce vide cosmique de vie et de matière était préférable à l’absence de toute existence auparavant ? L’univers s’est trouvé lui-même une raison d’être, tout comme l’homme explique lui-même ses actes qui anéantissent sa propre planète. L’univers est né de rien et redeviendra néant, quand il aura atteint sa limite d’expansion. Telle est la théorie du Big Crunch. L’univers rapetissera et se dévorera lui-même, s’exterminant avec les mêmes moyens qu’il avait utilisés pour sortir du ventre de sa mère. Encore une fois, tout comme le devenir de l’Homme. Il redeviendra poussière.
Mais si les chercheurs sont incapables de donner une explication plausible à la raison d’être du Big Bang, Dieu le peut. Les Hommes ont fait parler cette entité sans visage, tout comme ils ont personnalisé le loup de la légende, faisant de lui un animal rusé, malin, comme le sera le diable. Et si Dieu a souvent été représenté comme un vieil homme à la barbe blanche – reliant de ce fait le petit chaperon rouge, ici l’homme, qui attend le moment de succéder à ce grand parent pour prendre sa place -, l’Homme n’a jamais tenté d’expliquer l’ensemble des phénomènes qu’il ne comprenait pas en prenant pour exemple la réflexion humaine. Quand une idée nous vient à l’esprit, surgissant du néant, se demande-t-on de quelle manière celle-ci est née, exceptée par une suite de courants électriques parcourant des neurones ? Pour l’Homme, il n’y a rien à expliquer, puisque cette idée est née de rien et disparaîtra également quand il ne la gardera plus à l’esprit. Cependant, elle existe pendant tout ce temps qu’il la traite, qu’il l’analyse, afin de décider si cette idée lui sera valable ou non pour le problème qui se pose à lui à un moment précis. De cette manière, ne peut-on accepter que cette explosion nommée Big Bang, ou pourquoi pas Eurêka, n’a nulle source et nulle destination. Et si un Dieu existe, est-il, depuis tout ce temps, en train d’analyser cette idée, de la retourner dans son esprit divin, expliquant que l’univers ne cesse de s’étendre sur ce grand rien qu’il parcourt depuis des milliards d’années et qu’il parcourra encore pendant très longtemps. Peut-on expliquer le Big Crunch comme étant l’avènement de cette grande idée, son épuisement. Dieu aura imaginé un monde, avec ses êtres vivants, les pensées qui les parcourent, puis sa réflexion se portera sur un autre sujet, et notre univers cessera d’être pour laisser la place à un autre. Il est toutefois difficile d’accepter le fait que nous ne serions rien d’autre que des phénomènes électriques entre neurones dans la tête d’un être inconnu que l’on nommerait Dieu. La vie ne serait qu’un rêve.
Mais imaginons juste un instant que nous soyons effectivement des phénomènes électriques, sensibles à toutes formes d’électricité qui nous entoure. De ce fait, en passant la main devant l’écran de télévision, l’air crépite autour de nos doigts. Il peut également se produire un phénomène magnétique entre une brosse et nos cheveux. Sans oublier ces instants ou nous recevons une décharge électrique en ayant simplement posé la main sur une poignée de porte ou sur la rambarde en fer d’un escalier. Nos morts parviennent parfois à communiquer avec nous par l’intermédiaire de la télévision ou d’un poste de radio. Par l’intermédiaire des ondes électriques.
Mais en acceptant cette idée, on pourrait aisément concevoir que nous sommes tous des Dieux, puisque nous pensons, nous réfléchissons, et concevons des théories sur n’importe quel sujet. Nous aurions donc des univers qui naissent et meurent dans nos propres têtes. Et, pourquoi pas, ces êtres que nous créons et que l’on dote également du don de la pensée, sont capables également de créer d’autres univers. Finalement, tout ceci ressemble à une photographie d’un homme prenant la pose et qui montre au photographe un magasine sur la couverture duquel on le voit pris en photo, arborant la même expression que celle qu’il prend au moment même de cette nouvelle photographie. L’image se répète à l’infini, comme un jeu de miroirs.
