Prologue
Connaissez-vous la véritable histoire du petit chaperon rouge ?
Lhistoire du monde repose en réalité sur cette simple réflexion. Il fut un temps lointain ou ce récit était teinté de relents philosophiques quaucun enfant pour sendormir naurait pu comprendre. La fillette venait sonner chez sa mère grand, pénétrait dans la maison quand la porte souvrait enfin, et dévorait la vieille femme. Ceci pour accéder à un nouveau statut, pour devenir femme à son tour. Ne remarque-t-on pas, souvent, quun bébé nait au moment même où, dans la même famille, proche ou éloignée, lun des membres décède ? Il fallait que la grand-mère disparaisse afin de laisser une place vacante pour la petite fille. Lunivers suit une logique que lHomme parvient parfois à saisir, quand il ne se laisse pas attendrir par sa propre imagination qui lui dicte toutes ces histoires impossibles qui ont, cependant, leur propre voie directrice qui mène à une explication plausible. Ainsi est né le loup, qui navait pourtant pas lieu dêtre, médiateur dune nouvelle trame du même récit. Ainsi est née la bête, le monstre auquel il faut prendre garde. Cette chose qui nous menace si lon désobéit à ses parents.
De tous temps, lHomme a ressenti le besoin de réinventer le monde, afin quil puisse le manipuler, le diriger. En être le maître. Et il continuera de ce fait à réfléchir, à établir de nouvelles théories, pour comprendre ce qui lui est abscons, afin de satisfaire cette insatiable curiosité quon lui connaît. Pourtant, et cest ce qui se révèle parfois étrange quant à la nature de lHomme, ce qui lui est évident lui échappe à de nombreuses reprises pour expliciter, ou justement ne rien expliciter du tout, ce quil ne comprend pas. De nombreux chercheurs tentent de comprendre ce que représente véritablement le Big Bang, cette étincelle qui, explosant au cur du vide, a donné naissance à lunivers tout entier. Un univers qui continue, aujourdhui encore, à sétirer à travers ce voile sombre que forme le néant, à le remplir. La nature a horreur du vide. Ils cherchent également sur ce quil pouvait y avoir avant, sil y a eu un avant. Et si cest effectivement le cas, ils aimeraient pouvoir expliquer ce qui a provoqué cette explosion de vie. Qui a allumé la mèche ?
La seule réponse, aujourdhui, à cette question, et à de nombreuses autres, est évidente et également frustrante, car cest une réponse qui nexplique rien. Il sagit de Dieu. Cest la carte Joker que lon tire quand les suggestions nous manquent. Quand aucune autre carte ne peut nous permettre de nous sortir du jeu intellectuel dans lequel on sest lancé. Dieu a créé lunivers, lHomme, les planètes, la moindre parcelle de vie. Dieu est invisible, il est partout.
Finalement, Dieu est lunivers, puisquil peut paraître inutile de croire quil y avait Dieu régnant sur le néant avant la création de toutes choses. Lunivers est la vie, lunivers a créé lhomme à son image. Une augmentation constante, au gré du temps, afin de remplir le vide qui enlise le cosmos. Et, effectivement, lhomme se multiplie au fil des siècles qui sécoulent, encore et encore.
LHomme a horreur du vide, il construit, envahit tout ce qui est à sa portée. Quimporte les conséquences, bonnes ou mauvaises, de ses actes. Telle est sa mission. Il est le reflet de lunivers. Après tout, qui dit que ce bâton de dynamite qui a anéanti ce vide cosmique de vie et de matière était préférable à labsence de toute existence auparavant ? Lunivers sest trouvé lui-même une raison dêtre, tout comme lhomme explique lui-même ses actes qui anéantissent sa propre planète. Lunivers est né de rien et redeviendra néant, quand il aura atteint sa limite dexpansion. Telle est la théorie du Big Crunch. Lunivers rapetissera et se dévorera lui-même, sexterminant avec les mêmes moyens quil avait utilisés pour sortir du ventre de sa mère. Encore une fois, tout comme le devenir de lHomme. Il redeviendra poussière.
