Cyan c'est sciant
de Guy Mentor


EXERCICES


Thème : Vous arrivez dans un endroit où personne ne parle votre langue. Que se passe-t-il ?
Mots imposés : aligot – poésie – musique – peignoir – morne – bidule – casquette – orange - bécasse
Lieu : un garage (dedans ou à proximité)
Couleur dominante : cyan
Délai : 1 heure
Entre 3000 et 3500 signes maxi. Ou moins !

« Cyan c’est sciant »

Aéroport de Kingston. Tarmac brûlant. Ca se sent même à travers la semelle des chaussures ! Atmosphère moite sous un soleil lourd. Pour ça, pas trop dépaysé.
On se dirige tous à pied vers le terminal couleur cyan pour récupérer nos bagages. Ca va vite, Le tapis roulant crache sa cargaison par à-coups. Je récupère mon sac et file vers le guichet de douane où officie un fonctionnaire au regard morne.
Pas de problème. Peut-être parce que « j’ai la bonne couleur »… Va savoir.
J’arrive de Pointe à Pitre pour une semaine de travail chez un gros client. Pas trop le temps de traîner, je passe chez Hertz récupérer les clés de la voiture réservée avant mon départ.
Jusque là c’est parfait : j’ai juste eu besoin de donner mon nom. Le reste s’est déroulé sans anicroche.
Une musique rasta assez lancinante résonne dans les haut-parleurs de l’aérogare, couleur cyan, même à l’intérieur ! Les gens ont une drôle de démarche ici : on dirait qu’ils dansent, tous, en marchant.
Les jeunes-coiffures-affros-casquette-zyva-chemises-à-fleurs côtoient les costumes-cravates-gourmette-en-or dans l’air humide brassé par d’immenses ventilateurs de plafond. La foule est dense et bruyante. L’ambiance bon enfant.
Beaucoup d’enfants, justement. Vraiment beaucoup. Pas comme en métropole ! Chaque fois que j’y vais, en métropole, j’ai l’impression de débarquer dans une gigantesque maison de retraite…
Faudrait peut-être penser à faire vite fait 2,2 enfants par foyer hein les filles?! Parce que avec 1,8 vous êtes pas sortis d’affaire pour nous payer nos retraites ! Oups ! Pardon pour la digression.
Me voilà au volant d’une Twingo orange dernier cri. La sellerie est tout en nuances de cyan. Ils semblent apprécier cette couleur ici ! On dirait une Play-Mobil avec tous ces gros boutons ronds et tout ce plastic. Double airbags, climatisation climatique s’il vous plaît : à chaque fois que la clim s’enclenche j’ai l’impression de perdre 10 chevaux sur les 60 qui se cachent sous le moteur. Et ils s’y cachent bien ! Ouah les reprises !
J’ai trouvé facilement la sortie en suivant les panneaux « City ». City, ça je comprends encore. Mais on m’a prévenu : « quand tu seras là bas, tu auras un interprète pendant tout le temps de tes rendez-vous. Mais dès que tu seras seul, fini. Alors débrouille-toi pour qu’il ne t’arrive rien ».
Papa et maman m’avaient bien dit de bosser un peu plus mon anglais… Fainéant va ! A Dieu vat !
A peine ce cri d’espoir intérieur jeté, la voiture se met à tousser. Puis elle éternue, se cabre - 10 chevaux de moins – rue – encore 10 de perdus – pousse une sorte de hennissement plaintif – encore 10 – et finit par s’étouffer sur l’herbe du bas-côté.
Je suis en rase campagne, à 10 bons kilomètres de la City. Mon portable n’est évidemment pas opérationnel pour le réseau local. On peut pas penser à tout, hein ?!
Me voilà donc à tendre le pouce vers le haut à l’intention du véhicule que j’aperçois, à une centaine de mètres.
Bonheur, il stoppe. Serviables ici ! Faut dire que je suis bien sapé, non mais.
- Yeah ? What could I do for you ? Wanna get into my car, boy ?
Une jeune fille craquante avec une frimousse adorable a prononcé ces quelques mots que je n’ai pas compris. Mais le regard, le geste pour ouvrir la portière, le cv que je devine ont suffi à me décider.
Je m’empare de mon sac resté dans la Twingo et je monte à côté de Suzy.
Ben oui, dans le flot de paroles qui ont suivi, la seule chose que j’ai retenue – et comprise – est qu’elle s’appelle Suzy. Ma foi, ça me suffit. Elle m’a pas semblé trop bécasse puisqu’en lui montrant le porte-clé Hertz, elle m’a expliqué en 4500 mots en 2 minutes qu’elle avait pigé ce que je voulais : aller chercher une autre voiture chez mon loueur.
Nous y sommes déjà. Elle m’accompagne au bureau et se charge d’expliquer la situation à un employé à moitié endormi. Celui-ci se décide à prévenir un mécano surgi de nulle part et qui attrape au vol quelques bidules en forme d’outils, les entasse dans une sacoche, me prend d’autorité les clés que je tenais en mains et sort sans un mot.
L’autre, celui du bureau, à moitié réveillé cette fois, me remet une autre paire de clés et baragouine une explication oiseuse qui me fait autant d’effet que la pluie sur les plumes d’un canard.
C’est donc Suzy qui reprend les rênes de la situation et m’entraîne vers sa propre voiture dans laquelle je dois à nouveau m’installer.
Destination ? Va savoir.
Je le sais rapidement : un mignon 2 pièces-cuisine-salle-de-bain-vue-sur-lac dans un quartier résidentiel de la capitale jamaïcaine.
Revenue de la douche en peignoir cyan, la belle Suzy se met aussitôt à la confection d’un aligot local à base de fruits d’arbre à pain bouillis - écrasés à la fourchette s’il vous plaît – mêlés à une tomme de Kingston mémorable. Le résultat est digne d’une poésie de Rimbaud sauce Verlaine.
Quant au dessert, je vous en épargnerai les détails… Disons que lorsqu’il ne s’agit plus que d’une question de langues, certaines situations peuvent se passer des mots…



THEME : Racontez les impressions d'une fleur de votre choix que l'on vient de cueillir/cueille/va cueillir
MOTS IMPOSES : caillou – hémorroïde – désert – ravagé
SIGNES : au choix
DELAI : 1 heure


« Ibiscus »

Fait bon aujourd’hui. Au moins 27-28° à vue de pistil. Et juste humide comme il faut, avec des petits alizés légers. J’aime.
Le jardin est sympa, je suis contente d’être née ici. J’ai plein de copains-copines : bougainvilliers, roses de porcelaine, orchidées, héliconias, sans parler des fleurs du bananier et du frangipanier.
Ca sent bon et c’est calme.
On a même une vue imprenable sur la Soufrière. Toujours la tête dans les nuages celui-là.
Tiens, c’est Maya qui arrive, ou bien sa cousine, je sais jamais, je ne les reconnais jamais, elle se ressemblent toutes ces butineuses. Enfin, j’aime bien quand elles viennent me chatouiller tout au fond, ça me fait des choses. Et après je me sens soulagée, c’est fou. Il paraît même qu’elles vont préparer des desserts avec tout ce qu’elles récoltent.
Et aujourd’hui j’ai ce qui leur faut, je me sens toute gonflée. Ca me fera du bien un petit régime.
Ben oui, quoi, on a beau être un hibiscus royal, il faut savoir se tenir. Et la prestance ça se cultive.
L’autre jour j’écoutais une conversation entre la patronne et une de ses copines. Elles parlaient juste devant moi. Les deux femmes semblaient hésiter et parlaient de décoration pour le carnaval. Oui, on est en plein là. Et tout le monde cueille à tour de bras. Eh bien j’ai l’impression que ce jour là j’ai échappé à un truc terrible. Ca doit être de ça qu’on m’avait parlé toute petite, quand je rechignais à faire mes devoirs. Maman me disait souvent : « si tu continues tu finiras dans un vase ou sur un char derrière Vaval. Comme ton cousin ».
Finalement elle ont tourné le dos. Ouf !
Des fois je me demande si c’est pas mieux d’être un caillou au milieu du désert. Au moins il n’y a personne pour être tenté de s’emparer de toi. Le seul danger c’est un nomade qui aurait une gastro. Alors là, resterait plus qu’à prier pour qu’il ait des hémorroïdes…
Allez, tout compte fait je crois que je suis mieux en hibiscus flamboyant.
Quoique… j’aurais parlé trop vite ? La voilà qui vient vers moi, la patronne. Qu’est-ce qu’elle tient derrière son dos ??
« Clic »
Eh ?! J’ai rien senti ! Elle m’a sectionné la tige et j’ai rien senti du tout !! Elle est bien bonne. Bon, ça va, enlève ton sale nez de là quoi ! Elle me fourre son pif dans la corolle cette mémère ! Elle est ravagée, c’est dégoûtant !
Elle va dans le séjour et me plante dans un soliflore en cristal plein d’eau froide. Ouch, c’est gelé !
Eh, dis, je vais rester longtemps comme ça maintenant ?
J’ai l’impression que le destin a frappé. En pleine force de l’âge, ma vie va s’éteindre tout doucement, là, sur la table du salon. Pour le plaisir d’humains sans cœur. Comme si on n’était pas mieux dans la nature. Quelle tristesse. A tout prendre j’aurais préféré finir en beauté sur un char de carnaval ou au cou d’une danseuse de zouk, m’enivrer de musique, d’odeurs, de danses et de fumées.
Tandis que là…