Dans ce cas, quelle place donner aux Dieux, au Bien et au Mal, dans leur sens spirituel ? Si nous concluons sur le fait que nous sommes tous, en quelque sorte, des Dieux, alors il n’existe aucun Dieu. Cette multitude d’êtres ayant un tel rôle empêche tout don divin. Ce qui est divin est inabordable par le commun des individus, et seuls quelques êtres peuvent être appréhendés comme des Dieux. Il est ainsi évident que l’Eglise repoussera ce genre de théories, ne pouvant accepter le fait qu’elle n’ait plus sa place dans la Société. Et qui tolérerait sur cette planète de n’être rien d’autre qu’un phénomène électrique, une idée dans la tête d’un géant ? Que tout ce que l’on croyait jusqu’à présent est faux ?
- Moi, je le pourrai, fit une voix dans l’assemblée.
La créature aux yeux innombrables que formait la foule assemblée dans l’amphithéâtre se retourna comme un seul homme vers l’individu enfoncé sur son siège, un coude posé sur la petite table figée devant lui, servant aux étudiants pour prendre note de leurs cours. Son menton reposait sur son poing, le faisant ressembler au Penseur de Rodin, tant il donnait la sensation d’être plongé dans une profonde réflexion, inconscient de tous ces regards dirigés vers lui.

1


- Mais, si je ne m’abuse, vous êtes prêtre ? remarqua le professeur en discernant le petit col blanc enserrant la gorge de l’inconnu.
- Oui, j’apporte la Bonne Parole, sourit l’homme d’église.
Certains individus dans la salle, pour beaucoup des intellectuels – écrivains, scientifiques, et autres professeurs - lui renvoyèrent son sourire, comprenant l’humour dont il faisait part, tout en se tournant vers le professeur, chef de fil du présent colloque, pour connaître sa réaction. Mais l’homme ne laissa rien paraître.
- Alors, comme je crois que nous n’avons pas d’autres représentants de l’église que vous, mon père, je pense que nous serions tous curieux de connaître votre avis sur la question.
- Et bien, je suis tout à fait d’accord sur le fait que nous ne serions rien d’autre que des fantasmes élaborés par un être qui nous est supérieur. Supérieur dans tous les sens du terme, et que l’on nomme ainsi Dieu. Il aurait de ce fait créé, consciemment ou non, l’univers tout entier. Qu’il s’agisse des Hommes, des plantes, des molécules que nous sommes incapables de voir, ainsi que le diable.
- C’est amusant que vous parliez du diable, mon père. L’église en fait rarement mention. Selon vous, quelle place pourrait avoir le diable dans la théorie que je viens de vous proposer ?
- Le diable serait l’équivalent d’un homme sur certains points, et d’un Dieu sur d’autres. Dieu est investi de tous les pouvoirs que nous pouvons, mortels, lui doter. Tout comme le diable, excepté pour une chose, celui de la Création. Le diable ne peut rien créer, il ne peut qu’utiliser, emprunter, ce qui se présente à lui. C’est ce que l’on explique par la Possession.
- Donc, il serait également une sorte de phénomène électrique ?
- Exactement. Il n’est rien d’autre qu’une idée de plus dans le fantasme de Dieu. Mais certains fantasmes deviennent parfois incontrôlables. Un simple rêve peut tragiquement se transformer en cauchemar. C’est ce que représente le diable pour l’église. Il est le côté noir du rêve, un rêve qui tourne mal. Et le diable cherche à contrôler le cauchemar qu’il met en place. Tout rêveur se souvient avoir été limité dans ses actes quand il se retrouvait dans un cauchemar, comme ne plus pouvoir courir à l’approche du monstre qui le poursuivait, se voir obliger de ramper, ou être simplement incapable de bouger ou de crier. C’est ce que le diable cherche à faire, mais dans ce rêve que nous appelons réalité.
- Je dois dire que je suis très intrigué de rencontrer un homme d’église avec une telle largeur d’esprit, avoua le professeur.
