Le corps et l'esprit
de Guy Dessauges

Depuis un moment, je me sentais observé par je ne sais qui... je restais immobile au milieu du magasin de ce super marché, ne sachant où aller... La foule des clients ne faisait pas attention à moi. Je levai les yeux et m'aperçus sur la galerie...
Celui qui m'observait était moi-même... un phénomène de dédoublement sans doute... J'avais lu quelque chose là-dessus! Mais ma conscience était sur la galerie... et mon corps physique était immobilisé en bas... Je réalisai que sur la galerie, j'étais invisible pour les gens, mais mon corps en bas me voyait clairement, en train de m'observer. A cet instant je me cru mort!
Accoudé sur la rampe de la galerie, je me demandais pourquoi mon corps tenait debout sans s'effondrer. Je n'avais jamais cru possible une séparation du corps et de l'esprit. J'ai toujours pensé que l'esprit était un épiphénomène du corps avec ses milliards de neurones électrique et ses innombrables connections électriques! On coupe le courant et c'est la fin de tout! Je descendis prudemment par l'escalier roulant, on ne sait jamais!
Je m'approchai de mon corps immobile, comme en léthargie, debout, les yeux fixes, l'air de rêver. Impossible de le bousculer. L'esprit que j'étais était trop faible... Je me demandai ce qu'il allait arriver...
J'avais le temps, maintenant, l'éternité devant moi... Malgré tout, je ne croyais toujours pas à la séparation de mon esprit et de mon corps. Je devais être en train de rêver un dédoublement de ma personnalité. J'allais me réveiller ou tomber raide, entouré de gens horrifiés qui prendraient la fuite en croyant à un attentat!
Je cherchais à me réinstaller dans mon corps dans la même position espérant retrouver ainsi mon identité et ma vie matérielle toute simple. Je levai les yeux vers la galerie, et, stupéfait, je me vis, accoudé à la balustrade, en train de regarder mon esprit réintégrant mon corps! Il y en avait un de trop dans ce jeu de la vie et la mort! Je ressortis prestement de mon corps pour aller voir sur la galerie quelle partie de moi-même était en train de se ficher du monde...
En montant par l'escalier roulant, je pensais que le fait d'avoir plusieurs esprits habitant un même corps était assez logique...
Arrivé sur la galerie, je voulais pousser le second esprit par-dessus la balustrade pour voir s'il allait planer ou s'écraser en bas en hurlant comme un damné...
Curieusement l'esprit s'éloignait prudemment à mesure que je m'approchais, il devait soupçonner quelque chose.
J'en déduisis qu'il ne savait pas s'il allait voler ou pas! Logique! Pour qu'un esprit soit si craintif, il devait avoir eu des mauvaises pensées comme les miennes! Je restai immobile, il s'arrêta, en me jetant des coups d'œil furtifs.
Il se méfiait, il devait me connaître assez, pour avoir des raisons de me craindre. Notre corps en bas restait toujours debout et nous regardait de ses yeux morts... Personne ne le bousculait, il tenait en équilibre par la force d'inertie sans doute...
Je me demandai si je n'étais pas en train de me poursuivre moi-même... Cet esprit avait un aspect terriblement vrai et vivant. Pour moi, il n'était pas transparent comme un ectoplasme, il me paraissait opaque... Le fait qu'il fasse d'autres mouvements que moi, prouvait qu'il n'était pas moi, mais très proche de par sa ressemblance, son aspect "physique." Un esprit ayant un aspect "physique" cela parait invraisemblable... pourtant c'était le cas!
Nous étions tellement préoccupés par nous-mêmes, et nos manèges sournois, que nous ne nous sommes pas aperçus que notre corps physique s'était mis en marche et s'était perdu dans la foule! Donc il était encore vivant! Alors qu'étions-nous? Abandonnés à nous-mêmes, il fallait retrouver notre corps, cet abri, qui nous appartenait. Qu'allait-il faire sans nous? Cette subite solitude, nous parut insupportable... qui était ce corps qui nous avait largués... sans crier gare. Il pouvait donc se passer de nous!