Thème : Merlin l’enchanteur - Face à un photographe - Dans une grotte - Un jour de guerre
Mots imposés : Cachemire – Orchestre - Sensuel
Délai : 1 heure

« Merlin s’en va-t-en guerre »

- Heye !? Vous ! Qui êtes-vous ?!
- Monsieur ?
- Présentez-vous, nomdidjiou !!! Vous êtes qui avec votre déguisement là, votre baguette et votre chapeau pointu en cachemire ? On est en guerre bordel !
- Restons courtois voulez-vous ? Je me présente : Pimpin, Merlin PIMPIN. Appelez-moi Merlin.
- Couchez-vous bon Dieu ! Vous entendez pas que ça canarde dehors ? Vous croyez que c’est la grosse caisse d’un orchestre qu’on entend, là ? C’est du 75 ça, au moins ! On va se faire massacrer !
- Du calme jeune homme et baissez votre mitraillette, vous allez vous blesser. Non, ici on ne risque rien, rien du tout. Qu’est-ce que vous avez autour du cou ? Ah, un appareil photo ! Chic, j’adore me faire tirer le portrait ! Vous êtes photographe de guerre ?
- Mais ! cette grotte va bientôt être repérée, elle est sur la route de l’ennemi ! Faut trouver autre chose ! Suivez-moi merde ! Vous êtes vraiment pas au bon endroit !
- Pas question ! Vous faites d’abord une photo, après je vous suis.
- Putain, l’est fêlé lui. Bon, bougez pas !
Flash ! Un éclair, et le grand vieillard à la barbe blanche, souriant comme à la parade, est dans la boîte. Le soldat saisit l’hurluberlu qu’il a réussi à trouver malgré les difficultés et l’entraîne vers la sortie de la caverne.
Au dehors c’est l’apocalypse, le chaos. Merlin voit passer en trombe une très grosse souris noire poursuivie par un chien jaune au poil ras et aux longues oreilles. Derrière eux arrive un immense canard coiffé d’un béret de marin qui entraîne avec lui 3 canetons essoufflés et poussiéreux. Puis arrive un gros homme patibulaire portant sur ses épaules une frêle jeune fille diaphane avec 2 ailes presque transparentes dans le dos et qui crie :
- Peter ! Peter ! Ne me laisse pas ! Au secours !
Le soldat force Merlin à le précéder dans le même sens que la foule qui court, visiblement affolée par quelque chose de terrible mais encore invisible.
C’est au bout de quelques centaines de mètres dans une fumée aveuglante que les deux hommes parviennent dans une sorte d’enclos à vaches où sont rassemblés des centaines de personnages hétéroclites exténués par leur longue course.
Le soldat fait arrêter Merlin lorsqu’une voix, visiblement sortie d’un puissant haut-parleur, prononce avec force :
- Coupez ! On la refait. Capitaine Crochet, vous étiez à la traîne, pareil pour Mowgly, faut pas traîner bon Dieu ! Vous croyez que la famille Disney a des dollars en trop ou quoi ? Cette séquence va être refaite. Une dernière fois. Il ne sera pas dit que « The Latest Disneyworld Parade » aura coûté plus cher que prévu ! Tout le monde en place !



THEME : « RAHAN »
Les contraintes :
- Raconter un épisode de Rahan, mais attention, votre histoire ne doit contenir aucun bistrot ni aucun débit de boisson, et surtout, pas une seule jolie fille ne doit traverser le paysage, ni nue chevauchant un mammouth, ni lascivement offerte sur la peau fraîchement tannée d'un ptérodactyle, ni prenant une douche sous une cascade cernée d’hibiscus géants exhalant des parfums d’un érotisme torride, ni … bref pas de jolie fille du tout.
- Vu que Rahan a quasi tout inventé, doit y avoir une invention.
Signes : moins de 5000
C'est qui Rahan ? :
http://www.rahan.org/


« Modestine »

Ce matin il fait gris. Impossible donc de vous dire l’heure qu’il est. Disons 10 heures du matin.
Rahan a bien inventé le cadran solaire, mais il cherche encore à trouver comment le faire fonctionner en l’absence de soleil. Dur.
Rahan a encore fait une découverte, hier : les vertus des grains d’anis soigneusement macérés. Il a inventé l’anisette blanche. N’ayant pas de goûteur sous la main, il a tenu à tester lui-même les effets de ce goûteux breuvage et s’est très vite affalé sur sa peau de bison futé – la vache folle n’existe pas encore – alors que l’ombre de la tige du cadran solaire touchait la cinquième marque.
Et depuis, Rahan ronfle.
Oui, le ronflement masculin, une invention totalement involontaire celle-là, sans antidote, et dont bien des femelles des générations suivantes auront à souffrir.
Les parois de la sombre caverne tremblent sous l’effet de ce bruit terrifiant. Des ondes sonores régulières, d’une amplitude remarquable. Comme le feulement de la lionne en rut, mais à la puissance 20. La fréquence de ces vibrations a fait perdre le poil du crâne à toute la colonie de souris volantes du coin. D’où cette autre invention inattendue : les chauves-souris.
Mais l’heure tourne, et pas question de passer une journée sans rien inventer.
D’ailleurs Modestine s’impatiente – Non, non, pas d’inquiétude, il n’y aura pas une seule jolie fille dans l’histoire ! – et Rahan ne va pas tarder à sortir de sa léthargie éthylique.
Modestine, elle a 8 pattes pleines de poils noirs avec les ongles manucurés en orange, un ventre rebondi, un regard perçant et une paire de pinces a la place du nez. Elle est grande comme la main de Rahan.
Rahan l’a recueillie, toute jeune, un soir de forte pluie. Sa mère avait sans doute fui le terrier qui s’était rempli d’eau de ruissellement et Modestine s’épuisait malgré ses 4 paires de pattes qui moulinaient en vain.
Elle en conçoit, depuis, un sentiment de reconnaissance infini et veille sur son père adoptif avec les 18 yeux d’une Chimène énamourée et d’une mère-poule attentive.
Là elle est décidée à le réveiller, bien décidée.
Elle entreprend donc une escalade rapide et s’installe sur le front de Rahan, de manière à éviter le souffle putride qui s’exhale dangereusement à chaque nouveau ronflement.
A l’aide de deux de ses longues pattes, elle soulève les paupières de son protégé qui ne tarde pas à revenir au monde réel. Habituée à ses mouvements brusques, elle s’empresse de sauter sur le bras de l’homme qui s’est redressé d’un bond. Machinalement il porte son regard à son poignet. Non, il n’a pas encore inventé la montre. Le cadran solaire dehors ? Fait gris, pas moyen de savoir l’heure. Pas grave.
Une caresse à Modestine, il enjambe les restes de ses expériences anisées et s’apprête à franchir le seuil de la caverne.
Il est stoppé net par une pensée soudaine : puni. Mais oui, il est toujours puni !
Puni durant encore quelques soleils, et surtout pas le droit de sortir butiner la gueuse.
A la pensée du mot gueuse, sa langue devient à nouveau pâteuse et la salive lui chatouille l’intérieur des joues. Bizarre sensation, il la chasse d’un revers de main.
Modestine, qui est justement sur cette main là, fait un vol plané, atterrit dans la cupule de la maquette de catapulte (© Rahan & Co) dont le ressort en forme de lame courbée se détend aussitôt. Le projectile vivant est expulsé vers la sortie. Après une harmonieuse trajectoire parabolique, Modestine s’écrase mollement sur le crâne dépoli du sorcier qui passait par là. Son hurlement rauque alerte son gigantesque garde du corps qui lève aussitôt sa massue pour écraser la bestiole bien accrochée aux oreilles du vieillard. Celui-ci esquive à la dernière seconde, échappant ainsi à une mort certaine. Modestine en profite pour se débiner en sautant sur la feuille de bananier la plus proche.
Rahan, dissimulé dans son antre, s’est bien gardé de se montrer et retient son rire en observant la scène. Sacrée Modestine !



