Heureusement, je n'ai jamais perdu la faculté enfantine de savoir parler aux choses et de comprendre leurs langages. Les fleurs, les arbres, les bêtes, ont leurs langages simples ; que je ne saisis pas toujours, car ce qu'ils expriment est mystérieux et secret.
Je me promène tous les jours dans les champs et les bois en écoutant les confidences des arbres, des vers de terre, des fourmis, des oiseaux...
L'autre matin, je rencontrai un scarabée aux élytres verts... de ceux qui butinent volontiers sur les fleurs violettes des artichauts.
Les scarabées verts sont assez frustes et bougons. Ils se méfient des étrangers. Etant très gloutons, ils se laissent caresser lorsqu'ils pompent une fleur...
Mais celui là, dès qu'il m'aperçut, se posa sur mon épaule. Tout en bourdonnant, il murmura dans le creux de mon oreille une bien étrange histoire...
- Je suis content de te rencontrer, ami des forêts qui comprend le langage des êtres... Je vais aller au grand Congrès des Moitiés... C'est quelque part dans les profondeurs de la terre... J'ai du souci, car je me demande si j'en reviendrai intact, moi l'amoureux des fleurs et du soleil, qui aime folâtrer de jardin en jardin en me bourrant de nectar... Je sais qu'il faut se méfier lorsque les Moitiés entrent en contact avec les Entiers ! Je dois malheureusement obéir car le monde des Moitiés est tout puissant. Me voilà bien parti...
Enfin, c'est toujours mieux que le Congrès du monde plat...des Deux Dimensions. Monde qui ne sait rien du monde à trois dimensions ! Les pauvres... Ils ne voient que l'ombre de mes pattes et s'imaginent que je suis de la famille des araignées ! Quelle hérésie !...
Je m'excuse de t'ennuyer avec mes soucis, mais quand l'on a comme toi, le privilège de comprendre les langages des animaux, cela crée des obligations...
J'ai entendu pas mal de choses étranges, grâce à mon talent de décoder le langage de la nature, cette fois j'étais surpris, je pensai dans un éclair aux mondes parallèles, mais il s'agissait d'autre chose...
Je demandai :
- Mais comment font-ils pour t'envoyer une invitation à ce Congrès ?
- C'est bien simple ; je reçois une impulsion intime qui fait que je sais que c'est le moment d'aller dans les profondeurs de la terre, comme les oiseaux migrateurs savent quand il faut partir, et où aller ! Tu comprends ?
Bien sûr, ma curiosité étant éveillée, je voulais en savoir le plus possible sur ce monde souterrain et le Congrès des Moitiés !...
- Des moitiés de quoi ? De quoi s'agit-il ? c'est symbolique où quoi ?
Mon scarabée bourdonna un peu, et reprit ses esprits...
- En deux mots ; il s'agit d'un combat entre les deux mondes des moitiés... Celui des moitiés verticales et celui, maudit, des moitiés horizontales...
Il est évident que les Moitiés verticales, du fait de la symétrie, sont plus correctes, plus justes que les Moitiés horizontales ! Par exemple, si tu es coupé en deux verticalement, tu es fendu et reconnaissable, tandis que si tu es coupé horizontalement tu as les jambes séparées du tronc, c'est contre-nature... c'est affreux ! Contre le principe de symétrie, contre la loi, tu comprends ?
En effet, je commençais à comprendre l'enjeu de ce congrès... Comment n'y avais-je pas pensé ! Si l'on coupe un cochon verticalement il y a justice... les deux parties sont identiques. Si l'on coupe en deux horizontalement il n'y a plus vraiment de justice ; les deux moitiés sont de valeur inégale ! Même Salomon y avait pensé !... Je constatais que la démocratie directe existait au sein de la terre. Qui allait l'emporter ? Mon ami le scarabée devenait de plus en plus nerveux ; il murmura dans mon oreille ces mots mystérieux :
- Je vais descendre sous terre, sous ce frêne qui s'appelle Yggdrasil ; c'est le seul chemin ? Par l'une de ses trois racines, je trouverais Hvergelmir, la fontaine, source de toutes les eaux.