Nous étions dépendants de lui, il fallait le retrouver... Par tous les moyens disponibles à deux esprits de bonne foi! Je ne pouvais pas parler, je fis un mouvement tournant avec le bras pour expliquer qu'il fallait chercher dans deux directions...
L'autre esprit comprit immédiatement, je le vis s'éloigner à toute vitesse sur la galerie... J'espérais qu'il avait les mêmes soucis que moi... Je courais dans la direction opposée... La foule ne m'empêchait pas d'avancer rapidement, je pouvais passer à travers les gens sans problèmes...
Je me demandais si mon corps pensait sans moi! Je n'étais qu'une partie d'un ensemble cohérent. Il semblait pouvoir se mouvoir. Peut-être comme un zombie, ou un somnambule... Privé de conscience, mais en possession de ses facultés physiques! Moi qui étais son esprit, je rôdais ailleurs...
Je le croisai sur un escalier roulant, il semblait sourire ironiquement, je passai de son côté sans problème, je m'habituais à n'être qu'un simple esprit et j'avais compris que je ne risquais rien à faire des acrobaties... Je m'efforçais de me réinstaller dans mon corps...
Je passais à travers celui-ci sans aucun effet! Il y avait quelque chose qui ne fonctionnait plus! Mon corps paraissait ne pas me voir, mais je surveillais avec attention ses moindres tressaillements... Il sentait ma présence! J'en étais sûr...
Peut-être avait-il fait exprès de se débarrasser de moi et de "l'autre" pour jouir d'une paix de l'âme sans scrupules... L'autre était aussi là, qui suivait les opérations à distance, il devait être timide.
Après de vains efforts, je renonçai à réintégrer ma place légitime et je suivis piteusement mon corps, dans ses pérégrinations, serré de près par l'autre... J'échafaudais des théories... On avait divorcé... Cela ne pouvait pas être définitif!
Un esprit peut changer de forme, d'aspect, de sexe, il est libre et léger. Je voyais mon reflet dans les miroirs du super-marché, mais personne ne m'y voyait! Mon corps sans moi allait se faner... Sans fantaisie, dans une espèce de nirvana... autant être mort! La paix à tout prix, ce n'est pas un programme de vie!
Toutes les fantaisies d'un l'esprit libre m'étaient ouvertes! On arrivait aux rayons des dames... Je me concentrai et pris l'aspect d'une jolie femme blonde, style mannequin, au moment où je passai devant mon corps, celui-ci tressaillit! J'avais gagné... il me voyait... le misérable, le lâche!
J'allais le travailler au corps, par une séance d'auto érotisme de quoi me régaler! Mon corps fasciné par mon balancement de hanche ultra sexy, me suivit dans une cabine d'essayage... Les yeux hors de la tête et la langue pendante comme un vieux chien frustré... Mon corps se mit à me tripoter dans toutes les positions, il respirait en gémissant à tel point qu'une vendeuse fit irruption dans la cabine et trouva mon corps couché sur le tapis en train de râler en bavant comme un salopard de branleur...
Elle ne perdit pas son sang-froid et donna un grand coup de pied dans les côtes de mon corps, ce qui lui remit son reste de dignité dans le bon sens... Fini le nirvâna et la paix des familles! Mon corps pourtant dépourvu d'esprit, sentait ses instincts se réveiller, Pour se tirer de là, il sortit en criant au feu...
Cela provoqua un début de panique parmi les clientes, il réussit ainsi à se défiler et atterrit aux rayons des chambres à coucher pensant que j'allais le suivre dans ce lieu de perdition! Mon double esprit avait suivi les opérations avec un air dégoûté... Il devait être de la sorte des esprits purs et simples qui font les chefs de sectes bien-pensantes... et criminelles si Dieu le veut! Mon corps me voyait, il commençait à se méfier, il avait créé un piège et il en était conscient. Il réalisait que les obsessions sexuelles fondamentales ne disparaissent pas comme par magie si l'esprit quitte le corps contre son gré! Vivre sans esprit n'est pas de tout repos, il savait qu'il allait en baver, seul en face de ses instincts!