Thème : Cueillez un brin d'herbe et essayez d'écrire ce qu'il a d'épatant.
Longueur : 5000 signes environ
Délai : 1 heure
Mots imposés : bicyclette – sauterelle – boulangère

« Jour de chance »

Amédée était un garçon jovial et plein de vie. Il avait la trentaine un peu enveloppée. Il arborait une bouille toute ronde, des joues roses et un sourire perpétuel.
Rien dans sa vie de tous les jours ne parvenait à lui faire perdre son optimisme naturel ni sa joie de vivre.
Ce matin là était même un jour encore plus prometteur car il avait lu attentivement la veille son horoscope du lendemain. Celui-ci lui annonçait toutes les chances de la terre.
Le réveil sortit Amédée de ses rêves peuplés de jeunes filles en fleur et de délicieux plats de spaghetti à la carbonara. Heureusement car il s’en serait bien servi une troisième fois… des pâtes.
Il bondit de son lit et la carpette de travers glissa sur le paquet ciré. Le pauvre Amédée s’étala de tout son long, bousculant par la même occasion sa table de chevet où restait encore un verre d’eau quasi-plein qui se versa consciencieusement dans l’une de ses chaussures.
Amédée éclata d’un rire sonore en se relevant sans trop de mal.
Tout en riant, il entra dans la cabine de douche et il manœuvra le mitigeur de telle sorte qu’un jet brûlant lui cingla la nuque. Un hurlement remplaça son rire et il décida d’écourter ses ablutions.
Habillé et rendu dans la kitchenette, il remplit la bouilloire qu’il posa sur son socle. Une sorte de flash aveuglant suivi d’une petite fumée noire lui firent lâcher l’engin, tandis que toutes les lumières de l’appartement s’éteignaient sans prévenir.
- Bof, je verrai ça ce soir, rien de grave, marmonna-t-il en souriant de plus belle et en se massant la nuque encore douloureuse.
Sur le palier, un courant d’air fit claquer la porte, annonçant ainsi à l’occupant qu’il était enfermé dehors, ses clés étant restées dans la serrure du mauvais côté…
Il dévala l’escalier sans anicroche. Ce qui ramena sur son visage poupin un sourire radieux.
Son arrêt de bus se trouvant de l’autre côté de la rue principale, il attendit sagement le petit bonhomme vert. Posant le pied sur le passage zébré, une voiture folle grilla le rouge, le rétroviseur accrochant au passage le bras d’Amédée qui fit trois tours sur lui-même tel un derviche, mais sans la musique.
Sa chute s’accompagna d’un craquement sinistre. Une douleur fulgurante traversa la cuisse du jeune homme qui poussa un cri terrible et tomba dans les pommes.
Quelques passants coururent vers lui, l’un d’eux appela un numéro et moins de cinq minutes après, un pin-pon salutaire se faisait entendre.
Les pompiers firent le nécessaire pour embarquer Amédée qui reprit ses esprits avec un masque à oxygène sur le nez, dans le camion rouge toutes sirènes hurlantes.
Arrivés près du pavillon des Urgences de l’Hôpital de la ville, les sauveteurs glissèrent le brancard hors de la camionnette et entreprirent de le poser sur ses quatre roues dépliables.
Amédée, voulant prononcer quelques mots, fit de grands gestes des bras. L’un des brancardiers se pencha vers lui, déséquilibrant la charge. Le brancard bascula d’un seul coup vers la plate-bande qui bordait l’allée goudronnée.
Les deux porteurs chutèrent lourdement tandis qu’Amédée se retrouvait le nez dans l’herbe, masque arraché et jambe horriblement douloureuse.
C’est alors que son regard s’arrêta sur ce que, inconsciemment, il attendait depuis son réveil : un magnifique brin d’herbe surmonté de 4 pétales verts parfaitement symétriques s’offrait à ses yeux émerveillés.
- Un trèfle à 4 feuilles !! Je le savais que c’était mon jour de chance !!!



THEME : Imaginez un récit qui commencerait par cette citation de Maxime Kumin : « Quand la Belle au Bois dormant se réveille, elle a presque cinquante ans. »
MOTS IMPOSÉS : Bronchite – Poussin - Jabot
LONGUEUR : 2 500 signes maximum
DELAI : 1 heure pile

« Quand la Belle au Bois dormant se réveille, elle a presque cinquante ans. »

- Ouaououououuuuh ! Qu’est-ce que j’ai bien dormi ! Pffffff, y avait longtemps. Ah ? Bonjour monsieur, je me trompe où vous venez de poser vos lèvres, subrepticement, sur les miennes ? C’était bien agréable, mais… de quel droit je vous prie ?
- Votre Altesse, je voulais vérifier ce que disait la légende. J’ai bravé bien des dangers, traversé des forêts et gravi des montagnes. En arrivant près d’ici j’ai vu le château, entouré d’une épaisse haie de buissons épineux. Lorsque je me suis approché les épines sont devenues fleurs, un passage s’est ouvert, et me voici ! C’est bien vrai, vous étiez endormie depuis… depuis… plus que ça, et un baiser vous a réveillée ! Dieu soit loué !
- « Votre Altesse » ? Que signifie mon brave ? Atchoum !
- À vos souhaits votre Altesse. Je suis le Prince Ch. Armand, pour vous servir et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous plaire.
- Mais enfin, parlez clair mon ami ! Pourquoi « Altesse » et qu’est-ce que cette histoire de long sommeil ?
- Hélas madame, je ne saurais vous en dire plus que ce que la légende en raconte. Mais vous avez pris froid semble-t-il ?
- Oui, mon édredon en plume d’eider a dû glisser. Atchoum ! Oui, j’ai un peu froid et puis : je ne me souviens de rien ! Strictement de rien ! Dites-moi tout !
- Ne vous inquiétez pas pour votre léger rhume madame, une bronchite à Besançon est autrement moins grave qu’une grippe à Vier-zon… Il paraît qu’on l’attrape même à cause des poussins, sans parler des coqs à jabots ! Venez, prenez mon bras, je vais vous accompagner pour vos premiers pas.

« Premiers pas », il est pas bien celui-ci ! Et décidément il ne veut rien me dire de plus ! Bizarre. Mais il est bien beau, il a fière allure et il m’a dit qu’il était Prince. Suivons-le.
Voilà qu’il m’entraînait vers les jardins. Mon Dieu, quelle jungle ! Il n’y a pas eu de jardiniers depuis des lustres ici ! Et ce vieux carrosse rouillé ! Quelle misère ! Il faut que j’en parle à monsieur Perrault. Tiens ! Perrault ! Pourquoi ce nom me vient-il soudain ? Oh ! Oooooooooooh !!
Ca y est, je me souviens ! Ma main, mon doigt ! Voyons ! Oui, il y a bien une trace de piqûre là ! Ce n’est pas possible ! La prédiction a eu lieu ! Je me suis endormie pendant 50 ans ! Vite, un miroir !

- Vite, un miroir !!!
- Qu’avez-vous madame ? Cela ne va pas ?
- Je veux me voir, là, tout de suite !
- Permettez. Acceptez d’abord de m’épouser. Il ne sera pas dit que j’aurais fait tout ce périple pour rien ! Madame, je vous aime comme vous êtes, pour ce que vous êtes. Peu importe votre apparence physique. Je vous trouve superbe, admirable et intelligente. Je vous emmène à la chapelle au fond du parc où monsieur le curé va nous marier. Ensuite vous aurez tout ce que vous voudrez, tout.
- Vous êtes fou mon ami. Vous vous préparez un avenir difficile. En compagnie d’une vieille femme de cinquante ans votre aînée. Votre inconséquence et votre aveuglement vous entraînent trop loin. Renoncez !
- Jamais ! Je vous aime. Venez !