Mais si les chercheurs sont incapables de donner une explication plausible à la raison dêtre du Big Bang, Dieu le peut. Les Hommes ont fait parler cette entité sans visage, tout comme ils ont personnalisé le loup de la légende, faisant de lui un animal rusé, malin, comme le sera le diable. Et si Dieu a souvent été représenté comme un vieil homme à la barbe blanche reliant de ce fait le petit chaperon rouge, ici lhomme, qui attend le moment de succéder à ce grand parent pour prendre sa place -, lHomme na jamais tenté dexpliquer lensemble des phénomènes quil ne comprenait pas en prenant pour exemple la réflexion humaine. Quand une idée nous vient à lesprit, surgissant du néant, se demande-t-on de quelle manière celle-ci est née, exceptée par une suite de courants électriques parcourant des neurones ? Pour lHomme, il ny a rien à expliquer, puisque cette idée est née de rien et disparaîtra également quand il ne la gardera plus à lesprit. Cependant, elle existe pendant tout ce temps quil la traite, quil lanalyse, afin de décider si cette idée lui sera valable ou non pour le problème qui se pose à lui à un moment précis. De cette manière, ne peut-on accepter que cette explosion nommée Big Bang, ou pourquoi pas Eurêka, na nulle source et nulle destination. Et si un Dieu existe, est-il, depuis tout ce temps, en train danalyser cette idée, de la retourner dans son esprit divin, expliquant que lunivers ne cesse de sétendre sur ce grand rien quil parcourt depuis des milliards dannées et quil parcourra encore pendant très longtemps. Peut-on expliquer le Big Crunch comme étant lavènement de cette grande idée, son épuisement. Dieu aura imaginé un monde, avec ses êtres vivants, les pensées qui les parcourent, puis sa réflexion se portera sur un autre sujet, et notre univers cessera dêtre pour laisser la place à un autre. Il est toutefois difficile daccepter le fait que nous ne serions rien dautre que des phénomènes électriques entre neurones dans la tête dun être inconnu que lon nommerait Dieu. La vie ne serait quun rêve.
Mais imaginons juste un instant que nous soyons effectivement des phénomènes électriques, sensibles à toutes formes délectricité qui nous entoure. De ce fait, en passant la main devant lécran de télévision, lair crépite autour de nos doigts. Il peut également se produire un phénomène magnétique entre une brosse et nos cheveux. Sans oublier ces instants ou nous recevons une décharge électrique en ayant simplement posé la main sur une poignée de porte ou sur la rambarde en fer dun escalier. Nos morts parviennent parfois à communiquer avec nous par lintermédiaire de la télévision ou dun poste de radio. Par lintermédiaire des ondes électriques.
Mais en acceptant cette idée, on pourrait aisément concevoir que nous sommes tous des Dieux, puisque nous pensons, nous réfléchissons, et concevons des théories sur nimporte quel sujet. Nous aurions donc des univers qui naissent et meurent dans nos propres têtes. Et, pourquoi pas, ces êtres que nous créons et que lon dote également du don de la pensée, sont capables également de créer dautres univers. Finalement, tout ceci ressemble à une photographie dun homme prenant la pose et qui montre au photographe un magasine sur la couverture duquel on le voit pris en photo, arborant la même expression que celle quil prend au moment même de cette nouvelle photographie. Limage se répète à linfini, comme un jeu de miroirs.
