La promesse
de Guy Dessauges



Penché sur le corps de ma mère agonisante, pour écouter ses dernières paroles, je refoulais mes larmes, pour mieux l'entendre. J'avais 16 ans et je ne comprenais pas encore très bien le grand malheur qui m'arrivait.
Rassemblant ses dernières forces, elle murmurat à mon oreille:
« Venge-nous, mon fils... Tu me promets de tuer Ardino le fils de Carpaccio, de tes propres mains. Il vit en Amérique à Rio de Janeiro. Son père a offensé notre famille, c'est un devoir pour toi d'effacer cette injure! Ne dis rien à personne de cette mission sacrée! Que Dieu te protège... Amen »
Elle poussa un grand soupir et rendit l'âme...
J'avais été élevé au couvent de la Grande Brafia, le plus grand couvent de la Sicile, et je ne connaissais rien du monde et de ses coutumes. D'un seul coup je devenais un homme. Un homme chargé d'une mission sacrée.
Je me frayais un passage à travers les membres de la famille serrés comme un rideau noir, autour du lit mortuaire.
Ils devaient certainement se demander quelles étaient les dernières paroles de ma mère. Mes deux sœurs pleuraient. Elles étaient jolies et douces, c'était moi le futur chef de famille. Mon père était timide et gentil, un peu mou. Il travaillait dans l'administration de la ville d'Hadès, responsable du service des eaux.
Je connaissais mal ma famille, puisque j'avais vécu loin d'elle. Je savais le latin et le grec. Je connaissais toutes les choses de la très sainte religion chrétienne et romaine.
J'avais passé mes vacances dans des familles proches, très rarement chez nous. Je n'éprouvais pas un grand chagrin de la mort de ma mère, qui m'avait si bien écarté de sa maison. J'étais surpris qu'elle me chargeât de cette mission de confiance, qui n'était au fond qu'un meurtre.
Ma première réaction fut d'aller à confesse, demander conseil à un prêtre. Hélas, ma mère m'avait demandé le secret! Le cœur serré, je me résignais au silence.
Au début je fis la connaissance de mon père et de mes deux sœurs. Mon grand-père maternel habitait aux USA. Celui du côté paternel était mort à la guerre.
Je savais que la famille était nombreuse en Amérique. Mon père me proposa d'y aller pendant quelque temps, pour apprendre les "affaires." L'Amérique... les affaires... et quoi encore? Mais je ne protestais pas, pensant que je me trouverais plus proche de l'endroit de la vendetta...
Je pensais souvent à Ardino, ma future victime. Je cherchais prudemment des renseignements sur ma famille et sur ses histoires... Mon père restait discret sur ces choses.
Je finis par trouver une source inépuisable de renseignements chez notre jardinier qui était un vigoureux vieillard qui en savait long sur tout le monde!
Il m'aimait bien, car je connaissais les noms des plantes en latin. J'ai fini par en savoir plus que quiconque sur les affaires de la famille...
La mafia tenait la ville entre ses mains. Tout le monde lui obéissait... même les prêtres. Mon père n'avait qu'une fonction décorative. La mafia décidait tous des affaires des eaux! Finalement j'eus des renseignements sur la famille d'Ardino, les Carpaccio, puissante famille qui tenait Rio entre ses griffes... Ma mission allait être difficile.
Avant la mort de ma mère et ma promesse, j'étais docile et insouciant. Je devins ombrageux et soucieux... Mon vieux jardinier était une source inépuisable d'informations sur tout le pays, il était mieux qu'un historien... Car il connaissait les gens dont il parlait, leur caractère, leurs habitudes, leurs vices!... J'avais un but dans la vie, si l'on peut considérer un meurtre comme un but valable... Malgré mes études au couvent je n'étais pas religieux, j'étais superstitieux. Avant de partir aux USA, je voulais faire des études de droit à l'université de Balerne. Quatre ans sont vite passés.
Je ne raconterai pas ces années studieuses solitaires et passionnantes. Je fis une thèse de droit international et étudiai avec attention le droit américain.
Lorsque je rentrais à la maison, avec le titre de docteur dans la poche, mon père organisa une grande fête... Une de ces fêtes comme l'on en voit rarement, même en Italie.
J'étais à 20 ans grand fort et beau, mes sœurs m'adoraient et je les aimais beaucoup. Les familles des clans importants du pays étaient présentes. Personne n'avait été oublié. Dans mon pays, un oubli de ce genre pouvait être mortel!
Mon vieil ami le jardinier, vint me trouver dans un coin séparé du parc, pour m'annoncer que le fils héritier des Carpaccio, Ardino, était arrivé dans un jet privé et qu'il était du même âge que moi et mille fois plus riche que tous les invités réunis!... Je fus atterré, mais n'en laissai pas paraître! Ma future victime venait se jeter dans la gueule du loup!
Les invités apparaissaient par petits groupes ; pour les accueillir, je me tenais, avec mes sœurs, à côté de mon père . Un sourire épinglé sur le visage, je cachais avec peine ma curiosité de voir enfin de quoi avait l'air Ardino... Je le reconnus immédiatement, smoking blanc, très beau, élégant, l'air éveillé et intelligent...
Il serra la main de mon père, la mienne... et au moment ou il prit la main de ma sœur Rosa, je sentis que la catastrophe venait de se produire, Rosa lui donna tout son cœur en un clin d'œil... Je sentis comme une décharge électrique...
J'ai compris que les grandes forces de la nature sont indomptables, Les volcans, les tempêtes, les inondations. La plus forte étant celle de l'amour... Je n'avais jamais été amoureux, il y avait là quelque chose qui me dépassait.
La cérémonie de la réception des invités enfin terminée, mon père fit asseoir Ardino et Rosa à son côté. Comme moi, il savait certainement que le sort de nos familles était scellé...
Mon père savait qu'Ardino était venu en Sicile pour chercher une femme, et qu'il l'avait trouvée en dix secondes! Je me demandais comment je pourrais tenir la promesse arrachée par ma mère sur son lit de mort... Cette fois, la première fois, je me trouvais dans une situation désespérée.
Je demandais à mon jardinier en quoi consistait l'offense que mon grand-père avait reçue du grand-père Carpaccio. Il parut surpris que je sache quelque chose sur cette histoire ancienne...
Heureusement, il se souvint de « l'horrible » insulte! Les deux grands-pères étaient amis. Ils jouaient aux boules tous les jours avec les gens du village.
Un jour ma mère qui était toute jeune, entendit Carpaccio traiter son père de couillon. Mon grand-père lui répondit que s'il n'était pas son ami le plus fidèle, une insulte de ce genre mériterait la mort, sur ce, ils éclatèrent de rire...
Mais ma mère n'oublia pas cet incident... Elle garda ce secret toute sa vie et dans le désarroi de son agonie, elle avait jeté une vendetta... Sans penser que son fils, qu'elle connaissait à peine, allait prendre cela au sérieux...
Le lecteur doit penser que je devais être un peu niais pour me croire obligé d'obéir aux ordres d'une mère qui ne s'était jamais occupée de moi. Faire une promesse imbécile, à une vendetta sortie du fond des âges...
Je ne pensais plus à cette histoire. J'avais honte de m'être fait des soucis pendant des années pour rien! Le prêtre à qui je racontais ma lamentable histoire me dit en souriant:
« Il ne faut pas se charger des fautes de sa famille, Jésus n'a-t-il pas dit : Abandonne ta famille pour me suivre et ne te retourne pas. Il a dit aussi à sa mère: Femme je ne te connais pas »
En bon chrétien, j'aurais dû y penser plus tôt!
FIN



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