Le voilà qui me tirait par le bras en direction de la poterne et nous pénétrâmes dans l’église du château, celle-là même où mes parents s’étaient mariés, où je fus baptisée. Le vieux curé était là, comme prévu ! Il nous accueillit d’un sourire entendu et nous fit signe de nous agenouiller devant l’autel, au pied des quelques marches de pierre.
Pendant qu’il finissait ses préparatifs, le beau Prince se tourna vers moi et plongea son regard bleu dans mes yeux. Je vis son amour s’y refléter comme l’océan absorbe les rayons d’un soleil couchant. Je m’y noyai. Nos lèvres se joignirent à nouveau. Ce contact si doux me fit l’effet de la décharge électrique d’un orage silencieux et une vitalité depuis longtemps endormie me revint dans l’instant. Ouvrant les yeux sans quitter ses lèvres, mon regard tomba sur le vitrail du transept qui renvoyait notre image. Et j’y vis une belle jeune fille, à genoux, enlacée avec un Prince aussi beau que le jour nouveau.
Monsieur Perrault n’avait pas forcément prévu ce dénouement, c’est pourquoi j’ai décidé de transcrire ici la suite de cette histoire pour que la postérité ne manque pas de lui rendre l’hommage qu’il mérite.
Nous eûmes beaucoup, beaucoup, beaucoup d’enfants.



Un genre : autofiction romancée
Un thème : la fuite
Un lieu : le Canada
Une période : la nuit
Deux personnages secondaires : un pauvre hère et un oiseau.
Début du texte : « Une phrase de début. »
Derniers mots : « Sur le cul. »
Mots imposés (dans l’ordre) : Lèvres – geindre – potiron – radiologie – abstraire – bas - hamac
Délai : 1 heure

« La fuite »

Une phrase de début d’un roman célèbre m’habite l’esprit, toujours la même : « Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d'une obscurité et d'une épaisseur d'encre, un homme suivait seul la grande route…(*) ».
Je me trouve là précisément dans la même situation, à peu de choses près. La nuit sans lune pèse sur mon angoisse et le silence de ce territoire plat me terrifie.
Je devine l’orée d’une forêt de sapins à une centaine de mètres sur ma gauche, et je me garde bien d’en approcher, préférant conserver ma direction malgré le blizzard qui me glace les os. Sans doute serais-je protégé en marchant plus près du bois, mais la prudence s’impose.
Mes lèvres gercées me font mal. Mais pas question de geindre. Ma fierté s’y refuse.
J’ai presque oublié mon dernier repas, déjà lointain, mais l’image se reforme devant mes yeux aux cils presque collés par le givre : une merveilleuse soupe aux potirons rehaussée d’une coulée de sirop d’érable. Un délice. Que je n’aurai sans doute pas l’occasion de goûter à nouveau avant longtemps !
Dans ma fuite j’ai eu tout juste le temps de m’emparer de mon manteau fourré et de mon bonnet, grâce à Dieu, mais les gants me manquent cruellement.
J’ai quitté l’hôpital sans prévenir, saisi d’un irrépressible besoin de quitter ces lieux aseptisés et hostiles. L’équipe médicale, prévenante pourtant, me paraissait organisée pour orchestrer mes derniers moments. Le médecin-chef de radiologie m’avait asséné le coup final en fin d’après-midi : « Vous en avez pour environ 3 mois, pas plus ». Comme ça, sans autre précaution !
J’ai accusé le coup, baissé la tête, je me suis levé, comme un robot, j’ai regagné ma chambre, rassemblé les petites choses qui pouvaient entrer dans mes poches, et, profitant de la tombée de la nuit, j’ai déguerpi.
Me voilà maintenant en pleine nuit, dans une plaine canadienne hostile, balayée d’un vent glacial à déraciner les moumoutes et soulevant une première couche de neige légère en volutes qui s’insinuent partout. Je ne sens plus le bout de mon nez, heureusement, mes oreilles sont protégées par les rabats de ma toque de fourrure.
C’est ce détail qui m’a empêché d’entendre venir l’homme derrière moi. Sans doute me suivait-il depuis un moment. Une main énorme s’abat sur mon épaule, me faisant chanceler. Je me retourne pour ne distinguer que deux yeux brillants appartenant à une silhouette énorme et effrayante. Un bon grand six pieds, facile !
L’homme me dit aussitôt, rassurant :
- T’as rien à craindre gars ! Mais j’te suis depuis un moment, j’tai appelé mais t’as rien entendu, tabernac !
Le type est habillé comme la chienne à Jacques, des guenilles plutôt que des vêtements, mais il s’en était fort bien fagoté et le froid ne semble pas pénétrer pas ces bandelettes sales mais efficaces.
Il poursuit :
- T’as pas l’air bien toi ! Suis-moi donc, on va s’réchauffer ! »
Sans un mot, je lui emboîte le pas, ce qui, d’un coup, grâce à sa carrure, me coupe du vent de face que je subissais depuis deux bonne heures !
En moins de cinq minutes nous nous retrouvons dans une pauvre cabane cachée sous les premières frondaisons et invisible de la route. Je ne peux m’abstraire de mes sombres pensées malgré la tiédeur du lieu. Les mots du médecin résonnent encore dans ma tête.
Le pauvre hère s’active devant l’âtre presque éteint d’une cheminée de fortune. Il y ajoute quelques brindilles qui ravivent bientôt une flamme timide.
- Tu veux-tu un r’montant, gars ?
Je hoche la tête de haut en bas en signe d’approbation. L’homme sort de derrière un meuble bas une bouteille sale, la débouche, s’en enfile une bonne rasade, s’essuie la bouche de l’avant-bras et me la tend sans façons. Je fais pareil, me disant qu’à tout prendre, autant laisser aller les choses comme elles viennent.
Les flammes éclairent mieux l’unique pièce et je vois alors, tendu entre deux poteaux de coins… un hamac… Vision incongrue s’il en est dans cette région. En même temps que je fais cette découverte retentit un joyeux sifflement, tout fin, tout en aigus, comme retenu. Mes yeux se posent sur une cage suspendue au-dessus du hamac. Je ne distingue rien à cette distance. Je bois une deuxième gorgée de cette liqueur qui m’a réchauffé instantanément et me lève pour observer le phénomène de plus près. Mes yeux éberlués découvrent - minuscule petit paquet de plumes posé sur une balançoire faite de deux bouts de ficelle et d’une allumette… - un colibri !
Je me tourne vers mon hôte qui rit de toutes ses dents. Mais je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche, je suis pris d’un vertige, tente de trouver de quoi m’accrocher et m’écroule dans une ouate bienfaisante et emplie d’un silence sans écho.
Lorsque j’ouvre les yeux, c’est le joli visage frais et aux pommettes roses d’api de l’une de mes infirmières que je vois. Et qui me dit, souriante :
- Voilà, vous êtes revenus parmi nous, depuis le temps que vous dormez, vous nous avez fait peur ! Ca va aller monsieur Guy ?
Bon, c’est encore un de ces satanés mauvais rêves dont je suis coutumier ! Un de plus. Mais alors, ce pauvre type, dans cette forêt canadienne, en hiver, en pleine nuit, avec son hamac et son colibri, j’en suis encore sur le cul…

(*) Germinal



Thème : Un grand départ
Un des personnages : Un aveugle
Lieu : Dans une prison
Objet : Un bijou
Couleur : rouge
Animal : dahu
Les mots suivants devront apparaître dans le texte dans n'importe quel ordre : Fragrances – Tuyauterie – Froid – Métro - Lagan (!)
Délai : 1 heure


« MILLE »

