Miau miau miau
de Guy Dessauges

En règle générale, je fais des rêves chaotiques sans queue ni tête! Un mélange imbécile d'émissions de télévision et de complexes soigneusement cachés dans mon être intime.
Dans la vie on parle beaucoup, soit pour échanger des informations, soit pour dissimuler aux autres ce que l'on pense réellement. On peut mentir effrontément.
Pour moi cela n'a pas d'importance, car on ne m'écoute pas... Petit à petit, résigné, j'ai moins parlé, je suis devenu taciturne...
Dans ma famille, ma femme et mes deux enfants, un garçon et une fille, personne ne fait attention à moi...
Je suis là pour payer les factures. Je ne vais même plus en vacances avec eux, j'ai l'impression d'être un rabat joie, je dérange... Je me tais! J'aurais pourtant beaucoup de choses à dire... Il me semble que je pourrais même être de bon conseil, mais cela n'en vaut pas la peine...
Je suis à ce point effacé, qu'un jour, ma femme raconta une histoire d'une manière si fausse que je me permis d'intervenir.
Elle me regardât avec surprise et dit: "Mais tu n'étais pas présent à ce dîner... mon pauvre ami?"
Hors j'étais assis à côté d'elle! Mes enfants toujours de mauvaise foi durent en convenir!
J'étais devenu transparent. Je pensais que si je mourai on me laisserai pourrir dans ma chambre jusqu'à que l'odeur attire l'attention de la femme de ménage...
La seule "personne" qui m'affectionnait était une chatte jaune. Elle me tenait compagnie en ronronnant sur mes genoux pendant que je lisait dans ma chambre, laissant le reste de la maison aux autres, avec leur musique affreuse et leur TV ignoble et hurlante! J'ai un computer, je surf sur Internet pendant mes loisirs, mon intérêt va à la littérature, la psychologie et l'histoire. J'ai quelques vieux amis que je vois rarement car ils ont des familles qui les considèrent. Un soir que j'avais surfé sur des sites concernant les animaux, des chats en particulier, j'avais adoré un chat anglais qui miaulait si joliment que j'en étais tout attendris...
Je m'endormis et fit de ravissants rêves où je miaulais avec un chœur de minettes dans un jardin paradisiaque... Je miaulais en solo si joliment que les chats enthousiasmés m'applaudirent de leurs petites pattes douces et veloutées qui faisaient un joli bruit mouillé... Je me réveillais en sursaut, ma chatte Blubel me léchait soigneusement l'oreille pour me réveiller en douceur... J'avais du miauler en rêve!
Ma toilette faite, je descendi pour le petit déjeuner, où je fus accueillit comme l'homme invisible...
Ma femme demanda distraitement, si je serais là pour le dîner, je répondis par un miaulement discret... J'avais pensé dire oui mais je ne pouvais que miauler!
La tablée fit silence, on n'avait pas l'habitude de m'entendre... Ce miaulement saugrenu les figeât sur place... Je rougis et continuais à miauler, tentant d'expliquer que j'avais fait un rêve... La chatte jaune vint vers moi, l'air inquiète, en miaulant, je comprenais son langage, il me semblai qu'elle comprenait le mien! J'avais trouvé un être à qui parler! Je sortis en miaulant, avec la chatte, laissant derrière moi ma famille stupéfaite se demandant s'il fallait en rire où pleurer!
En montant dans mon bus, j'entendis des gens miauler... Je pensais à une allucination, mais je fut stupéfait de n'entendre dans le bus que des miaulements sur tous les tons... Je tendi mon abonnement au conducteur qui miaula poliment! Je me levais pour donner ma place à une vieille dame qui me remercia par un miaulement reconnaissant. On se comprenait sans langage articulé, cela ressemblait à de la musique chinoise... Au bureau, tout le monde miaulait gentiment et d'une manière affable, on sentait que les gens étaient rassuré de n'être pas les seules à miauler... Je pris un dossier sur la table et commençai à lire, je comprenai de quoi il s'agissait, mais je lisais à haute voix en miaulant! Je tapais un email sans problème, il s'agissait seulement d'une panne de langage... pas d'écriture. Si ce n'était que cela, on s'y fera!
