Computer intelligent
de Guy Dessauges




Russe : bestseller; xodkij tovar (marchandise qui se vend bien).
Japonais : esutoserÂ



J’ai installé un nouveau « programme intelligent » sur mon computer. L’ancien devenait routinier et confus.
Pendant quelque temps, je ne remarquai pas de différences avec l’ancien. Mais un jour que j’écrivais dix fois la même phrase en faisant chaque fois des fautes, je lus un commentaire insultant au bas de la page :
« Arrêtes tes conneries, la seconde version est la bonne »
En effet, c’était vrai... J’arrêtai mes « conneries » un peu vexé. Quelle vulgarité !
Je contrôlai le niveau intellectuel des corrections : normal- bien- strict. J’étais sur « strict »
Étant perfectionniste, je restai sur « strict » après avoir essayé « normal et bien » qui ne faisaient pour l’instant aucun commentaire insultant.
Si la qualité était à ce prix ! Je devrais supporter les remarques sarcastiques de ma machine intelligente.
J’écrivis une lettre à ma tante, pour lui communiquer mes dernières volontés en cas d’accident. ( Je fais des courses de moto) Sitôt finie, la lettre passa au crible de ma machine...
« Tu lègues ta seconde moto, à une vieille dame qui ne sait même pas aller à vélo, crétin. Lègue lui plutôt le petit meuble italien marqueté qu’elle admire depuis si longtemps, et crève au bord du circuit l’âme en paix »
Comment cette machine savait-elle ce qui plaisait à ma tante ? Deux jours après, je découvris à ma grande confusion, que j’écrivais tous les dix jours mon journal du jour. Evidemment la machine avait fait le rapprochement...
Pour gagner quelques sous j’écrivis une histoire commerciale pour une feuille de choux destinée aux illettrés qui passaient du roman photo à la lecture... Un matin je trouvai cette phrase au milieu d’une page..
«Laisse tomber cette littérature de boniche, à trente centimes la ligne, tu peux faire mieux ! »
Comme toujours, la machine avait raison, Je commençais à m’attacher à cette vision critique. Ne perdant pas mon sang-froid je demandai à la Correction Stricte de la Machine Intelligente de faire mieux... D’écrire un texte par exemple. La machine répondit :
« Il faut installer un programme autonome, N°1 Plus, de Giroflox, il a accès à tout Internet et aux dicos en 27 langues, il coûte la peau des fesses, mais on a rien sans rien »
Je râclai mes fonds de tiroirs et réunis la somme. Le vendeur, vieux malin datant de l’invention d’Internet, me dit :
« Tiens, vous aussi... vous utilisez un nègre électronique »
Je rougis de honte, mais j’achetais le programme. Je ne demandais pas qui étaient les autres célèbres hommes de lettres qui utilisaient ce programme qui permettait d’aller à la pêche pendant que la machine gagnait votre vie sans revendications et autres rouspétances... Elle envoyait même la facture !
Je posais le résumé de mon nouveau texte, en une ligne: (Un type rencontre une nana...) La suite au prochain numéro... Cela doit finir bien, pas plus de trois cents lignes. Avant que mon matériel de pêche ne soit prêt, le programme Giroflox avait déjà écrit l’histoire, baiser final et facture modeste... Au bas de la page finale imprimé par Turbofix 500 pages en dix minutes, l’inévitable remarque:
« Mon pauvre vieux, cette histoire est lamentable mais tu vas gagner du fric, ça c’est sûr et certain »
Mon éditeur parut enchanté, il me donna même une avance, ce qui n’était pas dans ses habitudes... J’achetais une rame de papier. Je commandais un roman best-seller à Giroflée (c’est ainsi que je la nommait) cinq cents pages.
Une pauvre fille, très jolie, rencontre un jeune baron à Monte Carlo... après avoir beaucoup souffert. Il veut l’épouser, mais la famille baronne ne veut pas. Après les péripéties habituelles, on découvre que la jolie fille pauvre est d’origine noble, ce qui arrange les affaires... Cent pages sur le mariage à l’église... Premier tirage : cent mille exemplaires. Succès assuré, la machine avait recueilli les mots clefs des best dans le monde entier en 32 langues !