Dans ce cas, quelle place donner aux Dieux, au Bien et au Mal, dans leur sens spirituel ? Si nous concluons sur le fait que nous sommes tous, en quelque sorte, des Dieux, alors il nexiste aucun Dieu. Cette multitude dêtres ayant un tel rôle empêche tout don divin. Ce qui est divin est inabordable par le commun des individus, et seuls quelques êtres peuvent être appréhendés comme des Dieux. Il est ainsi évident que lEglise repoussera ce genre de théories, ne pouvant accepter le fait quelle nait plus sa place dans la Société. Et qui tolérerait sur cette planète de nêtre rien dautre quun phénomène électrique, une idée dans la tête dun géant ? Que tout ce que lon croyait jusquà présent est faux ?
- Moi, je le pourrai, fit une voix dans lassemblée.
La créature aux yeux innombrables que formait la foule assemblée dans lamphithéâtre se retourna comme un seul homme vers lindividu enfoncé sur son siège, un coude posé sur la petite table figée devant lui, servant aux étudiants pour prendre note de leurs cours. Son menton reposait sur son poing, le faisant ressembler au Penseur de Rodin, tant il donnait la sensation dêtre plongé dans une profonde réflexion, inconscient de tous ces regards dirigés vers lui.
1
- Mais, si je ne mabuse, vous êtes prêtre ? remarqua le professeur en discernant le petit col blanc enserrant la gorge de linconnu.
- Oui, japporte la Bonne Parole, sourit lhomme déglise.
Certains individus dans la salle, pour beaucoup des intellectuels écrivains, scientifiques, et autres professeurs - lui renvoyèrent son sourire, comprenant lhumour dont il faisait part, tout en se tournant vers le professeur, chef de fil du présent colloque, pour connaître sa réaction. Mais lhomme ne laissa rien paraître.
- Alors, comme je crois que nous navons pas dautres représentants de léglise que vous, mon père, je pense que nous serions tous curieux de connaître votre avis sur la question.
- Et bien, je suis tout à fait daccord sur le fait que nous ne serions rien dautre que des fantasmes élaborés par un être qui nous est supérieur. Supérieur dans tous les sens du terme, et que lon nomme ainsi Dieu. Il aurait de ce fait créé, consciemment ou non, lunivers tout entier. Quil sagisse des Hommes, des plantes, des molécules que nous sommes incapables de voir, ainsi que le diable.
- Cest amusant que vous parliez du diable, mon père. Léglise en fait rarement mention. Selon vous, quelle place pourrait avoir le diable dans la théorie que je viens de vous proposer ?
- Le diable serait léquivalent dun homme sur certains points, et dun Dieu sur dautres. Dieu est investi de tous les pouvoirs que nous pouvons, mortels, lui doter. Tout comme le diable, excepté pour une chose, celui de la Création. Le diable ne peut rien créer, il ne peut quutiliser, emprunter, ce qui se présente à lui. Cest ce que lon explique par la Possession.
- Donc, il serait également une sorte de phénomène électrique ?
- Exactement. Il nest rien dautre quune idée de plus dans le fantasme de Dieu. Mais certains fantasmes deviennent parfois incontrôlables. Un simple rêve peut tragiquement se transformer en cauchemar. Cest ce que représente le diable pour léglise. Il est le côté noir du rêve, un rêve qui tourne mal. Et le diable cherche à contrôler le cauchemar quil met en place. Tout rêveur se souvient avoir été limité dans ses actes quand il se retrouvait dans un cauchemar, comme ne plus pouvoir courir à lapproche du monstre qui le poursuivait, se voir obliger de ramper, ou être simplement incapable de bouger ou de crier. Cest ce que le diable cherche à faire, mais dans ce rêve que nous appelons réalité.
- Je dois dire que je suis très intrigué de rencontrer un homme déglise avec une telle largeur desprit, avoua le professeur.
