Comme à mon habitude, je me dirigeai vers la rue Saint Flour, mon sac à la main. Il était plutôt lourd et ma vieille carcasse avait de plus en plus de mal à soutenir leffort au fil des années. La rue était sombre, si bien quon pensait toujours sy faire agresser. La laverie sy trouvait dans un des recoins les moins éclairés, à lendroit même où un lampadaire avait dernièrement rendu lâme. En cette après midi de décembre où les commerces du centre ville étincelaient de vitrines éblouissantes pour les fêtes, le contraste était saisissant. A lintérieur, personne. Ou presque. Il y avait toujours Mme Marthe. Elle semblait vivre ici, impassible, dans lodeur de poudre lavandée des charlatans du vingtième siècle, observant les allées et venues des clients. Ou plutôt en les écoutant, car Mme Marthe était aveugle. Ce qui ne lempêchait pas de distinguer chaque entrée et chaque sortie, et de reconnaître les habitués au simple déplacement dair qui suivait leur démarche.
Ce fut elle qui me salua la première :
- Monsieur Léon, comment allez-vous ? Toujours le jour précis à lheure précise à ce que je vois !
- Tout va très bien Madame Marthe. De bonnes nouvelles ?
- Oh, vous savez il ne se passe jamais grand-chose par ici. Tout juste quelques vols, quelques histoires de famille et quelques célibataires qui se rencontrent sans se rencontrer. La routine, quoi.
Elle soupira lair rêveuse.
Je minstallai devant une machine et commençai à déballer mon linge.
A ce moment-là, un homme entra sans dire un mot. A son costume et à son teint basané, je devinai quil devait être mexicain. Il me salua dun sourire respectueux puis se dirigea vers une machine qui venait de sarrêter de tourner. De nombreux habitants du quartier préféraient ainsi sabsenter et vaquer à dautres occupations pendant que leur lessive seffectuait ici. Cependant, après 5 minutes defforts acharnés, il nétait toujours pas parvenu à ouvrir la porte malgré le peu de boutons disponibles et un mécanisme assez simpliste. Visiblement, ce nétait pas un habitué. Lassé, il finit par aller voir Mme Marthe pour lui demander de laide. La scène qui se déroula alors devant mes yeux me parut digne du cinéma comique des années trente. Le type se mit à mimer tant bien que mal ses déboires avec la machine, se battant virtuellement contre un monstre à la technologie poussive quil narrivait pas à maîtriser.
- Que voulez-vous ?, demanda Marthe qui avait senti sa présence.
Lautre continuait de gesticuler, exagérant encore lamplitude de ses mouvements de manière à mieux faire passer son message. Un bras tournait, les mains sagrippaient à une barre invisible et tentaient douvrir on ne savait quoi. De nombreuses grimaces agrémentaient le tout, exprimant la souffrance et un certain désespoir.
- Et bien ?
Je restai éberlué. Visiblement, lhomme était également muet ! Afin de mettre un terme à ce dialogue impossible, je lui proposai mon aide tout en expliquant la situation à la vieille dame. La machine fut difficile à manuvrer mais jarrivai à mes fins en donnant un bon coup de pied dans le bac principal. La secousse fut si violente que les vêtements atterrirent en partie directement sur le sol. Subitement affolé, le mexicain les recouvrit immédiatement de son corps et les enfourna dans un grand sac de toile. Il me remercia rapidement et partit sans plus attendre comme sil avait eu un rendez-vous urgent. Ce que javais vu me parut étrange. Les habits quil avait voulu préserver de mon regard étaient tous noirs, et il me sembla avoir distingué une sorte de cape. Je retournai vers la machine, espérant bien lutiliser pour mes propres affaires. Un bout de tissu était resté coincé dans le tambour. Je le retirai. Cétait un bandeau, noir lui aussi, percé de deux trous vraisemblablement pour les yeux.
Je ne pouvais le croire ! En attendant que mon linge soit lavé, je réfléchissais à ce qui venait de se passer sous mes yeux, assis sur lune des rares chaises disponibles. Ce mexicain muet, ces habits noirs, cette cape, ce bandeau comme un masque
cétait impossible ! et pourtant
pourtant...
Habituellement, la laverie était un endroit plutôt calme et cétait lune des raisons pour lesquelles je lappréciais. Ma femme me disait toujours daller au « Lavomatic » du centre ville au lieu de « risquer ma vie » dans les « ruelles sombres » de la banlieue. Mais je ne suivais jamais ses conseils. Le « Lavomatic » était une véritable usine et il y avait toujours un monde fou. Je nai jamais aimé me mêler à la foule. On y suffoque.
Un autre homme entra, la trentaine, distingué. Il portait un costume et des petites lunettes rondes. Bizarrement, il me rappelait quelquun. Je le dévisageai le plus discrètement possible. Il introduisit son linge en machine, sassit sur une chaise et commença à lire un journal quil avait apporté. De temps en temps, il jetait des coups dil de côté dans ma direction et semblait aussi intrigué par moi que je létais par lui.