Mille ! MILLE ! MILLE ! 1000, ce nombre l’obsédait. Serait-il par hasard le numéro 1000 ? Le millième homme à sortir de là à l’horizontale ? Celui qui, après 28 ans de bagne aurait, comme punition suprême, à subir l’épreuve de la tête sur le billot ?
Joseph serrait cette pauvre tête entre ses mains crispées, les paupières fermées, assis à même le sol de sa cellule humide au plafond grillagé ouvert sur le ciel.
Enfermé là à 19 ans, après 28 années passées à trimer sous les coups de fouets des gardiens, à suer sous une chaleur suffocante de jour comme de nuit, à grignoter des denrées infâmes et ingurgiter des soupes moisies, l’Administration Pénitentiaire ne venait-elle pas de l’informer le matin même que sa peine était exécutoire ? Plus aucun recours, pas de commutation en enfermement à vie, pas le moindre signe de clémence. C’était fichu.
Le papier qu’on lui avait remis ce matin était à ses pieds. Il l’avait lu dix fois, vingt fois, il ne rêvait pas : l’exécution était prévue pour le lendemain matin à 6 heures.
Il finit par se lever en s’accrochant à la tuyauterie au mur et appela un gardien d’une voix affaiblie par la fatigue et l’émotion.
Un bruit de clé, la porte qui s’ouvre avec un grincement sinistre, un colosse dans l’encadrement. Le « porte-clés » arabe (1) :
- Qu’est-ce que tu veux Joseph ?
- J’ai soif Hassan. Et puis je voudrais faire un tour de cour, une dernière fois.
Bon prince, le surveillant prit la main que lui tendait Joseph, le souleva comme une plume, décrocha une gourde de sa ceinture et la lui tendit.
Il faisait beau, comme toujours pendant ces 6 mois de saison sèche, mais le taux d’humidité persistait jour et nuit, entretenant les rhumatismes, favorisant l’éclosion perpétuelle de moustiques avides, rendant tout effort plus pénible chaque jour.
Joseph - atteint de cécité 2 ans auparavant à cause d’un ver parasite très courant dans les eaux croupies – parvint à déboucher le flacon et but de longues gorgées bienfaisantes. Les 55° du rhum blanc de Saint Laurent ne le firent pas tiquer, au contraire : il en ressentit un grand bien-être et remercia Hassan d’un sourire. Chaque prisonnier recevait chaque jour un litre d’alcool. C’était la ration. La seule façon de tenir sous le soleil implacable lorsque lui et ses compagnons d’infortune cassaient des cailloux pour entretenir les pistes de latérite, lorsque dans les marécages jusqu’à la ceinture, attaqués par les sangsues, il devait curer les bouches d’égouts de la ville qui dégueulaient dans le Maroni.
Aujourd’hui il était dispensé de corvées. Exceptionnellement…
Hassan lui tenait le coude et avançait avec lui pas à pas le long d’une sorte de quai qui faisait tout le tour de cette cour rectangulaire bordées de cellules individuelles sur trois côtés. Une extrémité des bâtiments comportait une forte grille permettant les entrées et sorties vers l’Administration. A l’autre extrémité, 200 mètres plus loin, là bas, au bout de cette grande cour d’herbe brûlée, trônait l’engin.
Joseph ne le voyait pas. La guillotine avait été apportée là durant la nuit et assemblée sans bruit.
Joseph ne la voyait pas, mais il savait. On lui avait dit, tout le monde savait. Chacun avait déjà, un jour ou l’autre, été obligé d’assister à une décapitation « publique ». On lui racontait, après, après qu’il ait entendu les préparatifs, la lecture de la sentence, les cris ou les pleurs du malheureux condamné. Et puis le glissement, le frottement du métal, jusqu’au CLAC ! final, brutal, définitif. On lui avait dépeint le jaillissement pourpre de la vie qui s’évadait.
Des fragrances de bougainvillées et de roses de porcelaine faisaient frémir les narines de Joseph, des ibis rouges passaient en formation au dessus de la prison mais il ne les voyait pas. En revanche il devinait le battement infiniment rapide des ailes du colibri, en suspension devant un hibiscus sauvage dont il tirait les sucs de son bec effilé.
Le tour de la cour a été effectué et Hassan a pris soin de passer au large de l’engin. Joseph lui en a été gré en lui serrant légèrement le bras au passage.
Joseph est retourné sur la paillasse de sa cellule. Il s’est allongé, le visage tourné vers la lumière qu’il devine à travers les barreaux du plafond. Il a pensé quelques minutes à sa fille, son trésor, son bijou, si loin là bas, en métropole. Qui ne saurait sans doute jamais rien. Qui serait sans doute dans le métro, demain à 6 heures, pour partir travailler. Travailler… Il s’est endormi.
C’est le froid qui le réveille. Les 20 ou 22° du petit matin, la rosée qui recouvre tout, y compris ses vêtements. Il devine la clarté du jour qui point. Il doit être pas loin de 6 heures.
Pourtant rien ne bouge. Même les bruits habituels de l’établissement sont absents. Pas de cavalcades à l’extérieur, pas de sons de vaisselle, aucun échange d’invectives ou d’ordres lancés par les gardiens, rien.
Joseph étire ses membres engourdis et se lève, pose sa main sur le battant de bois de la porte, comme tous les matins.
La porte ne résiste pas et s’ouvre… Vers l’extérieur…
Joseph connaît si bien les lieux qu’il s’enhardit à mettre un pied sur le quai qui surplombe la cour herbeuse. Il n’ose appeler. Son instinct d’aveugle lui affirme qu’il est seul. Il se met à longer le bâtiment, touchant de la main chaque porte de chaque cellule au passage, pour les compter. Se sachant parvenu à la grande grille d’entrée, il ose empoigner l’énorme loquet habituellement pourvu d’un cadenas impressionnant. La grille cède à son tour, pivotant sans peine et laissant le passage à un Joseph abasourdi.
Celui-ci, se fiant à son sens olfactif, trouve sans peine la porte qui jouxte celle des cuisines. Il sait que celle-là donne dehors. DEHORS ! Se pourrait-il ?… Il hésite. Et puis ? Pourquoi pas ? Au point où il en est ! La dernière porte s’ouvre, Joseph met un pied sur le seuil. Il ne se passe rien.
Il continue d’avancer, fait plusieurs pas, méfiant car cet environnement ne lui est plus familier.
Bien lui en prend car un coup de klaxon aigu le fait presque perdre l’équilibre tandis qu’un bruit de freinage lui prouve qu’une voiture vient de s’arrêter à sa hauteur.
- Eh bien grand-père ! Tu montes ? T’as une drôle de tête ! Allez, viens, on va se réchauffer l’estomac, monte donc !
Grand-père ? Joseph ne comprend rien, il montre ses yeux en secouant la main pour expliquer son handicap. L’homme rit, gêné, descend de son véhicule et installe Joseph à côté de lui. Il démarre en trombe et crie, en tentant de surmonter le bruit de sa mécanique :
- On dirait que tu sortais du bagne là, je me trompe ? Tu as squatté là dedans ? Tu n’as pas où dormir grand-père ?
- Euh, c’est-à-dire, parvient à articuler le pauvre Joseph, j’ai vraiment l’air d’un grand-père ? Et puis non, je n’ai pas où aller à vrai dire.
- Alors c’est tout trouvé grand-père ! Aujourd’hui c’est Noël, il ne sera pas dit que tu resteras seul ! Tu vas même te rendre utile : je t’emmène chez moi, tu enfileras ma tenue et tu feras le Père Noël à ma place pour les enfants de l’école, okay ?! Tiens, bois un coup va, t’as pas l’air dans ton assiette. Avec ça, tout ira mieux !
Et Joseph siffla la bouteille à lui tout seul en moins de 10 minutes comme s’il avait fait ça toute sa vie, pendant 28 ans, une bouteille par jour, tous les jours, sans sourciller…

(1) On appelait ainsi les anciens bagnards arabes ayant purgé leur peine et embauchés ensuite comme gardiens.