- Et moi, je dois reconnaître que votre théorie est très intéressante, même si elle napporte rien de véritablement nouveau. Vous ne remettez finalement en question que notre conception. Mais que nous ne soyons que le rêve dun être supra humain ou les enfants dun Dieu comme nous nous limaginons, cela ne change rien au problème. Car cela revient à dire : qui est le rêveur, ou qui est le créateur ? Il ny a que le nom qui change. Il y a toujours quelque chose au-dessus de nos têtes, qui régit dune manière toute particulière nos vies. Je crois quil serait plus important de montrer aux Hommes quil leur faut croire en quelque chose et non de passer une vie entière à choisir un prénom à cet être divin. De toutes les manières, le nom donné à ces entités, quil sagisse de Dieu ou du diable, ne seront pas les noms quils se sont eux-mêmes donnés. Cela est aussi futile que de tenter de savoir si, en cet instant précis, vous êtes en train de rêver. Vous navez rien pour parvenir à découvrir cette réponse. Je crois dailleurs que le rêve vous obnubile à un point tel que vous avez fondé votre théorie sur ce fantasme très particulier que vous, comme tous les autres, nêtes rien quun simple rêve. Mais pensez-vous vraiment quun être rêvé par un autre peut de lui-même rêver ? Quil est aussi aisé de créer ce jeu de miroirs mental ? Car, dans ce cas, qui est le rêveur, qui est le créateur ? Peut-être est-ce vous, cher professeur, qui êtes en train de rêver que vous discutez devant des centaines dindividus et que je suis en train de vous répondre, de vous contredire. Ou alors peut-être est-ce lun de ces individus qui nous écoute, qui va dun instant à lautre entrer en scène afin dorienter le rêve sur lui. Ou peut-être, tout simplement, est-ce moi le rêveur ? Comment le savoir ? Comment savoir que tout ceci nest rien dautre quun rêve et que le dormeur se réveille, peut-être à sa mort dans ce monde, hors de cette réalité ?
- Cela, il faudrait mourir pour le savoir, rétorqua le professeur, cest la même réponse que lon peut apporter concernant Dieu et son existence. Il ny a quà notre mort que la révélation nous sera apporté.
- Oui, bien sûr, mais restons sur votre théorie, si vous le voulez bien, continua le prêtre. Celle dun grand rêve. A quel moment pourrait-on sassurer que la réalité que lon connaît nest pas la vraie ? Imaginons que vous soyez en train de rêver, en cet instant précis. Que vous êtes en train dinventer, au fur et à mesure que les secondes sécoulent, endormi dans votre lit, que vous nous faites ce discours. Quest-ce qui pourrait bien vous tirer de ce rêve, si celui-ci ne se transforme pas en cauchemar ? Qui dit que, depuis que vous avez lancé votre premier cri, en sortant du ventre de votre mère, vous nêtes pas en train de rêver de la vie qui vous attend ? Si nous sommes tous des Dieux par le fait de posséder ce don de créativité, on pourrait aisément accepter que nous sommes le produit de votre imagination et que le Dieu que nous adorons nest rien dautre quun bébé qui vit sa première nuit.
- Je dois admettre que ceci serait envisageable, si lon peut concevoir quun bébé puisse élaborer un monde aussi complexe que le nôtre, reconnut le professeur.
- Mais abordons le sujet différemment, fit le prêtre, de nouveau avec un sourire que de nombreux visages reflétèrent, comme des centaines de miroirs autour de lhomme. Imaginons que ce soit moi, le rêveur. Que je veuille mettre fin à cette discussion, que je désapprouve votre façon dappréhender le monde à un point tel que je veuille que vous disparaissiez de mon rêve. Que vous arriverait-il, daprès vous ? Daprès votre théorie ?
- Je disparaîtrai, sans aucun doute. Le rêveur élabore son rêve de lui-même, jusquà ce que celui-ci devienne un cauchemar. Alors il en perd le contrôle. Mais dans ce cas, si vous étiez le rêveur, les tueurs, les violeurs, et tous les brigands de ce monde disparaîtraient également. En tant quhomme déglise, votre rêve serait certainement un paradis.