Au fait, de nous deux, qui avait décidé de quitter l'autre? La séparation étant faite, il était difficile de trouver le responsable. On ne peut pas prendre si facilement congé de sa conscience.
Lâché dans la société, un corps uniquement gouverné par ses instincts risquait d'avoir des problèmes avec son entourage. Je pense que c'était moi, l'esprit, qui avait quitté mon corps, au milieu du super marché!
Je voulais donner une bonne leçon à mon corps dans lequel je me sentais prisonnier... Il ne me plaisait pas, j'aurais voulu ressembler à une star de cinéma... Mais en l'observant du dehors, il paraissait touchant, pas si affreux que ça!
J'avais probablement décidé de quitter mon corps et il paraissait assez content. Ses instincts n'étaient plus sous observation... Il jouissait subitement d'une sorte de liberté intérieure qui l'apaisait. Mon esprit critique l'avait sans cesse dérangé.
La domination du corps par l'esprit est une tyrannie, car l'esprit veut tout diriger. Je ne recommencerais plus ma transformation en fantasme érotique, le pauvre finirait en prison!
J'avais un problème à résoudre... Qui était le second esprit?... Un reflet de moi ou une partie du subconscient dissimulé dans un coin du cerveau de mon corps? Un endroit qui m'avait toujours échappé, bourré d'archétypes et de dragons symboliques... Il était celui qui dirige des rêves, peut-être significatifs pour un psy! Son air faussement timide ses regards sournois le trahissaient... Moi, esprit sain et raisonnable, je n'aimais pas le subconscient. Il me semblait être le traître de la comédie... Il était dissimulé dans le cerveau, en compagnie des instincts basiques. Il machinait d'atroces combines pour détruire le semblant d'équilibre qui est à la recherche du bonheur. Il était le siège des complexes... de la superstition, de la religion destructrice de la joie, de la honte, de l'intolérance, de la guerre! Moi, j'étais réparti dans tout le corps. Je dominais la vie sexuelle, le rendement, la gymnastique, la bonne bouffe et la joie de vivre... Dionysos...
Tout ce qui n'entrait pas dans mon joyeux programme, était refoulé dans le subconscient, la poubelle de l'esprit, advienne que pourra!
Les archétypes inventés par les Grecs... fumisterie revue et corrigée par C.G.Jung, ont été transformés par le gourou Bodjick en Fripons calamiteux et puissants, créateurs d'univers, sans préméditation ni managering ! Depuis on y voit plus clair! Mais je sais que nous parlons de la même chose... Allahbuddadieu, le côté féroce.
Les Fripons, la vraie nature jouisseuse et élégante, sont peut-être aussi nés de la pensée grecque! Plongé dans mes pensées philosophiques, je ne remarquai pas que l'autre esprit, archétypique complexé... avait disparu...
Mon corps était assis sur un banc en compagnie de femmes et d'enfants turbulents. Il faisait semblant de lire un journal, qu'il tenait à l'envers.
Je n'avais aucun désir d'autonomie, je voulais réintégrer mon corps le plus vite possible... Je devais le prendre dans un moment d'inattention.
Je m'assis à son côté. Il faisait semblant ne pas me voir. Je patientais, espérant que je pourrais me remettre en place pendant son sommeil. Un esprit ne dort jamais.
Le corps doit dormir pour reconstituer ses réserves d'énergie. Pour l'endormir je fabriquerais un fantasme sexuel... Heureusement même privé d'esprit, il restait proche de ses instincts basiques! Bon signe...
Je n'avais pas trouvé ce qui nous avait séparés. S'agissait-il d'un mauvais rêve? Allais-je me réveiller installé à ma place dans mon corps, comme d'habitude, unis jusqu'à la mort? Séparés, nous ne pouvons pas parler...

Nous devions vivre en symbiose ou être réduit au silence. Je repérais "l'esprit du subconscient néfaste" à bonne distance, il nous observait se demandant visiblement comment j'allais réintégrer mon corps.
Lui sur mes talons! Je ne pourrais jamais m'en débarrasser. Il avait ses quartiers dans une petite partie du cerveau où il s'occupait de créer les névroses (angoisses, phobies, obsessions...) de toutes sortes... Qui sont, paraît-il, nécessaire au développement harmonieux de la personnalité.
