Bonne famille, honnête et bien élevée
de Guy Dessauges



J'ai été un enfant gâté, bien élevé et honnête. Mes parents furent des exemples de bonté et de générosité. De tempérament docile je ne leur ai pas causé trop de soucis. Ils sont morts trop tôt d'un accident de voiture.
J'ai veillé à conserver dans mon âme, les qualités acquises. Leurs sages préceptes et leurs précieux conseils de prudence. J'ai une place de fonctionnaire à l'Etat.
Mon seul hobby est d'aller visiter les brocantes et les ventes aux enchères. La maison de famille où je vis seul, est presque complètement remplie de jolies choses que je revends parfois... en faisant d'honnêtes bénéfices. Je caresse l'idée de devenir professionnel dans la brocante... Mais pour cela je suis trop honnête! Ce n'est qu'un rêve.
J'aime l'aventure et j'achète des "lots" pour découvrir ce que le sort me réserve. Un jour, j'ai acheté comme d'habitude, pour trois sous, un lot hétéroclite, composé d'une commode, d'un miroir, et d'une belle valise fermée, dont on avait perdu la clef...
J'abandonnai les objets sans intérêt pour moi, et repartis avec la valise qui devait contenir des livres, d'après son poids... Chez moi je trouvai une clef et l'ouvris! Elle était remplie de billet de 100 euros. Je comptai... Il y en avait pour un million... dix mille billets de cent... Une fortune...
Mais sans hésiter, honnêtement je pensais au propriétaire malheureux ou peut-être aux héritiers déçus qui avaient perdu cet argent... Il fallait les retrouver et leur rendre cette fortune durement gagnée... et péniblement épargnée.
Ce fut facile, je retrouvai la liste des objets et l'adresse d'un brocanteur de ma connaissance qui avait vidé l'appartement d'un vieil homme, mort de faim, dans un quartier assez mal famé de la ville voisine. Il avait même l'adresse des héritiers! Un autre quartier aussi mal famé que celui du vieux! En arrivant, je craignis pour ma vie... C'était un coupe-gorge, comme on en voit dans les films de gangsters, noir, sinistre et délabré. Dans l'entrée de l'immeuble suant le crime, on enjambait des cadavres de rats et des montagnes de détritus exactement comme dans une exposition pop-écologique du musée d'art moderne, avec l'odeur en plus. Je devais être chez un collectionneur... Je répétais la litanie familiale: <Sois gentil et généreux, mais ne sois jamais peureux!> Je trouvai la bonne porte et frappai...
J'entendais la TV où passait un filme de gangsters avec coups de feux et crissements de pneus... Je dus presque défoncer la porte pour que quelqu'un m'entende. Un gros lard ouvrit, l'air innocent et jovial du grand pécheur devant l'éternel qui n'a jamais eu de remords... Mais vous fait regretter de lui serrer la main! Je souris aimablement, en montrant la valise!
- Hé, dit le gros lard, c'est la valise de mon vieux!
- En effet... répliquais-je. Puis-je entrer ?
- Ben voyons...
J'entrais et me trouvai devant une rangée de têtes patibulaires qu'il valait mieux éviter en ville et dans les bois! La TV continuait de tirer et de grincer... une bonne sono pour les gens du coin!
J'expliquai en hurlant mon histoire au gros lard... J'ouvris la valise... Lorsqu'il vit les billets, il referma la valise et se tournant vers les autres qui regardaient ailleurs, en faisant semblant de n'avoir rien vu, "On a du travail, dit-il..." l'un des zombie demanda : "Qui qu'il faut tuer ?"
Dégoûté, le sentiment du devoir accompli, je tournai les talons et me dirigeai vers la sortie; derrière moi j'entendis la voix du gros lard disant...
- Hé dit, té zig... tu ne va pas te tirer comme ça et aller raconter à tout le monde qu'on est plein aux as maintenant !
Sitôt dit, j'entendis un coup de feu et un choc dans mon dos... Je me retournai rapidement, mon Beretta à la main et je tirai dans le tas les 32 coups du chargeur sur cette bande de rats...
Quand le sol fut jonché de corps sanguinolents, et que personne ne bougeai plus, je repris la valise et m'en allai en remerciant mon cher papa de son Beretta, et ma chère maman de son gilet pare-balle, et les leçons de tir de l'oncle Martin... leurs derniers cadeaux, juste avant leur accident mortel... On est honnête dans la famille... mais il ne faut pas exagérer...
Je rentrais à la maison le cœur léger, préparer ma valise pour de vraies vacances bien méritées. Et puis, commencer une affaire de brocante... ça paye bien et on voit du monde, je vais y réfléchir...
FIN



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