- Oui, bien évidemment. Mais, encore une fois, imaginons quil ny ait que vous qui minsupportiez. Croyez-vous que votre vie deviendrait un cauchemar tandis que celle des autres continuerait normalement ?
- Cest bien possible oui, admit le professeur qui commençait à se lasser de cette conversation.
Le prêtre accaparait toute lattention de la salle et il voyait le regard de la foule glisser de lhomme déglise au petit bureau derrière lequel il était assis comme autant de vagues venant ramper le long des plages avant de retourner vers la mer. Il ne voyait pas où ce discours allait le mener et savait que très bientôt, il manquerait darguments.
- Pensez-vous alors que vous disparaîtriez dun seul coup ou, tout comme lunivers sétend progressivement et cessera dêtre au fil dun long retour en arrière, ce fameux Big Crunch, votre vie basculera et se transformera en véritable enfer ?
- Qui pourrait répondre à une telle question ? Vous désirez aller plus loin que ma théorie. Votre raisonnement est subtile mais, comme vous me lavez annoncé il y a quelques instants, napporte rien de plus au problème posé. Les avis divergeront sur cette question, et seule le côté philosophique de la chose peut se révéler dune quelconque importance. Mais nous ne sommes pas là pour disserter
- Nous sommes ici pour disserter de votre devenir, professeur Bringman, linterrompit le prêtre, dune voix sèche. Parce quil a été décidé par les Hautes Sphères, à cette seconde même, que vous aviez été trop loin et que le rêve qui vous avait été accordé ne pouvait durer de la sorte. Pour vous le cauchemar va commencer afin dentamer la lente descente qui va vous permettre de vous réveiller.
Daniel Bringman resta quelques instants sans pouvoir dire le moindre mot. Le discours du prêtre avait changé avec une telle rapidité, que ce soit au niveau du contenu que dans le ton employé, quil avait encore du mal à réaliser ce quil venait de lui annoncer. Un discours qui navait dailleurs aucun sens, même si la foule installée devant lui ne semblait pas remettre en cause ses paroles, acceptant avec la même facilité les propos du prêtre que ceux quil venait lui-même de leur énoncer. Mais son cur avait fait un bon dans sa poitrine, lalertant ainsi que les paroles que lhomme déglise venait de prononcer avaient ramené des profondeurs une terreur quil ne se serait jamais cru posséder, telle la créature émergeant finalement des eaux troubles du Loch Ness au moment où lon ne sy attend plus. Une sueur froide le recouvrit, le faisant frissonner des pieds à la tête, comme sil était véritablement recouvert deau de pluie qui avait imprégné ses vêtements. Il grelotta, ses dents sentrechoquant comme des dizaines dosselets se percutant ensemble, les uns aux autres, et inspira une grande bouffée doxygène.
Pendant un très court instant, le monde se figea, comme si la foule amassée devant lui nétait rien dautre quune gigantesque photographie accrochée au mur de lamphithéâtre. Et pendant cette seconde où il retint sa respiration, Daniel constata que la lumière qui émanait de la longue baie vitrée qui servait de fenêtre, courant sur tout le côté droit de la grande salle et linondant dune clarté terne, donnait la sensation dêtre aspirée, tirée en arrière. Comme si le temps faisant demi-tour et se retirait lentement, comme lannonçait la théorie du Big Crunch. Il ny avait en réalité que le prêtre qui semblait lui aussi se rendre compte du phénomène, observant, tout comme le professeur Bringman, les raies du lumière avalés par les couleurs à lextérieur, telles de gigantesques pailles colorées aspirées par un soleil malade.