Là un chien me guidera au Congrès des moitiés. Je reviendrai bientôt et te raconterai tout, si tu le désires ; mais attention, savoir est parfois un handicap ; quand tu sais... tu n'es plus libre... Salut !
Je restais perplexe, je ne voyais aucun frêne...Un mystère de plus. Mon ami le scarabée savait bien des choses et il était heureusement bavard ! Ce Congrès était-il tenu par des Entier ? Il n'y avait plus que des questions dans ma tête...
Pendant quelque temps je passai dans ce coin de la forêt. Inutilement... mon ami pourrait me retrouver où que je sois.
Rentré chez moi dans ma maison des bois, je fouinais dans ma grande bibliothèque, héritage cumulé de plusieurs générations ; espérant dénicher des informations sur la moitié de toutes choses... Je ne trouvais que des banalités.
Pas de mystères dans les dictionnaires, on n'y trouve pas le sens caché des mots et des phrases. Peut-être que la poésie... clef des vérités premières ! Là non plus... Même Internet ne savait rien !
Je donnai ma langue au chat ! J'oubliais cette histoire pour pouvoir dormir tranquille. Les semaines passèrent ; l'automne était là ; la nature éclatait de tous ses feux avant cette fausse mort qu'est l'hiver ! Mon ami aux élytres verts était sorti de mon esprit. Peut-être était-il resté au royaume d'Hadès, ayant tout appris sur les moitiés... Ou était-il resté endormi pour toujours sur la margelle de la fontaine de l'oubli...
Au fond de mon jardin poussaient des artichauts ; je les laissais pour les fleurs, qui sont d'un bleu-violet qui nourrissent des scarabées verts. Aucun d'eux ne se souciait de mon ami, ils n'avaient pas été invités, et n'étaient pas intéressé par les moitiés de quoi que ce soit ! Un matin radieux j'ouvris les volets et un scarabée vert vint se poser sur mon épaule...C'était mon ami ! Il bourdonnait gentiment et me dit dans le creux de l'oreille :
- Tu vois, je ne t'ai pas oublié, je suis de nouveau là... que veux-tu savoir sur la moitié des choses ? J'en connais un bout maintenant !
Je pensai à l'avertissement. " Quand tu sais, tu n'es plus libre" Mais je crevais de curiosité, malgrés ma peur...Je lui dis : vas-y, raconte, je suis prêt à t'entendre, que se passe-t-il dans le royaume d'Hadès ? La moitié des choses, c'est déjà quelque chose après tout... Voici ce que le scarabée me raconta :
- " Quand je t'ai quitté au début de l'été, je me suis enfoui sous les racines du frêne Yggdrasil ; qui est en communication par ses trois racines avec le monde souterrain ! Je suis arrivé devant une porte, après un long voyage ; il y avait une fontaine, la fontaine de l'oubli ! Je dois me garder de boire de son eau... Plus loin, j'ai trouvé une source d'une eau fraîche et claire qui sort du fond de la mémoire...
Je me suis approché des gardiens ; deux grands chiens noirs aux yeux d'or... Je leur ai dit : Je suis un scarabée vert, ma race est du ciel ; j'ai été invité pour le Congrès des Moitiés... Alors les portes se sont ouvertes et j'ai remarqué que les chiens de garde étaient morts ! Je suis entré dans le palais d'Hadès. Il est aussi vaste que la terre ; mais il y règne une douce pénombre propice aux scarabées comme moi... Je suivis un chien blanc, vivant celui-là. Je bourdonnais au dessus de sa tête ; il ne disait rien, mais je sentais qu'il m'aimait bien... Il me montra ma chambre ; un tas de bois décoré de fleurs d'artichauts. Un accueil plein de prévenance... J'étais touché...
Ensuite nous sommes allés dans un très grand jardin plein de fleurs du genre que je butine. Il y avait beaucoup d'animaux, des êtres humains aussi, avec des têtes de pourfendeurs ! Cela ressemblait à la surface de la terre mais la lumière tamisée était surnaturelle.
Je m'attardai sur une fleur bleue pour déjeuner. Aussitôt vint se poser à mon côté, une belle scarabée aux élytres verdâtres métallisés, moirés je ne te dis que ça . La grande classe !
Pour engager la conversation, je lui dit en la humant :
- Chanel ?