- Et moi, je dois reconnaître que votre théorie est très intéressante, même si elle n’apporte rien de véritablement nouveau. Vous ne remettez finalement en question que notre conception. Mais que nous ne soyons que le rêve d’un être supra humain ou les enfants d’un Dieu comme nous nous l’imaginons, cela ne change rien au problème. Car cela revient à dire : qui est le rêveur, ou qui est le créateur ? Il n’y a que le nom qui change. Il y a toujours quelque chose au-dessus de nos têtes, qui régit d’une manière toute particulière nos vies. Je crois qu’il serait plus important de montrer aux Hommes qu’il leur faut croire en quelque chose et non de passer une vie entière à choisir un prénom à cet être divin. De toutes les manières, le nom donné à ces entités, qu’il s’agisse de Dieu ou du diable, ne seront pas les noms qu’ils se sont eux-mêmes donnés. Cela est aussi futile que de tenter de savoir si, en cet instant précis, vous êtes en train de rêver. Vous n’avez rien pour parvenir à découvrir cette réponse. Je crois d’ailleurs que le rêve vous obnubile à un point tel que vous avez fondé votre théorie sur ce fantasme très particulier que vous, comme tous les autres, n’êtes rien qu’un simple rêve. Mais pensez-vous vraiment qu’un être rêvé par un autre peut de lui-même rêver ? Qu’il est aussi aisé de créer ce jeu de miroirs mental ? Car, dans ce cas, qui est le rêveur, qui est le créateur ? Peut-être est-ce vous, cher professeur, qui êtes en train de rêver que vous discutez devant des centaines d’individus et que je suis en train de vous répondre, de vous contredire. Ou alors peut-être est-ce l’un de ces individus qui nous écoute, qui va d’un instant à l’autre entrer en scène afin d’orienter le rêve sur lui. Ou peut-être, tout simplement, est-ce moi le rêveur ? Comment le savoir ? Comment savoir que tout ceci n’est rien d’autre qu’un rêve et que le dormeur se réveille, peut-être à sa mort dans ce monde, hors de cette réalité ?
- Cela, il faudrait mourir pour le savoir, rétorqua le professeur, c’est la même réponse que l’on peut apporter concernant Dieu et son existence. Il n’y a qu’à notre mort que la révélation nous sera apporté.
- Oui, bien sûr, mais restons sur votre théorie, si vous le voulez bien, continua le prêtre. Celle d’un grand rêve. A quel moment pourrait-on s’assurer que la réalité que l’on connaît n’est pas la vraie ? Imaginons que vous soyez en train de rêver, en cet instant précis. Que vous êtes en train d’inventer, au fur et à mesure que les secondes s’écoulent, endormi dans votre lit, que vous nous faites ce discours. Qu’est-ce qui pourrait bien vous tirer de ce rêve, si celui-ci ne se transforme pas en cauchemar ? Qui dit que, depuis que vous avez lancé votre premier cri, en sortant du ventre de votre mère, vous n’êtes pas en train de rêver de la vie qui vous attend ? Si nous sommes tous des Dieux par le fait de posséder ce don de créativité, on pourrait aisément accepter que nous sommes le produit de votre imagination et que le Dieu que nous adorons n’est rien d’autre qu’un bébé qui vit sa première nuit.
- Je dois admettre que ceci serait envisageable, si l’on peut concevoir qu’un bébé puisse élaborer un monde aussi complexe que le nôtre, reconnut le professeur.
- Mais abordons le sujet différemment, fit le prêtre, de nouveau avec un sourire que de nombreux visages reflétèrent, comme des centaines de miroirs autour de l’homme. Imaginons que ce soit moi, le rêveur. Que je veuille mettre fin à cette discussion, que je désapprouve votre façon d’appréhender le monde à un point tel que je veuille que vous disparaissiez de mon rêve. Que vous arriverait-il, d’après vous ? D’après votre théorie ?
- Je disparaîtrai, sans aucun doute. Le rêveur élabore son rêve de lui-même, jusqu’à ce que celui-ci devienne un cauchemar. Alors il en perd le contrôle. Mais dans ce cas, si vous étiez le rêveur, les tueurs, les violeurs, et tous les brigands de ce monde disparaîtraient également. En tant qu’homme d’église, votre rêve serait certainement un paradis.