Et, devant ses yeux, les hommes et les femmes, jeunes et vieux, se mirent à rajeunir, à une vitesse plus impressionnante encore que celle à laquelle la lumière qui éclairait lamphithéâtre avait commencé à quitter la salle, comme si la nuit commençait à sétendre au travers du ciel afin dentamer son long sommeil. Encore une fois, le prêtre faisait exception à tout ce qui se déroulait autour de lui, ne subissant aucun changement physique et gardant toujours ce calme inquiétant, comme sil était lié, dune quelconque manière que ce soit, à Daniel. Quil était un observateur tout comme le professeur Bringman de cet intriguant phénomène et quil navait de ce fait rien à craindre du dépérissement inversé qui touchait chacun des individu assis dans lamphithéâtre. Mais bien que cela ne semblait pas angoisser le prêtre le moins du monde, Daniel était tétanisé par la peur.
Ses yeux allaient dun visage à un autre, clignant sans cesse comme pour tenter de trouver une porte de sortie à la vision dhorreur qui soffrait à lui, sous le regard indifférent du prêtre.
- Mais qui êtes-vous ? demanda finalement le professeur Bringman à lhomme déglise qui le fixait sans méchanceté, comme un scientifique observe la réaction dun animal de laboratoire confronté à une expérience de son cru.
Il avait failli dire : mais qui diable êtes-vous ? , mais sétait de lui-même sanctionné de prononcer ce nom au dernier moment, ayant peur de la réponse que le prêtre pouvait alors lui rapporter. Tous les individus, devant lui, avaient atteint lâge préscolaire, et certains, ceux et celles qui figuraient parmi les plus jeunes dans la salle lorsquil avait entamé son discours, avaient déjà disparu, comme sils sétaient évanouis dans le néant. Ce qui était en quelque sorte le cas, même si cette explication ne pouvait être tolérée par lesprit du professeur.
Tous subissaient leffet du Big Crunch, tous étaient victimes dune régression spectaculaire qui était comparable à un film quon lon met en marche arrière, la plus rapide qui soit, par lintermédiaire de la télécommande dun magnétoscope, afin de le remettre au début. Un début où lhistoire des protagonistes ne sest pas encore mise en place, où aucun nom nest prononcé afin de faire connaissance avec les personnages, où aucun visage nest montré. Une histoire vide de sens, tout comme létait devenu, en lespace de quelques secondes, lintérieur de lamphithéâtre. Et, dans les instants qui suivirent, tout comme on renverse le sablier du temps, son public sévanouit après avoir atteint lâge de lenfance puis celui dembryon. Ils cessèrent tout simplement dexister, car nul ne les avait encore enfantés. Devant Daniel ne sétendait à présent quune plage désertée par la vie estudiantine. Juste des dizaines et des dizaines de chaises qui claquèrent comme des loups referment leur mâchoire sur leur proie épuisée, tombée au sol après une fuite harassante, quand le poids de ceux et celles qui sy trouvaient assis cessa dexister, les laissant se rabattre sur les dossiers.
2
Daniel se réveilla. Sans un cri, sans un tressaillement, sans sentir la moindre goutte de sueur, sur son front ou le long de son dos. Il séveilla simplement dun rêve qui ne pouvait être qualifié de cauchemar, puisque même son cur, au repos, ne témoignait pas de la frayeur quil avait pourtant ressentie lorsquil se tenait derrière le petit bureau de lamphithéâtre, face à ces gens qui étaient morts devant ses yeux. De la façon la plus intriguante qui soit. Il percevait encore le claquement de toutes ces chaises qui sétaient rabattues au même instant, formant un écho dune violence inouïe dans lamphithéâtre, mais la peur quil avait ressentie lorsque tous avaient cessé dêtre avait disparu. Il était serein, presque décontracté. Son esprit se mit simplement en route, afin danalyser le contenu de ce rêve, tenter dy trouver une explication plausible peut-être avait-il mangé trop tard hier soir, définissant ainsi un rêve dune telle étrangeté, ou peut-être, et cétait lexplication la plus plausible, craignait-il le discours quil avait à faire aujourdhui, devant tous ces scientifiques et écrivains qui lattendaient à 14h30 dans lamphithéâtre de la faculté de Psychologie à Mont Saint Aignan.
