L'ascenseur donfidentiel
de Guy Dessauges




La sphère privée, la sécurité, les secrets, les confessions... les mots de passe. Les barrages sacrés du computer...
Tout est bafoué, dès que l’on se trouve dans certains endroits privilégiés : au confessionnal, chez le psychiatre, le médecin, le tea-room, la bonne copine...
On a oublié l’ascenseur !
Chaque matin, pour aller à mon bureau, je dois prendre un vieil ascenseur qui met environ dix minutes à atteindre tant bien que mal le sommet d’un gratte-ciel datant du 20e siècle...
Il y a beaucoup de monde, on est serrés les uns contre les autres, ce qui provoque pendant un court instant une sorte d’intimité forcée.
On s’entasse sans priorité, employés et subalternes. L’égalité règne un court moment, dans une société compartimentée et hiérarchisée dans une odeur d’eau de toilette et de parfums délicats. La cage branlante se déleste de quelques personnes à chaque étage. Le matin tout le monde monte!
Parfois un silence endormi règne. Il ne se passe rien, quelques saluts, phrases toutes faites. Il y a, comme ça, des ascenseurs silencieux et d’autres bavards.
Les retours de vacances sont éprouvants, surtout lorsque tous les passagers doivent entendre les détails vomitifs des gargotes du cru... les poissons puants et les pizzas dégoulinantes, décorées de divers cancrelats... « Je te dis... grands comme ça » Et le gros qui a tout vomi dans le décolleté de Maria B...
Ce jour là, j’ai eu droit à la cystite... La grosse dame (qui hélas sort à l’avant dernier étage) racontait à sa copine d’une voix étouffée, avec une diction hélas parfaite, tous les détails de ses souffrances, malgré l’insistance d’un vieux crétin qui essayait vainement de placer son examen de la prostate... «Deux doigts, madame »
On se serait cru à 18 heures devant la TV qui adore programmer ce genre de délicatesses aux heures où les enfants attendent leur repas devant l’appareil.
Les minets perdent l’appétit, en voyant une opération du ventricule gauche, cela juste quand maman sert du cœur de veau rôti aux petits oignons. « Maman, c’est du ventricule gauche ? » « Mange mon chéri, c’est du bon cœur de petit veau, qui broute de la bonne herbe et des petites fleurs »
Le môme éclate en sanglots, car il a vu, la veille, la visite écologique d’un abattoir modèle, en Irak... J’arrête, car je me sens bizarre.
Pour la cystite du jour, j’en ai appris un bout. Heureusement que ce sont surtout les femmes qui attrapent cette infection.
Mais le bonhomme qui se mouche bruyamment dans mon dos, pour dissimuler un pet sournois, me rappelle que j’attrape des rhumes à tout bout de champ...
Encore beau que personne ne crache sur mes chaussures bien cirées, en reniflant une glaire bien juteuse... comme en Italie et en Espagne. Chaque fois que je subis ce calvaire, je rêve de changer l’étage de mon bureau. Mais au premier étage c’est trop sombre.
Je n’aurais plus, une fois par semaine, la belle grande blonde, aux gros seins, entre lesquels, pressé par la foule, je fourre mon nez, en m’excusant poliment d’une voix étouffée.
Son regard fixé dans le vide, elle ne bronche pas, elle a l’habitude... Il y a parfois des toucheurs frôleurs, qui provoquent un certain mouvement de fuite des rares jolies mômes qui n’aiment pas ça!
Dans le métro de Tokio, c’est, dit-on, le sport national. Je pense que dans leurs ascenseurs, c’est pareil. La pire épreuve que j’aie subie a été une panne de vingt minutes, Finalement tout le monde est devenu copain, on fonda une association de la panne d’ascenseur. La cystite était là, presque morte honte, elle avait pissé dans ses culottes, sa confidente lui bourrait le slip de mouchoirs en papier. A la sortie nous étions émus et soulagés... Un « parfum » plutôt une odeur d’angoisse et de solidarité se répandait dans la cage. Quelques minutes de plus , pour que nous ne partions ensemble en vacances... Rabais à partir de dix personnes !
Pet Furtif, vendeur de cimetières militaire, proposa, en cas d’accident mortel, que nous soyons enterrés dans le même tombeau, cela reviendrait moins cher... Foutu pour foutu, autant rester ensemble.