- Oui, bien évidemment. Mais, encore une fois, imaginons qu’il n’y ait que vous qui m’insupportiez. Croyez-vous que votre vie deviendrait un cauchemar tandis que celle des autres continuerait normalement ?
- C’est bien possible oui, admit le professeur qui commençait à se lasser de cette conversation.
Le prêtre accaparait toute l’attention de la salle et il voyait le regard de la foule glisser de l’homme d’église au petit bureau derrière lequel il était assis comme autant de vagues venant ramper le long des plages avant de retourner vers la mer. Il ne voyait pas où ce discours allait le mener et savait que très bientôt, il manquerait d’arguments.
- Pensez-vous alors que vous disparaîtriez d’un seul coup ou, tout comme l’univers s’étend progressivement et cessera d’être au fil d’un long retour en arrière, ce fameux Big Crunch, votre vie basculera et se transformera en véritable enfer ?
- Qui pourrait répondre à une telle question ? Vous désirez aller plus loin que ma théorie. Votre raisonnement est subtile mais, comme vous me l’avez annoncé il y a quelques instants, n’apporte rien de plus au problème posé. Les avis divergeront sur cette question, et seule le côté philosophique de la chose peut se révéler d’une quelconque importance. Mais nous ne sommes pas là pour disserter…
- Nous sommes ici pour disserter de votre devenir, professeur Bringman, l’interrompit le prêtre, d’une voix sèche. Parce qu’il a été décidé par les Hautes Sphères, à cette seconde même, que vous aviez été trop loin et que le rêve qui vous avait été accordé ne pouvait durer de la sorte. Pour vous le cauchemar va commencer afin d’entamer la lente descente qui va vous permettre de vous réveiller.
Daniel Bringman resta quelques instants sans pouvoir dire le moindre mot. Le discours du prêtre avait changé avec une telle rapidité, que ce soit au niveau du contenu que dans le ton employé, qu’il avait encore du mal à réaliser ce qu’il venait de lui annoncer. Un discours qui n’avait d’ailleurs aucun sens, même si la foule installée devant lui ne semblait pas remettre en cause ses paroles, acceptant avec la même facilité les propos du prêtre que ceux qu’il venait lui-même de leur énoncer. Mais son cœur avait fait un bon dans sa poitrine, l’alertant ainsi que les paroles que l’homme d’église venait de prononcer avaient ramené des profondeurs une terreur qu’il ne se serait jamais cru posséder, telle la créature émergeant finalement des eaux troubles du Loch Ness au moment où l’on ne s’y attend plus. Une sueur froide le recouvrit, le faisant frissonner des pieds à la tête, comme s’il était véritablement recouvert d’eau de pluie qui avait imprégné ses vêtements. Il grelotta, ses dents s’entrechoquant comme des dizaines d’osselets se percutant ensemble, les uns aux autres, et inspira une grande bouffée d’oxygène.
Pendant un très court instant, le monde se figea, comme si la foule amassée devant lui n’était rien d’autre qu’une gigantesque photographie accrochée au mur de l’amphithéâtre. Et pendant cette seconde où il retint sa respiration, Daniel constata que la lumière qui émanait de la longue baie vitrée qui servait de fenêtre, courant sur tout le côté droit de la grande salle et l’inondant d’une clarté terne, donnait la sensation d’être aspirée, tirée en arrière. Comme si le temps faisant demi-tour et se retirait lentement, comme l’annonçait la théorie du Big Crunch. Il n’y avait en réalité que le prêtre qui semblait lui aussi se rendre compte du phénomène, observant, tout comme le professeur Bringman, les raies du lumière avalés par les couleurs à l’extérieur, telles de gigantesques pailles colorées aspirées par un soleil malade.