L’éditeur se frottait les mains. « Comment faites-vous pour bronzer tout en écrivant tellement bien et beaucoup »
Je répondais vaguement : inspirations fulgurantes... hanté par la littérature positive : La foi, la bonté, la charité l’honnêteté, Mariage catholique... Chaste baiser final, beaucoup d’enfants. Tout le tralala des séries TV... Dieu pour tous... Amen.
Il s’en fallut de peu que je n’attrape le prix du meilleur parmi les meilleurs. Je devenais de plus en plus vaniteux. Je m’imaginais que j’étais un écrivain de talent.
Le Best fut traduit en vingt langues dont le Chinois. Ce qui provoqua une poussée démographique hors normes, qui eut pour conséquence de le faire interdire.
Car il naissait plus de filles que de garçons ce qui était interdit par la constitution. On les abandonnait sur le bord des chemins, ou on les vendait aux touristes pour dix dollars. Les effets de la bonne littérature sont parfois surprenants. J’oublie la petite phrase à la fin du best !
« Pauvre idiot, Giroflée, ta machine à pondre des best-seller pique dans les textes de dix-huit mille versions du même roman, qui ont paru depuis trente ans, dans les poubelles littéraires de la planète... Elle est programmée pour recherche de précédent... J’ai honte de travailler pour toi »
Je ne rougis même pas. L’argent du succès panse les blessures d’amour propre. Après tout, à chacun son truc. Pas mal d’auteurs fouillent les poubelles, ils en sortent, comme les clochards, juste de quoi survivre... C’est fou ce que les gens peuvent jeter. Que Internet soit une poubelle, n’est pas une tare. C’est un avantage certain lorsque l’on est à court d’idées...
Les malins lisent, au lieu de contrôler leurs sites merdiques. Ainsi ils sauvent la littérature de l’oubli. Giroflée sauvait des textes non lus, non publiés, non estimés... Je n’étais qu’un heureux intermédiaire. Comme un riche auteur qui écrit des histoires horribles sur la misère... ce qui contribue à augmenter sa fortune.
Ainsi la corbeille est toujours pleine, comme celles des institutions charitables, des réserves d’églises, et des sectes diaboliques.
Une manière de reconvertir les déchets en quelque chose de convenable. Mon « oeuvre » était une oeuvre de salut public. Sinon pourquoi avais-je reçu la médaille du mérite moral.
Mon courrier était acheminé directement vers une usine de réponses positives et d’autographes flatteurs.
Je n’avais rien à faire d’autre que publier des inepties bon marché, et d’en vivre richement, comme le commun des mortels. Je vivais aussi bien qu’un éditeur. C’était légitime.
La seule chose qui me chiffonnait... mon « nègre » n’écrivait que ce que son intelligence virtuelle lui permettait, à part les sarcasmes computériens qui me semblaient venir du tréfonds de mon inconscient... Depuis que Giroflée écrivait des best-seller en série, le computer critique ne critiquait plus. Son but virtuel étant le fric, il n’avait rien à dire.
Giroflée puisait ses infos dans le computer, car tout était dedans... Un jour de fête, j’avais un coup dans le nez, je lui envoyai un compliment ironique, pas bien méchant : « Tu es un âne chieur d’or » J’aurais mieux fait de me casser une jambe !
Le texte suivant surgit du rien, dans lequel il somnolait, un texte de cinq cents pages, romantique, dramatiques et fort bien écrit... Digne du gueuleton goncourien.
Mon éditeur le refusa dignement, prétendant que ce serait sa ruine, s’il publiait un truc pareil... C’était bon, disait-il du bout des lèvres, mais cela ne payerait pas les réparations du toit de mon château !
Ayant pris goût à la qualité, je publiai à compte d’auteur... Un flop magistral, retour piteux au cimetière des grandes oeuvres méprisées : le pilon !