- Non... répondit-elle en souriant... Jogurt ! Je suis tombée dans un pot de Jogurt !...
On éclata de rire... Elle était hôtesse spécialisée pour la réception des insectes, et particulièrement des scarabées verts ! Je lui demandai le pourquoi de ce congrès ; elle ne savait pas, elle pensait que c'était déjà un grand honneur d'en être (comme à Davos !) Dans ces conditions on la ferme ! Ensuite je lui demandai pourquoi sur les moitiés et pas sur les entiers ! Elle me répondit que l'entier était un thème bien trop au-dessus de notre niveau ! Avec les moitiés nous en avions pour des mois ; avec l'entier, on ne sait pas quand cela finira !
Elle me tendit un programme, il était à moitié écrit ; ça commençait bien ! Elle m'expliqua :
- "Pour l'ouverture il y aura un un grand philosophe, entier. Il est difficile à comprendre, car il ne prononce que la moitié de ses discours, des demi-vérités et des demi-mensonges qui, paraît-il, ne forment pas nécessairement d'entières vérités.. Pour le reste débrouillez-vous ! Chaque jour il y aura un spectacle de demi-mondaines qui feront un cours sur la meilleure façon de se tenir debout lorsque l'on n'est qu'une demi-portion ! Un comptable expliquera comment couper les factures en deux et au bon endroit... Petit à petit on comprendra que n'être qu'une moitié, n'est pas si horrible que ça ! Salut... On se retrouvera au bal..." Ma scarabée s'arrêta essoufflée...
Elle s'envola dans un bruissement d'élytres voluptueux à rendre fou, même un hanneton !
Il y avait donc un bal ! Je n'avais osé rêver d'une chose pareille au royaume de Perséphone... Un demi-bal sans doute ! Pour réunir des moitiés qui feront des entiers ? Il me semblait approcher de certaines vérités fondamentales. En attendant j'étais un scarabée entier, je me demandais ce que je fichais dans cette galère... A l'entrée, je reçus une demi carte ! Je protestai que j'étais un scarabée entier... Le lion assyrien qui gardait l'entrée me rassura, ce bal n'était qu'une plaisanterie !
Après ce Congrès des Moitiés, il y aura un Congrès des Entiers, là cela sera sérieux... Les entiers sont violents et fous d'orgueil ! Pas question d'humilité et de charité ! Je cherchais ma scarabée sans succès, elle devait recevoir beaucoup de monde elle m'avait oublié... J'arrivai au bar et me posai sur l'épaule d'une beauté blonde, une femme entière ! Elle parut enchantée car disait-elle, ma couleur verte s'accordait à la perfection avec sa robe violette mordorée... Je restai sur son épaule, ainsi je pourrais danser sans me fatiguer. Elle avait été comme moi, avertie de descendre chez Perséphone, sans comprendre ce que pouvait faire une femme entière dans ce monde à moitié fou !
Elle voulait faire la connaissance d'Hadès, sans savoir que l'on ne revient plus sur la terre si on lui plaît ! Je lui déconseillai de chercher Hadès, et lui parlai de toi qui sais le langage des animaux...
La barmaid, une léopard d'Abyssinie aux yeux verts, nous préparait des cocktails délicieux à base d'ananas, de poivre, de jus d'orange, complétés d'une giclée de Vodka... Avec des liqueurs de couleurs pour accorder les boissons aux robes des jeunes femmes assises au bar...
Cela fit pencher ma blonde de plus en plus, au point que je devais m'accrocher avec mes petites griffes de toutes mes forces pour ne pas tomber...
Heureusement qu'un cheval arabe pur-sang et entier, la rattrapa au vol et ils partirent au galop à travers les jardins, je n'étais jamais monté à cheval, c'était grisant !
Je fini par apprendre que ce Congrès était un rassemblement artistique, Sans but lucratif destiné à réunir les moitiés dispersées par le sort. Excellente idée de rassembler ce que le "sort" avait séparé ! Ma blonde était pompette elle déchira sa robe en deux pour être dans le vent... La moitié nue valait le coup d'il !
