Depuis des années je rêvais d'avoir un plus grand choix de programmes sur ma TV... Enfin le bonheur est arrivé... Avec le câble! J'ai enfin le choix entre 47 programmes... Je ne dis pas qu'ils sont tous à mon goût, mais c'est mieux que du temps ou je n'en avais que trois! Après avoir zappé comme un fou pendant quelques mois, je regardais trois programmes qui me convenaient parfaitement.
De ces trois, j'en adore un! Une chaîne privée... Qui ne subsiste que par la PUB! Lorsque l'on passe les réclames, je vais me verser un verre à la cuisine ou je vais aux toilettes; ou bien je zappe timidement à gauche et à droite, pas trop loin pour ne pas rater mon film! Je n'aime pas les réclames, elles sont assez ennuyeuses et mal faites.
Un soir le présentateur dit l'air inquiet:
"Nous ne survivons que par la Pub... Je vous demande de la regarder, et si vous trouvez quelque chose à votre goût et que vous l'achetez, vous contribuez à la survie de votre chaîne préférée..."
Comment n'y avais-je pas pensé! Je regardai le prochain bloc-pub et par chance je trouvai un produit à tout laver... Super-Plus, avec lequel on pouvait même se laver les dents!
Le lendemain je l'achetai, pour les dents il puait trop, mais pour le sol, il était aussi bon que celui que j'utilisais depuis dix ans! Avantage certain, j'avais le produit et un bon programme TV... Pourquoi pas servir mes intérêts et aussi ceux des autres... Depuis ce jour, je regardais la réclame.
Je me pris au jeu. Chaque jour je trouvais quelque chose de nouveau. Assez rapidement j'achetais aussi d'autres produits que ceux de première nécessité. Cela revenait cher, mais l'on n'a rien sans rien! J'étais content de participer aux frais de production de mon programme préféré et cela n'a pas de prix... Pendant quelques mois tout fonctionnai sur des roulettes! Dans mon appartement qui est de grandeur moyenne, s'entassaient des objets de toutes sortes.
Je devais louvoyer entre les cartons non encore ouverts, plein de choses dont je n'avais pas vraiment besoin. Pour arriver jusqu'à mon fauteuil TV-Grans-Relax-Plus... J'en avais déjà deux. Trois aspirateurs garantis à vie! Et je ne sais plus très bien...
Lorsque je n'arrivai plus à entrer chez moi, je téléphonais à un brocanteur qui devait se demander si j'avais dévalisé un supermarché... Mais il ne disait rien... Je subventionnais la TV et le brocanteur!
Je travaille à trois minutes à pied de chez moi, mais un jour que j'avais énormément aimé un programme extra, taillé pour moi, j'achetai une voiture... En la payant par acomptes, j'en avais pour dix ans. Il me semblait que j'allais doucement à la ruine. Heureusement, je gagnai un concours... et reçus comme premier prix: une villa dans une banlieue éloignée, j'avais enfin un usage pour la voiture!
Et surtout de la place pour mes futurs achats... J'envisageai un court instant de me marier, mais je risquais de ne plus pouvoir regarder la TV . Cette idée m'était insupportable. J'avais assisté à des scènes de ménage chez des amis qui semblaient normaux... Cela m'avait rendu méfiant!
Mes collègues de travail ne se doutaient de rien, car j'étais tellement insignifiant, qu'ils ne pensaient pas que j'étais un être humain. On m'ignorait. Je ne provoquais que de l'indifférence...
Mon âme avait depuis longtemps quitté mon corps, pour aller se loger dans l'appareil de TV. J'y étais bien. Le rêve électronique était devenu ma réalité. Le travail du bureau était le mauvais rêve.
Chaque soir, je renaissais de nouveau. Mon âme sortait de la TV et allait reprendre sa place dans mon corps installé confortablement dans le fauteuil TV Grans-Relax-Extra. Un jour mes dépenses dépassèrent mon revenu... Moi qui me croyais obligé d'aider mon programme préféré en achetant ce qui les faisait vivre... Cela me conduisait directement à la ruine... La Pub finit par me déprimer, je regardais parfois d'autres programmes en attendant que mon film préféré reprenne...
Un soir je tombais sur un reportage traitant les revenus réels des programmes commerciaux... Le financier expliquait froidement comment motiver les téléspectateurs pour obtenir un chiffre d'affaires optimal. On pouvait acheter des actions de cette chaîne, et même spéculer avec. J'enregistrai toutes ces informations qui m'ouvraient les yeux! Mon programme préféré me parut moins agréable que d'habitude...
Un voile de doute envahissait mon esprit! Depuis des années je m'étais conduit comme un imbécile monomaniaque... un névrosé! Je me résignai à consulter un psychologue. Il comprit immédiatement mon problème et me rassura en m'expliquant que des millions de gens faisaient la même chose que moi, mais inconsciemment! Il existe plusieurs types de névroses du consommateur obsédé monomaniaque... Les gens qui se rassemblent en masse: techno, sport etc... et ceux qui vivent leur névrose en solitaire... A la différence de la plupart d'entre eux, j'étais conscient. Donc j'étais déjà à moitié guéri!
Je ne sais plus si ce fut douloureux ou pas, mais je fus très occupé à liquider tout ce que je possédais au meilleur prix. Y compris la villa. Avec le pactole, j'achetai un paquet d'action de la chaîne commerciale, et j'attendis comme une araignée, dans une chambre de bonne, que ces actions montent. J'allais d'un extrême à l'autre... Je regardais toujours la TV mais avec un tout autre sentiment. En fin d'année mon pactole avait doublé de valeur! Je vendis, et remis en jeu la moitié de mon gain.
Par chance, il y eut un extraordinaire renversement des choses. La chaîne fut mise aux enchères pour une bouchée de pain. Je devins propriétaire de cette ruine. J'organisai des concours avec des prix mirifiques et en trois mois les actions ont doublé.
J'ouvris un marché libre pour la production de films. Je tournais des films selon mes goûts, et le succès devins fracassant.
Je ne courrais aucun risque, les films étaient payées par des producteurs amateurs, qui spéculaient sur les succès futurs. Lorsqu'ils gagnaient, je prélevais ma dîme, et lorsqu'ils perdaient, je la prélevais également, comme un banquier qui gagne à tous les coups.
On tournait trois cents films par ans, la plupart dans des pays bons marchés... J'avais quitté mon emploi. J'avais un pseudonyme et personne ne se doutait de ma vraie identité. Ma société était installée à Monaco.
Je vis toujours en France, dans un de mes châteaux en éternelles réparations...
Je suis devenu un homme riche grâce à mon mauvais goût...
Je ne suis pas le seul direz-vous en faisant la moue... Mais essayez d'en faire autant avant de me juger du haut de la culture basique, conventionnelle, préfabriquée, moralisatrice et élitiste.
FIN