Les morts au pouvoir
de Guy Dessauges



J'étais très heureux d'être engagé par cette fabrique de produits pharmaceutiques. Je m'étais marié, sitôt mes études de pharmacie terminées, avec une charmantepharmacienne, belle, blonde et enceinte, aussi pressée que moi de s'installer dans la vie bourgeoise traditionnelle.
Après un an de vaines recherches, j'avais enfin décroché le job que je voulais. Grande boîte, vendeur pour le Brésil, l'Orient et conseiller pour les USA... Promotion tous azimuts. Avec un salaire formidable, et des promesses d'avenir sans limites...
J'ai 32 ans, grand, cheveux noir, yeux bleus, je présente bien.J'ai une grande facilité pour apprendre les langues. Je parle l'anglais, l'allemand, le portugais et l'espagnol. Je sais jouer au bridge et au golf. Deux jeux importants pour être accepté par l'élite du monde entier.
Aujourd'hui, je vais de bon matin au dernier étage de la tour administrative. La direction veut me voir. Peut-être verrai-je le grand patron, Monsieur Emile Natron, propriétaire fondateur,d'un empire de cinq cents milliards de dollars. De Coster, le chef du personnel, m'attend dans le Hall. Il m'encourage, il est sûr que je suis l'homme de la situation. Je suis conscient que cette présentation est une épreuve, je vais faire attention, de ne pas les mettre dans le plat. On monte comme une fusée dans le lift de la direction, au 15e étage... Un soupir pneumatique, les portes s'ouvrent sur un espace accueil... Vue sur la ville et le lac.
La réceptionniste nous reçoit avec un sourire de star. Nous entrons immédiatement dans la salle des grandes décisions. La grande table... les boiseries... On se dirait dans un film de Hollywood. Sur les parois, des tableaux de peintres cotés...
Dans un silence ouaté, tous les regards se tournent vers moi. Le chef me présente, en précisant, que les poignéesde mains et les questions indiscrètes, sont réservées pour le cocktail, suivant la séance.
Je remarque le personnage en tête de la tablée... c'est Natron le Big boss... Il a les yeux fermés. Les coudes sur la table, les mains jointes sous le menton, il a l'air de se concentrer juste avant un discours de bienvenue. Son étrange immobilité me trouble. Il devrait ouvrir les yeux pour me voir ne serait-ce qu'une seconde... Rien...
Le Président s'adresse à lui, et déclare la séance ouverte. Le service financier débite des chiffres, comme une longue litanie. Les membres de l'honorable compagnie prennent des notes. Il s'agit d'une analyse du chiffre d'affaires qui se fait une fois par semaine pour toute la planète.J'ai cette liste sous mes yeux...Les explications sont tellement techniques,je tourne des yeux interrogateurs vers De Coster...
« Vous devrez vous y mettre, on va vous aider » murmura-t-il. On projette des diagrammes, en un coup d'œil on remarque les côtés faibles et les forts.Au bout d'une heure, après des discussionscourtes et claire, on se lève tous, sans que le big-boss ait fait un geste, il reste là comme une momie. Je dis en aparté à De Coster :
« A mon avis votre big est mort »
« Exact » fut la réponse... Je la bouclai... En sortant De Coster me tendit deux feuillets :
« Lisez attentivement le contrat de la société. Venez me voir demain. Je vous expliquerais en détails »Le lendemain je savais quelque chose que jecroyaisimpossible. Une multinationale dirigées par un cadavre. Le règlement avait été accepté par l'Etat, il était légal. La direction devait être présente, morte ou vivante. La signature du big boss était transmise aux membres de la haute administration tant que ceux-ci faisaient partie de la boîte. Officiellement cette entreprise appartenait toujours à Natron mort ou vif,mais la plus haute instance, (soit une centaine de directeurs)en avait la jouissance financière. Cela durait depuis plus de dix ans...
De Coster jouissait de ma surprise, on était tous riches à millions. Lénine devait se retourner dans son mausolée... Marx devait faire une drôle de tête.
EmileNatron était bichonné,son corps momifié était installé dans une armoire contenant un gaz conservant les tissus en parfait état.
La vie éternelle sans les inconvénients. De quoi rendre jaloux les pharaons aux tombeaux pillés et dévastés.Mourez, nous nous occupons de tout... Le privilège de trôner à la table des grandes décision vivant ou mort revenait aux directeurs les plus méritants, morts à la peine.
Pour l'instant il n'y avait qu'un prétendant, gisant dans un hôpital à la suite d'un accident de voiture.
De Coster pensait qu'il allait être installé à la droite du big très bientôt. Les bénéfices revenant de droit à Natron, restaient dans la caisse commune, pour des investissements futurs et juteux.
Je dus retenir un fou rire, qui secouait mes épaules et que je transformai habilement enavalant de travers une gorgée de café.
Une entreprise gigantesque... entre les mains d'une bande de toqués...
La grande pièce des grandes décisions était considérée comme sphère privée, donc inviolable.
Elle restait donc fermée aux contrôleurs indiscrets de tous poils d'où qu'ils soient et d'où qu'ils viennent.