Les Rubàiyyàt d'Omar Khayyâm et les positions du Kama Sutra sont également utiles au développement de la personnalité! Certainement plus que les mois de service militaire et les mômeries religieuses.
Mais l'éducation parentale a créé les fantasmes du désespoir et les interdictions! Et l'idée d'une dite faute originelle et de la culpabilité punitive, éclos comme une fleur vénéneuse, empoisonnant l'esprit de millions de gens!
A peine né, l'enfant est systématiquement estropié. On lui attache les mains, dans certaines de nos contrées, pour qu'il ne touche pas son sexe... Il reste crucifié dans un berceau à bandages pour plaire à Dieu et à ses saints... Sans parler d'autres tabous et coutumes immondes, pour que le pauvre petit paye le plus cher possible le privilège de s'épanouir au soleil... C'est pour ton bien mon chéri!
On se trouve dans une société hypocrite, qui comme le font si gentiment les chasseurs, tue les animaux pour leur bien... Amen! (fin de la digression...)
Moi, esprit, sorti de son enveloppe corporelle, raisonne comme un libre penseur, car je n'ai plus la responsabilité d'un corps qui doit survivre de compromis en lâcheté pour échapper au jugement des autres... La liberté est punie dans notre société, on n'ose pas dénoncer la forfaiture et le crime en insultant directement les coupables... Seuls l'ont fait Edmond Kaiser et le prof. Jean Ziegler... C'est peu pour une Europe de 380 millions de moutons dociles...
Je jouis de ma liberté de pensée, en étant hors de mon corps... Lorsque je serai de nouveau enfermé dans celui-ci, je devrai m'adapter aux habitudes sociales, une lourde charge pour un esprit libre!
Pendant que je cogitais sur mon banc, mon corps s'était absenté. L'esprit fatal aussi, je me trouvais seul dans ce super- marché... à la recherche de mon corps...
Un esprit est soumis aux même loi que la matière, à part son invisibilité et sa faculté de passer à travers les gens et les murs... Je n'avais pas vu dans quelle direction mon corps s'en était allé...
Seul, désemparé et invisible, je me sentais moins que rien! J'allai à tout hasard à l'exposition des chambres à coucher, et le trouvai en train de dormir dans un grand lit...
Le département était désert, les affaires de ce secteur marchaient au ralenti! L'esprit fatal était assis près de lui, je le soupçonnais de chercher à réintégrer sa place dans le cerveau sans défense de mon corps endormi.
Dès qu'il m'aperçut, il prit la fuite. Il n'avait pas la conscience tranquille! Sans perdre de temps, je m'étendis sur mon corps, dans sa position au plus près... et d'un coup je me retrouvais enfin à ma place légitime...
Un grand soupir de mon corps conclut le nouveau pacte de non-agression entre nous...
Je me levai de ce lit d'emprunt en ayant l'impression d'avoir retrouvé une vielle connaissance... J'avais l'esprit clair, comme après une bonne nuit sans rêves...
Je regardais autour de moi pour m'assurer que mon esprit était bien rentré au bercail... Je souriais en me demandant si cette hallucination était dangereuse... L'annonce d'une maladie mentale! Mais je me sentais trop bien pour me faire de vains soucis...
Une vendeuse s'approcha, en souriant: "Vous avez essayé ce lit, voulez-vous l'acheter ?" dit-elle, avec un sourire à mettre KO un hippopotame à la saison des amours! Je lui répondis affirmativement... "Je prends ce lit à condition que nous en fassions l'essai le plus vite possible..."Ecoutez vieux singe, si votre queue est égale à votre esprit cela promet de belles galipettes répondit-elle en pouffant de rire... Mon second esprit se bouchait les oreilles l'air offusqué! Pardonnez cette fin un peu triviale, mais la réalité dépasse souvent la "friction." Demandez au courbeur de lumière, le poête Albert Einstein! Ou à Bodjik qui a dit : le rien va tout droit, il est ce qui entoure l'objet.
FIN.



Retour au sommaire