Le thème : une couleur, qu'importe l'usage que vous en ferez dans le texte, l'important étant qu'elle soit le fil conducteur.
Les contraintes : les mots suivants à mettre dans n'importe quel ordre dans le texte : ridicule - exubérance – indifférence – écœurement – pessimisme – solitude – peau - répulsion
Délai : 45 minutes

« Bonne pêche ! »

Chouette ! Amédée m’a invité à une partie de pêche pour cet aprèm. J’adore ça la pêche. Oh, pas le truc où on se pose sur un pliant pendant cinq heures au bord d’un étang tranquille à attendre qu’un imbécile de têtard adulte attardé essaye de sauver l’asticot qui se noie au bout de la ligne, non. La pêche en mer, la vraie. Celle où ça bouge. Où les poissons ont leur chance. Et avec ce beau ciel bleu, ça va l’faire ! Qu’est-ce qu’il fait beau ! Je ne m’en lasserai jamais.
Je suis déjà sur le ponton du mini-port de Malendure, en face de l’îlet Pigeon. Normalement l’ami Amédée ne devrait pas tarder.
Bizarre qu’il m’ait donné rendez-vous ici, normalement la pêche est interdite dans le coin. Il y a une réserve aquatique naturelle sur 3 km de côte et au moins 1 km vers le large : la réserve Cousteau. Il y a des espèces rarissimes et splendides, paraît-il.
Mais Amédée doit savoir ce qu’il fait.
Là bas, ça y est, je reconnais son canot bleu.
Il accoste en douceur, saute sur les planches avec son éternel sourire éclatant, me tape dans le dos et me pousse dans l’embarcation sans ménagements.
Je le trouve bien exubérant. Encore plus que d’habitude.
On échange quelques plaisanteries puis je lui fais remarquer :
- Dis, elles sont où les lignes ? Et tes boîtes, ton attirail ?
- T’occupe, je t’ai préparé une surprise. Tais-toi, tu verras bien.
Bon, puisqu’il le prend comme ça.
Il a mis le cap vers l’îlet Pigeon en droite ligne. On dépasse quelques bateaux à fond de verre, pleins de touristes curieux.
L’eau est d’un bleu ! J’ai l’impression qu’en y plongeant la main, elle va en ressortir teintée !
C’est d’ailleurs ce que je fais parce que le soleil tape.
Amédée ralentit puis accoste son embarcation dans une petite anse cachée à l’arrière de l’îlet, face à la mer. On ne se croirait jamais à 500 mètres de Malendure !
Et c’est là que mon copain m’interpelle :
- Au fait Guy, t’as un maillot ?
- Un maillot ? On est venus pêcher non ?
- Ben non, en fait je vais te montrer les poissons, mais sous un angle que tu ne connais pas. Je sais que tu l’as jamais fait, mais on va plonger. Tiens, déshabille-toi et mets ce tuba. Je vais t’expliquer.
Tout en prononçant ces phrases, lui-même se retrouve nu comme un ver… Je sens que je frise le ridicule là. Le mieux est de jouer l’indifférence et rester naturel. Je fais donc pareil et il me dit juste de prendre une bonne respiration et de le suivre, de remonter respirer quand j’en ai envie, puis de redescendre.
Jamais fait ça moi ! Jamais osé ! Je ne me dégonfle pas et dès qu’il a sauté, je prends la suite.
Le silence s’établit après les dernières petites bulles sonores qui filent vers le haut, vers la lumière bleutée.
Nous avons changé de planète.
Je suis bon nageur, je ne connais pas de natifs qui ne le soient pas. C’est juste le souffle qu’il faut parvenir à réguler. Mais Amédée est expérimenté. Il m’entraîne vers les rochers les plus proches, pas plus de 1 mètre 50 de profondeur.
Déjà une myriade de poissons de toutes couleurs accourent à notre approche. Ils nous entourent, comme pour nous souhaiter la bienvenue.
Aucune répulsion à notre égard, au contraire, on dirait qu’ils sont attirés.
Finalement je comprends que c’est normal : nous sommes dans le volume de la réserve et jamais l’homme ne poursuit le poisson ici. D’où cette familiarité. Ca me fait tout drôle ça.
Nous sommes maintenant au beau milieu de centaines de spécimens dignes des plus riches aquariums du monde. Ma peau est chatouillée mille fois par les caresses de minuscules nageoires familières.
On croit parfois que la plongée sous-marine est un sport très individualiste. Pas du tout . En tout cas ici, aucun risque de ressentir la solitude !
Les adorables petites bestioles multicolores batifolent autour de nous avec une joie visible et mon Amédée a le sourire qui déborde du masque. Il va boire la tasse à rire comme ça !
Et moi je profite de l’instant. J’en oublie presque que mes branchies sont des bronches et qu’il leur faut leur dose d’air. Je file donc régulièrement vers le bleu lumineux du dessus et replonge aussitôt dans le bleu profond d’un monde tranquille.
Nous avons passé près de deux heures avec nos nouveaux amis.
Et Amédée a gagné son pari personnel. Il a réussi à me persuader, sans dire un seul mot, que mon goût pour la pêche avait un côté barbare et gratuit que je devais abandonner. Mon écœurement à imaginer maintenant qu’on puisse attenter à l’existence de ces merveilles a atteint un point irréversible.
Et même si je reste assez pessimiste sur la pérennité de la protection de cette nature merveilleuse, je suis bien décidé à apporter dorénavant ma petite pierre à sa défense.



Thème : raconter une aventure, une histoire qui vous sera arrivée lors d’un voyage (voyage dans le temps autorisé)
Contraintes :
- un personnage local (figure historique, personnage célèbre, imaginaire, légendaire...)
- Un lieu de ce pays (ville, site touristique,...)
Une expression : « tu ressembles à quoi sous ton tchador ? »
Un objet : une pipe
Mots imposés : buisson – saperlipopette – lèvres - rêverie

« Le yéti d’Australie »

Je m’appelle Amédée. J’ai été désigné pour diriger une expédition de la plus haute importance en Australie.
Il faut préciser ici que j’ai une spécialité : la pérennité des espèces animales en voie de disparition.
Cette activité m’a déjà valu maintes aventures de par le monde que j’aurai sans nul doute l’occasion de vous conter prochainement.
Pour l’heure, me voici dans le long courrier qui se prépare à atterrir à Melbourne.
J’ai dû réserver une place au premier rang de la classe Affaires, là où il y a de l’espace pour les jambes. En effet, je suis toujours plâtré après une mésaventure récente qui m’a vu subir une succession de désagréments dont le moindre n’était pas cette vilaine fracture du fémur.
Ma jambe raide ne me fait plus mal mais m’encombre quelque peu.
Je somnole, me laissant aller à une douce rêverie où je me vois, bucolique, courant avec légèreté dans un champ de trèfles à quatre feuilles…
L’annonce sonore de l’imminence de l’atterrissage me ramène à la réalité.
Tout va très vite alors : tarmac, chaleur étouffante, bus climatisé glacial, aérogare, tapis à bagages, douane et contrôle d’immigration, taxi, Hilton 5 étoiles. Ouf ! Marre de ces béquilles !
Dans ma chambre au luxe discret, je prends le temps de me changer et de m’allumer une bonne pipe bien tassée. Que ça fait du bien après ces heures interminables sans fumer !
Je donne un coup de téléphone et 20 minutes plus tard, la réception m’appelle pour m’annoncer qu’un taxi m’attend.
Je n’ai emporté cette fois qu’une mallette légère contenant quelques vêtements d’été, un appareil photo, un petit moleskine et quelques cartes topographiques.
Mon chauffeur m’amène jusqu’à la gare routière de Santa Lucia où je retrouve Paddy, ma chère collaboratrice de tous les bons moments.
- Pad ! Heureux de te revoir ! J’ai hâte de démarrer nos recherches !
- Ben ! Qu’est-ce que tu as fait à ta jambe ?
- J’en fais un moulage, pour la Science... Bon, on y va ?
- T’es bête. Go !
Et l’autocar démarre dans un nuage de poussière, direction : la région de Darwin, et ses contrées quasi inexplorées.
Encore 14 heures de trajet. Heureusement que Pad a de la conversation. Mais pas trop.
A l’arrivée, c’est un couple d’Aborigènes qui nous attend. Lui nous dit en anglais approximatif s’appeler Mouni. Il est grand, sec, très foncé de peau, d’un âge indéfinissable. Elle, Awénaï, est petite, brune aux cheveux crépus courts, des lèvres fines, comme la plupart de ses congénères, des yeux de braise, le corps recouvert d’une étoffe d’une seule pièce. Ce qui ne permet pas de juger de son physique que je me plais à imaginer en rapport à son beau visage si typé.
« Tu ressembles à quoi sous ton tchador ? » ai-je envie de lui demander. Mais ma timidité l’emporte bien entendu sur ma spontanéité ! Paddy en penserait quoi d’ailleurs, hein ? Elle qui me prend pour un monsieur sérieux, au fond, malgré mes frasques et plaisanteries continuelles.
Nous montons alors tous dans un 4x4 maculé de boue qui prend la route aussitôt. Route est un grand mot : une large piste de latérite d’abord, qui rétrécit rapidement, qui se constelle de nids-de-poule, qui traverse des lits de ruisseaux encaissés et secs, qui contourne des arbres rabougris, des buissons faméliques.
Pas trace du moindre village durant tout ce trajet effectué sous un soleil ardent.
Seul un troupeau de buffles sauvages a été aperçu dans le lointain.
L’horizon est flou et rougeâtre, le ciel d’un bleu profond, la température avoisine les 45 degrés.
Mais je ne transpire pas. Du moins je ne m’en rends pas compte tant l’air est sec.
Paddy m’a bien recommandé de me forcer à boire pour éviter des problèmes rénaux. Ce que je fais volontiers à intervalles réguliers.
Soudain le véhicule stoppe au pied d’un ensemble de collines rocheuses à la végétation rare.
- Here we are ! crie le chauffeur aborigène en désignant les rochers distants d’une centaine de mètres sur les premières pentes.
- Chic ! que je réponds, enthousiaste, et je saute de la cabine sans plus me préoccuper de ma jambe.
Le mouvement brusque me fait perdre l’équilibre et je chute lourdement. Le plâtre explose en plusieurs morceaux. Paddy hurle de frayeur, me rejoint pour m’aider. Mais je n’ai pas mal et je rigole comme un tordu. Les deux autochtones s’approchent aussi et sourient en me voyant rire.
Plus de peur que de mal : ma jambe est guérie. Juste un peu faible au niveau musculaire.
- Vous inquiétez pas ! J’ai mes béquilles. Ca va aller. Let’s go Mouni !
Ce dernier prend la direction des rochers et nous le suivons tant bien que mal. Il est nu-pieds mais marche mieux et plus vite que nous.
Soudain, au détour d’un enchevêtrement d’arbustes, il nous désigne quelque chose, au sol.
M’approchant, je distingue nettement la trace d’une patte dans la glaise séchée. Nul doute qu’il s’agit du membre postérieur d’un marsupial.
- De bleu ! s’écrie Paddy ! On ne nous avait pas menti ! Au Tibet ils ont leur yéti, en Australie ils ont leur dahu !
- Attends Pad, je vais prendre des photos. Incroyable, inimaginable, délirant ! Ca va faire la Une des journaux scientifiques, et même des autres ! On va être célèbres Pad ! C’est la gloire !
Je m’active, prends des clichés, des mesures, je griffonne sur mon moleskine, fais des croquis.
Soudain un bruit de feuillage sur notre droite, derrière des buissons plus feuillus. Mouni lève son bâton, prêt à faire face à une attaque inattendue.
C’est alors qu’en plusieurs bonds impressionnants surgit un kangourou de belle taille qui saute presque par dessus nos têtes pour s’enfuir, bien plus effrayé que nous !
J’éclate de rire, une nouvelle fois. J’explose dans une hilarité incontrôlée. Le fou-rire manque m’étouffer.
Mes compagnons m’observent éberlués. Ils ne comprennent pas.
J’essaye de reprendre mon souffle, et je parviens à articuler :
- Mais vous n’avez pas remarqué ?
- N…nnon ?!
- Mais saperlipopette ! C’est notre Dahu, voyons ! Oui, le Dahu ! Mais ça ne fera pas la Une ni même la Deux ! Il lui manque une patte !!! C’est un kangourou unijambiste ! Allez, on rentre !