Au bout du bar, deux vieillards très connus paraît-il, Roger et Guy trouvaient le spectacle très sexy, Ils n'étaient plus que la moitié d'eux-mêmes, les pauvres, ce n'était que justice, ils avaient été entiers pendant leur longue vie... Mais ces deux demi-portions donjuanesques avaient encore suffisamment d'énergie pour séduire ma blonde amie...
Elle se laissait peloter en toute liberté, chacun des demi-vieillards se contentait d'une moitié de blonde, ce qui n'était pas déplacé dans un congrès pareil.
Sur un écran on suivait les messages du congrès qui l'alcool aidant nous paraissaient de plus en plus incohérents ! On prêchait le partage vertical à l'horizontale, car il est plus équitable et plus esthétique que le maudit partage horizontal...
Un maniaquéroticodépressif expliqua que la recherche des deux moitiés pour s'unir est un symbole de l'amour... Je pensais que ce n'était que radotages de fou... Puis un névrosé conseilla de nous réunir dans la mort comme Roméo et Juliette, ce qui est certainement romantique pour deux demi portions mais assez triste ! Un théosophe parla de la Cybèle-Maïa... la grande âme du monde dirigeant le fluide cosmique, de la moitié du temps qui reste ! Incompréhensible pour un scarabée de mon espèce !... Je passe sur les discours filandreux et symboliques des théologiens ! Les demi-dieux et les demis de bière...
Epuisé, je m'endormis agrippé aux cheveux blonds de ma compagne... Je m'éveillai après un sommeil agité, toujours agrippé aux cheveux de ma blonde qui dormait comme un ange, sur un lit de pétales de roses dans les bras des deux vieillards complètement épuisés...
J'allai finir mon somme dans mon tas de bois où grouillaient des petits insectes, pas sérieux du tout, qui racontaient les ragots du congrès... Comme la princesse du rocher de Naples qui était tombée amoureuse d'un directeur de cirque, au grand désespoir des demi-prétendants, riches invertis, qui espéraient que ce n'était qu'une passade... Des histoires sans intérêt !
Les princesses à moitié pleines ou à moitié vides, cela ne signifiait pas qu'elles allaient mourir d'amour. Au contraire ! Le seul risque était l'obésité !
Les jours passaient... Je demandai à un demi-chairman le sens de tout cela, il me répondit agacé que je ferais bien d'aller voir du côté du Congrès des religions, là ils ont réponse à tout...
La division est la base de la création de la vie, les cellules ne font pas autre chose ! La division est une partition... L'un devient deux.
Il me semblait que l'insecte que j'étais était moins insouciant. Toutes les choses étaient devenues des problèmes sans issue. "T'en fais pas, continue !" disait Bébert le jardinier... Qui en savait un bout sur les partitions multiplicatrices ! Le sens de ce congrès des moitiés, était philosophique.
On allait se séparer sans avoir rien compris, ce qui est le début de la prudence.
Je pensais à toi qui sais le langage des animaux et les soupirs des plantes, pourquoi n'as-tu pas été invité à ce Congrès...
Maintenant je vais faire un somme... j'ai égaré le cadeau que je te destinais, tant pis il te trouvera tout seul..."
Après cette dernière phrase sibylline, le scarabée vert s'endormit sur mon épaule... Je sifflai mon ami le chien aux yeux jaunes qui grattait furieusement au pied du frêne sacré. En me retournant, je me trouvais devant une belle blonde rayonnante et souriante vêtue d'une robe violette...
- Vous parlez tout seul ?
- Heu !... oui répondis-je troublé...
- Tiens, voici mon ami le scarabée vert qui m'a tenu compagnie depuis trois mois, l'hôtesse, la belle sacarabée verte, l'a retrouvé ! dit-elle en les prenant délicatement dans sa douce main...
En effet, il y avait deux scarabées sur mon épaule ! Je ne répondis rien, je lui pris la main et l'entraînai loin de la forêt enchantée. Je devais l'avoir mérité, ce cadeau... Un grand merci à mon ami le scarabée vert...
Note :
Dans le banquet de Platon, Zeus partage l'être humain en deux moitiés... Nostalgie des deux moitiés pour se rejoindre...
Note :
Nul homme ne réunira ce que Zeus a séparé... Éros le sait bien, ce trouble-fête...
FIN