La Cystite organisait des voyages sur les champs de bataille du globe, il y en a plus que l’on ne pense. Visite de charniers y compris. La grande blonde au balcon bien garni était agent d’assurance. J’étais avocat d’affaire.
La plupart étaient d’insignifiants employés attendant patiemment leur retraite. Toute cette bande était ponctuelle, nous étions ponctuels devant l’ascenseur. Certains retardaient l’ascension, pour retrouver les compagnons.
Mon surnom était le Taciturne... Je ne disais pas grand chose. Les gens cherchent surtout les auditeurs qui savent écouter. Je hochais la tête pour montrer de l’attention, je souriais aussi. Il semblait que l’on m’aimait bien. Parfois on me demandait conseil. Je répondais vaguement sachant que l’on n’écoutait pas vraiment.
Les gens répondaient souvent à leurs propres questions. Mieux que je ne l’aurais fait. « Ptet que j’aurais pas dû ! » « Hé oui, chère madame » « C’qu’est fait est fait » « Ben voyons ! »
Ils ne cherchaient qu’une approbation, un grognement, un signe d’attention. Cette entente cordiale était une forme de névrose. Une obsession nerveuse reflétant une angoisse.
Il y avait un heureux équilibre entre ceux qui écoutaient et ceux qui racontaient. J’étais parmi les écouteurs passifs, je semblais m’intéresser, mais je me fichais complètement de leurs histoires. Un matin... Des installations entassées dans le halle montraient que l’on s’attaquais à la construction d’un nouvel ascenseur.
Nous nous sommes entassés dans une autre cage. Nous étions soucieux... Cette lente ascension, qui nous permettait de nous mêler des affaires des autres impunément, allait se terminer, pour des raisons de sécurité! Nous étions attristés.
Un mois plus tard nous étions dans un ascenseur neuf, à peine plus rapide que l’ancien... On s’attardait sur la porte, histoire de finir une phrase ou d’en entendre une autre.
Personne ne protestait. Si un nouveau s’étonnait, on lui expliquait que c’était une coutume dans cet immeuble, cela portait bonheur!
Pour arriver à l’heure au boulot, il fallait tout simplement se lever plus tôt. Les autres ascenseurs grimpés sans séances porte-bonheur, cela allait rapidement changer... La contagion se répandait, les 4 cages retentissaient de rires, de pleurs, de délectations et du récit des misères humaines. Une mini-cour des miracles, verticale.
Il y avait une cage pleurnicheuse, une d’humour fou, une autre psychique et une érotique... Il faut de tout pour faire un monde...
Les frôleurs étaient dirigés vers la cage érotique, mais ils préféraient rester avec nous, recevant une gifle de temps à autre... « Vieux cochon ! » Sans doute le goût des choses interdites. La punition immédiate, soulage... Grâce aux aveux éhontés, reçus ou donnés, les gens se sentaient mieux pour affronter leur boulot. Thérapie de groupe dirait-on chez les docteurs. Mais les bonnes choses sont de courte durée... Murphy en sait quelque chose. La tour fut vendue à un type qui la revendit immédiatement à un démolisseur qui flanqua tous les locataires à la porte. C’est ainsi que fonctionne la libre entreprise, et l’autre aussi... On promit de se revoir, de ne pas se perdre de vue... Promesses de vacances, sans lendemain...
Deux ans plus tard une nouvelle tour resplendissait au soleil... Elle était occupée en partie, par des psychiatres, qui soignaient les bobos des gens du même genre que ceux de l’ascenseur confidentiel. Pour les mêmes services, les factures étaient salées...
Lorsque je publiai cette histoire dans un journal juridique, je reçus une lettre d’un psychiatre de la tour me menaçant de mort... Je haussais les épaules. Une semaine plus tard, le pauvre type sauta depuis la terrasse de la tour... s’écrasant sur la voiture « neuve » d’un collègue, qui mourut de chagrin... Il avait fumé trop de joints et s’était pris pour un oiseau...
Pour l’instant, j’étudie, au point de vue juridique, qui a tué l’autre... La voiture ayant causé la mort du fumeur de hasch, le propriétaire était responsable. Celui-ci étant mort de chagrin. Il avait été tué par le fumeur de l’herbe aux cons.
Comme dirait Murphy, si l’on court après la mort, il est préférable de ne pas l’attraper...
FIN


Retour au sommaire