Mon « nègre virtuel » fit cette fois, un commentaire désabusé :
« Mieux vaut un âne chiant de l’or, que chiant selon les lois de la nature »
J’avais assez de réserves financières pour continuer à courir après la gloire. J’encourageai mon « nègre » à ne pas se décourager. Je vendis le château, (qui avait besoin d’argent,) à l’Etat... friand d’abominables ruineuses ruines au nom de la culture.
J’investis dans la publication de livres soumis à la stricte censure catholique. Pas d’allusions douteuses, non masturbatoire... A lire des deux mains.
Que des situations exemplaires... à la Edmondo de Amici. Héroïque et martial, famille, patrie et pot au feu. Les petites sœurs naissaient dans les choux et la cigogne avait enfin retrouvé du boulot. A lire par le Pape lui-même.
Parfait rendement, comme François Mauriac, Marie de Bon Secours, Petites Filles de Saint- François, Onésime Lacouture, Cloclo-delle et compagnie... Tirage garanti aux fêtes chrétiennes. Rente à vie...
Curieusement, il fut un succès marquant dans les traductions en arabe, collection Arabesque... Pourtant on était loin des mille et une nuits... Probablement, le même étouffement culturel dans les deux religions ! Mon computer se foutait de moi, à chaque sortie d’un roman de Giroflée, impossible de le faire taire, son programme passait par Internet. En réalité, je ne voulais pas le réduire au silence, il était le seul qui osait me critiquer. Il jouait le rôle d’un subconscient chargé, qui dégaze pour remettre les choses en place. (défragmenter)
Je me demandais si l’on pourrait un jour mettre son subconscient dans le computer, pour le reposer des questions lancinantes troublant l’eau claire des pensées translucides...
Je reconnais que j’étais impressionné par son énorme culture, il avait accès à tout Internet. Il était opportuniste, qualité importante, lorsque l’on veut répondre à propos ! Probablement son intelligence venait de sa vivacité, (high speed) et de sa présence d’esprit. Un peu comme ces comiques intelligents qui envoient leurs quatre vérités au public, répondant du tac au tac en opportuniste bienveillant. Le truc de la pirouette.
Là, il ne s’agit pas de l’acteur ou du chanteur, déclamant son texte et sa musique des mois durant comme un stupide perroquetiste gramophoneux... Présence d’esprit et mémoire monumentale.
L’élargissement de l’action de la machine la rendait redoutable. Encore un peu, (deux millimètres) de sa maîtrise informatique, elle remplacerait l’être humain pour les décisions importantes, avantageusement!
Les systèmes d’alerte et de surveillance fonctionnent déjà mieux que le cerveau humain. Un pas de plus, et la décision sera prise par la machine, qui disposera d’une mémoire infinie sans faille... plus une culture étendue. Réponse à toutes les questions, invérifiable, comme une équation, il faudra bien faire confiance...
Nous sommes déjà ballottés par ces calculatrices. Qui oserait prendre une décision sans consulter les informations d’une machine analytique ? Ca va bien ou ça ne va pas! Ca tient ou ça casse!
L’aventure est au coin de la rue. La TV nous donne le pouvoir de vivre, par procuration, des situations que notre petite vie pépère ne nous permettrait pas. De plus en plus nous avons le sentiment d’avoir déjà vécu ceci ou cela...
Cette hallucination est semblable à une infection due au vécu artificiel offert par la TV. Il en est de même avec les beaux-arts, (sculpture, peinture, tapis, illustration) qui nous touchent fortement, de l’Orient à l’Occident, même si nous ne connaissons pas les langues, ni les coutumes.
Les commentaires du computer m’impressionnaient, car en tant que créateur, je n’étais sûr de rien. L’incertitude affaiblit parfois le jugement. Cela nous mène de la joie au désespoir, sans aucune raison logique valable.
L’exultation nous fatigue, ensuite le trou dans lequel nous tombons est d’autant plus profond que l’exaltation précédente a été plus forte. Douce-amère est la vie.