Et, devant ses yeux, les hommes et les femmes, jeunes et vieux, se mirent à rajeunir, à une vitesse plus impressionnante encore que celle à laquelle la lumière qui éclairait l’amphithéâtre avait commencé à quitter la salle, comme si la nuit commençait à s’étendre au travers du ciel afin d’entamer son long sommeil. Encore une fois, le prêtre faisait exception à tout ce qui se déroulait autour de lui, ne subissant aucun changement physique et gardant toujours ce calme inquiétant, comme s’il était lié, d’une quelconque manière que ce soit, à Daniel. Qu’il était un observateur tout comme le professeur Bringman de cet intriguant phénomène et qu’il n’avait de ce fait rien à craindre du dépérissement inversé qui touchait chacun des individu assis dans l’amphithéâtre. Mais bien que cela ne semblait pas angoisser le prêtre le moins du monde, Daniel était tétanisé par la peur.
Ses yeux allaient d’un visage à un autre, clignant sans cesse comme pour tenter de trouver une porte de sortie à la vision d’horreur qui s’offrait à lui, sous le regard indifférent du prêtre.
- Mais qui êtes-vous ? demanda finalement le professeur Bringman à l’homme d’église qui le fixait sans méchanceté, comme un scientifique observe la réaction d’un animal de laboratoire confronté à une expérience de son cru.
Il avait failli dire : “ mais qui diable êtes-vous ? ”, mais s’était de lui-même sanctionné de prononcer ce nom au dernier moment, ayant peur de la réponse que le prêtre pouvait alors lui rapporter. Tous les individus, devant lui, avaient atteint l’âge préscolaire, et certains, ceux et celles qui figuraient parmi les plus jeunes dans la salle lorsqu’il avait entamé son discours, avaient déjà disparu, comme s’ils s’étaient évanouis dans le néant. Ce qui était en quelque sorte le cas, même si cette explication ne pouvait être tolérée par l’esprit du professeur.
Tous subissaient l’effet du Big Crunch, tous étaient victimes d’une régression spectaculaire qui était comparable à un film qu’on l’on met en marche arrière, la plus rapide qui soit, par l’intermédiaire de la télécommande d’un magnétoscope, afin de le remettre au début. Un début où l’histoire des protagonistes ne s’est pas encore mise en place, où aucun nom n’est prononcé afin de faire connaissance avec les personnages, où aucun visage n’est montré. Une histoire vide de sens, tout comme l’était devenu, en l’espace de quelques secondes, l’intérieur de l’amphithéâtre. Et, dans les instants qui suivirent, tout comme on renverse le sablier du temps, son public s’évanouit après avoir atteint l’âge de l’enfance puis celui d’embryon. Ils cessèrent tout simplement d’exister, car nul ne les avait encore enfantés. Devant Daniel ne s’étendait à présent qu’une plage désertée par la vie estudiantine. Juste des dizaines et des dizaines de chaises qui claquèrent comme des loups referment leur mâchoire sur leur proie épuisée, tombée au sol après une fuite harassante, quand le poids de ceux et celles qui s’y trouvaient assis cessa d’exister, les laissant se rabattre sur les dossiers.

2


Daniel se réveilla. Sans un cri, sans un tressaillement, sans sentir la moindre goutte de sueur, sur son front ou le long de son dos. Il s’éveilla simplement d’un rêve qui ne pouvait être qualifié de cauchemar, puisque même son cœur, au repos, ne témoignait pas de la frayeur qu’il avait pourtant ressentie lorsqu’il se tenait derrière le petit bureau de l’amphithéâtre, face à ces gens qui étaient morts devant ses yeux. De la façon la plus intriguante qui soit. Il percevait encore le claquement de toutes ces chaises qui s’étaient rabattues au même instant, formant un écho d’une violence inouïe dans l’amphithéâtre, mais la peur qu’il avait ressentie lorsque tous avaient cessé d’être avait disparu. Il était serein, presque décontracté. Son esprit se mit simplement en route, afin d’analyser le contenu de ce rêve, tenter d’y trouver une explication plausible – peut-être avait-il mangé trop tard hier soir, définissant ainsi un rêve d’une telle étrangeté, ou peut-être, et c’était l’explication la plus plausible, craignait-il le discours qu’il avait à faire aujourd’hui, devant tous ces scientifiques et écrivains qui l’attendaient à 14h30 dans l’amphithéâtre de la faculté de Psychologie à Mont Saint Aignan.
