La chance et le hasard
Conte "moral" de Guy Dessauges


1

J‘aime me promener à Montreux. La ville est charmante et jouit d‘un excellent climat pour des gens âgés. Ce qui n‘empêche pas les jeunes de tous pays d‘y venir en masse pour le festival du jazz...

La rue principale dans Montreux est peuplée de toutes sortes de gens venant de tous les azimuts comme dans les villes touristiques. Un mélange d‘autobus, swisstyrol, de groupes folkloriques... visitant les bazars-souvenirs.

Le petit chemin, où je fais ma promenade quotidienne, le long du lac, est bordé de parterres fleuris, de tricoteuses, de mères affairées, de bébés piailleurs, de merde de chien et de rollers...

Ce jour là, il faisait beau; fatigué, après avoir marché longtemps pour mon âge, (65ans) Je m‘assis sur un banc, à côté d‘une dame somnolant sous un grand chapeau qui dissimulait son visage. Un ballon heurta mes pieds... Je le renvoyai à un petit garçon blond qui me remercia d‘un clin d‘oeil coquin...

Par inadvertance, j‘effleurai la dame au chapeau, qui s‘arracha des bras de Morphée en souriant... Je vis apparaître une ravissante jeune femme, qui ôta son grand chapeau, en secouant d‘abondants cheveux, bleus... blonds, blés mûrs... Je m‘excusai... elle sourit... Sur cet éclatant clavier, j‘aurais bien joué une valse d‘amour... Je lui rendis un sourire moins radieux... Des yeux pervenche, pétillants, accordés au chapeau céruléen... vêtue d‘un tailleur en soie bleu marine... elle présentait la perfection d‘un portrait de Van Dongen ou d‘Alex Sadkowsky...


2

— Quel temps merveilleux, murmura une voix harmonieuse et mélodique... Pris d‘une inspiration subite, je lui dis en m‘inclinant:

—Puis-je vous inviter pour le thé. C‘est juste le bon moment.

—Volontiers, dit sans façons, la belle en bleu...

On se présenta, comme il se doit, elle s‘appelait Madame Lachance, heureux nom... Nous sommes allés tranquillement, comme de vieilles connaissances, Mm Lachance à mon bras, chez Rumpelmeier, qui fait de délicieuses tourtes Sacher au chocolat... J‘étais heureux de m‘être bien habillé ce jour-là, j‘avais même un petit air riche... Ce n‘était pas évident! Normalement je suis fringué comme l‘as de pique... Chemin faisant je badinais:

— J‘aurais pu tomber sur Mme Malchance... Je suis veinard.

— La Malchance n‘est jamais bien loin répondit-elle... Elle suit chacun comme son ombre...

Je lâchais ce sujet brûlant, et lui racontais ma vie en quelques mots... Rentier... Vivant solitaire dans un modeste pavillon... pauvre, et digne... Mais heureux comme un macaque à Yamanouch, dans mon jacuzzi... mon seul luxe... Semblant être intéressée, Mm Lachance m‘écoutait en souriant...

M‘apercevant dans un (méchant!) miroir, je me tus immédiatement... Choc de la réalité! Je me demandais pourquoi elle avait accepté mon invitation; moi, qui suis vieux, moche, déplumé, banal et gauche...

Je changeai de sujet... je n‘allais pas continuer à l‘assommer avec les aléas de ma médiocre existence... Je soulignai furtivement un détail; je n‘avais jamais eu de chance au jeu! Je lançai cette confidence, comme une bouteille à la mer... Sans beaucoup d‘espoir... Ele rit, moqueuse, et dit d‘une voix de velours.


3

— Tentez cette fois, votre chance... puisque je suis là... Sans perdre mon sang-froid, je proposai d‘aller jouer à Evian, comme ça, juste pour voir...

— On se retrouve ce soir au casino... dit elle en roucoulant... Elle s‘enfuit comme une ombre... Je rentrai juste à temps pour rafler mes économies, ( dix mille francs) me changer et attraper le bateau des joueurs à Ouchy qui allait naviguer tout droit sur le casino d'Evian, où j‘avais toujours perdu mes quelques sous... Jamais grand chose...

Je me jurais de ne jouer que si elle était là... Le bateau filait sur un lac d‘huile, dans le soir rose et bleu. Au loin, vers Genève, un orage lançait des éclairs de chaleur. Je me sentais léger et heureux... comme jamais de ma vie. Lachance était là sur le quai, fidèle au rendez-vous, en robe du soir, bleue semée d'étoiles comme l‘infini... elle souriait d‘un air prometteur de bon jeu bleu... Amoureux de Lachance, je ne pensais plus qu'à elle... en marchant vers le Casino... On ne parlait pas, pour ne pas troubler notre entente. Je misai sans réfléchir sur des numéros toujours gagnants, j'entassais des gains énormes en flottant dans un nuage d'or. Lachance toujours à mon côté ... entouré de joueurs attirés par ma veine... Tout à coup je constatais que mon amie Lachance avait disparu... Je continuai a jouer pensant qu'elle reviendrait. Je commençai à perdre... Ne croyant pas à la défaite, je perdis presque tous mes gains, illusion partie en fumée comme un rêve que dissout le soleil levant.... Je serrai la mise de départ que j'avais eu la prudence de garder, je me levai et allai à la recherche de Lachance que je trouvais au bar, où elle faisait un effet beuf sur les clients...

— Vous m'avez lâché, chère madame Lachance... murmurai-je en me glissant à son côté... J'ai tout perdu... Elle sourit radieuse:

— Vous avez oublié le Hasard mon cher... C'est lui seul qui décide de tout, il est volage invisible, et ne décide rien... Il est partout, dans chaque gènes, chaque cellules de notre corps, je ne peux pas l'influencer... Il est un fluide électro-magnétique, il n'a


4

Ni corps, ni états d'âme... Il est la fonction du tout. De la nébuleuse... au nuage de Magellan... Je suis Lachance impuissante en face du Hasard, vide, aveugle, sans morale ni programme... Je ne suis qu'un épisode heureux comme les circonstances de la vie... Je ne vous ai pas porté chance c'est vous qui avez été favorisé par hasard...

Tout l'univer est construit sur plusieurs coups de dés n'en déplaise à Monsieur Albert Einstein... Il n'y a pas de destin tout traçé... Ni d'avenir préfabriqué, rien n'est inscrit, chaque matin tout peut se dissoudre comme un sucre dans une tasse de thé et recommencer autrement là où ailleurs...

Le rêve n'a jamais commençé et ne finira jamais... Je restais là le nez dans mon verre... je voulus répondre à Lachance, elle avait disparu.

Le barman me demanda si je voulais encore quelque chose... Je secouai la tête négativement. Je payai, fis quelques pas, revins vers le bar:

— Avez-vous vu la femme en bleu, Lachance à côté de moi? Le barman me regarda dubitativement, et dit doucement:

— Ici, Monsieur, il y a autant de malchance que de chance, c'est le hasard qui décide...

Lui aussi... pensais-je en cherchant la sortie, les larmes aux yeux...

FIN


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