Cette pièce, cette boîte... contenait (pour les gens du dehors) Emile Natron mort ou vivant. Tant que l'on ne l'ouvrait pas, Natron était mort et vivant.
(Il s'agissait de l'illustration d'une loi des quanta avec la théorie du chat de Schrödinger, élaborée par le physicien Erwin)
Lorsque l'on est caché on peut être deux choses à la fois. Uniquement pour l'ignorant, évidemment. Comme un photon peut être en même temps une particule et une onde non matériel .
Tant que la direction prétendait qu'Emil Natron était toujours à sa place, c'était vrai. Mais il pouvait y être vivant ou mort. Bien sûr on n'entrait pas dans ce genre de détails. L'esprit de Krupp est toujours là, disait d'un air inspiré, l'un de ses héritiers, devant son masque mortuaire.
On peut traîner le chat de Schrödinger dans tous les tombeaux... De celui du Christ qui est vide et plein... à celui de Hitler dans son bunker.
Ces gens sont là et partout, ce qui compte c'est le mal qu'ils peuvent encore faire malgré leur disparition.
Morts depuis longtemps, les chefs, les prêtres, les dictateurs, les prophètes,peuvent encore pourrir le cœur des hommes. Leurs successeurs prolongent leurs mauvaisesactions, au delà de la mort... Pourl'instant, j'étais engagé, et bien vivant. Je n'allais pas me creuser le citron avec des histoires sans queue ni tête.
Ma première mission m'envoya aux USA où la concurrence était rude. Je visitai les usines de vitamines, et de calmants. Par chance je trouvai un moyen de baisser les prix de production en mettant à la porte des centaines d'employés. J'avais appris le truc dans le manuel du « petit manager triomphant » Aux USA il n'y a pas de problèmes avec les syndicats... On arrose et plus personne ne bouge.Le directeur débordait de reconnaissance. Ayant gagné ma première partie sans coup férir, je reçus des compliments de Natron qui me donna carte blanche pour nettoyer les autres entreprises trop« grasses » pour une bonne production... Cela permettait de baisser les prix au point de ruiner la concurrence. Je recevais des points en relation avec l'augmentation du chiffre d'affaires. Plus un bonus de zèle positif, ce qui me rapportait pour un an, un million de dollars. Si l'affaire marchait mal par la suite, je recevrais des points négatifs... Je n'y pensais pas.Explorant les Amériques du nord au sud, je ne sentais pas le temps passer. Ma femme avait un bébé, je revenais à la maison en Concorde toutes les deux semaines, il me semblait que c'était suffisant pour un jeune ambitieux qui voulait faire fortune. J'assistais docilement aux séances du chiffre d'affaire , accumulant les points positifs, pour être riche le plus vite possible. Au bout d'un an de cette course effrénée après le bénéfice net, il y eut coup sur coup trois décès de managers âgés et surmenés. Un jour je les trouvais assis momifiés aux côtés du big boss Natron... La présence des honorables cadavres aux séances nous stimulait. On faisait court et précis, en deux heures, onliquidait la liste des bonnes affaires.De Coster m'avoua qu'il avait caché ce détail de peur que je ne vienne pas ! Les morts avaient leurs tombeaux aux cimetières des riches, pour les familles éplorées.Leur présence cadavérique dans la salle des super bénef avait une valeur philosophique mystique.
Trois ans passèrent comme deux jours... Le temps filait comme le vent. Au bout de la table, il y avait deux cadavres de plus... Tous deux avaient eu d'étranges accidents. L'idée m'effleura un instant qu'ils avaient peut-être étéassassinés... Mon imagination me jouait des tours. Etant uniquement occupé aux Amériques, j'obtins d'habiteraux USA. et de communiquer mes rapports par satellite. De Coster était devenu un ami, il venait souvent, avec le jet de la boîte nous visiter dans mon ranch de cinq cents hectares. Nos femmes s'entendaient bien, ce qui est une étonnante rareté à souligner. Mes premiers cheveux gris... Comme un avertissement, ma femme me trouve toujours aussi séduisant.
Je sais que c'est le signe avant-coureur de la vieillesse. J'ai cinquante ans. Mes trois enfants sont des américains cent pour cent.
De Coster est pensionné. Il vient de m'annoncer que la « salle du chiffre d'affaire » est pleine de cadavres très honorables, bienveillantset silencieux. A partir de ce moment, ils sont les dirigeants. L'étage sera bétonné.
Le propriétairec'est moi ! Cette nouvelle ne me fait aucun plaisir. Je n'annonce même pas à ma femme que je suis l'homme le plus riche du monde. J'ai comme un sanglot coincé dans la gorge, une déception nauséeuse. Je vais glisser de plus en plus rapidement vers la mort.
Pas de quoi faire la fête. Je plains mes héritiers. Comme une malédiction, ils n'auront rien à conquérir.Moi je fais des plans pour me débarrasser d'une bonne partie de cette fortune sans que le marché financier ne s'effondre.L'Afrique est un trou sans fond de tous les malheurs du monde... Va pour l'Afrique... Je téléphone au service financier.
FIN

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