Daniel se leva, en prenant garde de ne pas réveiller sa femme, et se rendit dans la cuisine afin de se servir un verre deau. Il était à peine six heures, et le jour sétait levé depuis peu, ayant ce même teint blafard que celui quil avait laissé transparaître par-delà la grande baie de la salle de cours de son rêve. Après avoir ingurgité quelques goulées de leau du robinet, qui lui firent le plus grand bien, il se posta à sa fenêtre et observa le monde.
Le regard levé vers le ciel, il se demanda si, en cet instant précis, lunivers avait cessé de saccroître, de courir sur cette route pavée de dalles noires que formait le néant insondable, pour faire machine arrière. Y avait-il dautres individus comme lui sur cette gigantesque planète qui avaient peut-être également ressenti la décision de lunivers de cesser dexplorer un corps qui nétait rien dautre que le sien, puisquil était son propre créateur ? LHomme avait-il dans ses gênes ce pouvoir de percevoir la fin du monde dans lequel il évoluait, de par ses rêves, son comportement, ou une sorte de sixième sens toujours ancré en lui malgré ces millénaires passés à refouler tout ce quil nétait pas parvenu à prouver de manière scientifique ? Mais le ciel ne lui rapporta aucune réponse. Il se sentait le même, il néprouvait aucune peur en lien à son rêve quil appréciait à présent en abandonnant ce côté horrifique qui lui était relié pour ne se rattacher quà son contenu apocalyptique, afin de tenter de se lexpliquer. Sans y voir une menace pour sa vie. Tout comme un enfant lorsque la nuit se retire, emportant avec elle ses monstres cachés dans ses recoins obscurs, sous le lit ou dans larmoire, plus Daniel repensait à son rêve et plus il samusait de la façon dont son esprit avait pu imaginer une telle histoire. Lesprit humain était véritablement étonnant, en conclut-il. Tant de ressources, despoir et de créativité étaient la matière première à toutes ces théories quils avaient fondées, au fil du temps. Peut-être que chacune delles était fausse, mais elles apportaient à lhumanité tant de réconfort quil était illusoire de croire pouvoir un jour les remettre en question. De ce fait, Dieu existait bel et bien, et il y avait un diable, un loup dans lhistoire du petit chaperon rouge pour pimenter un peu ce trajet dans les bois, ce chemin semé dembûches que représentait une vie humaine.
Daniel but son verre jusquà la dernière goutte, appréciant le liquide frais et heureux finalement davoir vécu un tel rêve. Il en oubliant dailleurs langoisse corrélée au discours quil devait prononcer dans laprès-midi, ce qui était en quelque sorte une récompense pour la conclusion malheureuse quavait pris son rêve.
Un léger sourire aux lèvres, Daniel reposa le verre dans lévier, se détournant de la fenêtre et de ses rayons encore timides qui tapaient aux carreaux pour quon les invite à pénétrer davantage dans les maisons de ceux et celles qui commençaient à se réveiller. Il fut sur le point de se rendre aux toilettes, ressentant après ce verre deau une impétueuse envie duriner, quand il se retourna de nouveau en direction de la fenêtre, le front plissé. Il y avait quelque chose qui nallait pas et quil ne parvenait pas encore à déceler parmi le décor qui se présentait à lui, comme un tableau magnifique présentant toutefois un léger mais irrémédiable défaut. Le ciel était de couleur changeante, annonçant le temps de la journée qui s'annonçait, teinté de rose et de bleu en arrière fond, et de nombreuses habitations laissaient entrevoir ci et là, derrière les vitres, les lumières des lampes de salles ou des cuisines. Et cétait peut-être ceci qui lintriguait. Il ne se souvenait pas avoir vu autant de lumières quand il séveillait à cette heure. Daniel scruta le ciel, les immeubles aux alentours, les voitures garées le long des trottoirs, les bruits qui lui parvenaient, sans déceler quoi que ce soit de suspect.
