La Bonté
de Guy Dessauges




En flânant en ville, je lus par hasard, furtivement, quelques mots dans une vitrine de l’Armée du Salut... Ecrit sur une image édifiante : « Jour de bonté »
En rentrant chez moi, je pensais que je n’avais jamais été bon. Vraiment bon. Il y avait quelque chose qui manquait dans ma vie : la bonté...
J’avais été généreux, doux, bien élevé, poli et honnête, mais bon? Jamais. Il me semblait même, que j’ignorais complètement le sens de ce mot, du point de vue moral.
J’ouvris un dico pour être fixé sur la question. Je fus surpris de découvrir que je n’étais pas mauvais, c’était déjà quelque chose...
Avais-je été bon pour quelqu’un ? Je n’en avais pas le souvenir. Un esprit sage prétendait qu’ignorer le mal empêchait de comprendre la bonté. Cela me parut logique.
Comme il existe, la lumière et l’obscurité... Le noir et le blanc...Le mal et le bien... l’avarice et la générosité... La beauté et la laideur.
Chaque mot ne se comprend, juste et bien, que par son contraire... L’esprit d’exactitude doit être antithétique. Une manière de penser une thèse tout en sachant bien ce que son contraire veut dire. En conséquence, je devais faire logiquement le mal avant de faire le bien... En tout bien tout honneur.
Pour commencer, un mal léger, suivit d’un bien énorme ! Par exemple gifler sans raison ma tendre amie, et lui offrir ensuite une robe de Chychymiau... Je trouvai heureusement une version moins radicale à cette mauvaise action.
Elle avait un tacot de plus de dix ans qui marchait seulement à coups de pieds au derche, c’était l’occasion de mettre en pratique le mal et le bien.
Le jour de son anniversaire, j’arrivai au parking armé d’un marteau de démolisseur, et devant elle, stupéfaite, son visage crispé de terreur, je démolis son tacot... Elle commença à pleurer.
Je lâchai le marteau, et la pris dans mes bras, elle disait en sanglotant :
« C’est mal ce que tu a fait, mon loulou, c’était mon tacot adoré » J’en avais les larmes aux yeux...
Je la dirigeai vers une ébouriffante décapotable grand sport qui ne demandait que ça... Je lui ouvris la portière, lui glissai les clefs dans la main et lui dis triomphant :
« Ma chérie, c’était mal pour le tacot, mais c’est bien ce cadeau, pour toi que j’aime plus que tout. Tu peux constater que je suis bon » Surprise, elle se jeta dans mes bras :
« Sacré farceur, tu m’as bien eu, mon petit cochon » Elle enleva ses chaussures à talons aiguilles, remit son maquillage d’aplomb, elle était transfigurée.
Elle bondit dans la voiture, démarra style grand prix, sa chevelure blonde flambant derrière elle, et disparut à l’horizon... Je ne l’ai plus revue... J’y réfléchirai à deux fois en faisant une action de pure bonté d’âme...
N’étant pas tout à fait convaincu d’avoir été vraiment bon, je me préparai à faire une nouvelle expérience. Moins coûteuse cette fois. Croyant savoir ce qu’était le mal, (ce qui est plus fatigant que l’on croit) je me concentrai sur le bon dans toute sa perfection.
J’allai à la gare centrale, où je savais trouver de la misère en pagaille. Un couple de musiciens, l’air délabrés, jouait des airs anciens. La fille était jolie, son violon sous le menton, elle avait l’air d’un ange, ses cheveux bouclée tombant sur ses épaules. Je pliai un billet de cent francs et le glissai dans sa poche. Pour éviter ses remerciements, j’accélérai le pas. Mais je fus saisi par le bras, l’ange blond, l’air furieux :
« Dites monsieur... Vous me prenez pour une pute, cent francs ! Vous êtes un vieux salaud, reprenez votre argent et laissez les pauvres filles tranquilles »
Je bredouillai des excuses et m’en fus, rouge de honte, devant les badauds ricanants... J’avais été bon, mais bien mal compris.
Considérant avoir échoué, je préparai mon acte de bonté avec plus de soin... J’étais surpris de trouver tellement de difficulté à être bon. Je commençais à mieux comprendre pourquoi le monde allait si mal.
Je me souvins que mon grand père finissant ses jours dans un asile, m’avait dit qu’un homme bon comme du pain venait visiter les vieux et leur offrait un goûter de petits gâteaux, de thé et de liqueurs fortes et sucrées... Il me semblait facile d’être bon comme du pain.
Je trouvais un Sweet-home-mon-rêve, sur Internet destiné aux pauvres vieux abandonnés de tous... Je téléphonai pour prendre rendez-vous. Puis je chargeai une fourgonnette de friandises et de jus sucrés... La société La Foire, s’occupait de tout. Il y avait même un petit orchestre Cul-haut-cuba-ho-lala...
La réception fut enthousiate. Il faisait beau, les vieux étaient habillés en dimanche, assis sur la pelouse. L’orchestre jouait de la musique champêtre, les vieux avaient l’air heureux...