En peinture, sculpture, les choses sont plus calmes. Le travail est technique. Il amortit les émotions. Rien ne se met en travers, si ce n’est l’ignorance technique et un jugement critique implacable. Une image en dit plus que bien des textes.
Je ne compare pas la littérature et la peinture, c’est impossible, pourtant l’un aide l’autre à s’épanouir.
En visitant un vaste musée, je passe devant les tableaux d’une grande nation comme l’Angleterre, en un jour j’ai un aperçu de la culture anglaise du début à la fin. Sans savoir un mot d’anglais...
Pour connaître vaguement la littérature, la culture littéraire, la pensée de ce pays par la lecture, j’en aurais pour dix ans. Au mieux, probablement pour toute ma vie. Si l’on veut, l’écriture se développe comme un film. L’image du tableau et là d’un seul coup, tout est visible, en une pièce. En écrivant ce texte mon « computer critique » ne réagit pas, il n’écrivit rien.
Le lendemain matin... quelques mots : « Lire l’histoire de l’art de Elie Faure remet les idées en place »
C’était juste. Mon « computer critique sarcastique » démontrait sa véritable intelligence, sans grandes phrases ni citations empoulées... Mes radotages ne faisaient pas illusion.
Chaque art raconte ses sentiments, son histoire, avec les moyens du bord : trois couleurs pour la peinture, sept notes pour la musique, vingt sept lettres pour la littérature, des pierres, du fer, et du ciment pour l’architecte... Ou des résines synthétiques polyester pour les maisons cylindriques. L’art va très loin avec peu de moyens. ( Un virus aussi !)
Dans les temps anciens, des artistes devenaient ingénieurs, (Léonard de Vinci) La technique restait primitive. Maintenant les ingénieurs deviennent artistes. ( Les ponts, les machines, les avions...) Ils peuvent tout faire, et tout ce qu’ils font est beau !
Heureusement, car dans l’état infect et nauséeux où se trouve l’art, dit actuel, l’esprit le plus robuste n’y résiste pas. Les musées sont vomitifs... Le dernier refuge de la beauté est le secteur technique, c’est toujours ça ! Il y a encore des artistes de valeur, mais ils sont isolés comme des pestiférés. Curieusement, il existe des artistes dans la mode, mais cela reste de l’art appliqué. Assez parlé d’art. Mon « computer critique » et « Giroflée » faisaient ma fortune.
Etant un flémard contemplatif comme un moine, j’étais content de moi. Je n’étais pas obligé de prier un Dieu pour qu’il me pardonne d’exister. Je découvrais comme beaucoup de gens qui avaient fait fortune, qu’il n’y avait pas besoin d’intelligence pour faire du fric. C’était humiliant comme la découverte d’un secret, qui ne me regardait pas.
Je vivais comme un bédouin qui a trouvé du pétrole, la cervelle vide, collectionnant stupidement des voitures de luxe plus belles que lui... et des putes d’un plus haut niveau que lui. Un développement mental ressemblant à celui d’un souteneur.
Mon éditeur me dit un jour après un repas chez Maxim :
« Depuis que tu es devenu riche, tu est devenu con... Tu devrais acheter une vieille machine à écrire et pondre un texte impubliable sans regarder à la dépense »
C’était une phrase humaine, qui ne ressemblait aucunement à une phrase computérienne. Je me réveillai... sortant du rêve nauséeux qui pourrissait mon esprit.
Le lendemain, j’allai au marché au puce, je marchandai pendant une heure une machine à écrire qui avait une bonne réserve de rubans. Sans système de correction.
Content de mon achat, j’invitai le brave brocanteur marocain et toute sa famille, pour un couscous chez Inch Allah, le meilleur resto arabe de Clignancour...
En rentrant chez moi, je posai la machine à écrire dans un petit coin de mon immense salon, près d’une fenêtre, comme dans ma jeunesse. Je glissai une feuille de papier entre les cylindres et écrivis :
« J’ai installé un nouveau programme intelligent...
FIN



Retour au sommaire