On le jeta dans la mare sans autre forme de procès.
Jehan était déconcerté. Quelques minutes plus tôt il était encore Jehan De Montségur, prince héritier du royaume de Silésie.
Désormais, il ne létait plus.
Il fixa son regard jaune globuleux sur les alentours : il y avait là quelques plantes marécageuses, quelques nénuphars, des roseaux, de la boue et de leau. Une mouche bien grasse à laspect douteux virevoltait autour de lui. Il se surprit à tirer la langue et à la gober instantanément. Cétait plutôt bon. Ce qui lui fit prendre conscience de ce quil était devenu. Une infinie tristesse lenvahit.
Mais Jehan neut pas le temps de se lamenter sur son sort. Déjà, quelquun lappelait à lautre bout de la mare.
- Hé ! Ho ! Par ici !
Dune détente inouïe, il sauta sur le nénuphar le plus proche puis se mit à nager jusquà son nouvel interlocuteur. Cétait un autre crapaud, dun vert légèrement plus foncé que le sien avec des taches noires entre les orbites.
- Tu es nouveau ici ? Je ne tai jamais vu
- Je viens darriver. Mais je ne suis pas un crapaud, je suis un prince et je mappelle Jehan.
- Enchanté, moi cest Gilles. Jai été prince également. Mais il faut se rendre à lévidence, pour linstant nous sommes tous deux des crapauds.
- Comment cela est-il possible ?
- La magie noire vraisemblablement, une sorcière ou un truc de ce genre, je suppose.
- Ny a-t-il pas un moyen de sen sortir ?
- Cest compliqué. Théoriquement, si une jeune femme tembrasse, alors tu redeviendras prince
mais il ne vient pas beaucoup de jeunes femmes par ici.
- Je vois. Ça peut durer longtemps.
Tout à coup, une angoisse le saisit :
- Combien de temps peut vivre un crapaud ?
- Je ne sais pas. Le dernier décès parmi nous remonte à deux semaines. Cela faisait 5 ans quil vivait dans la mare.
Une voix lui rétorqua de derrière les roseaux :
- ça ne compte pas ! Il sest fait écraser par un 30 tonnes sur la nationale !
- Et alors ! Pour un crapaud, cest considéré comme une mort naturelle !
- Je suis Fez, dit lautre en ignorant la réponse de Gilles.
- Et moi Jehan.
- Cest un prince arabe, précisa Gilles. Il était de passage dans la région et pouf ! il est devenu un vulgaire crapaud.
- Hé, je peux raconter mon histoire tout seul !
Un bruit inhabituel vint les interrompre. Un groupe dadolescents se dirigeait droit vers la mare. Il y avait là deux filles en âge de résorber le mauvais sort et trois garçons. Le plus grand semblait mener le groupe :
- Cherchez bien ! Il doit y en avoir par ici. Cest un bon coin.
- Là ! Jen ai trouvé 3 !, sécria lun des 2 autres garçons.
Il pointait un doigt vengeur vers les princes déchus.
Aussitôt ils furent empoignés les uns et les autres.
- Tu es sûr que cest vrai ?, questionna la plus craintive des filles en tenant Gilles dans ses mains.
- Bien sûr !, répliqua le grand gaillard. Mon cousin a déjà essayé et ça a marché. Dailleurs, cest écrit dans le manuel, là !
Il avait un livre de biologie quil ouvrit à la page « batraciens » et tous purent voir les photos et les légendes qui les accompagnaient.
- Si cest écrit ici, cest que cest vrai. Tu peux y aller.
Julie approcha lentement la créature de sa bouche. Les autres lobservaient avec attention. Affrontant son dégoût, elle se mit à lécher la peau suppurante du crapaud.
- Alors ?
- Je ne ressens rien de spécial.
- Pourtant le manuel est très clair : « Les crapauds communs sécrètent une substance psychotrope quils libèrent lorsquils se sentent en danger ».
- Peut-être que ce ne sont pas des crapauds « communs », suggéra lautre fille.
Ils les comparèrent avec les photos.
- Cest possible, décréta le grand. Il y a une autre mare près du terrain de foot. Allons-y. On aura peut-être plus de chance.
Et ils repartirent, relâchant par la même occasion Jehan, Gilles et Fez.
- Je ne comprends pas, dit Jehan. Jai passé mon temps à leur crier que jétais un prince et quil fallait que lune des filles membrasse pour briser le mauvais sort qui mavait transformé en crapaud. Cest à croire quils ne mentendaient pas.
- Pour eux, tu ne faisais que coasser, lui répondit Fez. Cest comme ça ; ça fait partie du sortilège ; nous les comprenons mais eux ne peuvent nous comprendre.
- Mais comment faire, alors ?, fit Jehan dépité.
- Il faut attendre et attirer lattention des jeunes filles dés quelles sapprochent de la mare en espérant qu elles feront ce quil faut.
- Ça peut prendre TRES longtemps alors.
- Oui.
Cependant nous étions dimanche et un autre groupe de promeneurs saventuraient vers la mare. Il sagissait cette fois-ci dune fillette et de son grand-père.
- Papi ! Papi ! Est-ce quil y a des poissons dans la mare ?
Le temps quil réponde, Gilles et Jehan sétaient déjà éclipsés derrière les roseaux. Mais pour Fez il était trop tard. Il venait dêtre happé par une petite main potelée.
- Oh ! Une grenouille ! Dis Papi, est-ce que je pourrai la garder ?
- Ma foi, si tu ten occupes, tu peux la prendre. On la mettra dans le bocal avec la tortue.
- Merci Papi !
Elle embrassa son grand-père, puis fit de même avec Fez. Mais rien ne se produisit car, bien sûr, elle était trop jeune pour rompre le sortilège.
- Cest la pire chose qui pouvait lui arriver, affirma Gilles.
- Pourquoi ?
- Tu timagines vivre toute ta vie dans un bocal ? Autant rester ici. Et puis il na pas plus de chances dêtre embrassé là-bas quici.
La nuit vint, ponctuée de lucioles qui firent office de somptueux repas. Il fallait bien ça pour remonter, ne serait-ce que légèrement, le moral de Jehan.
Le lendemain, au crépuscule, une jeune femme vint sasseoir sur une vieille souche à lentrée de la mare. Son ami venait de la quitter et son cerveau bouillonnait didées noires et de pensées morbides.
Les princes se mirent à chanter, mêlant leur désespoir à ses pleurs.
Fin.