Il y en avait pour tout le monde, le personnel aussi se régalait. Hélas lorsque l’on est nourris « économiquement faible » les estomacs ne tiennent pas le coup. Il y eut cinq morts d’indigestion, dans la nuit qui suivit!
« Ils sont morts heureux » dit la directrice, du fond de son lit. Elle me remercia de la bonne idée chrétienne : libérer des chambres en semant le bonheur et la joie... C’était mieux, que l’arsenic dans le café. Que Dieu me bénisse...
Je crois que cette fois, j’ai effleuré la sainteté... J’avais réussi à être bon et efficace. Il y avait juste un peu de mal, mais c’était en quelque sorte, d’après les lois de la nature, un bien.
Je me regardais attentivement dans un miroir, je n’avais toujours pas d’auréole... Ce succès m’encouragea.
Etre bon est une question de planning. Je n’ai pas trouvé d’informations sur les conséquences du bien dans mon entourage...
On fait du bien... donc on est bon, ensuite on tourne les talons et prend la fuite. C’est plus prudent dirait Murphy.
Chaque action à des conséquences. Wenn oeppis schiefgehe khaa, 's wird chief ghaas... disent les Suisses allemands.
Si tout semble bien marcher, vous avez forcément négligé quelque chose disent les Romands Ayant installé ces maximes de Murphy dans ma petite cervelle, je préparai ma prochaine bonne action avec le soin et la méticulosité d’un boy scout. Je désirais avoir plus de témoins. La bonne action a besoin de témoins contrairement au mal... Cela en Occident... en Orient c’est le contraire...
Clairement dit, l’Orient exécute les malheureux sur la place publique. Il se trouve toujours beaucoup de monde pour assister à la lapidation d’une pauvre femme. Pas besoin de cinéma. Les pays incultes se contentent de peu.
Plus les jeux sont cruels plus le public est inculte. Voir en Espagne les courses de taureaux... les combats de chiens, les combats de coqs... Les talibans en Afghanistan, leurs taureaux sont les femmes.. Assez parlé des héros de l’Orient éternel... A part tuer, ils n’ont rien fait de bon depuis deux mille ans. J’allai au super-marché au « Tout-est-Beau-Tout-est-Bon » Il y avait d’après la police beaucoup de vol à la tire.
Je me postai dans un grand axe, et je surveillai patiemment le vol du sac d’une vieille dame digne et inconsciente. Je n’attendis pas longtemps. Un voyou s’empara du sac d’une vieille dame et prit la fuite dans la direction d’une caisse droit devant... je ne fis qu’un bond et j’attrapai le voleur, lui arrachai le sac et au moment ou j’allais me relever pour montrer au monde ma bonté et mon habileté, je fus couvert, écrasé, par un gros crétin , une jeune fille blonde qui me hurlait dans les oreilles « au voleur, je le tiens » une gardienne de la paix sur la terre et aux hommes comme moi. Impossible de démontrer à ces braves gens que j’étais un représentant du bon et du bien sur la place...
Je fut traîné chez les sbires de la sécurité. Tout le monde parlait en même temps. Avec tout ce tralala, on avait oublié la vieille dame victime du larcin... Le chef des sbires mit tout le monde à la porte. Il était logique.
« Ce sac est-il votre propriété »
« C’est le sac d’une vieille dame que j’ai repris à un voleur qui hélas s’est échappé. La pauvre dame était au rayon des chats et chiens, elle doit y être encore... C’est une erreur sur la personne »
« Allons voir » dit le représentant de la justice et de la paix... Par bonheur la vieille dame était encore par terre abondamment piétinée par les acheteurs pressés. Sitôt qu’elle me vit elle cria : « Mon sauveur, merci ! vous avez retrouvé mon sac, j’espère que ce petit voyou va finir ses jours en prison, vous êtes bon... mon bon monsieur »
Deux fois bon dans la même phrase, je fus si ému que j’en avais les larmes aux yeux. je tendis le sac à la vieille dame assise par terre et que personne n’avait pensé à relever. Elle me dit encore :
« Le sac était vide, mais ce qui compte c’est la bonne action »
On ne peux mieux dire. J’avais échappé à la chaise électrique...
Le sbire rassuré me rendit la liberté. C’était la fermeture...
Ce n’est que lundi matin, que l’on trouva la vieille dame oubliée, toujours assise au rayon des chats, entourée de conserves de Miam-miam et autres friandises Elle avoua que cette nourriture pour chats n’était pas mal du tout. La direction lui en fit cadeau... Un acte de bonté évident à signaler à toutes les bonnes gens qui aiment les vieilles dames. Moi j’ai arrêté de courir après la bonté... Je préfère qu’elle me coure après. C’est moins dangereux. Ma blonde amie est revenue, sans son carrosse décapotable qui avait capoté dix kilomètres plus loin.
Elle avait fait trois mois d’hôpital sans oser m’informer de son accident. Pour la rassurer je lui offris une jolie bagnole d’occasion... Je ne vous dis pas la fête. La bonté c’est bien, mais il faut être doué pour ça.
Comme dirait Murphy : « Vouloir être bon, cela peut très mal tourner »
FIN

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