Thème : un moment magique
Epoque : moyen-âge
Lieu : un bordel
Personnages : "Laurel et Hardy"
Mots imposés : Courbe – Sauterelle – Coq - Bretzel (!) – Masque – Echelle
Signes : 2000 maximum
Délai : 1 heure

« Jeanne et Gilles »

Jeanne était jeune. Jeanne était jolie. Jeanne était la coqueluche de ces messieurs. De tous ces messieurs : des officiers matinaux pressés de rejoindre leur caserne, des bourgeois du soir ravis de passer quelques heures loin de leur matronne et d’une ribambelle de marmots bruyants, des oisifs plus ou moins habitués à passer à toute heure de la journée.
Tous aimaient son frais minois, ses courbes harmonieuses, sa simplicité de bon aloi.
Jeanne était heureuse dans ce lupanar de luxe, chouchoutée par la mère maquerelle, choyée par ses collègues, adorée de ses clients.
Jeanne vivait au présent.
Par un glacial soir de décembre, Galantine, la toute puissante tenancière des lieux, la manda pour lui présenter un nouvel arrivant. Celui-ci, géant débonnaire à l’estomac envahissant, mousquetaire au fier uniforme, souriait bêtement à la frêle Jeanne qui l’entraîna sans façons derrière les lourdes tentures de la troisième loge du premier étage.
A peine la jeune femme avait-elle commencé à flatter le gros homme - qui avait déjà ôté épée, bottes et chapeau à plume - qu’un frottement suspect se fit entendre du côté de la fenêtre.
En un bond de sauterelle, Jeanne se retrouva devant l’ouverture et vit distinctement à travers les vitraux le buste frêle d’un jeune homme qui s’accrochait tant bien que mal au rebord et semblait terrorisé.
Elle ouvrit tandis que le bibendum s’approchait derrière elle en rajustant ses chausses. Le gros homme jugea la situation, saisit le freluquet par un bras et le tira vers l’intérieur sans effort, tandis qu’une échelle en équilibre basculait vers le jardin. Un coq efflanqué eut tout juste le réflexe de faire un bond pour l’éviter et se réfugia, hautain, sur son tas de fumier.
Eh bien mon brave ! tonitrua le géant, on se rince l’œil ? M’en vais te passer tes envies d'un coup de brette ! Zèle ou pas, la maréchaussée municipale ne m’en voudra pas d’avoir trucidé un tel mauvais plaisant !
Le visage au masque blafard du pauvre voyeur montrait assez sa déconvenue...
Il était beau, Jeanne prit sa défense :
Je vous en supplie mon ami, laissez-le ! envoya-t-elle au garde du Roy, vous voyez bien qu’il est mort de peur, il devait être poursuivi, traqué. Parlez monsieur, défendez-vous, sinon l’épée que voilà vous enverra à trépas ! Quel est votre nom, d’où venez-vous, où alliez-vous ?
Euh... je viens de Champagne madame... mademoiselle... Et j’allais poursuivre vers l’Orléanais lorsqu’une patrouille, qui me prit sans doute pour un va-nu-pieds, un petit bandit de grands chemins, m’a pris en chasse et...
Suffit ! Je vous crois. Monsieur le Capitaine je suis à vous dans une minute ! Je reviens, chose promise, chose due !
Elle prit la main du jeune provincial et le fit passer dans le couloir, lui murmurant :
Et votre nom ? C’est quoi votre nom ?
de Rais, madame, de Rais.
Et votre petit nom ?
Gilles.
Eh bien Gilles, je pense que nous allons faire un bout de chemin ensemble, tu viens ?...



Des personnages : une fille naïve et oncle Bob
Une situation : Un trajet en transport en commun
Une phrase : « Mademoiselle vous avez filé votre bas »
Mots imposés : Mouchoir – grincheux – pirouette - mal de mer – ronger
Délai : 1 heure

« Aux Saintes »