Puis, en notant que les rayons du soleil commençaient à se faire plus nombreux, apercevant de ce fait des lumières séteindre dans les habitations aux alentours, il comprit. Et son cur se remit à battre, avec la même frénésie que dans son rêve. Le soleil ne se trouvait pas du bon côté du ciel. Le soleil nétait pas en train de se lever, étirant ses bras colorés du côté ouest de lhorizon, mais il apparaissait à lest, emmitouflé dans ses draps nuageux. Et Daniel réalisait que le rêve quil avait fait expliquait ce quil était en train de constater avec effroi.
Le monde faisait marche arrière. Lentement, avec la même vitesse que lorsque la Terre faisait sa rotation autour de lastre de feu, tournant sur elle-même comme un enfant dans le ventre de sa mère. On venait de mettre le film de lhumanité en marche arrière, sans à-coups, avec régularité, pour que nulle ne se doute de rien. Et Daniel savait à présent quil nallait pas faire son discours cette après-midi, parce quil se trouvait désormais la veille de ce jour. Daniel leva les yeux vers la petite horloge murale située au-dessus de la porte dentrée de la cuisine et lut quil était à peine six heures moins le quart. En hiver, la nuit tombait très vite, mais il savait que, très bientôt, le jour allait paraître parce quen réalité la nuit nétait pas en train de descendre sur les terres, mais de se retirer. Cétait la raison pour laquelle il avait vu des lumières séteindre dans les quelques maisons en face de lui. Mais il ne parvenait pas à tout sexpliquer. Que faisait-il couché à cette heure ? La seule explication provenait de son rêve : cétait en se réveillant de ce dernier que le monde avait cessé de danser devant son public cosmique pour retourner shabiller dans sa loge. Le spectacle était terminé.
Immobile devant la petite horloge, Daniel se demanda ce quil pouvait faire. Le temps régressait. Les gens, tout comme lui, allaient-ils se rendre compte de ce qui était en train de survenir ou, comme il le redoutait, allaient-ils, comme sils nétaient rien dautres que des acteurs que lunivers samusait à faire jouer, vivre leur vie en marche arrière, de plus en plus vite ?
Combien de temps encore le monde allait-il durer ? Les yeux dans le vague, plongé dans ses pensées, Daniel examina une fois de plus lheure que les aiguilles du temps, bien quelles nétaient pas détraquées, affichaient avec toujours plus de retard. Cinq minutes sétaient déjà écoulées depuis quil avait observé lhoraire, un laps de temps qui, pour lui, du moins le pensait-il, ne dépassait pas la vingtaine de secondes. Il navait fait que penser, simaginer le pire, juste lespace de quelques battements de cur, et le temps avait déjà régressé de cinq minutes. Il était désormais six heures moins vingt de laprès-midi.
- Je suis encore en train de rêver, murmura Daniel, ce nest pas possible autrement.
Mais, devant ses yeux, la longue aiguille des minutes derrière le petit cadran recula dun cran, dans un clic bref et désagréable. Un clic qui annonçait à qui voulait lentendre quil y avait un problème, que le moteur de lhorloge nétait pas fait pour que le temps aille dans ce sens. Et, dans les secondes qui suivirent, peut-être une soixantaine ou seulement trente secondes après que laiguille ait bougé, un nouveau cran fut franchi. Le moteur interne de lhorloge semblait soffusquer de ce quon lobligeait à faire, grinçant de plus en plus. Mais il ne pouvait faire autrement que de rebrousser chemin, tel un petit poucet revenant sur ses pas et récupérant sur sa route les petits cailloux égrainés avec soin.
- Je vais me réveiller, essayait de se convaincre Daniel. Je vais me réveiller. Il le faut.
Une nouvelle minute sécoula, puis une autre. Et encore une autre. Et chacune semblait passer plus vite que la précédente.
Grégory Covin