Pas de temps à perdre
de Guy Dessauges


Je glandouillais à la rédaction crasseuse du "Courrier de la semaine" A part les chiens écrasés, il ne se passait pas grand choses dans ce quartier industriel de New-York en déconfiture!
Même la police nous avait abandonnés... Les pieds sur le bureau, les yeux au plafond, je me demandais quoi écrire... sur quoi et comment! L'atmosphère était maussade, je sortis pour aller prendre un café chez Dino le troquet du coin de la rue...
Il avait toujours quelque chose à raconter; qui sait, ça me donnerait peut-être des idées. La faune du bar est très mélangée, Dino n'arrive pas à trier sa clientèle selon les vœux de sa femme; il est gentil avec tout le monde, sans discernement, clochards, banquiers, putains...
Elle rêvait du faux style, genre Halthon-Super avec une clientèle en smoking et robe du soir, mais son bar ressemble plutôt à un tableau de Edward Hopper! Lugubre et tranquille... A part ça, ils s'entendent très bien.
Dès mon arrivée, Dino me prit à part avec l'air mystérieux d'un chat qui sait où se trouve la souris!
= Alors, Dino tu as déniché un scoop pour ton journaliste préféré?
= Pire que ça, tu connais ce cinglé de Tom, qui raconte des histoires à dormir debout, dès qu'on lui paye un verre?
= Oui, je connais; un brave type qui bosse dans un labo à l'université!
= Et bien, samedi soir, il m'a raconté un truc dingue; Il me semble qu'il y a quelque chose qui se cache là derrière! J'ai tout de suite pensé à toi... il vient ce soir viens aussi, je ne t'en dis pas plus! Dino me lacha pour retourner vers une bande d'ivrognes qui le réclamaient à grands cris! Je ne risquais rien à vérifier. Le soir à 6 heures je me pointai chez Dino... Le bar était bondé ce qui est assez rare... Je me coinçai entre deux belles filles que je connaissais bien. En offrant un verre, on trouve toujours de la place!
Tom arrivait, je lui fis de la place. Il parlait le Français, les filles pas un mot!
= Il paraît que tu racontes des histoires sensationnelles? Dino m'a raconté! Ce n'était pas vrai, mais je pensais le pousser à la confidence!
= Ah, bon!... si Dino t'a dit; je n'ai rien à ajouter de plus... Tu payes à boire? J'étais baisé; je me demandais comment pousser les choses sur la bonne voie, quand Dino vint nous servir...
= Alors Tom, tu lui as raconté, la cellulose? Dino souriait de toutes ses dents! = J'en ai trop dit! Samedi soir; j'avais un coup dans le nez, dit Tom en rigolant; "Mais si tu payes quelques verres, je vais t'en raconter une bien bonne!"
Et comment que j'allais lui payer des verres, mon esprit était en état d'alerte! Au bout d'un quart d'heure Tom était mûr pour la confidence! Je trouvai une table tranquille et voici ce que Ton me raconta par cette soirée pluvieuse et triste de printemps:
= "Dans le labo où je travaille, on fait des expériences de biologie. Il y a quelques mois un ethnologue est arrivé avec un noir africain; un primitif sortant de la forêt tropicale. Membre d'une tribu qui n'avait jamais vu de blancs.
Cet ethnologue prétendait que cette tribu mangeait du bois! On mange aussi du bois, par exemple la canne à sucre! Mais ces noirs ont une enzyme qui digère la cellulose; la transforme en sucre, comme les vers à bois et les termites!"
Tom s'arrêta pour jouir de ma stupéfaction. Je remplis son verre de bon vin, pour cette occasion! Tom continua:
= Le labo est sens dessus dessous. Il n'y en a que pour le nègre! Il est installé dans un des étages top-secret de l'Uni. Tu peux t'imaginer avec quel soin on lui prépare sa bectance au négro! Et tu sais ce qu'il y a de marrant; il bouffe avec prédilection les bottins de téléphone!
Tom en avait les larmes aux yeux de rire... Je pensai qu'il m'avait bien eu... Tom avec son histoire! Mais quelque chose en moi résistait: et si c'était vrai? Je cessai de rire... Si cette histoire était vraie, je tenais le scoop du siècle! Dans mon métier, je savais une chose; avant tout vérifier; encore et toujours... Je devrais entrer dans ce labo et rassembler toutes les preuves possibles... Ensuite, seulement, je pourrais pondre mon papier! Tom était complètement saoul, je l'accompagnai chez lui, un endroit affreux comme chez tous les alcooliques... Je devais être prudent, Tom avait dit que ce programme était ultra secret. Qu'il ne devait en parler à personne !