Le vieil autobus brinqueballait depuis le village de Bouillante. C’était encore une de ces reliques des premiers âges de l’automobile. Un antique « Chausson » rafistolé, rongé de rouille, peint et repeint des centaines de fois. Il crachait une fumée noirâtre et il était surmonté d’une galerie surchargée de valises et autres caisses à claire-voie d’où sortaient des ailes de poules ou des queues d’animaux indéterminés. Bestioles bien vivantes si l’on en jugeait par les cris et piaillements divers qui accompagnaient le rythme joyeux des pistons en folie.
- J’ai le mal de mer… ça va pas du tout… je voudrais descendre…
L’oncle Bob entoura les épaules de sa nièce de son bras droit pour la réconforter :
- Allez, Choupinette, plus qu’une petite heure avant Trois-Rivières. Tu tiendras ? Tu as l’habitude portant !
- Tu parles ! Blurp ! Et après on prend le bateau pour les Saintes ! Blurp ! Non mais tu veux ma mort tonton Bob ! pleurnichait ladite Choupinette en tenant son mouchoir devant sa bouche.
- Tu sais bien que c’était indispensable, Bibichounette. Un jour ou l’autre il aurait fallu que tu le fasses ce trajet. Et puis quoi ! Après tout c’est toi qui le demandes depuis des années ! Non ? Pratiquement depuis que tu as 5 ou 6 ans ! Et tu en as 30, non ? Alors ! Il était temps que tu franchisses le pas.
- Je sais, blurp ! Oooooohh !…… Blurp !…
Tout juste le temps de se lever et de se jeter vers la fenêtre baissée du côté droit. La jeune femme se libéra enfin au milieu des éclats de rire des passagers les plus proches qui n’attendaient que ce signal pour s’en donner à cœur joie !
- Mademoiselle, vous avez filé votre bas je crois, lança un vieux à la peau aussi noire et ridée que ses cheveux étaient blancs et crépus.
- Merci, blurp, répondit la nièce en reprenant sa place auprès de tonton Bob.
En réalité l’heure passa plus vite que prévu. Le drôle de couple alla s’inscrire et s’embarquer pour la navette qui partait 10 minutes plus tard. Les îles étaient bien visibles entre les deux bleus distincts de la mer et du ciel.
Les 12 km de trajet furent vite avalés. Le temps était si calme que la jeune femme ne ressentit plus de nausée et débarqua sur la terre ferme en pleine possession de ses moyens. Elle se surprit même à esquisser une petite pirouette en se dirigeant avec l’oncle Bob vers l’échoppe de location de scooters devant laquelle attendait déjà une dizaine de clients.
Ici c’est le moyen de locomotion idéal, pour les habitants eux-mêmes comme pour les touristes d’un jour tant les routes sont étroites ou encaissées, ou les deux ensemble !
L’engin démarra et oncle Bob se dirigea sans hésiter vers la grande bâtisse de style colonial qu’ils avaient déjà repérée depuis le port et qui abritait tous les services administratifs de l’île.
- Ca va ma Clopinette ? Pas trop de vent derrière ?
- Tout va bien, mais c’est pas loin. Je brûle d’impatience.
- Moi je brûle de chaleur tout court ouais ! On était mieux sur le bateau !
- Qu’est-ce que tu es grincheux ! Allez, gare-toi là, tu as vu l’écriteau : « Archives ». C’est là !
Quelques portes, quelques escaliers, des ventilateurs tournant lentement dans des couloirs surchauffés malgré les ouvertures sans fenêtres aux simples volets à claire-voie. Un bureau : « Service de recherches généalogiques ».
L’oncle toque et entre sans attendre de réponse.
Une grosse dame en sueur s’évente derrière un long comptoir blanc, affalée dans un fauteuil haut à bascule.
- Bonjour madame, risque Bob.
- Bonjour. Attendez s’il vous plaît, 9 minutes, j’ai ma pause.
- Euh… d’accord, mais… il n’y a personne d’autre ?
- Attendez, s’il vous plaît !
L’oncle Bob a l’habitude et ne se formalise pas. Mais la Choupinette-Bibichounette-Clopinette ne l’entend pas de cette oreille. L’éducation en métropole n’apprend pas aux gens à prendre la vie comme elle vient, à laisser du temps au temps, à profiter de l’instant qui passe… Elle trépigne.
Le tonton la retient, lui fait comprendre discrètement qu’il ne sert à rien, ici, aux Antilles, de bousculer l’ordre des choses. Il n’y a rien à y gagner. Au contraire.
- Votre nom s’il vous plaît ? C’est pour quelle demande ? s’enquiert enfin la grosse employée toujours aussi dégoulinante de sueur malgré le brasseur d’air au plafond.
- Nous avons écrit il y a 2 mois pour établir une ascendance pour ma nièce en ligne directe. Mademoiselle Plouhinec. On nous a informés par mail que les résultats étaient disponibles. Comme nous sommes en vacances au Gosier, on en profite pour passer.
- Le prénom s’il vous plaît ?
- Bécassine.
- Oui. Je vois, je vais vous chercher ça s’il vous plaît. Vous aviez demandé à remonter assez loin n’est-ce pas ?
- Au maximum oui.
- Voilà. Tout est là. On vous enverra la facture à domicile. Au revoir s’il vous plaît.
L’oncle remercie et le couple quitte la pièce, muni des précieux documents.
Bécassine Plouhinec n’y tient plus. Elle arrache des mains de Bob les feuillets qu’il consultait déjà et les dévore fébrilement.
- Youhouhouhouh !!! Youpiiiiiiiiiiiiiii !!! Je le savais !!! Regarde tonton ! Regarde !
- Quoi donc ma bombinette ?
- Mais je suis bretonne !!
- Eh, c’est pas un scoop ! Avec ce nom là !
- Oui, mais je suis bretonne par mon père et antillaise par ma mère ! Tu comprends ? Je ne les ai pas connus, et toi tu n’es pas mon vrai oncle, mais avec les papiers qu’on a retrouvés à l’époque de leur disparition, eh ben tu vois : mon père descendait de plusieurs générations de Bretons. Parce que apparemment la grande majorité de la population des Saintes descend de marins bretons ! Oh, je suis contente, contente, contente !
- Tant mieux, et en fait, pourquoi si contente ?
- Depuis le temps ! Tu te rends pas compte tonton ! T’as pas remarqué dans les rues tout à l’heure ? Je vais enfin pouvoir expliquer pourquoi je suis noire avec des cheveux crépus roux ! Géniaaaaaal !



Premier exercice :
Thème : Inventer quatre (ou plus) animaux parafabuleux et donner une définition/description (exemple: une girachouette, un chattordu)
Mots imposés : Lit – Armoire – Chou - Or
Délai : 30 minutes

La banket-Lit : c’est le produit de l’inventivité d’un savant généticien russe après la disparition totale de l’espèce d’oiseau appelée dodo et qui vivait à l’île Maurice jusqu’au milieu du XVIII ème siècle. Sa caractéristique principale est qu’il passe 20 heures par jour à dormir. De plus, son anatomie très étudiée lui permet d’accueillir sur son dos plat et même légèrement creux, une dizaine de bankets-lits adolescents, qui peuvent donc eux-mêmes porter chacun sans difficultés une dizaine de bébés bankets-lits. C’est sans doute les traditionnelles poupées russes qui ont inspiré le savant qui vient de recevoir le prix Poubelle de génétique appliquée.

L’armoiraglasse : espèce de grand singe totalement glabre si ce n’est au niveau du pubis et sous les bras. Sa caractéristique est son amour immodéré des rings sur lesquels il se donne en spectacle sans modération. Son trait de caractère le plus visible est son masochisme exacerbé qui le pousse à provoquer ses semblables pour en obtenir le maximum de coups. Son QI exceptionnel pour une espèce animale lui permet d’arriver à compter jusqu’à 7.

Le chou-macheur : encore une espèce en voie de disparition,. C’est une sorte de félin à la tenue rouge sang dont les pointes de vitesse peut-atteindre 340 km/h départ arrêté. Caractéristique : bouscule volontiers ses congénères lorsque l’un d’eux ose tenter de le déborder pour attraper avant lui une bestiole à damier noirs et blancs qui s’agite devant eux.

L’ormanodou : un poisson d’eau douce aux courbes parfaites dont le trait principal est son plaisir à batifoler dans les bassins chlorés, toujours en ligne droite. Anatomie qui se rapproche de celle des sirènes mythiques fatales aux navigateurs anciens, sauf que leur tête se distingue nettement du reste du corps, celui-ci disposant de très larges épaules qui supportent des nageoires aux extrémités parfaitement manucurées


Deuxième exercice :
Choisissez deux noms d'animaux et mariez-les.
Sur base du croisement des deux définitions, trouvez un nom qui colle et une nouvelle description.
Délai : un quart d'heure maximum

Le fourminou (parfois orthographié à tort « fourre-minou ») : croisement récent d’un chat nain originaire des îles Sandwich avec une fourmi géante de Martinique. Cet animal terrifiant hante la forêt tropicale depuis sa création. Il n’a pas de prédateur et menace donc l’écosystème de ses territoires de vie. Sorte de félin sans poil, de couleur noir luisant, il a une gueule munie d’une paire de pinces-étau qui peuvent sectionner net la jambe d’un enfant.
Par chance il ne se nourrit que de sourilits sauvages mais ne dédaigne pas les choulapins. Les carparmoires lui donnent des aigreurs, quant aux grizlits , il les a déjà exterminés. Le ratchou et le chouravor ne l’impressionnent pas. Il dédaigne totalement le tortor car le fourminou ne nage pas.


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Guy MENTOR
08/03/2005


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