Daniel se leva, en prenant garde de ne pas réveiller sa femme, et se rendit dans la cuisine afin de se servir un verre d’eau. Il était à peine six heures, et le jour s’était levé depuis peu, ayant ce même teint blafard que celui qu’il avait laissé transparaître par-delà la grande baie de la salle de cours de son rêve. Après avoir ingurgité quelques goulées de l’eau du robinet, qui lui firent le plus grand bien, il se posta à sa fenêtre et observa le monde.
Le regard levé vers le ciel, il se demanda si, en cet instant précis, l’univers avait cessé de s’accroître, de courir sur cette route pavée de dalles noires que formait le néant insondable, pour faire machine arrière. Y avait-il d’autres individus comme lui sur cette gigantesque planète qui avaient peut-être également ressenti la décision de l’univers de cesser d’explorer un corps qui n’était rien d’autre que le sien, puisqu’il était son propre créateur ? L’Homme avait-il dans ses gênes ce pouvoir de percevoir la fin du monde dans lequel il évoluait, de par ses rêves, son comportement, ou une sorte de sixième sens toujours ancré en lui malgré ces millénaires passés à refouler tout ce qu’il n’était pas parvenu à prouver de manière scientifique ? Mais le ciel ne lui rapporta aucune réponse. Il se sentait le même, il n’éprouvait aucune peur en lien à son rêve qu’il appréciait à présent en abandonnant ce côté horrifique qui lui était relié pour ne se rattacher qu’à son contenu apocalyptique, afin de tenter de se l’expliquer. Sans y voir une menace pour sa vie. Tout comme un enfant lorsque la nuit se retire, emportant avec elle ses monstres cachés dans ses recoins obscurs, sous le lit ou dans l’armoire, plus Daniel repensait à son rêve et plus il s’amusait de la façon dont son esprit avait pu imaginer une telle histoire. L’esprit humain était véritablement étonnant, en conclut-il. Tant de ressources, d’espoir et de créativité étaient la matière première à toutes ces théories qu’ils avaient fondées, au fil du temps. Peut-être que chacune d’elles était fausse, mais elles apportaient à l’humanité tant de réconfort qu’il était illusoire de croire pouvoir un jour les remettre en question. De ce fait, Dieu existait bel et bien, et il y avait un diable, un loup dans l’histoire du petit chaperon rouge pour pimenter un peu ce trajet dans les bois, ce chemin semé d’embûches que représentait une vie humaine.
Daniel but son verre jusqu’à la dernière goutte, appréciant le liquide frais et heureux finalement d’avoir vécu un tel rêve. Il en oubliant d’ailleurs l’angoisse corrélée au discours qu’il devait prononcer dans l’après-midi, ce qui était en quelque sorte une récompense pour la conclusion malheureuse qu’avait pris son rêve.
Un léger sourire aux lèvres, Daniel reposa le verre dans l’évier, se détournant de la fenêtre et de ses rayons encore timides qui tapaient aux carreaux pour qu’on les invite à pénétrer davantage dans les maisons de ceux et celles qui commençaient à se réveiller. Il fut sur le point de se rendre aux toilettes, ressentant après ce verre d’eau une impétueuse envie d’uriner, quand il se retourna de nouveau en direction de la fenêtre, le front plissé. Il y avait quelque chose qui n’allait pas et qu’il ne parvenait pas encore à déceler parmi le décor qui se présentait à lui, comme un tableau magnifique présentant toutefois un léger mais irrémédiable défaut. Le ciel était de couleur changeante, annonçant le temps de la journée qui s'annonçait, teinté de rose et de bleu en arrière fond, et de nombreuses habitations laissaient entrevoir ci et là, derrière les vitres, les lumières des lampes de salles ou des cuisines. Et c’était peut-être ceci qui l’intriguait. Il ne se souvenait pas avoir vu autant de lumières quand il s’éveillait à cette heure. Daniel scruta le ciel, les immeubles aux alentours, les voitures garées le long des trottoirs, les bruits qui lui parvenaient, sans déceler quoi que ce soit de suspect.