Faire confiance à un alcoolique c'est courir à sa perte! Je devais museler Tom. Il pouvait aussi bien raconter cette histoire à n'importe qui! Dino ne dirait rien, il n'en croyait pas un mot et il s'en fichait.
J'abreuvai Tom pendant quelques jours en ajoutant du bromure à son vin, ce qui le rendit suffisamment malade pour qu'il soit en congé maladie!
J'offris de le remplacer au labo, en bricolant des faux certificats... comme ami de Tom, je fus engagé sans trop de questions...
Tom, dans ses moments de lucidité, m'expliqua les rudiments de son travail... Les premiers jours, j'entassai gaffes sur gaffes, ce que l'on mit sur le compte de l'émotion...
Rapidement je fus mis en contact avec le "bon sauvage" surnommé Ciron par les chercheurs! Je devais le soigner, le maintenir propre malgré mon dégoût, mais rapidement je m'attachai à lui. ; il était touchant dans ses efforts vers la civilisation.
Il se révélait doué et intelligent. Et bien sûr, il mangeait du bois... Tom n'avait pas raconté de blagues!
Je devais le rassurer quand on prélevait les sucs digestifs, le rassurer quand il regardait la télévision! Il adorait ça, mais il en avait peur!
Il avait une mémoire remarquable et apprenait l'anglais avec une vitesse prodigieuse...
Tout était magique pour lui, tout bien réfléchi il avait raison! Un jour il refusa de manger, il faisait une déprime! Les professeurs se demandaient ce qu'il se passait.
Je suggérai de lui donner une compagne! Je connaissais une belle de nuit, assez foncée de peau et pas du tout exigeante... Elle vint habiter avec Ciron qui reprit sa vigueur et tomba amoureux sans restriction. Il étai si gentil et reconnaissant qu'elle ne voulait plus le quitter...
Le grand patron était content, les choses tournaient très bien... J'avais averti mon rédacteur en chef, qui attendait avec impatience de mes nouvelles... En 15 jours j'avais rassemblé une quantité d'informations suffisante pour faire un papier de quoi révolutionner le monde entier!
Mais je n'avais pas la composition des enzymes de son suc digestif... Les notes étaient dans un coffre fort. J'avais suffisamment de détails pour paraître vraisemblable... Mais j'étais fasciné comme l'équipe par ce phénomène... Je ne me décide pas à disparaître... Mon papier était prêt...
Le grand patron est arrivé un beau matin, avec son petit groupe de spécialistes pour tenir une conférence de mise au point. Nous sommes tous là... Ceux qui sont dans le secret.
L'ethnologue commence un discours ému. D'une voix tremblante, il nous explique que cette découverte est une terrible découverte; qui pourait être plus terrifiante que celle de la bombe atomique ! Il est certain qu'elle ferait beaucoup plus de morts... La dévastation des forêts, la désertification... On a déjà vu les effets de quelques chèvres dans le désert du Sahel... L'augmentation de la population mondiale, grâce à cette bouffe illimitée... Il n'osait pas imaginer les conséquences de cette découverte.
Nous étions silencieux, en effet il fallait que ce soit une affaire sérieuse pour qu'une équipe scientifique arrête toutes les recherches! Des gens qui tueraient père et mère pour voir leurs noms dans le journal!
J'avais compris... mon scoop tombait à l'eau. Jamais je n'oserais raconter cette histoire à qui que ce soit. Je devais en faire mon deuil.
Il fallait organiser une conjuration du silence. Mais, comme le dit le grand patron, nous allons faire des recherches approfondies, pour parer aux conséquences de la découverte si elle tombait entre les mains d'autres spécialistes moins scrupuleux...
C 'était peut-être en pure perte, mais cela valait le coup... Dans le doute, deux précautions valaient mieux qu'une...
Ciron allait retourner dans sa brousse avec son amie qui ne voulait pas le quitter, il serait un chef et on se tenait les pouces pour que ni ethnologues ni missionnaires ne découvrent cette petite tribu... C'est ainsi que j'ai passé à côté du plus grand scoop de ma carrière. Je paye de temps en temps un verre à Tom... Dino qui est très intelligent comme tous les Italiens, gardera un silence de plomb... Après tout, les spaghettis c'est bougrement meilleur que le bois...


FIN

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