Tout le bureau était en effervescence, on riait beaucoup, cela nous changeait. Le jour avant, on était si sérieux! Le patron qui était du genre renfrogné, commençât un discours en miaulant de si belle manière que tout le bureau lui éclatait de rire au nez... Heureusement que la langue écrite tenait encore l'économie debout! Je me demandais si il ne s'agissait pas d'une calamité divine comme celle de la tour de Babel...pas belle!
Mon rêve de chat était un avertissement, ce qu'on apelle un grand rêve, dans le langage des psychothéologiens... Je craignais de commencer à penser en miaulant! Heureusement les choses en restaient au langage!
Tout le pays était atteint! A la télévision on devait sous-titrer les speakers, qui miaulaient à qui mieux-mieux, c'était cocasse! Les films conservaient le langage normal... Les colloques politiques devenaient des concerts de miaulements épatant!
On se tordait devant la télévision... Ma famille miaulait comme tout le monde, elle m'accusait (par écrit!) de les avoir contaminé... Au lieu d'augmenter les distances entre nous, cette miaulerie nous rapprochait. Nous étions devenus des invalides du langage...( comme les suisses allemands) Saperlipopette!
Lorsque l'on est idiot, il vaut mieux ne fréquenter que des idiots, disait Ramsès II qui en savait un bout sur la question de la stupidité mortuaire!
Le monde pensait que ce phénomène serait passager... Les chats se croyaient tout permis, ils s'étalaient sur les tables mangeaient dans nos assiettes... Ils invitaient les chats du voisinage à des fêtes, chacun apportant sa souris! Ces délicieux animaux ne connaissaient pas les pedigree, une chatte de mille dollars avaient des petits de quatre sous! Perte sèche pour les pripriétaires plus à cheval sur les principes que sur leur femmes! Pour être en paix dans leurs fêtes, trois chats siamois, gardes du corps, paralysaient de terreur le doberman du voisin... Si l'on n'a pas vécu, toutes griffes dehors, un chat sur le museau, un autre sur le dos et un là où je pense. On ne sais pas de quoi trois chats sont capables...
Les églises connaissaient un renouveau, on y miaulait mieux qu'ailleurs, cela changeait des beuglements lugubres et menaçants traditionnels!
Malgré les barrages sanitaires, (interdiction de miauler etc...) l'épidémie se répandait dans le monde entier!
L'écriture avait la priorité, les vocations d'écrivains se réveillaient plus ardente que jamais! Les compagnies de téléphones faisaient faillite, mais la post faisait fortune, ainsi que le "chat" sur Internet! Le papier redevenait à la mode... On griffonnait beaucoup... Les bavardages dans les clubs et les cafés étaient transformés en concert de miaulement de chats ravissant...
Les augures prévoyaient une période avenir de mille ans de miaulements. Impossible de faire la guerre en miaulant... La population de la terre allait doubler... Les chats n'y comprenaient plus rien, tous ces miaulements qui ne voulaient rien dire... Bavardages sans signification!
Un jour à la télévision, l'on présenta un enfant qui articula deux ou trois phrases normalement... Ce fut une sensation... un espoir que tout cela n'était qu'une farce divine, ayant un but moral... Mettre fin aux bavardages ineptes entre les être humains! Exactement comme dans l'histoire de la tour de Babelle, ma belle!
Après la pluie, le beau temps. Petit à petit, les gens retrouvaient la parole, mais ils en usaient parcimonieusement...
Le choc de cette aventure allait longtemps rester dans les esprits... Les chats paraissaient redoutables... Ils avaient selon certains, des relations avec un monde sous-terrain, mystérieux et très puissant, capable de détruire une civilisation!
Les humoristes disaient que la prochaine épreuve linguistique envoyée par un Fripon aux longues oreilles... serait les braiments d'ânes et que cela passerait inaperçu surtout en suisse allemande! Ayant retrouvé la parole comme tout le monde, il ne me restait qu'à me taire comme d'habitude... Mon bureau d'études me demanda poliment d'aller pour deux ans en Asie pour donner des conseils aux purificateurs d'eaux... Salaire double et hélicoptère gratuit.... Je plantai ma famille là... et me précipitai en miaulant furieusement de joie, vers les îles enchantées où j'allais mener une vie de pacha, avec l'idée derrière la tête, de ne jamais plus revoir ma famille imbécile... A mon arrivée 18 chattes aux yeux bridés m'attendaient, au pied de l'escalier de l'avion, en se lèchant les babines...
FIN.



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