Puis, en notant que les rayons du soleil commençaient à se faire plus nombreux, apercevant de ce fait des lumières s’éteindre dans les habitations aux alentours, il comprit. Et son cœur se remit à battre, avec la même frénésie que dans son rêve. Le soleil ne se trouvait pas du bon côté du ciel. Le soleil n’était pas en train de se lever, étirant ses bras colorés du côté ouest de l’horizon, mais il apparaissait à l’est, emmitouflé dans ses draps nuageux. Et Daniel réalisait que le rêve qu’il avait fait expliquait ce qu’il était en train de constater avec effroi.
Le monde faisait marche arrière. Lentement, avec la même vitesse que lorsque la Terre faisait sa rotation autour de l’astre de feu, tournant sur elle-même comme un enfant dans le ventre de sa mère. On venait de mettre le film de l’humanité en marche arrière, sans à-coups, avec régularité, pour que nulle ne se doute de rien. Et Daniel savait à présent qu’il n’allait pas faire son discours cette après-midi, parce qu’il se trouvait désormais la veille de ce jour. Daniel leva les yeux vers la petite horloge murale située au-dessus de la porte d’entrée de la cuisine et lut qu’il était à peine six heures moins le quart. En hiver, la nuit tombait très vite, mais il savait que, très bientôt, le jour allait paraître parce qu’en réalité la nuit n’était pas en train de descendre sur les terres, mais de se retirer. C’était la raison pour laquelle il avait vu des lumières s’éteindre dans les quelques maisons en face de lui. Mais il ne parvenait pas à tout s’expliquer. Que faisait-il couché à cette heure ? La seule explication provenait de son rêve : c’était en se réveillant de ce dernier que le monde avait cessé de danser devant son public cosmique pour retourner s’habiller dans sa loge. Le spectacle était terminé.
Immobile devant la petite horloge, Daniel se demanda ce qu’il pouvait faire. Le temps régressait. Les gens, tout comme lui, allaient-ils se rendre compte de ce qui était en train de survenir ou, comme il le redoutait, allaient-ils, comme s’ils n’étaient rien d’autres que des acteurs que l’univers s’amusait à faire jouer, vivre leur vie en marche arrière, de plus en plus vite ?
Combien de temps encore le monde allait-il durer ? Les yeux dans le vague, plongé dans ses pensées, Daniel examina une fois de plus l’heure que les aiguilles du temps, bien qu’elles n’étaient pas détraquées, affichaient avec toujours plus de retard. Cinq minutes s’étaient déjà écoulées depuis qu’il avait observé l’horaire, un laps de temps qui, pour lui, du moins le pensait-il, ne dépassait pas la vingtaine de secondes. Il n’avait fait que penser, s’imaginer le pire, juste l’espace de quelques battements de cœur, et le temps avait déjà régressé de cinq minutes. Il était désormais six heures moins vingt de l’après-midi.
- Je suis encore en train de rêver, murmura Daniel, ce n’est pas possible autrement.
Mais, devant ses yeux, la longue aiguille des minutes derrière le petit cadran recula d’un cran, dans un clic bref et désagréable. Un clic qui annonçait à qui voulait l’entendre qu’il y avait un problème, que le moteur de l’horloge n’était pas fait pour que le temps aille dans ce sens. Et, dans les secondes qui suivirent, peut-être une soixantaine ou seulement trente secondes après que l’aiguille ait bougé, un nouveau cran fut franchi. Le moteur interne de l’horloge semblait s’offusquer de ce qu’on l’obligeait à faire, grinçant de plus en plus. Mais il ne pouvait faire autrement que de rebrousser chemin, tel un petit poucet revenant sur ses pas et récupérant sur sa route les petits cailloux égrainés avec soin.
- Je vais me réveiller, essayait de se convaincre Daniel. Je vais me réveiller. Il le faut.
Une nouvelle minute s’écoula, puis une autre. Et encore une autre. Et chacune semblait passer plus vite que la précédente.

Grégory Covin


Retour au sommaire