Une heure plus tard, son programme était terminé. Quelquun de pressé sans aucun doute. Il ne prit même pas la peine dutiliser un sèche-linge. Cette carrure impressionnante... Il fallait que jen aie le cur net. Feignant de vérifier lavancement de mon propre programme, je mapprochai de façon à voir ses vêtements. Une fraction de seconde. Une sorte de maillot de corps bleu orné dun immense S rouge au milieu dun triangle jaune. Et la taille était trop grande pour être un déguisement denfant ! Voyant mon manège, il me lança un regard glacial.
Tout à coup son téléphone portable se mit à sonner.
- Oui. Je suis à la laverie. Et
Il séloigna pour que je nentende pas mais javais gardé une ouïe assez fine pour mon âge et je réussis à décrypter quelques bribes de conversation.
- Tu ne vas pas me croire mais il y a un type ici qui
Tu es dans le coin ? Tu peux
Oui ça semblerait logique mais jai limpression que
Je vois
Comment ça ? Je comprends
A tout de suite.
Il raccrocha et savança vers moi.
- Bonjour, Je suis journaliste au « Daily Planet » et jaimerais
Il fut interrompu par une jeune femme qui fit irruption dans la laverie complètement essoufflée. Elle avait lair affolée et cria plus quelle ne parla :
- Clark, il faut que tu viennes ! On a besoin de toi tout de suite !
Il parut hésiter un instant.
- Voilà ma carte. Rappelez-moi.
Puis il disparut à la suite de son amie.
Désormais tout me semblait irréel. Et pourtant je tenais entre mes mains cette carte de visite et javais dans ma poche ce bandeau noir. Une hallucination. Ou un canular. Oui, cétait la seule explication. Je regardai Mme Marthe. Elle était toujours impassible. Comme sil ne sétait rien passé. Je scrutai les environs, derrière la porte vitrée. Rien. Le monde continuait de tourner, aussi régulièrement quune machine à laver.
Ma lessive était terminée. Je pouvais men aller, partir de ce lieu étrange, menfuir dans la réalité.
Je décidai de rester encore un peu.
Sur les coups de 19 heures, un jeune homme à la peau mate fit son entrée dans la laverie. Cétait encore un adolescent et il portait des vêtements orientaux traditionnels. Il navait avec lui aucun sac, aucune valise, aucune malle mais un tapis enroulé sur lui-même de sorte quil le transportait sans effort.
Il déroula le tapis. Nul doute quil avait été finement tissé par le meilleur artisan de Bagdad (mais pourquoi pensai-je à cela ?). Bien que de couleurs ternes, il resplendissait littéralement dune mystérieuse aura et on devinait au sein de la trame des fils dor et dargent.
Le jeune homme introduisit une poudre de savon parfumée dans le bac destiné à la lessive, tourna la mollette sur le programme « linge délicat » et entreprit de mettre le tapis dans le tambour.
Contre toute attente, ce dernier sembla se rebeller. La carpette saccrochait au bord de la porte et essayait de nouer ses franges autour des vis rouillées de lantique machine à laver.
Le jeune homme ne céda pas et empoigna son bien comme sil voulait lui tordre le cou. Cétait maintenant un affrontement totalement décousu entre un tapis qui voulait étrangler son propriétaire et ce dernier qui voulait lenfourner dans le ventre de la technologie domestique.
Finalement, le tapis prit le dessus et réussit à senfuir en planant par la fenêtre. Le jeune homme le poursuivit dans la rue.
Je ne savais plus quoi penser. Certes, la réalité dépassait parfois la fiction mais la fiction pouvait-elle infiltrer la réalité ?!...
Il se faisait tard et je décidai de rentrer chez moi.
Je dis au revoir à Marthe qui me répondit imperturbable :
- Parfois, ça se passe aussi comme ça
Elle me sourit énigmatiquement. Etait-elle réellement aveugle ? Voyait-elle des choses que les autres ne voyaient pas ?
Peu importe. Je navais plus le temps dy penser. Il fallait que je rentre. Un rendez-vous important mattendait ce soir là.
Encore quelques étages. La porte de lascenseur souvrit enfin. Le petit écran numérique affichait le numéro 55. Il ne pouvait pas aller plus haut.
Ma femme maccueillit sur un ton où lagacement lavait emporté sur linquiétude.
- Quest-ce que tu fichais ? Tu devrais déjà être en route à cette heure-ci !
- Jétais à la laverie et
Je lui racontai tout : le mexicain muet, le journaliste du « Daily Planet », le textile revanchard
Jexhibai mes preuves : le bandeau, la carte de visite, un bout de frange perdu dans la bataille
- Toi et tes histoires à dormir debout ! Cest toujours la même chose ! La prochaine fois, tu iras au « Lavomatic » ; là-bas, au moins, tu ne feras pas de mauvaises rencontres et ton costume sera tout aussi propre.
Je lenfilai sans perdre plus de temps.
Puis, après un dernier baiser, je partis travailler tout de rouge vêtu. Je montai aussi rapidement que possible les quelques marches descalier qui menaient au toit et retrouvai mon véhicule toujours aussi vaillant.
Alors que le traîneau partait au vent, mon ouïe très fine me permit dentendre la remarque désobligeante de notre voisin du dessous qui était à sa fenêtre :
- Quel vieux schnock ! Y travaille un jour par an et y s permet dêtre en retard !
Fin.